‹ Voyage pittoresque en ItalieChapitre 3 sur 15 · IDES · texte numérisé non relu

IDES

|j HpoblhtM da Gteei. — RmEutei el iléiordres. — André Oaria. — ConUiliHhiii qa'lt dnnnr A son paj», — Honneur» eitraonltnalrca fendus aux doges. — I* itrlnm

Sjini-lifl l'nnca. — Oriirtril i.'l ridicule» de ZsnFUinii Doria.

Nous arrivons enlio à une (1rs villes les pins pitloresqiips de la vieille Italie. Moins rom.iiitii|uc <■! moins liollf (|uc Vrniso, son fiincmii^ mortelle, Gènes porte encore le t'iicliet d'une orifjïnalité profonde. Si c'est aujourd'hui un malheur pour elle (pie d'avoir eu une existence isolée, des mœurs, des institutions el, jiar cnnséquciit, une histoire parliculitres, un pass* glorieux qu'elle ne saurait partager avec personne, il faut avouer que ce malheur est bon à quelque chose potir mms autres passants et curieux. Laissons » qui voudra le soin de la plaindre ou de la morigéner. Jouissons plutôt des restes de sa splendeur, et clierclions dans son caraclfrre el sa physionomie ces derniers traits d'originalité que le temps el des conditions nouvelles effaceront hientot.

Avunt le seizième siècle, l'histoire de Gênes n'est qu'une suile lamentalde de révoinlions, d'émeutes, d'abdications, de dépositions et de guerres civiles. Le gouvernement de celle république inconstante a changé de forme jusqu'il onze fois en moins de trente ans. Ixa Romains, auxquels on ne résistait pas, ont conservé C^av» aussi longtemps qu'a duré leur empire. Les (îiiths ne tardèrent pas il s'en emparer, puis ensuite les Lombards; auxquels succédèrenl Cbarlemagne cl sa dynastie. Tant de miiîtres divers, dont la furet

seule assurait la domination, ne firent que développer chez les Génois ce goût prononcé pour la rébellion et le changement auxquels le grand André Doria eut le bonheur de mettre un frein.

La république de Gènes fut gouvernée tour à tour par des comtes, des consuls, des podestats, des recteurs et même des abbés élus par le peuple. Les factions qui la déchiraient livrèrent la ville aux princes italiens, à TEspagne et à la France ; et cependant Gènes se releva toujours plutôt par l'énergie remarquable de ses habitants que par amour sincère de Tindépendance, puisqu'elle fit bon marché de sa liberté en plusieurs rencontres. Elle demanda, en 139C, un gouverneur au jeune roi de France, Charles M, dans l'espoir qu'un étranger mettrait fin aux discordes civiles. Au rebours des grenouilles de la fable, les Génois semblaient désirer un despote et non pas un soliveau. Ils furent servis à souhait; Charles VI leur envoya le maréchal de Boucicaut, qui leur fit sentir le poids de son gantelet de fer. Trois chefs des familles les plus indociles furent décapités en place publique, et cette mesure sévère, suivie de quelques actes de bonne administration, rétabht subitement la tranquiUité dont cette ville n'avait pas joui un seul jour depuis plusieurs siècles. Pendant douze ans que dura le gouvernement du maréchal, Gênes, occupée du commerce maritime dont elle avait le génie, vit sa richesse presque doublée. Mais Boucicaut n'était pas homme à se contenter d'une vie douce et oisive. L'invasion des Turcs en Orient rinvitait à guerroyer. Il voulut partir pour Chypre, et les Génois ne manquèrent pas de se révolter en son absence et de massacrer les Français, non pour reprendre leur indépendance, mais pour se donner au marquis de Montferrat. Au bout de quatre ans, ils regrettèrent d'avoir changé de maître. Le duc Visconti de Milan, (|u'ils invitèrent à les gouverner, ne les rendit pas plus heureux, lis se révoltèrent encore, et revinrent à la France en 1458. Charles VH n'eut pas le bon esprit de leur envoyer un Boucicaut; ils le quittèrent pour François Sforza, dont la domination leur parut insupportable. On sait la réponse sage que leur fit Louis XI : « Et moi,

je vous donne au diable. » Louis XII, moins prudent, crut devoir s'emparer de Gênes par la force des armes ; il la perdit en 1 50G, et y rentra Tannée suivante, pour la reperdre en 1512. Le marquis de Pescaire , ayant poussé jusqu'à Gênes la conquête du Milanais, abandonna la ville au pillage, et François P*" la reprit peu de temps après. C'est alors que parut André Doria, un des plus grands hommes du seizième siècle, qui fut à la fois le libérateur et le législateur de sa patrie.

Capitaine général des flottes de Gênes en 1513, André Doria s'était fait remarquer dans la guerre contre les Corses. Il se signala sur mer en purgeant la Méditerranée des pirates barbaresques. Au milieu des déchirements de son pays, il évita de prendre part aux querelles de factions, en servant le roi de France avec huit galères qu'il avait équipées à ses frais. François P' lui donna le titre d'amiral et trente-cinq mille Hvres d'appointements. Un des lieutenants de Doria, qui appuyait dans le golfe de Naples l'expédition de Lautrec contre cette ville, battit la flotte de l'empereur. Le roi de France, pour son malheur, écoutait avec trop de complaisance les insinuations des envieux et les soupçons de ses ministres et de sa mère. Plusieurs fois il lui arriva de commettre de grandes injustices et de perdre d'excellents serviteurs. La trahison du connétable de Bourbon, amenée par des intrigues honteuses que le roi ne sut pas deviner, faillit lui coûter le trône; la rupture de Doria, dans laquelle François V^ eut tous les torts, le priva d'un auxiliaire puissant, et lui enleva la domination de la Méditerranée. André Doria, ayant appris que les ministres de François I**^ cherchaient à le rendre suspect, demanda en termes un peu fiers quels sujets de défiance sa conduite avait pu oflrir au roi. Il reçut une réponse vague et blessante pour son orgueil, et il ne dissimula point qu'à l'expiration de son traité avec la France, il userait du droit de porter ailleurs ses services, à moins qu'on ne lui donnât satisfaction. Sur ces entrefaites, il fut averti qu'on avait persuadé à François r' de le faire arrêter. M. de Barbezieux partit en eff'et de

Marseille avec douze galères pour se saisir de sa personne, et pour s'emparer ensuite des vaisseaux que son lieutenant Philippe Doria commandait à Naples. André se mit en sûreté dans le golfe de la Spezzia, d'où il envoya un navire marchand pour rappeler ses galères. Lorsqu'il eut réuni toutes ses voiles à la Spezzia, son traité avec la France étant expiré, il prêta Toreille aux offres magnifiques de Charles-Quint; mais Doria, plus ému de l'état de sa patrie que de ses propres intérêts, stipula, pour première condition de son entrée au service de l'empereur, la liberté de Gênes. Charles-Quint le voulait nommer souverain ou gouverneur indépendant de cette ville ; Doria refusa le pouvoir, et n'accepta que l'autorisation d'établir dans son pays un gouvernement stable et conforme aux mœurs politiques, aux besoins et au caractère des Génois. C'était en 1 528. Les Français occupaient encore la ville. Doria entra dans le port pendant la nuit avec treize galères, et il débarqua sans opposition. Le lendemain, une foule immense le salua du titre de libérateur.

Les anciens sénateurs et les particuliers notables de Gênes, assemblés par André Doria, travaillèrent avec lui à une constitution nouvelle , dont il fut le principal auteur. Les bases de cette constitution étaient un gouvernement aristocratique dans le genre de celui de Venise, mais plus libéral, et dégagé de cet appareil de terreur qui sentait la barbarie et le suranné. On convint de nommer un doge renouvelé tous les deux ans. C'était le moyen de faire une large part au goût des Génois pour le changement, et à l'ambition des patriciens, qui pouvaient espérer, sans l'attendre trop longtemps, la faveur des suffrages. Afin de satisfaire la passion de ces patriciens pour les hommages et le faste, on décida que l'élection du doge serait accompagnée de cérémonies pompeuses, qu'au fond de son âme le sévère Doria devait considérer comme des jeux d'enfant.

Cinquante membres du sénat, désignés au scrutin secret, se réunissaient dans la salle du grand conseil, au palais ducal, et choisissaient vingt candidats à la dignité de doge, tous âgés d'au moins

rinquante ans. Le sénat entier réduisait ensuite le nombre de ces candidats à quinze. Toujours à la pluralité des voix, les quinze étaient réduits à six, et enfin le doge était élu par le même procédé, parmi les six derniers candidats qui avaient résisté à toutes ces épreuves du scrutin. L'élu montait alors sur le trône, et recevait les félicitations de tous les magistrats, fonctionnaires, officiers, prélats et supérieurs des ordres monastiques. Le jour du couronnement, une députation du sénat allait chercher le prince à son palais et le conduisait à la cathédrale, où il s'agenouillait devant Tarchevèque, qui lui posait la couronne sur le front et lui adressait un discours. A la sortie de Féglise, un cortège immense précédait le doge ; sur les marches du palais, un orateur du sénat prononçait réloge du prince, déjà saturé de louanges et d'hommages; on Ten accablait pendant plusieurs jours consécutifs, jusqu'au moment oii il se rendait, paré de ses insignes et le sceptre en main, sous un magnifique baldaquin dressé au milieu de la place publique , pour y manger devant le peuple un repas servi en vaisselle d'or. Une fois les fêtes terminées et Tobjet de ces adorations rentré dans son palais, le cérémonial s'emparait encore de lui et en faisait nuit et jour sa proie. Le doge ne pouvait avoir aucune communication avec le dehors; le peuple ne le voyait qu'aux solennités et cérémonies, entouré de son cortège ; jamais il ne sortait de ce palais , converti en prison, sans qu'une délibération du sénat lui en eût accordé la permission. Ce supplice durait deux ans, au bout desquels, à moins d'être fou de vanité, Tex-doge se devait réjouir d'avoir un successeur. Dans son admirable livre de Don Quichotte, le plus grand et le plus bel esprit que TEspagne ait produit a montré, au chapitre du Gouvernement de Baralaria, le bon Sancho Pança pris tout à coup d'un philosophique dédain pour les grandeurs, traversant à la dérobée les cours de son château et se rendant à Técurie où son âne, plus heureux que lui, dormait, gorgé d'avoine, sur une litière moelleuse. Sanclio baise avec tendresse le fidèle grisou , lui remet son bât sur le dos. le sangle paisiblement, et, donnant sa malédiction

à rile de Barataria et aux soucis et dangers du souverain pouvoir, il retourne en silence près de son maître, le vaillant chevalier, pour courir avec lui le pays et les aventures. Autant il en eût fait au bout de huit jours, le bon Sancho, si le sénat de Gènes lui eût infligé le bonnet ducal et les persécutions de l'étiquette, et le grand Doria, touché de son chagrin, lui aurait permis en souriant de donner sa démission; mais les patriciens de Gènes, avec leurs riches palais et leurs flatteurs, ne songeaient qu'à se dominer réciproquement, fût-ce au prix de leur repos et de leur santé, de sorte que pas un d'eux n'eût été assez sage pour retourner à son grison, si par hasard, ce qui n'est guère probable, il eût possédé un âne dans ses écuries.

Encore si le doge eût pris une part active au gouvernement de son pays et à l'expédition des afiaires; s'il eût pu au moins se flatter d'être utile à la république 1 Mais non ; qu'il fût homme de sens et même de génie, ou d'un esprit borné, cela était indifférent. Les affaires d'État, les questions de paix ou de guerre appartenaient au collège j composé de tous les corps politiques réunis ; celles de gouvernement et d'intérieur, aux douze sénateurs gouverneurs, qu'on appelait les douze sérénissimes , Huit autres sénateurs procurateurs étaient chargés de l'administration des finances, et leur réunion composait la chambre excellentissime ^ qui avait dans ses attributions les affaires générales ou particulières pour lesquelles la convocation du collège n'était pas ordonnée, c'est-à-dire, tout ou à peu près. En outre, deux sénateurs, appelés les deux de la maison, sous le prétexte d'assister le doge, ne lui permettaient de se mêler de rien.

Quant à la création de lois nouvelles, réformation des anciennes et distribution des charges publiques, il ne fallait pas songer à y prendre part; c'était le privilège exclusif du grand conseil. Trois juntes, de trois sénateurs chacune, se partageaient les juridictions, la garde des frontières et la marine; si bien que le doge n'aurait pu donner un emploi, même de simple expéditionnaire, ni ajouter

un matelot à la flotte, sans usurper sur les attributions d'une junte jalouse ou du grand conseil, plus irritable encore. Le citoyen le moins utile de la république était donc ce prince si respecté.

André Doria, dans sa sagesse, avait placé ailleurs qu'entre les mains du chef apparent de l'État la véritable autorité. Pensant qu'il fallait un contre-poids à la puissance des nobles et à Texcès de leur influence, il avait créé une sorte de tribunat, composé de cinq personnes choisies parmi les magistrats du petit conseil, avec le titre de syndics suprêmes, et qui veillaient à la rigoureuse exécution des lois. L'autorité de ces syndics s'étendait sur tout le monde indistinctement, et si leur vigilance remarquait un désordre, une prévarication, un abus de pouvoir, ils lançaient une censure publique, qui avait pour efiet de désigner le fonctionnaire coupable au mépris de ses concitoyens.

