‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 64 sur 87 · SECONDE VUE DU BOSPHORE, PRISE À KANDILLY · texte numérisé non relu

SECONDE VUE DU BOSPHORE, PRISE À KANDILLY

crénelées prêtes à tomber en ruine, et de vieilles tours qui servent de prison aux Janissaires. Le village de Kandilly est situé en partie sur un promontoire escarpé qui s'allonge au-dessus de la mer, et semble par l'effet de la perspective se joindre au château d'Europe. Les deux rives du Bosphore sont également admirables pour la fertilité du sol et la richesse de la culture; mais les arbres quelles produisent indiquent par la diversité de leur forme qu'ils appartiennent à des contrées différentes , quoique nés sous le même ciel. Chaque côté du canal est bordé de belles maisons de campagne. Ce n'est pas seulement la fantaisie et le goût qui, sur la côte d'Asie, ont déterminé les propriétaires à placer leurs habitations si près de la mer; ils ont reconnu que l'air y étoit plus salubre que dans les plaines voisines. Aussi le village de Kandilly n'est- il qu'une longue suite de maisons et de jardins agréables qui se joignent vers le nord à ceux des villages voisins, et se prolongent ainsi sur la rive droite jusqu'à l'embouchure du canal. Des montagnes qui bordent l'horizon dérobent aux yeux la mer Noire et les nuages qui la couvrent, et ne laissent voir qu'un ciel toujours pur. Le village de Kandilly, plus considérable que les autres, s'élève en amphithéâtre sur le dos des collines qui bordent la côte : il est traversé par un ruisseau renommé- à cause de la limpidité et de la couleur de ses eaux. Suivant un usage ancien, à une certaine époque de l'année on vient visiter ce ruisseau des environs de Constantinople : on s'y rendoit autrefois pour prier sur le tombeau d'un Santon très révéré dans le pays; mais il paroît que les miracles de ce saint personnage sont tombés en discrédit, et cette promenade n'a plus aujourd'hui d'autre objet que le plaisir. En cet endroit la mer forme un golfe profond entre le promontoire de Kandilly et le château d'Asie. Les vaisseaux poussés par les orages de la mer Noire craignent de s'y laisser entraîner, et de s'engager dans les bancs cachés sous les eaux.

Le village de Kandilly est peuplé sur-tout par des Turcs et de riches Arméniens. Ceux-ci habitent ordinairement les hauteurs qui dominent le canal, et laissent aux autres le bord de la mer. Les Grecs y sont en petit nombre; ils se sont fixés de préférence sur la rive opposée. Les Européens de nos contrées ont souvent essayé de s'établir sur cette belle côte : proscrits d'abord par le despotisme du gouvernement, puis tolérés par les habitants, ils en furent écartés de nouveau par la faute de quelques uns d'entre eux dont la conduite indiscrète avoit excité des plaintes. Enfin le sultan Sélim III, toujours porté à protéger les Européens, permit à quelques négociants d'acquérir des habitations à Kandilly; mais une police sévère réprime leur humeur turbulente, et les oblige à respecter les mœurs du pays et la tranquillité publique.

Ce sont des Arméniens qu'on voit sur le devant du tableau : leur attention paroit se porter sur le groupe de femmes et sur le joueur de guitare qui semble animer la danse par ses gestes; mais leur gravité naturelle leur interdit de prendre part à ces sortes d'amusements. Le lieu de cette scène est la terrasse d'une maison grecque située à l'extrémité du promontoire.

TROISIEME VUE DU BOSPtIORE

PRISE A RANDILLY.

Le peuple auquel la destinée a soumis les rives du Bosphore contemple depuis longtemps ce magnifique ispectacle , sans être tenté ni capable de reproduire par le moyen des beaux-arts ou par celui de la poésie les impressions qu'il en reçoit; et cependant il en jouit avec autant de volupté que pourroient le faire les peuples les plus civilisés et les plus ingénieux. Les Orientaux, privés de plusieurs des plaisirs qui embellissent et diversifient notre existence, se livrent tout entiers à une contemplation extatique des beautés de la nature : ils croient anticiper par là sur le bonheur à venir que le prophète leur promet; c'est le même genre de délices qui leur est assigné pour récompense dans une autre vie. L'imagination de Mahomet, dans ses descriptions les plus riantes, n'a pu aller au-delà du spectacle qu'offrent les rives du Bosphore. Les Turcs se croient des prédestinés entre tous les Musulmans, puisqu'ils occupent ime contrée semblable à ces champs fortunés qui seront l'éternel domaine des justes. Les agitations de la mer, le nombre et la diversité des bâtiments qui la sillonnent, quelques danses sur le rivage, enfin Tusage de la pipe, celui du café et quelquefois de l'opium, combattent la langueur à laquelle ils sont enclins. Les sobres et paisibles Arméniens ne se montrent pas moins sensibles aux beautés de ce climat: cette secte chrétienne qui n'a, par sa croyance, aucune conformité avec celle des Quakers, y ressemble beaucoup par l'austérité de ses mœurs, par sa continuelle application au commerce, enfin par sa patience et sa bonne foi. Nous en avons souvent parlé ailleurs; mais nous avons cru devoir ce nouvel hommage à un peuple qui a forcé au respect les maitres les plus impérieux.

