DU VILLAGE DE BUYUK DÈRÈ
-Lies rives européennes du canal de Constantinople , non moins riches en beaux aspects que la côte d'Asie , n'offrent aucun canton doué d'autant d'avantages et de délices que le bourg et tout le territoire de Buyuk-Dèrè, Celui qui de la capitale s'y fait conduire par la mer, rencontre sur sa route une suite de points de vue ravissants, qui, depuis le promontoire de Yeni-Keuih et les hauteurs pittoresques de Tharapia jusqu'au village de Kefely-Keuïh , disposé en amphithéâtre , semblent de moment en moment l'inviter à descendre à terre. Mais pourquoi s'arrêteroit-il ? certain qu'il est de retrouver tout ce que ces sites ont de charme dans Buyuk-Dèrè, lieu d'élite entre les contrées les plus favorisées de la nature. Ces beautés de tous les temps l'antiquité les apprécioit; les Grecs appeloient ce lieu Kalos-Agros (belle campagne). Si même la main de l'homme lui prête encore quelques agréments, c'est à ses dons naturels seuls que ce point du canal doit le nombre et la distinction des personnes qui l'habitent, et l'affluence de ceux qui le fréquentent dans les beaux jours de l'année.
Buyuk-Dèrè (grand vallon) prend son nom de la prairie voisine qui forme l'ouverture d'une vallée, le rendez-vous de promenade le plus connu et le plus riant de ce beau pays. Il est situé à la distance d'environ quatre lieues de Constantinople, et à trois de la mer Noire, dans le golfe du même nom, que les Grecs appeloient Bathy- Kolpos ( golfe profond \ Les maisons du bourg s'étendent dans l'espace d'au moins une demi-lieue, depuis la prairie jusqu'à son extrémité orientale, le long du canal de Constantinople. A l'exception du bourg proprement dit, qui offre une certaine profondeur du côté de terre , le reste des habitations occupe le rivage ; construites à la suite les unes des autres, chacune ayant une cour entre elle et sa voisine; plusieurs y joignant des jardins en terrasse qui dominent la mer et se voient au-dessus des bâtiments.
C'est ici que plusieurs familles européennes , et sur-tout les ministres étrangers , ont leurs maisons de campagne , et passent une grande partie de l'année. Outre les agréments du site et de la vue , on y jouit de la fraîcheur des brises de mer qui viennent chaque jour tempérer les chaleurs de la saison. Ajoutez que, dans les temps de peste, ces maisons communiquant avec la mer, on y est dispensé de la réclusion, et l'on peut sortir sans être rencontré.
Telle est l'idée générale de ce lieu remarquable. Dans l'étendue qu'il occupe avec son golfe, son bourg, son quai, et sur- tout sa prairie, tant de situations se présentent que, si l'art eut voulu les rassembler en un même tableau, il eût fait, on peut le dire, une trahison à la nature. Pouvoit-on ainsi rendre les plus piquants accessoires, ne fut-ce que la variété des constructions, et falloit-il laisser se perdre dans leur
PARTIE OCCIDENTALE DU VILLAGE DE BUYUK-DÈRÉ. multiplicité confuse des détails propres à caractériser le local et les mœurs? Au lieu d'exprimer à demi ces divers oljjets, de les sacrifier ainsi les uns aux autres, l'artiste les sépare, les dessine tour-à-tour en cinq vues différentes qui sont comme autant d'épisodes du poème; car le Voyage pittoresque peut mériter ce nom.
Suivant l'esprit de cette division, les traits généraux dont on vient de peindre Buyuk-Dèrè appartiennent également à la vue qu'on en donne ici, et aux quatre autres: mais chacune d'elles n'en a pas moins sa description particulière.
Celle-ci représente la partie du bourg qui s'étend vers l'occident et au fond du golfe. Les maisons que le spectateur voit à sa gauche sont presque contiguës à la prairie. Par le minaret d'une mosquée qui dépasse le faîte des bâtiments , on peut juger que parmi les Grecs, les Juifs, et les Francs, c{ui peuplent Buyuk-Dèrè, il y a aussi des Turcs. Un même ciel et de semblables jouissances rassemblent ici ces diverses nations, d'ailleurs divisées entre elles par toutes sortes d'antipathies.
En se reportant vers la droite , on rencontre plusieurs autres maisons habitées par des Européens; un homme à cheval venant de ce côté, marque la naissance du quai qui conduit au village de Buyuk-Dèrè.
En suivant cette ligne , on remarque la structure assez uniforme et l'inégale grandeur des maisons et des pavillons , qui occupent le milieu du tableau. Ces bâtiments sont dans le style du pays; tout y est sacrifié à un étage supérieur, le raiz-de-chaussée, et même le petit entresol, qui se distingue dans quelques uns, étant destinés au service domestique. Cet étage offre une pièce construite en saillie sur le devant, espèce de balcon soutenu par des arcs-boutants en charpente, et fermé entièrement de fenêtres vitrées. L'art a reçu des mœurs nationales le dessin de cette construction. Des hommes sédentaires et peu sociables, des femmes, pour ainsi dire condamnées à la claustration, se font un besoin de voir de plusieurs côtés les dehors de leur triste demeure. Ces sortes de balcons contentent leur curiosité. Assis et immobile à son gré, celui qui s'y place promené ses regards à droite, à gauche, au-devant de lui, passetemps solitaire qui trompe les longues heures de sa vie monotone.
Tout près de là se remarque une de ces jetées qu'on nomme échelles; construites sur pilotis, soit en pierre, soit en bois, elles s'avancent dans la mer avec des marches ou des degrés , pour faciliter l'abord aux bateaux et le débarquement des personnes ou des marchandises.
Le dernier plan représente bien l'aspect de la contrée dans cette partie du Bosphore. Telle est l'inclinaison des coteaux; telle est la chaîne des collines, avec les gorges et les petits vallons qui les séparent Elles s'élèvent couvertes çà et là de bouquets, d'arbres, et d'arbustes précieux par leurs fleurs ou par leurs fruits. Ces paysages , riches de tout ce que donne en ces climats la fécondité spontanée de la nature, n'en font que mieux sentir ce qu'y produiroit une culture habile, fruit d'une meilleure civilisation.