La constitution témoignait de la sollicitude extrême de Doria pour la justice civile et criminelle, sans laquelle il n'y a point de grandeur ni de prospérité à espérer dans un pays. Afin d'assurer l'indépendance des juges, on les prenait hors du territoire de Gènes. La plupart étaient appelés de France ou d'Allemagne, et généreusemont rétribués. Sept nobles, sous le nom d'inquisiteurs, veillaient seulement au maintien de la tranquillité publique, et jugeaient les délits de rixes, violences, coups et injures dont l'appréciation exacte réclamait une connaissance des mœurs et de la langue qu'un étranger ne pouvait avoir. Plusieurs commissions en permanence, composées de cinq ou six membres du petit conseil, présidés par un sénateur, étaient chargées de vérifier les fournitures de la guerre et de la marine, d'inspecter l'arsenal, les approvisionnements et les vivres. La commission de Yabondance frappait impitoyablement les marchands fripons et les sophistiqueurs ; la commission des malades, des pauvres et des esclaves, stimulait la charité publique et privée en faveur des malheureux, et recueillait les offrandes destinées au rachat des prisonniers qui gémissaient sous le bâton des Turcs ou des Arabes.

Cette organisation complète et mûrement élaborée n'avait qu'un défaut, comme celle du gouvernement de Venise, c'était d'exclure des hauts emplois l'homme sans noblesse , quels que fussent son mérite et ses talents. En cela, elle péchait par le fond, et trahissait visiblement l'égoïsme de l'aristocratie génoise. II eût été plus digne du beau caractère et de la générosité d'André Doria d'ouvrir l'accès des charges et des grades à tous ses concitoyens , et d'adopter ce précepte du plus vaste génie des temps modernes : « Chaque soldat portera dans sa giberne son bâton de maréchal. » Il aurait centuplé les forces de son pays , au lieu de les borner, en condamnant l'immense majorité des hommes à n'être jamais que les instruments des volontés d'un petit nombre. La constitution de Gènes fut cependant acceptée avec enthousiasme, et quand son auteur eut refusé la première dignité de l'État, pour vivre en simple particulier, le désintéressement du législateur obligea tout le monde au silence et au respect des lois. Le premier doge élu fut un honnête vieillard appelé Cattaneo, à qui Doria rendit hommage et fit sa cour comme les autres, et le gouvernement nouveau fonctionna sans opposition de 1528 à 1547, c'est-à-dire pendant dix-neuf ans.

On conçoit facilement que le crédit et l'influence de Doria devaient être sans bornes. Malgré toute sa modération , cet homme , à qui on avait élevé une statue de son vivant, donnait des conseils qui passaient pour des ordres, et accordait sa protection à des parents et à des amis qui n'avaient besoin d'autre appui que le sien. Doria représentait un pouvoir sans titre, qui rompait l'équilibre des autres pouvoirs. Il eût mieux fait peut-être de s'exiler comme Lycurgue ; mais il aimait son ouvrage, et trouvait sans doute à observer le jeu des institutions nouvelles le plaisir d'un artiste et d'un père. Son grand âge, sa gloire et sa figure vénérable, le rendaient d'ailleurs plus propre qu'un autre à ce rôle exceptionnel de Mentor et de conseiller d'une république toute jeune. Le mal n'aurait pas été grand si cette autorité avait dû s'éteindre avec lui ; mais André avait un fils adoptif, Jean Doria, son cousin, âgé de

vingt-huit ans, fastueux, insolent, plein de vanité, toujours accompagné d'une suite de gentilshommes réglant leurs paroles et leurs manières sur les siennes, et qui se croyaient, non pas les conseillers, mais les protecteurs et les maîtres de la république. Jean Doria, qu'on appelait Zanettino, probablement par dérision, était comblé d'honneurs, de titres, d'emplois et de richesses. Il tenait table ouverte, jouait gros jeu, vivait en prodigue, et aussitôt qu'il eut fait quelques expéditions maritimes où il montra du courage, son orgueil ne garda plus de mesure. Son père d'adoption commit une faute grave en ne lui donnant pas quelque leçon de modestie; ou si André tenta de le corriger, peut-être Zanettino, Infatué de lui-môme comme il l'était, eut-il la sottise de penser que le bonhomme radotait.

Un personnage de ce caractère est un élément dangereux dans une ville aristocratique, parce qu'en blessant une partie de la noblesse, il provoque une opposition qui se manifeste toujours. Ceux que Jeannetin heurtait par son insolence, après avoir murmuré contre lui, tournaient leurs murmures contre André Doria et contre le gouvernement tout entier. Dès que les mécontents eurent trouvé un autre personnage à opposer à celui qu'ils détestaient, ils se groupèrent autour du nouveau venu, Tadoptèrent pour chef, et composèrent à l'instant une faction considérable. Ce chef se présenta de lui-même; c'était Jean-Louis de Fiesque, comte de Lavapna. Ici commence Tépisode le plus intéressant et le plus romanesque de toute l'histoire de Gènes, comme on le verra au chapitre suivant.

iiEN'K&.

Portrait de Fiesque. — Pourquoi il a conspiré. — Singularité de cette conspiration.—- Seeret bien gardé. — La nuit du 2 janfier 1&47. — Mort de Jeannetin Doria. — Fuite du vieux André. — Mort de Fiesque. — Mauvaise foi du sénat. — Amnistie. — Exécution des chefs. — Réflexions du cardinal de Retz — Un professeur en matière de conspiration.

Enfant gâté de la fortune et de la nature, Jean-Louis de Fiesque venait, à vingt-deux ans, d'entrer en possession d'un revenu de deux cent mille écus, somme énorme pour ce temps-là. Doué d'un visage charmant, d'un esprit vif, pénétrant, d'une éloquence aimable et appuyée d'une instruction solide, amoureux de la gloire, généreux avec discernement, et trop homme de goût pour laisser voir son orgueil, Fiesque semblait créé exprès pour faire ressortir par ses qualités brillantes les ridicules de son antagoniste. Zanettino avait des serviteurs, et leur donnait beaucoup ; mais Fiesque avait des amis^ et volait au devant de leurs besoins ; et ce qui ajoutait à ses libéralités et à son commerce un charme particulier, c'est qu'il était séduisant de sa personne, et que la grâce, la jeunesse, la beauté physique surtout, exercent sur l'imagination des peuples de l'Italie un ascendant irrésistible. Dans ses actions et son langage, Fiesque était à la fois noble, fier et doux ; on reconnaissait le grand seigneur, mais ce grand seigneur affable, ouvert et bon, semblait descendre de son rang élevé pour s'intéresser aux affaires, aux embarras ou aux plaisirs de ses inférieurs avec une familiarité polie, une simplicité naturelle et une ardeur d'obliger qui lui gagnaient tous les cœurs.

gg VOYAGE EN ITALIE.

Jamais, selon toute apparence, un homme de ce mérite n'eût songé a conspirer, si le gouvernement lui eût offert Toccasion de déployer ses grandes qualités, et d'acquérir au service de son pays la gloire dont il était avide. André Doria aurait dû comprendre qu'en voulant écarter des affaires cet esprit passionné, on le pousserait à commettre quelque faute par horreur de Toisiveté. Mais Doria n'eut pas même l'idée qu'on pût méditer le renversement de son ouvrage, et peut-être sa partialité pour Jeannetin avait-elle endormi sa prudence. Quoi qu'il en soit, Fiesque voyant ce Jeannetin cumuler le commandement général des galères avec les plus hauts emplois de l'intérieur, et trouvant partout sur son chemin la puissance et le crédit de cette famille arrogante, se sentit comme étouffé dans son palais, et, pour échapper à une situation intolérable, il Gt le voyage de Rome, ayant déjà dans la tête le désir de renverser les Doria. Ce que les vieux sénateurs n'avaient pas compris, François 1"", le pape Paul III et l'archevêque Trivulce avaient bien su le deviner. Aussitôt que Fiesque fut à Rome, il reçut des ouvertures secrètes de tous les ennemis de l'empereur, qui était le protecteur de la république de Gênes. Il est probable que Fiesque, en écoutant ces propositions, ne voulut que s'assurer des secours du dehors, et qu'il n'eut point le dessein de livrer sa patrie k des étrangers. Paul III, qui haïssait les Doria, l'encouragea fort à se défaire d'eux; François I"" lui promit son aide et son protectorat par l'entremise de M. du Bellay, ambassadeur à Rome. Le cardinal Trivulce, voué aux intérêts de la France, attira Fiesque chez lui et le combla d'honneurs et de caresses.

Lorsqu'il revint à Gênes, le jeune comte dissimula parfaitement ses projets et son ambition, en ne se montrant occupé que de divertissements. Il tint table ouverte, et se fit bientôt une cour aussi grosse et non moins dévouée que celle des Doria. Cependant un jour qu'il rencontra Jeannetin, celui-ci ayant pris les airs de hauteur qu'il se donnait avec tout le monde, Fiesque perdit patience et répondit qu'il n'était pas aussi résigné qu'on pouvait le croire

à partager rabaissement de ses concitoyens devant Torgueil d'un petit tyran. Sans doute il eut regret de cette parole imprudente, car il voulut ensuite se réconcilier avec Jeannetin, et il réussit, à force d'égards et de civilités, à lui faire oublier cette légère querelle. Son ressentiment n'en prit que plus de chaleur, et depuis ce moment il n'hésita plus. On peut trouver avec raison que Fiesque poussa un peu loin la dissimulation en cette circonstance ; mais il venait d'entrer dans son rôle de conspirateur, et l'on ne conspire point sans mentir et tromper.

Mascardi, qui a écrit en italien l'histoire de cette conspiration sur de bons documents, raconte que Fiesque fit part de ses desseins à trois personnes, Vincent Calcagno, Verrina et Raphaël Sacco, qu'il choisit, entre ses amis ou ses serviteurs, comme les plus dignes de sa confiance, et avec lesquels il tint conseil. Calcagno, d'un âge mûr et d'un caractère timide, fut épouvanté de ces ouvertures, et supplia son maitrede ne point se jeter dans une entreprise qui pouvait lui coûter l'honneur et la vie. Il représenta que l'excès d'élévation des Doria les conduisait naturellement à leur décadence, et que cette maison n'avait plus qu'à descendre, étant parvenue si |iaut. Ce raisonnement produisit peu d'effet sur les autres membres du conseil ; mais Calcagno l'appuya d'un argument que les conspirateurs oublient trop souvent, et dont Fiesque parut fort touché. Pour renverser les Doria, il fallait changer le gouvernement de Gènes, et Calcagno demanda au jeune comte ce qu'il mettrait à la place de la constitution consacrée par dix-neuf ans d'exercice. Il ajouta que si l'intention de Fiesque était de s'emparer du pouvoir par le droit de l'épée et du poignard, il serait renversé à son tour par le poignard et l'épée ; que s'il pensait rétablir le gouvernement du peuple, il aurait à la fois contre lui le peuple et l'aristocratie, puisqu'il était le chef de la plus noble et de la plus riche famille de Gènes; que si, au contraire, il voulait conserver les institutions aristocratiques, la conspiration n'avait plus de but, et se réduisait aux proportions mesquines d'une cabale contre la maison de

Doria, qui le ferait passer pour un traître et raccablerait comme tel s'il venait à échouer. Vincent Calcagno aurait pu dire encore que dans les affaires de ce genre, on se voit toujours entraîné plus loin qu'on ne pensait aller; cependant Fiesque comprit un moment les dangers du succès même, et son esprit en fut un peu ébranlé.

Verrina, dont Schiller a fait par licence poétique une espèce de Cassius au petit pied, n'était pas en réalité aussi fanatique républicain que Tami de Brutus; il n'oflrait avec cette figure dramatique si bien décrite par Plutarque qu'un seul trait de ressemblance : il était criblé de dettes, et le mauvais état de sa fortune lui rendait insupportable la proposition d'attendre et de prendre patience. Verrina sMrrita de la faiblesse de Calcagno ; il flatta Tambition de Fiesque, dont il était Tami et l'obligé, jusqu'à le comparer à César, et il le félicita d'avoir à lutter contre la maison des Doria, en disant que César ne serait point arrivé au souverain pouvoir si la puissance de Pompée ne l'eût poussé malgré lui au combat. Le seul sentiment désintéressé que Verrina ait manifesté dans ce conciliabule, c'est le vœu qu'il exprima de ne recourir à l'assistance ni des Français, ni d'aucune puissance étrangère, afin de ne point compromettre l'indépendance du Génois. Quant à Rafaël Sacco» attaché k la famille de Fiesque par sa position de juge dans les domaines de cette maison, il déclara s'en rapporter aux volontés de son maître, dont il voulait suivre la fortune bonne ou mauvaise. Il ne discuta que sur la ({uestion du recours aux armes de la France, qu'il n'était point d'avis de négliger. Le résultat de la conférence fut la résolution de donner suite aux projets du comte, et, pour accommoder par un moyen terme le différend de Verrina et de Sacco, on décida ({ue les armes de la France pourraient être employées à la soumission des villes et forteresses du territoire qui tiendraient pour la faction des Doria, mais qu'on ne les introduirait pas dans Gènes.

