ÉCHELLE DU GRAND-SEIGNEUR
J^E voyageur qui a échappé aux dangers de la mer Noire salue avec attendrissement, avec adzniration le canal du Bosphore, dont le calme et les courants réguliers lui offrent l'image d'un beau fleuve : soit qu'il touche au terme de sa course, soit qu'il ait a traverser d'autres mers, il goûte avec délices le charme d'une navigation, où, dans une profonde sécurité, il peut par-tout arrêter ses regards sur des aspects enchanteurs. |L art qui veut reproduire cette agréable suce ssion de paysages , et la richesse diversifiée de la végétation, peut s'avouer vaincu. Les collines du Bosphore se communiquent par une pente si douce, que le navigateur croit y reconnoître les ondulations des flots. Au-dessus de ces collines s'élève, à une distance d'environ cinq lieues de Constantinople, la plus haute montagne du canal, celle qui a reçu le nom du Géant. M. Melling l'a présentée sous deux points de vue: ici, elle se découvre des eaux du Bosphore, et le spectateur est dans la position de celui qui parcourt ces belles rives. Dans une aJtre Vue, on est transporté sur son sommet, et l'on jouit du vaste et riche paysage qu'il domine. Cette montagne fut autrefois habitée par un Santon musulman, dont une tradition extravagante raconte des prodiges qui embarrassent la crédulité des hommes les plus simples. Son tombeau , gardé par un Derviche solitaire , n'a pas moins de quarante pieds de longueur sur cinq de largeur; encore le Derviche prétend-il que la mort a beaucoup rapetissé ce Santon colossal; il en fait un géant assez digne de ceux qui entassèrent Ossa sur Pélion. D'après ses pieux récits, le géant, assis sur le sommet de la montagne, pouvoit commodément baigner ses pieds dans la mer. Les Turcs n'ont en général , malgré leur piété , qu'une foi médiocre pour les anciens prodiges des légendes musulmanes. Comme le Coran est en général avare de miracles , le flegme des Turcs n'est que foiblement ému par des contes merveilleux; quand ils les admettent, c'est avec un consentement assez froid; mais ils ne se permettent jamais d'en parler avec une amere dérision. Une foire qui se tient un jour de l'année sur la montagne du Géant, y attire plus de curieux que la féte du saint n'y attire de dévots.
Au bas et à gauche de la montagne du Géant, d'agréables bosquets indiquent une délicieuse partie du rivage , connue sous le nom de Hounkiar- Iskelessi , ou écheUe du Grand-Seigneur; des platanes, des tifleuls, des cyprès dont la robuste vieillesse n'a point à craindre les coups d'une hache sacrilège, ombragent un beau vallon qui offre aux habitants de la côte d'Asie autant de charmes qu'en a pour ceux du rivage européen le vallon de Dolma-Baghtsché. D'un palais que sultan Murad IV avoit fait bâtir dans ce lieu comme rendez-vous de chasse , il ne reste plus que des colonnes en bois qui soutiennent un toit prêt à s'écrouler. Un canal, qui fournit une eau abondante et
VUE DE HOUNKIAR-ISKELESSI.
limpide à la fontaine voisine, indique mieux, qu'un souverain puissant se plaisoit autrefois dans cette douce retraite et venoit s'y livrer à un exercice propre à dissiper la vie languissante du Sérail. Aujourd'hui, ni les princes, ni les personnages les plus éminents de l'Etat, ne prennent part au plaisir de la chasse. Les coteaux extrêmement boisés qui avoisinent la montagne du Géant offrent beaucoup de gibier; la poursuite en est abandonnée soit à des chasseurs de profession, soit à des officiers de chasse ordinairement choisis parmi les principaux chefs des Janissaires. Les permissions de chasse, qu'ils vendent à quiconque y met le prix exigé par leur cupidité, forment leur principal revenu.
La pêche n'a pas plus d'attraits pour les Turcs opulents, et sur tout le Bosphore elle est un métier plutôt qu'un plaisir; le plus souvent elle est la ressource lucrative d'officiers subalternes du Sérail qui ont mérité leur retraite. M. Melling, peintre fidèle des usages orientaux, a enrichi ce tableau d'une scène de pêche faite pour exciter la cuiosité. Voyez cette guérite, d'une construction singulière, dont le pied plonge dans le canal, et qui domine une assez vaste étendue; les pêcheurs qui s'y nichent guettent de là le poisson, l'attirent par l'appât qu'ils jettent avec discernement, le voient entrer dans les filets, et donnent à leurs camarades, postés sur un bateau, le signal de lever les filets quand ils les jugent assez pleins. Si la mer est agitée, ils y versent de l'huile pour faire un miroir de la partie qu'ils dominent. Ce genre de pêche remonte à une haute antiquité; quelques beaux vers d'Oppien en offrent une description exacte.
Tout est animé dans le vallon de l'échelle du Grand-Seigneur; c'est avec une agréable surprise qu'on y rencontre un établissement assez vaste pour la fabrication du papier. Un seul homme pouvoit créer ces ateliers dans un pays si obstiné à repousser les sciences et les lettres, c'étoit sultan Sélim III, qui voulut, avec un zele digne d'une meilleure récompense, être le bienfaiteur et le réformateur de son peuple. Les eaux dont différentes sources abreuvent cette prairie, fournissent un tribut abondant aux moulins de cette manufacture. Sans rivaliser avec nos meilleures papeteries , celle-ci fournissoit déjà tout le papier nécessaire aux bureaux de la Porte. Mais elle a dû languir depuis que la guerre, et plus encore les fréquentes révolutions du palais, ont arrêté, presque sur tous les points, le mouvement imprimé par Sélim.
A la droite de la montagne du Géant est un grand promontoire, dont le revers est garni de forteresses et de batteries combinées avec celles du rivage européen, pour défendre l'entrée du Bosphore. Ce canal est souvent traversé par des vaisseaux turcs qui vont chercher, dans les ports de la Turquie asiatique, du cuivre et des matériaux de construction. On voit ici deux de ces vaisseaux qui arrivent à pleines voiles de la mer Noire.