Qui croiroit, à Faspect de cette planche, que nous sommes encore dans ce beau village de Kandilly que nous avons vu dans la précédente? La nature ne nous offre plus ni les mêmes aspects, ni le même genre de magnificence: on diroit que nous sommes transportés à quelques lieues du spectacle que nous venons de contempler; et nous n'avons fait que tourner les yeux d'un autre côté. La vue cessant de se diriger vers la mer Noire, se promené sur toute l'étendue de la côte d'Europe qui se déploie comme un vaste tableau : de belles maisons, d'élégants kiosques dont la mer baigne les murs, des jardins, des touffes d'arbres entremêlés de riantes habitations, des coHines groupées avec une sorte de symétrie , forment un horizon varié que l'art semble avoir arrangé pour le plaisir des yeux. Mais le Bosphore est en cet endroit le théâtre d'un grand nombre de scènes changeantes et perpétuellement animées : sur le bord , l'empressement des passagers qui s'embarquent ou qui abordent, les cris, les querelles des matelots; sur le canal, une multitude de bâtiments de diverses grandeurs qui passent

TROISIEME VUE DU BOSPHORE, PRISE À KÂNDILLY. (1 une rive à l'autre , voguent vers la Propontide ou vers le Pont-Euxin, qui se croisent, se mêlent, et confondent les cris de leurs équipages. Souvent le spectacle devient terrible : c'est lorsqu'arrive de la mer Noire une de ces étroites et longues pirogues que les Turcs appellent dans leur langue bateau-serpent. D'abord on la voit glisser légèrement le long de la côte d'Europe, sur une surface claire et unie, jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à peu de distance du village et du kiosque de Bébek que nous apercevons vis-à-vis le promontoire de Kandilly. Ici la mer, resserrée entre deux caps, est violemment agitée, et paroît soulevée par la tempête lors même que l'air est dans un calme profond. Le Bosphore se divise en deux courants qui prennent leur direction du nord au sud : l'un rase la côte d'Asie et se rend sans détour à l'embouchure ; l'autre côtoie la rive européenne, parcourt le port de Constantinople, se replie en plusieurs baies, et se précipite dans la Propontide. L'un de ces courants s'empare de la frêle nacelle, la tourmente de mille manières, et la fait serpenter sur les vagues. Les passagers, saisis de frayeur, se croient près d'être submergés : mais accoutumés à entendre leurs cris, comme à franchir ce passage difficile , les rameurs continuent à gouverner la nef sans se troubler. Enfin, après bien des efforts, ils entrent dans une petite baie qui s'enfonce dans le village de Bébek dont nous venons de parler. En cet endroit la mer, par un contraste singulier, est aussi calme qu'elle est furieuse au milieu du canal. Cette baie est aussi un abri où se réfugie une multitude de poissons qui , passant de la mer Noire dans le Bosphore, sont entraînés par la rapidité des courants; forcés de chercher au hasard un asile, ils tombent souvent dans des filets tendus pour les recevoir: car la pêche est un des passe-temps favoris des habitants de cette côte. Le sultan Sélim III, dans ses parties de campagne, venoit de temps en temps prendre ce plaisir; d'autres fois il s'arrêtoit dans un kiosque d'où ses regards s'étendoient sur la plus belle partie de son Empire, depuis l'Hellespont jusqu'à la mer Noire : ce kiosque étoit un présent de son Grand -Visir; vous l'apercevez sur le haut de cette montagne qui domine le village de Bébek.

On peut se former une juste idée des kiosques, tels qu'on les voit chez les Turcs, par celui que nous avons plus près de nous sous les yeux : il est bâti au bord d'une terrasse, sur le promontoire de Kandilly, vers le côté du canal qui regarde la mer Noire. L'artiste y a placé une société d'Arméniens qui, assis sur des sofas, contemplent un spectacle qui les charme. Le kiosque est ouvert des quatre côtés, et ne dérobe à la vue aucun des objets environnants; il est seulement abrité contre les ardeurs du soleil. On voit sur le devant du tableau quelques jeunes gens du bas peuple, qui, pour distraire ces Arméniens, dansent devant eux au son d'une musette et d'une guitare.

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