Tne révolution se fait pour ainsi dire toute seule, et quelquefois au grand étonnement, sinon au grand regret de ses acteurs ; mais

ce qu'on appelle une conspiration ne réussit jamais. Il y a pour cela de bonnes raisons : le secret d'un complot n'est pas gardé. Si quelque esprit faible ou peureux ne le vend pas, celui-là même qui en est Tàme et le chef le trahit par son agitation et par un changement visible dans sa manière de vivre. La conspiration de Fiesque est peut-être Tunique exemple d'une entreprise politique dans laquelle on ne trouve ni indiscrétion, ni maladresse, ni trahison parmi les instruments, ni hésitation, ni imprudence de la part du chef. Cette affaire fut dirigée et exécutée avec une intelligence, un accord, un secret et un art qui en font une sorte de modèle du genre, et la Providence ne la fit échouer qu'au dernier moment, par un de ces incidents puériles, qui montrent la petitesse de l'homme, afin qu'il ne fût point dit qu'une conspiration avait réussi.

Jean-Louis de Fiesque n'avait qu'un dessein bien arrêté, rabaissement de la maison de Doria. Hors de là, il ne put donner à ses amis que des prétextes vagues et des considérations générales qui ne supportaient pas la discussion ; mais la haine des Doria suffisait pour lui attirer des partisans plus passionnés que ne l'auraient fait des motifs plus Justes. En songeant au grand nombre de personnes qu'il lui fallut mettre dans sa confidence, on est étonné de la discrétion profonde des conjurés. Fiesque eut assez d'empire sur luimême pour ne donner signe ni de préoccupation d'esprit, ni de nouveauté dans ses habitudes et ses sentiments. Il portait avec une aisance et une liberté admirables le poids énorme d'une affaire où il jouait sa tête. Les ouvriers en soie de Gênes , qui formaient une corporation nombreuse, s'agitaient alors, parce que cette branche du commerce souffrait des guerres européennes. Fiesque leur distribua de Fargent et des vivres, en les exhortant au calme et à la patience, de sorte que sa générosité lui gagna le dévouement de ces ouvriers et l'approbation générale. Sous le prétexte d'envoyer à ses frais une galère contre les pirates de la Méditerranée, il introduisit dans le port un bâtiment de guerre qu'il acheta au duc de Plaisance. Il fit ensuite un voyage dans ses domaines, d'où il envoya

un nombre prodigieux de paysans et de serviteurs à lui qui venaient à Gênes contracter des engagements volontaires dans l'armée de terre ou dans les gardes du port. II s'en glissa même parmi les rameurs et les forçats des galères. Pendant ce temps-là, Verrina parcourait les quartiers populeux et les fabriques des faubourgs, distribuait de l'argent, et disait aux ouvriers de se tenir prêts à prendre la défense du comte de Fiesque, si ses ennemis le voulaient persécuter ; et comme ces pauvres gens demandaient quel danger pouvait courir un jeune seigneur si généreux et si charitable, Verrina leur disait sous le sceau du secret que Jeannetin Doria n'attendait, pour usurper le souverain pouvoir et faire assassiner ce jeune seigneur si généreux, que la mort du vieux André Doria. Calcagno et Sacco recrutaient de leur côté des partisans dans la garnison et la marine; ils en enrôlèrent plus de dix mille, tant la morgue des Doria leur avait attiré d'inimitiés, et tant le peuple avait de partialité pour leur adversaire I André reçut quelques avis des symptômes d'agitation qui se manifestaient de toutes parts. Son orgueil lui intercepta la lumière au point qu'il répondit, comme le prince de Condé lorsqu'on l'avertit que le cardinal Mazarin et la reine le voulaient faire arrêter : « ils n'oseraient ! »

Jérôme et Ottobon de Fiesque, frères du comte, plus jeunes et non moins ardents que lui , le pressaient de fixer le jour de l'exécution. Verrina proposait d'inviter la plupart des sénateurs à une messe en musique dans quelque église, où il se chargerait de les faire tuer pendant la cérémonie, disant que la messe de Gênes serait aussi célèbre un jour que les vêpres de Sicile. Fiesque rejeta bien loin cette proposition, ne voulant pas qu'une église devînt le théâtre et l'office divin le prétexte d'une boucherie. Verrina se souvint alors qu'un parent de Jeannetin devait épouser dans peu de jours une jeune fille alliée à la maison de Fiesque, et il pensa que c'était une bonne occasion de réunir les Doria en donnant une fête à l'occasion de ce mariage; mais le comte répondit avec indignation qu'il renoncerait à son entreprise plutôt que d'attirer ses

ennemis dans son palais pour leur tendre un guet-apens au nom de rhospitalité. Ces scrupules peuvent sembler étranges de la part d'un homme qui se préparait à pousser la moitié de ses concitoyens au massacre de Tautre moitié. Fiesque aurait souhaité que la guerre s'engageât sur la place publique, et en plein jour, s'il eût été possible ; mais Verrina obtint de lui la concession d'agir pendant la nuit, et l'on choisit ceUe du 1*^ au 2 janvier 1547, parce que dans ce moment de l'année les fonctions de l'ancien doge expirant, et le nouveau n'étant pas encore élu , il n'y aurait pour ainsi dire point de chef de la république. L'instant une fois fixé, il fallut bien parler des mesures à prendre pour l'exécution. Verrina dut sourire dans sa barbe en remarquant , parmi ces mesures indispensables , une attaque à main armée contre les Doria et l'ordre de profiter de leur sommeil pour les tuer sans défense, ce dont la générosité du comte ne se révolta pas.

Le matin du r*" janvier, Fiesque fit apporter une grande quantité d'armes chez lui, et cacha dans les salles basses de son palais les plus dévoués de ses serviteurs. II employa le reste du jour en visites à des amis qu'il engagea tous à souper. Le soir, il se rendit chez les Doria pour étudier leurs visages, et comme il ne remarqua aucune apparence de soupçon, il parla fort gaiement et embrassa les enfants de Jeannetin, dont il devait faire des orphelins quelques heures plus tard. En rentrant chez lui , le comte trouva , outre ses invités, trente gentilshommes que Verrina lui amenait à souper. Tout ce monde fut un peu surpris de voir des armes et des munitions de guerre au lieu d'un festin, et d'entendre le maître du logis commander à ses gens d'ouvrir à qui se présenterait, mais de ne laisser sortir personne. Fiesque prit alors la parole et découvrit aux assistants les motifs de sa conspiration. Si le discours que lui fait tenir Mascardi est conforme à la vérité, on y reconnaît combien l'orateur était à court de bonnes raisons et même de sophismes pour justifier sa conduite, dont le mobile était l'ambition, seul article qu'il n'osa point aborder. Faute de pouvoir donner ce motif.

qui eût tout expliqué, il se jeta dans la déclamation et le mensonge, jusqu'à dire que Jeannetin avait tenté trois fois de le faire empoisonner ou assassiner, accusation qui n'avait ni fondement ni vraisemblance. Comme rassemblée était composée de mécontents, ils ne marchandèrent pas leur approbation lorsque Fiesque parla de vengeance, et la proposition de s'aifranchir du joug des Doria excita un enthousiasme général. Deux personnes seulement se levèrent pour protester, et le comte eut assez de courtoisie pour tes laisser libres , à la condition de ne sortir de son palais qu'après le départ des conjurés. Fiesque déroula ensuite le plan complet de sa conspiration , donna te chiffre des gens enrôlés dans Tarmée et ta marine. Quand Verrina eut annoncé que plusieurs équipages du port et beaucoup d'ouvriers des fabriques étaient du complot , et que la galère de Fiesque devait donner tout à l'heure le signal de l'action par un coup de canon, les esprits les plus timides, persuadés du succès, voulurent en avoir leur part et s*empressèrent d'offrir leurs services. On forma quatre bandes principales , commandées l'une par Jérôme et Ottobon, et les autres par Thomas Assereto , homme d'une rare énergie , par Cornelio de Fiesque , fils naturel du feu comte, et par Jean-Louis lui-même. Verrina partit seul pour diriger le mouvement des faubourgs. On convint de répandre Talarme et le désordre dans toutes les parties de la ville à la fois , de s'emparer par surprise des portes et des corps de garde, et d'assaillir la Darsène, le tout simultanément au signal du canon.

Vers minuit, les quatre bandes sortirent du palais sans bruit, et se rendirent chacune au point qui leur était désigné. Ia^ signal convenu fut suivi d'une explosion de cris au milieu desquels dominaient les mots de Fiesque et de liberté. Les soldats de la porte de l'Arc, surpris par Cornelio, mirent bas les armes ; ceux de la porte Saint-Thomas, commandés par le capitaine Lercaro, ami des Doria, résistèrent d'abord ; mais, en reconnaissant Jérôme et Ottobon de Fii^iue, ils tournèrent du côté des conjurés. Du palais Doria, qui

éfait à peu de distance, on entendit le tumulte, et Jeannetin, se levant à la hâte, sortit accompagné seulement d'un page, qui tenait un flambeau. U arriva ainsi à la porte Saint-Thomas et donna dans la troupe de Jérôme et Ottobon. Un des conspirateurs, qui le reconnut, le perça de son épée. Jeannetin tomba mort sans avoir compris ce qui se passait. André Doria dut la vie à cet incident, qui retarda la marche des conjurés sur son palais ; et, comme il fut averti en même temps de la mort de son fils adoptif , de la prise des portes et du soulèvement de la population, jugeant la partie perdue, il se lit seller un cheval, gagna le faubourg de Saint-Pierre-d'Arena sans mauvaise rencontre, et sortit de la ville protégé par la nuit. Sa douleur fut profonde lorsqu'il entendit de loin les échos de cette révolution subite, qui détruisait en quelques heures Fœuvre de toute sa vie, et rejetait dans la confusion et la guerre civile cette patrie d'où il avait su bannir la discorde pendant près de vingt années ; mais il parait que sa frayeur ne fut pas moins vive que son chagrin, car il se pressa de s'éloigner, et fit quinze milles d'une seule traite, malgré ses quatre-vingts ans.

La bande de Thomas Assereto était chargée de prendre la Dar*sène, c'est-à-dire un bassin fermé du port dans lequel se trouvaient la galère capitane et la garde chiourme. Ce coup de main, que Fiesque regardait comme le plus important, venait d'être exécuté avec autant d'audace que de bonheur. Pendant ce temps-là, Verrina revenait des faubourgs, suivi d'une troupe de gens du peuple qui allait toujours grossissant. Jérôme s'était séparé d'Ottobon et parcourait d'autres quartiers en ramassant beaucoup de monde sur son chemin. Les sénateurs et les amis des Doria s'enfermaient chez eux, en sorte qu'on ne vit plus, d'un bout de Gênes à l'autre, que des partisans de Fiesque. L'ambassadeur de Gharles-Quint se rendit au palais ducal pour s'informer des mesures que prenait le gouvernement, et il n'y trouva que deux personnes , le cardinal Doria et Adam Centurione. Quelques instants après arrivèrent les nobles Lomellino, Palavicini, et Nicolas Franco, chef par intérim de la

république. Ce petit noyau de gens courageux ne put réunir que soixante soldats fidèles commandés par un oflicier nommé Calva. Ces soixante hommes furent conduits par Lomellino à la porte Saint-Thomas, où les conjurés les chargèrent si vivement qu'ils prirent la fuite. Tel fut le seul effort tenté par le gouvernement pour résister au mouvement qui entraînait la ville entière.

Une circonstance identique se présenta en ce moment dans les deux partis : celui du sénat cherchait partout André Doria et n'attendait plus que de son crédit sur le peuple le salut de la république; de leur côté, les conjurés, victorieux et maîtres du terrain, appelaient Fiesque à grands cris. Ni l'un ni l'autre ne paraissait. Le bruit commençait à circuler que le comte avait été tué; mais Jérôme de Fiesque disait au peuple d'attendre, et que son frère viendrait bientôt. Le fragment du sénat qui s'était porté au palais ducal, apprenant la mort de Jeannetin et la fuite d'André Doria, perdait courage et ne songeait plus qu'à traiter à l'amiable avec les rebelles. On résolut de leur envoyer une députation avec des paroles de douceur et d'accommodement. Cette députation descendait une rue étroite comme la plupart des rues de Gènes, lorsqu'elle rencontra la bande de Jérôme, et pour l'éviter, elle se réfugia dans la petite église des Théatins. Un sénateur nommé Giustiniani, plus intrépide que les autres, resta seul en face des conjurés et demanda à parler au comte. Jérôme lui répondit qu'il pouvait parler sans crainte, et comme Giustiniani refusa de s'expliquer devant tout autre que Jean-Louis de Fiesque, Jérôme s'écria qu'il était luimême le comte de Fiesque, l'aîné de sa maison, et qu'il n'en fallait plus chercher d'autre. Ce mot maladroit, qui équivalait à une déclaration de la mort de Jean-Louis, confirmait la nouvelle qu'on hésitait encore à croire. La face des choses changea tout à coup. Le désordre et la crainte se mirent parmi les conjurés, et la députation remporta au palais ducal ses propositions d'accommodement.

