DANS LA FORÊT DE BELGRADE
Le paysage que Ton offre ici représente un des deux lacs artificiels situés dans la forêt de Belgrade. Les eaux de différents ruisseaux qui descendent de deux collines opposées , et celles qui tombent du ciel , sont reçues dans ces vastes réservoirs , et y sont contenues par une forte digue à laquelle on a donné le nom de Bend , mot à la fois persan et saxon qui signifie lien. De longs tuyaux les font communiquer au bel aqueduc de Bourgas. Voilà ce que les Turcs ont su ajouter à des établissements hydrauliques où l'on retrouve les derniers vestiges de la puissance romaine. La nécessité d'un côté et la religion de l'autre ont engagé les Empereurs Ottomans à respecter et à entretenir ces ouvrages. Ceux qui renversoient ou laissoient tomber avec indifférence tant d'utiles monuments, ont su faire de la forêt de Belgrade une forêt sacrée, afin d'en conserver la salutaire humidité. Quiconque oseroit y couper du bois seroit puni de mort. Si de tels règlements avoient été portés dans des pays jadis florissants et aujourd'hui les plus desséchés du globe, des mers de sable n'auroient point pris la place de campagnes fertiles. Mahomet, en judicieux législateur, ordonna l'usage des fréquentes ablutions pour imposer quelques soins de propreté à des peuples paresseux. Les descriptions poétiques dont le coran abonde offrent par-tout les agréables images qui naissent des sources vives, des ruisseaux, et des fleurs. Tant que les Arabes maintinrent leur domination dans les contrées que soumirent les fougueux disciples du prophète , ils veillèrent avec un soin particulier à les préserver des malheurs sans remède qu'occasionne un dessèchement progressif. Les Turcs , en détruisant l'empire des Califes, ont en général aussi peu respecté leurs travaux que ceux des Grecs et des Romains. L'établissement des Bends et le règlement qui protège la forêt de Belgrade, sont pourtant une exception à l'inertie et à l'imprévoyance qui caractérisent le gouvernement ottoman.
Des citernes très vastes et très multipliées avoient été construites à Constantinople par les Empereurs Grecs. Les Turcs ayant besoin d'une grande quantité d'eau pour leurs ablutions, ont voulu en tirer un volume plus considérable des aqueducs existants. C'est par ce motif religieux qu'ils ont formé des lacs artificiels dans la forêt de Belgrade. Les eaux en sont distribuées dans les fontaines publiques; elles arrivent aussi par différents tuyaux dans quelques maisons particulières. Les Turcs^ en jouissant de ces belles fontaines, ont regardé comme inutiles la plupart des citernes publiques, quoique, par l'élégance et la solidité de leur construction, elles pussent être placées au nombre des monuments de la ville. On en distingue une connue sous le nom de la citerne des mille colonnes, et qui n'en avoit cependant pas plus de deux cents. Elle a été employée