VUE DES ANCIENS CHÂTEAUX D'EUROPE ET D'ASIE
qui couvrent cet amphithéâtre, des terrasses, par leurs degrés nombreux, varient à chaque instant une vaste perspective. Le quai, assez bien entretenu près de la fontaine, est par-tout ailleurs en si mauvais état et si souvent interrompu, qu'il n'est pas rare que les mâts des bâtiments heurtent et endommagent les maisons, presque toutes construites en bois.
Revenons maintenant au château de Roumeli-Hissar ^ qui termine ce rivage. C'est la prison des janissaires, c'est le lieu où tremblent quelquefois ceux qui font trembler tout l'empire Ottoman ; ils subissent dans l'intérieur de ces tours le châtiment trop rare de leurs excès : le fatal cordon est , d'après leurs privilèges , le seul genre de supplice qu'ils aient à craindre ; on choisit la nuit pour ces exécutions. C'étoit sans doute afin d'effrayer un corps toujours porté à la révolte , cju'autrefois le canon du château rouloit dans les ténèbres , pour annoncer que les janissaires condamnés n'étoient plus, et que les courants du Bosphore emportoient leurs cadavres. Le sultan Sélim III a aboli cet usage sinistre.
Le rivage d'Asie, plus fertile que celui d'Europe, offre aussi beaucoup de maisons de campagne entourées de jardins agréables. Tout y est réuni pour les plaisirs que les Orientaux recherchent au sein de la mollesse. Les personnages les plus importants de l'empire aiment à s'y rendre , et souvent le Grand-seigneur y vient lui-même avec beaucoup de pompe. Le Bosphore, tout couvert de kaiques qui escortent la felouque impériale , offre alors un spectacle ravissant. Le beau village de Kandillj est placé sur un promontoire d'où l'artiste a pris deux autres Vues du canal qui font partie de cette collection. Un vaisseau indique le point le plus rapproché entre les deux rivages. '
Ce lieu est immortalisé par le souvenir de plusieurs conquérants : c'est de là que se précipitèrent sur l'Europe les Goths qui, chassés de l'Asie par d'autres peuples, vinrent accabler toutes les parties des deux empires d'Orient et d'Occident. Les nations qui les avoient vaincus dans l'Asie, telles que les Huns et beaucoup d'autres Barbares , tentèrent à leur tour le même passage qui , suivant l'expression de Montesquieu , fut pour eux comme une découverte des Indes. Long-temps après , les Croisés y furent conduits par leur imprudent héroïsme. Enfin c'est de là que partit Mahomet II pour soumettre Constantinople , dont la redoutable enceinte avoit résisté à tous les efforts des Barbares. Mais l'entreprise la plus magnifique et la plus vaine que vit naître cette partie du Bosphore fut celle de Darius, fils d'Hystaspe, qui, voulant réunir contre les Scythes ses peuples d'Asie et d'Europe , joignit les deux rives par un pont de bateaux, mémorable ouvrage de Mandroclès de Samos. Du haut d'un trône d'or le roi des rois dirigeoit ces travaux. Sa flotte innombrable entra dans le Pont-Euxin, et vint par les bouches de Fis ter (le Danube) surprendre les Scythes: on sait le mauvais succès de cette expédition. Avant le retour de Darius vaincu, les courants du Bosphore avoient emporté le pont où il avoit employé les trésors de l'Asie et le génie inventeur des Grecs.
VUE DE HOUNKIAR-ISKELESSI,