Voici ce qui s'était passé : Fiesque, préoccupé de l'expédition

confiée à Thomas Assereto, n'avait pu résister à Tenvie de s'assurer que la Darsène avait été prise. Il s'était rendu sur le port, et, en y arrivant, il avait eu la satisfaction de trouver la porte de la Darsène enfoncée et la bande d'Assereto en possession de toutes les galères, à Texception de la capitane, où Ton entendait encore le tumulte causé par la résistance de l'équipage. Pour assister de plus près au débat et pour exciter lui-même ses gens, Fiesque voulut passer sur une planche étroite qui menait du quai au bord d'une galère ; cette planche tourna sous son pied; il tomba dans l'eau, qui était bourbeuse , et le poids de sa cuirasse et de ses armes le retint dans la vase, où il se noya. Apparemment quelqu'un l'avait vu tomber, puisque Jérôme avait été informé de la mort de son frère. Dans les moments de fièvre populaire , les événements importants volent d'un bout à l'autre d'une ville avec une rapidité qu'on ne s'explique point, comme si des messagers aériens se chargeaient de les porter. On connut bientôt que le peuple de Gènes, poussé par son inconstance naturelle et par son amour pour Jean-Louis, ne voyait dans toute cette affaire qu'une question de personnes, puisqu'il ne songea plus au renversement de ses institutions dès qu'il eut perdu l'homme qu'il aimait. Jérôme , en voulant se substituer au lieu et place de son frère , ne trouva point la même faveur, et le sénat comprit aussitôt qu'il ne fallait pas désespérer du salut de la république.

Cependant, au palais du gouvernement, où la noblesse accourait de toutes parts depuis que le danger s'était évanoui, on délibérait avec animation. Quelques personnes proposaient d'attaquer le reste des rebelles, et de les poursuivre avec la dernière rigueur ; mais on apprit que Jérôme de Fiesque tenait encore dans un quartier du centre de la ville, avec une bande de gens déterminés à mourir les armes à la main, et la proposition de parlementer passa au scrutin. Une seconde députation fut envoyée avec la promesse d'une amnistie. Jérôme demanda cette amnistie par écrit pour lui et tous ses complices, et revêtue du sceau de TÉtat et de la signature du

fl8 VOYAGE EN ITALIE.

scrrf^lBirt' ilii s(^nat. Il reçut dans I» journée cet ('cnl en bonne forme, dont il donna lecture k ses amis, et le pardon généreux étant aocrpté avec reconnaissance, la liande entière sortit de la ville l'arme haute, en prenant la route de Mnntobio, où elle se mil wi sûreté-. AndrA Dnria i^ntrail k Géni-s le lendemain. Il reproclia durement nu sénat sa faiblesse ; dans un discours amer, cet homme sans pitié voulut prouver i[u'on n'était point tenu d'observer une capitulation avec des rebelles. La noblesse de Gènes commit ta faute de céder à cette remontrance, et do sacrifier l'honneur de sa parole et de sa signature à la rancune personnelle do ce vieillard. André proposa de faire raser !e palais de Fiesque, de publier le décret de peine de mort contre tous les chefs, et nominalement contre Jérôme et Ottobon, de confisquer tes biens des contumaces, et d'envoyer aux rebelles sommation de remettre immédiatement la citadelle de Mnntobio. On alla aux voix, et la proposition passa. Toutes ces mesures sévères furent exécutées, hormis celle concernant ta reddition de Monlobio, pour laquelle un décret et la fureur du vieil André ne suffisaienl pas. Tandis qu'on publiait cet arrêt dans la ville, les marins de la Darsène retronvaient dans la rase le corps du malheureux Fiesqtie. Toujours à l'instigation de Doria, ce corps Ait exposé sur la berge, après quoi une barque le porta en pleine mer, et le rejeta dans IVau avec une pierre au cou.

Il faut avouer que la conduite du sénat dans la fin do celte alTaire donne une pauvre idée de la bonne foi et de la dignité d'une assemblée si grave. En lançant des menaces si terribles aux conspirateurs enfermés à Montobio, on leur faisait une nécessité de se défendre jusqu'à la mort, cl par conséquent on devait, pour élre logique, les assiéger aussitôt après; mais comme la citadelle était bien forlifiée, on voulut encore négocier. Pne députatîon, menée jiar Paul Pansa, qui avait été précepteur du comte do Fiesque, vint offrir aux conjurés de nouvelles propositions d"amni.stie. Jérôme, qui commandait dans la place, répondit avec hauteur qu« le sénat, ayant manqué honleusemetit à sa parole, ne mentait plus

aucune créance. Il demanda en raillant à Paul Pansa sur quoi il fondait Tassurance que cette nouvelle amnistie serait plus fidèlement observée que la première. Il ajouta que ses amis et lui, suffisamment édifiés sur la clémence du sénat de Gènes, mourraient dans leurs retranchements plutôt que de se laisser prendre à des pièges si grossiers, et quMIs donneraient de la tablature aux serviteurs de Timpitoyable Doria. La garnison de Montobio reçut du renfort après le départ de la députation. Verrîna, Ottobon, Calcagno et Sacco, qui s'étaient enfuis de Gênes sur la galère de Fiesque, avaient atteint les côtes de France. Avec une générosité que leurs adversaires n'imitaient point, ils avaient relâché, sans leur faire aucun mal, quatre prisonniers des premières familles de la noblesse, parmi lesquels étaient un Lercaro et un Genturione. Lorsqu'ils apprirent que Montobio était occupé par la faction, ils s'y rendirent, à l'exception d'Ottobon, qui resta en France. Comme le sénat ne se hâtait pas de faire investir la place, dont les fortifications étaient excellentes, l'empereur Charles-Quint envoya dire à Doria qu'il fallait pourtant commencer le siège, de peur que les Français ne vinssent à se rendre maître d'une citadelle importante située si près de Gênes. Il offrît en même temps de l'artillerie et des officiers pour mener les opérations. Le siège fut poussé avec vigueur pendant quarante Jours, au bout desquels la brèche étant ouverte, les rebelles se rendirent à discrétion au lieu de se faire tuer, comme ils en avaient pris l'engagement.

On amena les prisonniers à Gênes, où la jeunesse des uns, le courage des autres, et le malheur de tous excitèrent la pitié de la population, et même celle du sénat. Leur grâce était demandée par tout le monde. En ayant égard au vœu du public, les sénateurs auraient effacé le mauvais effet produit par leurs indécisions et leur manque de parole. LomeUino et Giustiniani, qui avaient tenu tête à la sédition seuls et sans armes, représentèrent que la maison de Fiesque était assez punie par la mort de son chef, la perte de toute sa fortune et l'exil d'une partie de ses membres, sans qu'une

nouvelle efTiision de sang vint encore attrister une ville qui n'aurait plus désormais de larmes et d'intérêt que pour les coupables. Mais Doria, qui avait fui devant Tinsurrection, ne pouvait être satisfait sans qu'un échafaud eût été dressé. Il insista pour la mort avec tant de passion, que le sénat, cédant au vaste appétit de sa vengeance, lui accorda, quoique à regret, les têtes de Jérôme, de Verrina, de Galcagno et d'Assereto. Ces quatre personnes furent exécutées le même jour en place publique. Ottobon de Fiesque, plus heureux et plus prudent que ses frères, fut condamné au bannissement, lui et ses descendants jusqu'à la cinquième génération. Ottobon se trouva bien en France ; il y devint le chef d'une famille qui occupa des emplois et rendit des services à sa patrie d'adoption. On la retrouve à la cour de Louis XIII et à celle de Louis XIV, si bien acclimatée, qu'à la sixième génération elle ne songeait plus à rentrer à Gênes, et demeura acquise à la France définitivement et à perpétuité.

Pour pouvoir juger avec impartialité la conspiration de Jean- Louis de Fiesque, il faut avoir lu jusqu'au dernier ces événements, qui se précipitent les uns sur les autres en quelques heures. Tant que Faction n'est pas commencée, on ne voit pas nettement pourquoi le comte veut renverser les institutions de son pays. L'insolence de Jeannetin et l'excès du crédit d'André Doria ne paraissent que des prétextes habilement exploités par l'ambition de leur adversaire. S'il fallait changer la forme du gouvernement toutes les fois qu'un homme arrogant ou vaniteux touche au pouvoir de près ou de loin, on ne sortirait jamais des révolutions, et s'il suffisait, pour s'emparer de l'autorité, d'être riche, généreux et bien fait de sa personne, le nombre des prétendants serait trop considérable. Cependant le succès prodigieux de Fiesque et le concours qu'il obtint du peuple, de la marine et de l'armée, montrent que l'antipathie pour le parti contraire était générale. Sans l'accident de la Darsène et de la chute dans l'eau du port, Fiesque réussissait incontestablement; il devenait duc de Gênes; le sénat n'aurait pas

manqué de Taccabler d'éloges, et de se dire soulagé de la tyrannie des Doria ; l'Europe aurait rejeté l'événement sur le compte de rinconstance des Génois, et l'on n'aurait jamais su si le gouvernement renversé était réellement aussi vicieux que la faction de Fiesque se plaisait à le dire.

Mais une fois le chef mort et la conspiration étouffée, l'obscurité se dissipe ; la conduite déplorable du sénat, sa complaisance pour André Doria, ses indécisions, sa faiblesse et sa déloyauté prouvent combien les mépris et l'irritation de Fiesque étaient fondés. On comprend alors que ce jeune homme avait jugé la situation, les caractères des personnages et l'état des esprits dans la population avec une intelligence et une profondeur au-dessus de son âge. Son énergie, son courage et son habileté dans le moment de Faction, ne seraient que les qualités ordinaires d'un conspirateur, si elles n'étaient relevées par une prudence et une sagacité rares. Fiesque reste dans Fhistoire comme une figure poétique et brillante, qu'on plaint volontiers à cause de sa fin brusque et malheureuse, et qui parait digne d'un sort meilleur, si toutefois on admet le droit que ce jeune aventureux pensait avoir de conspirer, ce qui demeurera toujours sujet à discussion.

Le célèbre cardinal de Retz, n'étant encore que l'abbé de Gondi et à peine âgé de vingt ans, se prit de passion pour Jean-Louis de Fiesque , et publia une traduction abrégée du livre de Mascardi , suivie de réflexions qui rendirent l'écrivain suspect au cardinal de Richelieu. Le ministre ne se trompait pas en disant que ces réflexions annonçaient un esprit dangereux, et il crut détourner M. de Gondi de la vie politique en l'obligeant malgré lui à se faire homme d'Église. Après la mort de Richelieu, le coadjuteur de Retz prit, comme on sait, une grande part aux troubles de la Fronde et devint le plus habile conspirateur d'un siècle où l'on faisait toutes choses avec la dernière perfection. Ses Mémoires ne sont qu'un traité savant de Fart des factions et du renversement des pouvoirs, et si cet art périlleux se pouvait égaler à ceux de la guerre , du

théâtre ou de la chaire, le coadjuteur de Retz prendrait place à côté des Turennc , des Molière et des Bossuet. Dans son examen des événements de Gênes en 1547, M. de Gondi ne trouve pas une seule faute à reprocher au comte de Fiesque , si ce n'est l'imprudence qu'il fit en s'emportant contre Jeannetin Doriji, et encore eicuse-t-il cette incontinence de langue, parce qu'elle partait d'une âme justement indignée. Il se montre bien plus sévère pour André Doria, dont la conduite lui semble entachée d'aveuglement et d'obstination dans les préliminaires , de lâcheté dans Faction , et de cruauté dans la suite. Sa fuite à quinze milles de Gènes, au moment où sa présence était nécessaire sur le terrain du combat, n'a point d'excuse aux yeux d'un homme de cœur comme l'abbé de Gondi. Quant aux amis de Fiesque, ils ne commettent plus que des erreurs une fois qu'ils ont perdu leur chef. D'abord Jérôme, en publiant la mort de son frère au lieu de la tenir cachée ; ensuite Verrina, en se sauvant par mer et en abandonnant une partie qui n'était pas encore perdue ; enfin tous les réfugiés de Montobio, en se fiant à la générosité d'un sénat qui leur avait manqué de parole. Nous n'ajouterons rien à ces réflexions du maître et professeur en l'art des conspirations , et nous donnerons ici la dernière page de son livre, celle qui fit froncer le sourcil au cardinal de Richelieu, et où l'on sent que la prédilection de l'auteur va jusqu'à lui faire pardonner à Fiesque d'avoir rêvé la souveraineté de Gènes.

