DANS LA FORÊT DE BELGRADE
Lorsque le grand Constantin transféra le siège de l'Empire à Bizance, dans la ville qui a conservé son nom, il ne fut point effrayé d'un inconvénient qui s'aplanissoit devant les maîtres du monde. Une situation si magnifique est bien éloignée d'offrir l'abondance d'eaux vives qui semble nécessaire à une grande capitale. Point de rivières qui viennent baigner ce territoire; les sources y sont rares; les ruisseaux s'y dessèchent en été. JNous avons parlé ailleurs des aquéducs construits par les Empereurs grecs. Ces grands monuments, dont le travail excite encore aujourd'hui l'admiration, ne pouvoient cependant suffire à la consommation d'une capitale alors immense, et qui tient encore aujourd'hui le second ou le troisième rang dans l'Europe ; l'industrie des particuliers y pourvoit. Il existoit déjà dans la vieille Bizance plusieurs citernes où les eaux pluviales étoient recueillies; le nombre en devint aussi grand que celui des maisons de Constantinople; et l'on eut recours à d'habiles procédés pour assainir ces eaux. Elles se trouvèrent si multipliées, si bien pourvues, que Constantinople put braver les sièges et les longs blocus C|ui menacèrent si souvent son existence.
Lorsque Constantinople passa sous le pouvoir des Empereurs ottomans, elle ne perdit point les effets de la prévoyance des Empereurs grecs, relativement aux eaux destinées à l'abreuver. On sait assez combien étoient habiles et vigilants les premiers successeurs de Mahomet II. Comme la religion musulmane demandoit encore une plus grande quantité d'eau, à cause des ablutions fréquentes qu'elle prescrit, les Sultans ne se bornèrent pas à maintenir avec vigueur les lois de police établies par les Empereurs grecs; ils formèrent dans les vallées de grands réservoirs pour y renfermer les eaux pluviales , et surent les arrêter aux débouchés des gorges par des digues qui leur ferment toute issue: c'est ainsi qu'elles furent conduites au grand réservoir de Constantinople, d'où ces eaux sont distribuées dans un grand nombre de fontaines publiques. La religion musulmane favorisoit à cet égard la prévoyance des Sultans ; elle place au nombre des actes de charité les plus méritoires la construction de fontaines qui rafraîchissent le voyageur dans sa course , et lui offrent des moyens de se purifier. Les maisons de Constantinople sont en général très petites, et ne renferment jamais qu'une seule famille. Une seule citerne suffit aux besoins des habitants d'une telle maison. Les grands réservoirs dont les eaux sont amenées à Constantinople servent aux places publiques et aux ablutions des mosquées. Le plus beau de tous ces réservoirs , la plus imposante de ces digues , est le monument représenté dans cette gravure. On le doit aux soins du sultan Mahmoud, qui le fit construire vers l'an 1740, dans la magnifique foret de Belgrade. Un massif énorme, construit en pierres de taille, long de plus de
VUE DU GRAND BEND, DANS LA FORÊT DE BELGRADE. 400 pieds, sur 60 de large, et i3o de hauteur, unit deux montagnes. Là s amoncelé une vaste étendue d'eaux qui forme un lac considérable: elles s'échappent en divers ruisseaux qui aboutissent à des aquéducs, ou plutôt à des espèces d'obélisques hauts de 3o à 40 pieds, placés de distance en distance, dans lesquels elles s élèvent et redescendent. Ce mouvement continuel, cette longue et ingénieuse suite de cascades, les dégagent de tout ce qu'un long séjour dans le lac a pu leur faire contracter d'impureté. Lorsqu'elles arrivent dans les réservoirs de Constantinople, elles ont acquis une pureté et une légèreté tout-à-fait bienfaisantes. Il ne faut pas faire honneur aux Turcs d'un procédé si simple et si utile; il remonte, dans FOrient, à la plus haute antiquité. Mais, ce qui honore le gouvernement turc , c'est la surveillance avec laquelle ces établissements sont maintenus. Un inspecteur général, que l'on nomme le surintendant des eaux, est continuellement occupé de tout ce que demande l'entretien de ces réservoirs. De nombreux sous-inspecteurs en parcourent sans cesse les environs, et ne manquent pas d'y faire parvenir tous les filets d'eau qu'ils peuvent découvrir. Ils observent avec une extrême sollicitude tout ce qui pourroit faire dévier les eaux du cours qui leur est donné, et forcent les habitants des environs à concourir à ces soins, auxquels ils sont d'ailleurs portés par les préceptes de leur religion. Si quelqu'un d'eux étoit surpris à vouloir faire dévier les eaux, il paieroit de sa tête un tel délit; et souvent on les punit avec une impitoyable sévérité des dégradations qu'ils auroient pu prévenir. Le sultan Mahmoud se plaisoit beaucoup dans la forêt de Belgrade; il s'y étoit fait bâtir un kiosque à l'une des extrémités de cette grande digue, dont la construction étoit pour lui un titre d'orgueil. Alors tous les Ministres européens résidoient aux environs de cette forêt magique , soit par l'attrait du lieu, soit pour être plus à portée de faire leur cour aux Sultans : mais un séjour environné d'eau stagnante fut trouvé insalubre, sur-tout pendant l'automne. Insensiblement les Européens se sont presque tous réunis sur les bords du Bosphore, dans le beau village de Buyuk-Déré.
On peut juger d'après cette gravure quelle doit être la masse d'eaux amoncelées derrière cette digue par celle qu'on voit ici s'écouler, et qui n'est que le produit des eaux surabondantes. Si cette masse diminue un peu vers la fin de l'été, les premières pluies de septembre l'alimentent bientôt avec une extrême abondance.
L'artiste a représenté dans ce ravissant paysage quelques sous-inspecteurs des eaux, dont les uns visitent les digues, et les autres prennent le frais. Les arbres de cette forêt atteignent à une hauteur immense : ce sont pour la plupart des platanes, des châtaigniers, et des marroniers.