« Jean-Louis de Fiesque, dit Fabbé de Gondi, que les uns hono- « rent de grands éloges, que les autres chargent de blâme, et que « plusieurs excusent, était né dans un petit État, où toutes les « conditions particulières étaient au-dessous de son cœur et de « son mérite. L'inquiétude naturelle de sa nation portée de tout « temps à la nouveauté, Félévation de son propre génie, sa jeu- « nesse, ses grands biens, le nombre et la flatterie de ses amis, la « faveur du peuple, les recherches des princes étrangers, et enfin « Fcstime générale de tout le monde, étaient de puissants séduc- « teurs pour inspirer de l'ambition à un esprit encore plus modéré

« que le sien. La suite de son entreprise est un de ces coups que « la sagesse des hommes ne saurait prévoir. Si le succès en eût « été aussi heureux que sa conduite fut pleine de vigueur et d'haut bileté , il est à croire que la souveraineté de Gênes n'eût pas « borné son courage ni sa fortune, et que ceux qui condamnèrent « sa mémoire auraient été les premiers à lui donner de l'encens « durant sa vie. Les auteurs qui l'ont noirci de tant de calomnies, a pour satisfaire la passion des Doria et justifier la mauvaise foi « du sénat de Gènes, auraient fait son panégyrique par un intérêt « contraire, et la postérité l'aurait mis au nombre des héros de « son siècle : tant il est vrai que le bon ou le mauvais événement « est la règle des louanges ou du blâme que Ton donne aux actions « extraordinaires! »

Le bombardement de Gènes en 1C84. — Le doge Lercaro à Versailles. — Proverbe injuste et malhonnête. — Origine des loteries. — Les bourses du hasard. — Le Seminario, — Création de loteries à Rome, Naples et Turin. — Leur entrée en France. — La Smor/ia, — Prohibitions. — Chances du jeu. — Position pitoyable du ponte.

Tout gouvernement qui survit aux secousses des factions ou de la guerre devient plus fort qu'avant le danger. André Doria goûta sur ses vieux jours le plaisir de voir les institutions qu'il avait données à son pays prendre racine et passer dans les mœurs du peuple le plus variable du monde. Gènes atteignit un état de prospérité qu'elle ne connaissait point encore. Durant le dix-septième siècle, elle évita autant qu'elle put de se prononcer pour aucune des parties belligérantes dans les guerres entre la France, TEspagne et la maison d'Autriche , et son commerce s'en trouva bien ; mais son esprit industrieux lui attira tout à coup les fléaux qu'elle redoutait. En 1684, lorsque Louis XIV eut résolu le bombardement d'Alger, il apprit que le Dey avait acheté des poudres de guerre à la république de Gènes, et que dans les chantiers du port on construisait quatre galères pour le service de l'Espagne. Le roi fit défense aux armateurs de lancer à Teau ces galères. Les Génois eurent l'imprudence de ne point obéir, et de répondre que cette défense attentait à la liberté de leur commerce. Duquesne et le marquis de Seignelai partirent de Toulon avec trente-quatre vaisseaux et bombardes, et quinze mille hommes de troupes de débarquement. La ville, attaquée par mer et par terre.

GÊNES. lOo

n'opposa qu'une faible résistance. Le faubourg de Saint-Pierred'Arena fut détruit, et le quart de ces riches palais , tous ornés de noms historiques et garnis d'objets d'art et de tableaux précieux qui faisaient l'orgueil des patriciens , furent renversés par les bombes. Il fallut capituler ; le roi de France exigea que le doge luimême, accompagné de quatre sénateurs, vint solliciter son pardon jusque dans le palais de Versailles.

Ce fut une cruelle humiliation pour l'aristocratie génoise que cette nécessité à laquelle on ne pouvait pas songer à se soustraire. Le doge , qui était un Lescaro , quitta les ruines encore fumantes de la ville conquise et se présenta devant le roi, en audience solennelle, pour réciter des paroles de soumission dictées par le marquis de Seignelai. Aussitôt après cette cérémonie, le roi voulut adoucir ce qu'elle avait d'amer en traitant avec magnificence ce doge et ces sénateurs qu'il venait d'accabler. On sait le mot de Lercaro à M. de Seignelai, qui lui demandait avec politesse ce qu'il lui semblait des splendeurs de Versailles : « Ce qui m'étonne le plus , répondit-il , c'est de m'y voir. » En effet, c'était bien la chose la plus singulière, si l'on pense que la constitution défendait expressément au doge de sortir du territoire de la république ; mais la colère de Louis XIV n'était pas faite pour s'embarrasser des articles d'une constitution quelconque.

Pendant le dix-huitième siècle. Gènes glissa sur le penchant de la décadence moins rapidement que les autres États méridionaux. Son commerce se soutenait encore, et ses institutions, quoiqu'un peu vieillies, pouvaient lui suffire. La révolution la trouva moins vermoulue que Venise. Elle était trop près de la France pour ne point sentir les secousses de l'explosion. Son gouvernement tomba d'abord, et la ville avec le territoire ligurien furent enveloppés dans les nouvelles circonscriptions. Tout le monde connaît. la défense héroïque de Gènes par Masséna contre l'armée austro-russe , en 1800, pendant la campagne de Marengo. La république ligurienne fut reconstituée, peu de temps après, sous le protectorat de Napo-

i06 VOYAGE EN ITALIE.

léon. En 1814, sur la fin de la première invasion, lord Bentinck vint à Gènes proclamer Tindépendance et la république. On nomma un gouvernement provisoire, et Ton crut un moment à cette indé* pendance, qui semblait garantie par TAngleterre; mais, au congrès de Vienne, il fut décidé que Gènes serait annexée au Piémont. Un jour, en 1815, on vit arriver un commissaire du roi de Sardaigne, auquel le colonel Dalrymple, commandant des forces anglaises, remit ses pouvoirs; des vaisseaux emmenèrent le colonel et ses soldats, et la noblesse génoise, trompée dans ses espérances, s'enferma dans ses palais de marbre , où elle bouda contre son gouvernement, contre la cour et contre Turin pendant trente-trois ans de suite avec opiniâtreté. Il est à souhaiter dans son intérêt que les récents événements dont la Péninsule a été le théâtre aient étendu le sentiment du patriotisme au delà du mur d'enceinte de la ville , et que les Génois se soient enfin résolus à devenir Italiens. Par une juste réciprocité, les Piémontais, les Toscans et les Lombards feront bien d'oublier ces préventions cruelles et ces haines mêlées d'envie qu'on retrouve jusque dans les dictons populaires. Quand vous parlez de Gênes à un Milanais, il vous répond avec une grimace de mépris : Gente senza fede^ mare senza pesce^ monte sefiza legno e donne senza vergogna (gens sans foi, mer sans poisson, collines sans bois, femmes sans vergogne), proverbe aussi faux qu'injurieux. Les Génois sont moins fourbes que beaucoup d'autres Italiens; on mange du poisson à leurs tables comme à Marseille, et sous le charmant voile blanc qu'elles appellent mezzaro, les femmes, coiffées comme des madones, ont précisément un air pudique et décent qui ne trompe pas plus souvent à Gènes que dans le reste du monde. Quanti donc les Italiens cesseront-ils de se déchirer entre eux, et conunent veulent-ils qu'on les estime, s'ils se méprisent eux-uièines ?

Les auteurs qui ont écrit sur les loteries font remonter Forigine de ce jeu au règne de Néron. Cet empereur, à Toccasion d'une fête,' distribua des présents par le moyen d'un tirage au sort, et il y a, en effet, une certaine analogie entre ce mode de distribution et le procédé actuel des loteries ; mais le jeu régulier, qui consiste à engager des sommes d'argent sur un ou plusieurs numéros, est une création italienne du quinzième siècle.

En 1448, pendant la guerre entre les Visconti et les Sforza, le duc de Milan , dont le trésor était épuisé , imagina d'ajouter un impôt volontaire aux impôts et emprunts forcés, en créant un jeu public qu'il appela les bourses du hasard (borse délia venturaj. Sept bourses, dont la plus forte contenait trois cents ducats et la plus faible vingt, étaient tirées au sort sur la place Saint-Ambroise, à Milan. L'administration distribuait au public un nombre illimité de billets du prix d'un ducat. On ne procédait, bien entendu, au tirage que quand le contenu des sept bourses était de beaucoup dépassé par les souscriptions. Cet impôt volontaire fut pratiqué avec succès pendant quelques années, et tomba en désuétude lorsque Charles-Quint et François V se disputèrent la possession du Milanais.

C'est à Gènes, vers l'année 1550, que la véritable loterie, telle qu'on la joue encore en Italie, fut inventée par le sénateur banquier Benedetto Gentile. En ce temps-là, ce qu'on appelait la seigneurie se composait du doge et de huit conseillers, membres du sénat et désignés par la voie du sort. Deux de ces conseillers étaient renouvelés tous les six mois. Le nombre des candidats s'élevait à quatrevingt-dix, et de là vient que ce nombre est resté la base de toutes les loteries. On mettait dans une urne quatre-vingt-dix billets portant les noms des candidats ; un enfant procédait au tirage de deux billets qui déterminaient les élections semestrielles. La passion du négoce et celle du jeu se tiennent souvent par la main. Le Génois, d'un caractère aventureux, est négociant d'abord et joueur intrépide. On faisait alors des paris sur les chances d'élection des can-

didats. Le sénateur Benedetto Gentile, qui avait été doge un peu avant la conspiration de Fiesque, eut Tidée d'organiser ces paris sur une grande échelle, et d'en faire une spéculation à son profit. Il publia qu'il recevrait à la caisse de sa maison toutes les sommes qu'on voudrait parier, soit pour un seul, soit pour deux des noms enfermés dans l'urne et dont la liste était connue. Le jeu se bornait encore, comme on le voit, à Y extrait et à l'amfte. Gentile, en bon spéculateur, établissait une disproportion énorme, à son avantage, entre le gain et les probabilités ; mais comme il existait une disproportion non moins considérable .entre la mise du joueur et le bénéfice aléatoire qu'il espérait obtenir, cet appât attira une foule de pontes qui vinrent assaillir la caisse du banquier. Ce jeu s'appela le seminario. L'espoir de gagner beaucoup en exposant peu se communiqua de proche en proche en Italie , et y causa une sorte de fièvre. De tous les coins de la péninsule, on envoyait de l'argent au banquier de Gènes , qui s'enrichissait promptement et à coup sûr.

A l'exemple des Génois, les Lombards établirent un seminario à Milan, et les patriciens marchands de Venise ne manquèrent pas de les imiter. De Venise la loterie fut importée à Naples par un spéculateur, et finalement a Rome. De graves abus se glissèrent dans ces banques de jeu , où les intérêts du ponte étaient livrés à la bonne foi du caissier. Ces désordres éveillèrent fattention des gouvernements. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, prohiba les loteries dans ses États en mai 1055, par un décret sévère qui condamnait les joueurs à la confiscation et à cinq ans de galères. Cette peine infamante n'empêcha ni les loteries clandestines, ni les envois de fonds aux loteries de Gênes et de Venise. En 1(574, le même Charles-Emmanuel, vaincu par la passion de ses sujets, voulut faire une part au mal et consentit à rétablissement d'un seminario à Turin, dont le tirage if avait lieu que tous les trois mois. En avril 1G9G, son successeur, Victor-Amédée, accorda le privilège des loteries à un certain Carlo Grattapaglia , moyennant une rede-

vance annuelle de sept mille cinq cents livres, à verser dans le trésor et sous la surveillance d'un magistrat. Trois ans après, le privilège passa aux mains du banquier Camille Braggio , qui offrait à rÉtat vingt mille livres. En 1710, un médecin nommé Anselmo obtint la ferme du seminario au prix de vingt-huit mille livres par an. La guerre de la succession d'Espagne, dans laquelle la maison de Savoie avait joué un rôle important, fut enfin terminée par le traité d'Utrecht, et Victor-Amédée , voulant ajouter aux douceurs de la paix les avantages d'une bonne administration, crut devoir fermer la plaie ouverte par la fureur du jeu. Il prohiba les loteries dans ses États, et infligea des peines sévères à ceux de ses sujets qui envoyaient des mises au seminario de Milan et à celui de Gênes. Le pape Benoit XIII imita cette mesure prudente. Pendant ce tempslà, le gouvernement de Gènes, au contraire, tirait de la loterie des revenus énormes et stimulait le zèle des joueurs. La ferme annuelle rapportait à l'État trois cent soixante mille livres, et les adjudicataires faisaient encore fortune. Voyant cela. Clément XII et le roi Charles-Emmanuel sentirent moins d'horreur pour la loterie; nonseulement ils la rétablirent en Piémont et dans les États pontificaux, mais ils publièrent que les mises provenant des pays étrangers seraient acceptées avec reconnaissance.

Cette réaction en faveur du jeu devait nécessairement attirer les juifs. Un certain David Pavia offrit au roi de Piémont cent quatorze mille livres par an pour le privilège des loteries. Au bout de trois ans, un autre juif le supplanta, et le gouvernement lui-même écarta les juifs en prenant la banque du jeu à son compte. Le produit s'éleva aussitôt de cent cinquante-huit mille a deux millions de livres. Jusqu'alors on avait suivi la méthode du seminario, c'est-àdire qu*on jetait dans l'urne des noms de grands seigneurs ou de gentildonne, pour lesquels les joueurs faisaient ce qu'on appelait une scommessa (un pari). L'administration piémontaise apporta un véritable perfectionnement à ce jeu désastreux pour le peuple, en supprimant ces noms, dont la publication devenait une source

de difficultés et de frais inutiles, et en les remplaçant par de simples numéros de i à 90. Afin d'exciter davantage la cupidité, on résolut de tirer trois numéros au lieu de deux, et on promit à celui qui gagnerait le terne une somme qui parut fabuleuse, quoiqu'elle fût bien plus éloignée du juste calcul des probabilités que le gain de l'extrait et celui de Tambe. Ce fut à peu près en ce temps-là [1745 à 1750) que le célèbre Casanova, ainsi qu'il le raconte dans ses Mémoires, ayant ouï parler à Paris de l'embarras où les prodigalités de la cour avaient jeté les finances de l'État, proposa au duc de Richelieu et à madame de Pompadour, qu'il rencontra par hasard au théâtre, d'établir en France un certain jeu appelé loterie, dont il eut Taudace de se dire l'inventeur. La favorite en parla au roi, et Louis XV, plus touché du bénéfice probable que du danger d'augmenter la misère, trouva cette invention admirable. C'est ainsi que la loterie reçut des lettres de naturalisation en France, d'où elle fut expulsée au bout de quatre-vingt-dix ans (autant d'années que de numéros). Notre pays, délivré de ce cancer, l'a renvoyé à l'Italie, qu'il continue à ronger avec privilège. A Rome, vous ne pourriez pas acheter une paire de souliers le dimanche, fussiez-vous pieds nus; mais si vous apportez une mise au lotto, chemin certain de la fortune [via sicura ad arrichirvi] , vous trouverez tous les bureaux ouverts.

Au moment de son apparition en France, la loterie eut beaucoup de succès. On avait ajouté à la chance du terne celles du quaterne et du quine. Le quaterne se payait 75,000 fois la mise et le quîne un million de fois, ce qui inspira aux imagiers populaires cette caricature connue du chiffonnier vêtu de guenilles, rêvant en face d'un bureau de loterie, et s'écriant avec dépit : ^ Ce gueux de million ne sortira donc jamais [ » Malgré les chances contraires qui faisaient du quine un véritable leurre, ce million fut pourtant gagné plusieurs fois. Pour donner plus d'éclat et de publicité aux coups heureux de la fortune, des musiciens de carrefour, attachés à fadministration des loteries, venaient sonner de la grosse caisse et

GÊNES. m

souffler dans les clarinettes sous les fenêtres des vainqueurs, comme on dit en Italie. Je me souviens d'avoir entendu, sous la Restauration, cet orchestre barbare demandant le salaire de son charivari. Soit pour mettre un frein à la passion du jeu, soit par crainte d'avoir à payer, par impossible, une somme trop considérable, le gouvernement Français supprima lequine. Enfin, quelques années avant la clôture des maisons de jeu publiques, la chambre des députés abolit la loterie en faisant le sacrifice des dix millions de francs qu'elle rapportait au budget.

Dès le milieu du dix-huitième siècle, on publia en Piémont un livre appelé la Smorfia, donnant une méthode cabalistique d'interpréter les songes, accidents et rencontres, de manière à les convertir en mises à la loterie. Quiconque avait rêvé d'une vache devait jouer le n® 1 , et celui qui rencontrait un chat manquait sa fortune s'il ne plaçait son argent sur le n** 1 4* » c'était ajouter la superstition au goût du jeu, pour abrutir tout à fait celui dont la misère exaltait déjà la cervelle. Un décret de 1755 ordonna la destruction de ce livre stupide; mais on l'imprimait hors du Piémont et on le distribuait sous le manteau. En France, Cagliostro avait fait je ne sais quel mauvais calcul sur les chances de la loterie, qui se vendait un sou par les crieurs des rues, au commencement de ce siècle. Aujourd'hui encore il existe un livre delaSmorfia, différent de celui publié en Piémont, mais non moins absurde, et qui jouît d*un grand crédit à Naples. Nous en parlerons plus tard, quand nous aurons affaire à cet être intelligent, artiste et voleur, qu'on appelle le lazzarone. Au lieu du livre de la Smorfia, il faudrait répandre en Italie le calcul exact des probabilités de la loterie, mis à la portée du lecteur peu éclairé par une démonstration plus simple que celle du binôme de Newton. Mais il y aurait contradiction à favoriser ce jjBU de dupes, et à montrer en même temps les raisons qui en doivent détourner tout homme de bon sens.

La loterie italienne paye l'extrait 15 fois, Tambe 270 fois, le terne 5,500 fois, et le quaterne 60,000 fois la mise. Or, pour que

l'i^quililii'f fies ctiauces fut étiibli, on devrait payer l'extrait siiiipli; 18 fois, l'ambe VOO fois, le terne 11,748 fois, et le quaterne plus tic 511,0I)U fois. Uuns ees conditions, le banquier fait tort au joueur de 3 fois son enjeu seulement sur l'extrait, de 230 sur l'anibc, et de 6,'2A8 sur le terne; mais à celui qui gagne le quaterne il retient injustement plus de '(50,000 fois sa mise. Cette progression croissanlodans rinégalité du jeu a pour but de dissimuler aux ignuraiilâ leur folie et le ridicule de leur situation. Tout le monde peut compter sur ses doigts les chances de l'extrait; et eomme on ne trouve qu'une différence en perle de 3 sur 1 8, on lie murmure point. L'ambe devient plus difSeile à mesurer; à plm: fortt' raison le terne et le quaterne. Ce sont des calculs inabordables aulreincnl que la plume à la main, et on en profite en trompant de pauvres diables pour qui Tarittimétique sera toujours letli-cs closes. Si un banquier proposait à des joueurs de leurpayer quarante centimes seulement, au lieu de un franc, lorsqu'ils auraient gagné sur la rou^f ou la nom; personne ne serait assez fou pour risquer sou argent à de pareilles conditions, et cependant ces conditions sont à peu près celles du terne. L'n contrat de ce genre, s'il pouvait exisler entre des particuliers, serait regardé par les tribunaux comme frauduleux. Les gouvernements des divers États de l'Italie feraient donc sagement de suivre l'exemple de la France, et de sacrifier à des considérations de morale et de justice une part de leurs revenus, qui se retrouverait plus tard dans l'accroissemenl du bienêtre et de la fortune publique ' .

' 1/^ p&rlcmrnl de Turin, dans ta session de isru, vient d'attoUr la loterie PD Piémonl, Il en .irrivera auloiil loulea les fuis qu'une assenibli'i: d^lilK-rcra sur n-tte matière. Iii»cuter publiquement la loterie, c'est la Trapper de niurt.

fiÉNES

Aspect des rues de Gènes. — La 'ville basse. — Contrastes. — Les barquettes. — La place des Banchi. — Activité du facchino génois. — Mercure en habits ràpéa. — La place de Sarzana. — Un duel entre deux grandes dames. — La viile haute. — Le palais du prince André. — Les portes ouvertes. — Le droit d*asi1c.

Gênes, construite en amphithéâtre sur le flanc de collines escarpées que couronne le fort de l'Éperon^ présente un coup d'oeil admirable de quelque point qu'on la regarde, pourvu que ce soit de loin, et peut-être son nom de Gênes la Superbe lui vient-il de son attitude majestueuse autant que du nombre et de la magnificence de ses palais. Ses rues étroites et sombres comme celles d'une ville orientale sont parfois si rapides qu'on y rencontre des escaliers. Dans le labyrinthe de la ville basse, on circule en zigzag, sans voir le ciel que par de rares échappées, et la vue est si bornée que souvent on ne comprend pas où l'on pourra passer. Tantôt vous tournez, pour chercher votre chemin, autour d'une église qui vous barre le passage, tantôt vous tombez à l'improviste sur une place grande comme la main, et dans laquelle aboutissent trois ou quatre ruelles entre lesquelles le choix est difficile. Mais si vous montez un peu, quelque diorama se présente tout à coup, comme par une lucarne. La mer se montre à l'horizon, le faubourg de Saint-Pierre d'Arena et le palais Doria vous apparaissent de loin avec leurs parterres de fleurs et leurs bouquets de bois. Trois pas plus loin, des maisons à six étages vous dérobent non-seulement la vue, mais

ni VOYAGE KN ITALIK.

la lumière ; trois autres pas, et vous débouchez sur quelque grande place, ou bien vous vous trouvez sur le pont de Carignan, qui joint ensemble deux collines, en passant par dessus un quartier de la ville, comme si d'un coup de baguette on vous eût transporté du fond d'une cave au sommet d'un aqueduc cyclopéen.

Beaucoup de ces palais qui font l'orgueil des Génois ont leur façade sur des rues larges de quatre pieds, où deux personnes auraient de la peine à marcher de front, et où 11 suffit d'un âne ou d'une charrette à bras pour empêcher la circulation. Un habitant de Turin, naturellement enclin à ne rien trouver de beau hors de sa ville natale, et avec lequel je me promenais dans une de ces ruelles, me disait plaisamment qu'on n'y pourrait pas saluer une dame à sa fenêtre sans se heurter au mur d'un côté de la rue, et sans briser son chapeau contre le mur de l'autre côté; à quoi je lui répondis que, dans son cher Turin, les rues étaient si larges qu'en suivant la muraille on ne reconnaîtrait pas même une dame à sa fenêtre, de l'autre côté de la rue, tant la distance serait grande. 11 fallait bien que le dédale où nous allions comme à tâtons eût un certain charme, puisque j'y rencontrais perpétuellement le seigneur piémontais, maugréant contre ce quartier pittoresque, d'où il ne pouvait s'arracher.

Si la ville entière n'était composée que de corridors obscurs, elle ne mériterait point sa belle réputation ; mais elle est divisée en deux parties par une large artère qui la traverse dans toute sa longueur. De la porte de l'Arc, jusqu'à la promenade de l'Acquaverde, c'est-à-dire d'un bout de Gènes à l'autre, cette grande rue change cinq fois de nom. Dans tout ce parcours, vous ne voyez que des monuments et des habitations princières. J'ai évalué à cent cinquante pieds la façade de Tancien palais où les jésuites ont établi leur collège. Cette rue, qu'on peut comparer, en petit, à la ligne des boulevards de Paris, est le lieu de réunion du monde aristocratique, et comme les chevaux et les équipages n'ont pas le choix, c'est là qu'il leur faut nécessairement passer pour se

GÊNES. Ur

faire voir; aussi la rue est-elle fort animée, et fort encombrée de piétons et de carrosses jusqu'à Theure où finit Topera.

Le reproche le plus grave, à mon sens, qu'on puisse faire à Gènes, c'est qu'on n'y voit la mer que de loin. Le port y est littéralement muré. Vous vous promenez le long du rivage comme dans le chemin de ronde d'une citadelle. Par dessus la muraille, vous apercevez à peine le bout des mâts de quelques navires qui se balancent dans le port, et vous entendez le clapotement des vagues; mais pour de Teau vous n'en voyez point , à moins d'aller au port franc ou au palais Doria, qui sont aux deux extrémités de la ville. Quatre portes, à la vérité, sont percées dans la muraille pour l'embarquement et le débarquement des marchandises; mais les quatre petits môles sur lesquels ouvrent ces portes sont occupés par les douaniers, les carabiniers royaux et les portefaix patentés. Le simple curieux n'en franchit point le seuil, excepté le jour où il se présente son passe-port à la main pour s'embarquer sur un bateau à vapeur. A l'hôtel de la Croix de Afa//e^ où je demeurais, la vue était masquée par cette fatale muraille jusqu'à la hauteur du troisième étage; c'est pourquoi on se disputait les chambres les plus élevées, et il me fallut attendre huit jours dans un appartement où j'aurais pu donner un bal pour obtenir à grand'peine une mansarde.

La véritable manière de jouir à la fois de la belle vue de Gênes et du spectacle de la mer, c'est d'accepter une place dans ces barquettes à une seule voile et à quatre rames qui sortent du port et suivent les côtes au gré des promeneurs. On n'y est pas mollement assis comme dans les gondoles de Venise ; la Méditerranée vous berce plus rudement que la lagune toujours endormie ; cependant, en choisissant bien le jour et l'heure, on y peut trouver beaucoup de plaisir.

Près du port, au point de jonction de trois rues étroites et sinueuses, est la célèbre place desBanchi^ où se tient la bourse de Gènes. De grandes affaires commerciales, de grandes opérations aléatoires se brassent dans cette espèce de puits, que l'église de Saint-Pierre

cfuivrc lio so!i niiibrc, et dont le soleil ne regai-de le Tond qu'aux lungs jours d'été. Tne activité liévreuse règne sur celte place et dans les rues environnantes. Le Génois est remuant, négociant diins l'àme, ban(|uicr entreprenant, armateur plein de hardiesse; il a le génie de la commission et de l'expùdition, et se démène comme si l'affaire qui l'occupe ne souffrait pas uue minute de retard. 11 sort à la hùte de sa maison et coudoie les passants pour venir demander le cours des huiles de Marseille, car les huiles sont entre Gènes cl cette ville comme les fonds publics entre Paris et Londres. S'il reçoit un ordre d'expédition, il appelle à {grands cris les portefaix, et leur communique son inquiélude. On charge ses tonneaux iirécipllamment, comme si la ville brûlait, cl le facchina robuste, courbé sous le poids des colis, descend jusi[u'au port au pas de course, en criant ; gare t d'une voix émue el impérieuse, comme s'il portait le trésor de l'État. La paresse proverbiale de l'Italien n'existe pas à Gènes; c'est a la place des Banchi qu'on peut s'en convaincre. Tout ce qui ressemble à une ti-ansaction commerciale se traite dans ce bouge sombre. Mercure y travaille dans SCS attributions diverses : le matin, protecteur du négoce ou patron des voleurs, et le soir messager discret de quelques divinités mystérieuses, mais non farouches. Sous cette dernière forme, le dieu aux talons ailés devient mceonnaissable. Avec sa redingote râpée, son air humble et piteux, son langage obséquieux et emmiellé, il ne ivprésente pas avantageusement le rusé compère qui sut endormir Argus, et l'on voit bien que son trafic ne l'enrichira jamais.

En allant au pont de Carignan, vous rencontrez une autre place plus laide que celle des Bandit , mais dont II est souvent l'ail mctition dans l'histoire populaire de Gènes. La place de Sarzane était, dans le Irelelême siècle, le théâtre des jugements de Dieu. C'est lii qu'un certain Jacques Grillo, accusé d'un crime capital, fut vaincu eo duel par son dénonciateur, cl passa du champ clos aux mains du bourreau. Sur la place de Sarzane. les chefs du peuple réunis.

MJài

en 1311, eurent, pour la première fois, la fatale pensée de livrer leur pays à un prince étranger. Trois cents ans plus tard , une bande de factieux, dirigée par Etienne Raggi , se proposa de massacrer le doge et les sénateurs au milieu d'une cérémonie religieuse qui devait attirer toute la noblesse en cet endroit. La conspiration fut découverte et prévenue, comme il arrive à toutes les conspirations. Vers 1669, un épisode romanesque faillit rendre à jamais célèbre la place de Sarzane. Deux grandes dames des premières familles de Gènes, la comtesse Sauli et la marquise Imperiali, échangèrent un carteld'honncur,etse provoquèrent au combat, à chevalet à l'arme blanche, dansFancien champ clos consacré aux duels du moyen âge. Le jour était fixé et les deux preuses cavalières en étaient à la veillée des armes, quand Louis Grimaldi, prince de Monaco, tenta un dernier effort pour accommoder le différend, et lut assez heureux pour y réussir. On réconcilia les deux championnes; elles s'embrassèrent aux applaudissements de la noblesse, et depuis ce jour elles furent ennemies mortelles, comme devant.

On ne croirait jamais que les places de la basse ville appartiennent à la même cité que celles de la ville haute; autant les unes ressemblent à des cloaques, autant les autres sont vastes et lumineuses. Celle de Saint-Dominique formerait un carré parfait, si le théâtre Carlo-Felice, construit dans un coin, n'en détruisait la symétrie. Celle des Fontaines-Amoureuses, dont on ne m'a pas su dire l'étymologie, et qui semble à demi-circulaire d'un côté, forme en trois endroits des angles rentrants qui lui donnent une figure géométrique sans nom ; mais l'incorrection du dessin est rachetée par la magnificence des monuments dont les façades, ornées de colonnes et de sculptures, lui servent de contour. Tout affecte un air grandiose et pompeux dans cette partie de la ville ; la population, comme si elle changeait de caractère, prend des allures aristocratiques, un langage plus grave, un maintien plus posé. Le négociant, habitant de la basse ville, représente le Génois du temps de la démocratie, des assemblées tumultueuses et des

us VOYAGE EN ITALIE.

guerres intestines. Celui de la rue Nuova est le même personnage passé grand seigneur, et se considérant toujours comme un être privilégié. Il ne se trompe pas tout à fait, car ce que les institutions politiques ne lui accordent plus, il le regagne en partie par les usages et les mœurs. Dans une réunion de vingt personnes, où tout le monde porte des noms comme ceux de Doria, Spinola, Palavicini, Lomellino, comment ne point se croire au temps où l'on gouvernait son pays? Que manque-t-il pour constituer le sénat, pour délibérer, pour rendre des décrets, pour élire un doge sans pouvoirs? Il manque seulement un papier ayant force de loi, la constitution toute prête et toute rédigée du vieux André.

Le lecteur pourrait croire qu'on abuse en Italie du nom de palais, et qu'on le prodigue légèrement ou par vanité à des habitations ordinaires; ce serait une erreur. On aurait peut-être quelque peine à établir les signes particuliers auxquels on distingue un palais d'un hôtel ou d'une maison. Le degré de luxe et de beauté que doit avoir une construction pour mériter ce titre pompeux serait difficile à déterminer, et je ne sais pas de définition architectonique du mot palais. En France, on ne donne ce nom qu'aux résidences des souverains et à un très-petit nombre de monuments anciens. Les princes eux-mêmes n'ont que des hôtels. Ce n'est donc pas du personnage ou de la famille qui l'habite que le bâtiment reçoit son titre. Si André Doria, par originalité ou autrement, eut voulu demeurer dans une maisonnette, on ne l'aurait point appelée palais Doria. L'usage n>st pas aussi arbitraire et si dénué de logique et de raison (|u'on le pourrait croire. Les plus belles habitations particulières de nos villes du nord ne méritent que le nom d'hôtels, tandis qu'à Gênes l'impression que vous recevez devant ces façades ornées de sculptures amène sur vos lèvres le moi palais. La plupart de ces édifices, grands ou petits, sont des quinzième et seizième siècles, et du plus beau style toscan de la renaissance. L'ornementation en parait quelquefois un peu recherchée, mais toujours de bon goût. On ne voit point de pierre dans les matériaux ;

partout les marbres nuancés de Carrare. Les colonnes sveltes maintiennent dans Tensemble la symétrie et la gravité nécessaires que le caprice de Tartiste oublie, en évitant à plaisir la ligne droite et le plein-cintre. On sent que Tarchitecte s'est amusé à façonner les balcons et les corniches, à tailler les balustrades, à poser les chapiteaux et à mettre en faction les cariatides, comme on assemble les fleurs pour enchanter le regard. Ce sentiment indéfinissable, et pourtant si sûr, qui distingue Thomme du barbare, et qu'on appelle le goût, a tout dirigé, depuis le soupirail de la cave jusqu'à Forifice de la gouttière.

Habituellement la grand'porte, toujours ouverte, attend les carrosses qui stationnent dans le vestibule pavé en dalles, ce qui évite les encombrements causés par les voitures arrêtées dans les rues. Les dames peuvent ainsi descendre à couvert au pied des larges escaliers. Dans les fenêtres du vestibule, on voit encore les bancs taillés dans l'épaisseur des murailles, où les estafiers, domestiques et gens de pied s'asseyaient en attendant le grand seigneur qu'ils accompagnaient, car les patriciens ne sortaient qu'avec tout un cortège. Aujourd'hui qu'on n'a plus de suite, les bancs restent vides; la poussière y repose sans qu'on la dérange, Taraignée y tisse sa toile sans craindre que le balai détruise son ouvrage, et, une fois la nuit arrivée, le passant abuse sans pudeur de ces abris hospitaliers jusqu'au moment où un valet vient fermer la porte.

Autrefois l'orgueil des patriciens avait poussé le mépris des lois jusqu'à consacrer le droit d'asile pour les palais des vingt-huit premières familles de la noblesse; ce qui veut dire que quand on s'appelait Doria, Giustiniani, Lercaro, etc., non-seulement on pouvait commettre un crime et se retirer chez soi sans y être inquiété, mais on avait encore la permission de donner asile à un scélérat. La justice à la recherche d'un coupable s'arrêtait sur le seuil de ces maisons, et s'en retournait en voilant son visage. La visite d'une figure si sévère aurait pu importuner le maître du logis, et c'eût été

domiua{(e. Cet abus contribua fort au développement de la mode des estaliers et coupe-jarrets; on faisait tuer son ennemi en pleine rue, et on en était quitte pour retenir enfermée à la maison une partie de son domestique, en attendant que Taffaire fût oubliée.

En tous pays, le palais Doria, vulgairement appelé palais du prince Andréa passerait à bon droit pour une résidence princière ou royale, tant par sa position que par sa grandeur et sa richesse. U est situé à l'extrémité de la courbe que décrit le rivage de la mer, bien au delà de cette muraille chinoise (|ui dérobe au passant la vue de la Méditerranée; en sorte qu'on y jouit à la fois de la perspective du port, de la pleine mer et de la ville. Le vieux André Pavait acheté, en fort bon état^ à la famille de Fregosi; mais il le fit agrandir et décorer par les meilleurs artistes du siècle des arts, et il fut bien servi. On ajouta deux galeries, dont une à colonnes de marbre blanc, surmontée d'une terrasse. L^architecte Montorsoli dirigea les constructions; Alessi dessina le jardin; Pierin del Vaga couvrit les murailles de fresques, dont on voit encore un Jupiter foudroyant les géants; les frères Carlone, peintres et sculpteurs à la fois, se chargèrent des statues. C'est de ce palais que sortit Jeannetin Doria pour aller se faire tuer près de là, devant la porte Saint-Thomas. Charles-Quint y demeura lorsqu'il vint à Gènes; le premier consul s'y reposa de la victoire de Marengo, et avant de s'endormir, étonné de la grandeur de son destin, il put songer avec satisfaction au long chemin qu'il avait pris pour venir d'Ajaccio, en passant par TÉgypte et Paris, jusque dans la chambre à coucher d'André Doria, l'ancien conquérant de la Corse.

Toutes les fois que vous voyez une façade de bonne apparence, vous pouvez entrer hardiment : le vestibule et l'escalier sont considérés comme des lieux publics. Au premier étage seulement, vous trouvez la véritable clôture de la maison; la porte en vieux chêne, quand elle n'est pas de fer, est solidement fermée. Vous tirez la sonnette sans crainte d'être indiscret; si Ton n'ouvre pas, tirez plus fort, plutôt deux fois qu'une : le visage d*un laquais finira

par se montrer au guichet. Vous demanderez à voir la galerie de tableaux. — 11 y a toujours une galerie. — Et comme votre extérieur n'aura rien d'effrayant si vous n'avez d'autre arme qu'une canne ou un parapluie, on vous accueillera bien. Le domestique, habitué à ces visites, sourit d'avance à la pièce de monnaie blanche qui va passer de votre poche dans la sienne, et votre physionomie lui plaira tout d'abord. Souvent vous trouverez les appartements déserts et poudreux. On ouvrira pour vous les volets. D'autres fois, au contraire, on vous introduira dans des appartements habités, fraîchement restaurés et d'une magnificence incroyable, comme, par exemple, chez la marquise de Serra, où vous aurez des éblouissements. Le salon, soutenu par seize colonnes de marbre, avait besoin de quelques petites réparations : une des marquises de Serra, jugeant avec raison que l'or était un métal de luxe et agréable à l'œil, dépensa un million de francs en dorures; les colonnes, les corniches, les embrasures et les panneaux en sont littéralement couverts, si bien que vous croiriez être enfermé dans quelque pièce de vaisselle à l'usage d'un géant, comme Gulliver sur la table du roi de Brobdingnac.

CÈNES

Tournée dans les palais. — La rue Balbi. — Van Dyck à Gènes. — Le palais Durazzo. — La Via nuova, — Galeries Brignole, — Doria Tursi , — Cambiaso, — Vivaldi-pasqua. — Portrait et caractère de Bëatrii de Ferrare, par Léonard de Vinci. — La rue Carlo Felice. — Galerie Palayicini. — Palais Grillo. — Haute futaie de marbre. — Palais DoDgo. — Église San-Lorenzo. — Reliques de saint Jean- Baptiste. — Les perles de la reine de Saba. — L'Anooociade. — Les frères Carlone. — Pierre Puget à Gènes. — Le palais ducal. — Les Marseillais.

Puisque nous entreprenons une tournée dans les rues et les palais de Gènes, suivons une espèce d'itinéraire, et partons du palais d'André Doria, où nous étions tout à l'heure. En rentrant dans la ville par la rue Balbi, nous y serons arrêté par une belle façade d'Antoine Corradi, celle du palais qui a donné son nom à la rue. I/appartcment de réception se compose de quatre salles de moyenne grandeur, ornées de trente tableaux des meilleurs maîtres^ et parmi lesquels se trouvent réunies quatorze toiles de Van Dyck, savoir treize portraits et une Vierge. Remarquons, avant d'aller plus loin, avec quelle profusion ce maître fécond a inondé Gênes de portraits, pendant un séjour de deux ou trois ans. II n'y a presque pas d'habitation où il n'ait été laissé des traces de son passage. Tous les noms illustres de l'aristocratie génoise ont posé devant lui. C'était une mode, et je comprends aisément qu'il fût de bon ton de se faire peindre par Van Dyck. Les femmes s'en seront mêlées, carie maître était jeune, beau, spirituel, aimable; pour le retenir plus longtemps, on lui donnait à pourtraire toute la famille,

grands parents, oncles et cousins. On ne s'ennuyait pas pendant les séances, et le modèle trouvait à regarder le visage du peintre un plaisir qui ne nuisait pas à la physionomie du portrait. Le chef de la famille ne prenait pas un air dédaigneux pour poser en face de ce bel étranger, aussi grand seigneur que lui, magnifîque dans ses mœurs, son train de vie, ses équipages, gentilhomme dans ses manières et son langage, et habitué au commerce des princes. Quand le tour de la dame arrivait. Van Dyck lui offrait le poing, et la conduisait au fauteuil, où, après l'avoir saluée, il lui prescrivait Tattitude qu'elle devait prendre, et puis le galant chevalier s'effaçait ; l'inspiration descendait du ciel, et le feu du travail éclairait de lueurs sublimes le visage de l'homme de génie. Le portrait achevé en quatre ou cinq séances au plus, on invitait Van Dyck à dîner; on donnait des fêtes pour lui, et l'on disait à ses amis : ^ Ne manquez pas de venir ce soir; nous aurons monsieur Van Dyck, et il n'est pas pour longtemps à Gènes. Si vous voulez votre portrait, dépêchez-vous de vous inscrire sur sa liste, car il ne trouvera jamais le temps de tout faire. »

11 existe plusieurs portraits de Van Dyck, peints par lui-même. Celui que nous possédons au Louvre est un document précieux. Le maître était alors entre vingt-cinq et trente ans; l'éclat de la jeunesse est déjà un peu voilé par l'excès du travail, car il n'y eut jamais d'homme si laborieux. Les paupières sont un peu rouges, et cet air de fatigue ajoute un charme de plus à ces traits si purs, à cette physionomie si noble. Que de soupirs ont poussé les jeunes gens devant cet idéal de l'artiste I Tous les bonheurs à la fois, tous les dons réunis sur une seule tète, par un bataillon de fées : la beauté, le génie, la générosité, l'élégance, la distinction, la fortune, celle qu'on se crée par le travail et le talent I Van Dyck représente le succès fait homme, le succès partout, dans tous les genres, sur tous les terrains; et comme si la nature eût craint de voir son ouvrage le plus estimé flétri et endommagé par le temps, elle l'a emporté jalousement avant le jour où la vieillesse serait venue sil-

lonner ce beau front avec la pointe de son burin. Rêvez et soupirez, jeunes gens, en face de cette toile. II n'y a point de contemplation ni de rêverie plus salutaires. Pour peu que vous soyez infatués de votre figure et de votre mérite, c'est là que vous prendrez une bonne leçon de modestie ' .

Au milieu de ces treize portraits du palais Balbi, les uns graves et majestueux, le poing sur la hanche et le regard fier, les autres moins sévères, on rencontre une Vierge avec Fenfant Jésus, qui m'a bien l'air de quelque belle Génoise, dont le doux visage aura frappé le maître sous les reflets blancs du mezzaro. Van Dick, ayant à peindre une jeune femme avec son enfant, l'aura priée de changer peu de choses à sa toilette, et le portrait sera devenu l'emblème divin et si souvent reproduit de la mère chrétienne. Près de cette peinture est un Christ au jardin des Oliviers, du vieux Michel- Ange Buonarotti, dont la manière énergique et puissante fait un contraste bizarre avec l'allure cavalière de Van Dyck. Plus loin, c'est la sainte Catherine du Corrége, où l'on retrouve ce sentiment exquis de la grâce, et cette facilité merveilleuse qui distinguent entre tous le plus aimable des maîtres : « Le Corrége, disait André del Sarto, voilà un peintre ! y^ Et vous aussi, André, vous étiez un peintre. Nous vous le dirons à Florence. Mais une grande toile de Paul Véronèse nous attire là-bas, et Ton devine que c'est encore une Cène, non pas le mélancolique repas du Sauveur du monde prêt à monter sur la croix, mais un souper comme on en faisait sous le toit de l'orgueilleux Foscari, ou du Crésus Mocenigo, dans ces galeries mauresques de Venise, cousines-germaines des salles de TAlhambra. J'aperçois deux figures sérieuses du Titien, et deux vieillards, un philosophe et un mathématicien de Ribera, fort bruns de peau, ridés et huileux, amoureux de la science, et qui

' Le portrait du Musée de Paris a vi^ gravé récemment, en petit, avec une fidiV lili» parfaite, \mr M. Pannier. Pour ceux qui ont dans la iiiéiuoire les traits de Van n^ck, rotte belle grd\ure est la plus complète et la plus salislaisnnle de toutes celles qui ont paru sur le même sujet.

avaient oublié de se laver le visage, le jour que TEspagnolet vint les relancer dans leur cabinet. Plus loin c'est une Présentation au temple, du Parmesan ; un Andromède, du Guerchin ; une Madeleine, d'Annibal Carrache, et une Conversion de saint Paul, de Caravage. Il y a bien une Cléopâtre, du Guide ; mais ce n'est pas, à mon goût, une des meilleures toiles de ce peintre un peu mou. Du palais Balbi rendons-nous au palais Durazzo, situé dans la même rue, près l'église de l'Annonciade. Ici Van Dyck a laissé cinq portraits. On peut trouver que ce n'est guère; mais la famille Durazzo n'avait peut-être que cinq modèles à lui offrir en ce momentlà. Entre ces personnages du bon temps des doges, repose une Vierge d'André del Sarto, pressant son enfant dans ses bras, pudique et douce figure, sous les traits de laquelle on reconnaît la femme du peintre, et l'on se demande comment la coquette et frivole Lucrèce, qui a ruiné son mari par ses folles dépenses, a pu se donner cet air tendre et bon. Le pauvre André la voyait ainsi, et sans doute son amour prêtait a Lucrèce des vertus qu'elle n'avait point. Près de cette Vierge du peintre sans défauts^ comme on l'appelait de son vivant, est une Annonciation du Dominiquin, d'un style tout différent. Il a quelques défauts, celui-ci ; ses compositions sont souvent lourdes, ses groupes mal ordonnés; mais je ne sais quoi de pathétique dans l'expression vous trouble et vous remue le cœur. Une toile isolée d'un si grand maître a peu d'importance, si nous songeons que Bologne, où nous arriverons un de ces jours, est remplie de ses ouvrages. Passons aussi devant les frères Carrache et le Guerchin, que nous retrouverons au même endroit, et arrêtons-nous devant une sainte Catherine de Paul Véronèse, belle fille aux yeux vert de mer, aux doigts d'ivoire, vêtue de soie et propre de sa personne. On lui dirait volontiers : « Que vous êtes brave, mademoiselle I » comme on disait, il y a deux cents ans, aux jolies filles parées de leur robe des dimanches. Nous ne ferions pas le même compliment à ces quatre vieillards de Ribera, jaunes et brûlés du soleil comme des grenades, et dont

iS6 VOYAGE EN ITALIE.

les deux plus beaux représentent Heraclite et Démocrite. La vigueur de pinceau de TEspagnoIet fait grand tort à six tableaux du Guide, parmi lesquels est une Portia, qui ne donne pas une idée assez forte de cette vertu stoïcienne.

Poursuivons notre promenade, et entrons de la rue Balbi dans la Via Piuova, qui en est le prolongement. Montons Tescalier du palais Rosso, et sonnons a la porte bospitalière de M. le comte Brignole. Voici d'abord six portraits de Van Dyck, six personnages notables du dix-septième siècle ; nous sommes en bonne compagnie ; mais que d'orgueil sur leurs visages I On ne s'étonne point si ces gens-là se croyaient tout permis. Nous trouvons ici quelques tableaux de récole génoise, et entre autres une Vierge de Pellegrino Piola, qui donne une haute idée du talent de ce jeune homme, mort à vingtdeux ans. On l'appelle le Raphaël génois, et je ne vois qu'un inconvénient à ce surnom ambitieux, c'est que Tœuvre de Pellegrino, qu'il ne faut pas confondre avec son père, n'est pas assez considérable pour permettre de lui assigner un rang bien déterminé.

En face des six nobles seigneurs, peints par Van Dyck, de la galerie Brignole, sont deux grands portraits du Titien, plus anciens d'un siècle, et qui regardent les nouveaux venus avec cet air de supériorité que donnent Fàge et Texpérience. On croirait voir sur leurs visages rébarbatifs comme une envie d'apostropher leurs petits-enfants, et de leur dire d'un ton sévère : « Vous n'êtes que des ébauches bâclées par un artiste habile, mais pressé d'en finir. Nous seuls ici, nous sommes des hommes. )» Et malgré leur contenance de rodoinonts, les Van Dyck pâlissent devant les figures vivantes du vieux maître vénitien. Voici là-bas quatre toiles de Paul Véronèse, une Sainte Famille d'André del Sarto^ et un Tobie de notre compatriote Nicolas Poussin, un peu sombre de ton, mais qui dans ses petites proportions a le caractère de la grandeur magistrale. Saluons une belle Assomption du Corrége, une Résurrection du Christ, de TAlbane, et passons devant une multitude de Carrache, de Guido Reni et de David Teniers, pour arriver au

saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci, un des pères de la peitH ture. Ces rencontres sont malheureusement trop rares. Ce maudit homme menait de front tant d'occupations diverses, que dans une carrière de soixante-sept ans, il n'a fait que très-peu de tableaux; mais partout il écrase ce qui Tenvironne par Télévation et la pureté de son style. C'est le maître par excellence, et si on avait plus d'occasions de l'admirer, on deviendrait exclusif.

Toujours dans la même rue est un des six palais Spinola, orné de fresques de Bernard Castello^ ce peintre inconnu en France, que nous avons déjà rencontré sur une montagne, près de Savone. Nous trouvons dans ce palais quatre toiles fort estimées du Bassano, le peintre des marchés aux poissons, aux fruits et aux légumes. Je ne nie pas ses mérites ; mais ses sujets me touchent peu : des choux et des citrouilles, si bien faits qu'ils soient, me laissent indiiférents, hormis à table, et cuits à point avec la sauce qui leur convient. Près de là est un Bacchus de Rubens, d'une carnation brillante et d'un bel embonpoint. La Madone de Luc de Hollande serait peut-être mieux à sa place au musée d'Anvers que dans une galerie italienne. Je la tiens volontiers pour une bonne personne, mais roide et guindée dans ses attitudes, comme les femmes d'Albert Durer. U y a près d'elle une autre Vierge de Luini, qui mérite bien mieux le nom de Marie pleine de grâce. C'est à celle-ci que range apparut; c'est elle qui sentit TEsprit saint frémir dans ses entrailles, et qui partit pour les montagnes, afm d'aller confier à Elisabeth son inquiétude et ses douleurs. Luini était le meilleur élève de Léonard de Vinci et de la grande école milanaise. Nous le reverrons dans l'atelier de son maître, et bien accompagné. Nous arrivons devant un Tintoret d'un coloris agréable, mais qui laisse à désirer sous le rapport de l'ordonnance et de la composition. Le David roi, du Guide, ne manque pas de majesté. Deux beaux portraits de Van Dyck supportent assez bien le voisinage d'une figure du Titien ; mais un peu plus loin trois portraits d'André del Sarto, eifacent complètement les autres par leur naturel et leur simpli-

cité. Citons encore un portrait de Sébastien del Piombo, et rendonsnous au palais voisin.

Le plus vaste et le plus beau monument à Textérieur de la Via Nuova est le palais Doria Tursi, où demeura la veuve du roi Victor- Emmanuel. La façade est flanquée de deux longues galeries. Le portique, le vestibule et les escaliers en marbre de Carrare sont de Farchitecte lombard Lurago. A Fintérieur nous trouvons plusieurs tableaux de Solimène, le maître napolitain, dont l'animation et la fraîcheur charment singulièrement le regard. L'Aurore éveillant Morphée est une composition gracieuse, où la science de Fartiste se dissimule habilement. L'Alexandre chez les Amazones a un cer^ tain entrain. On sent que le peintre appartenait à cette race de gens heureux et bien doués de la baie de Naples, pour qui la tristesse et Fennui sont des maladies inconnues. Voici une belle Vénus de Lanfranc et deux Musiciens pittoresques du Guerchin. Il faut ôter notre chapeau devant ces deux paysages lumineux de Claude Lorrain. Je ne sais plus qui s'est avisé de reprocher aux ouvrages de Claude Lorrain de se ressembler entre eux. Celui qui a dit cela les a bien peu regardés. Ce sont toujours, il est vrai, des ports de mer, des rivages, ou les jardins de quelque villa italienne, avec des édifices de formes classiques, et des colonnades de temples. Ce sont des eifets de soleil, et, nous sommes forcé d'en convenir, le soleil est toujours le même. Mais quelle variété dans les jeux de la lumière I Ceux de ces admirables tableaux qui se ressemblent le plus sont précisément ceux qu'il faudrait réunir pour en apprécier la différence. C'est à dessein que le peintre a choisi des lieux semblables pour y marquer les diverses heures du jour, et faire sentir combien la nature change d'aspect, non-seulement du matin au soir, mais de moment en moment. Ce n'est pas là que se trouve la monotonie ; on la sent bien plutôt chez ces paysagistes du Nord, qui traitent de la même manière une vue des Alpes ou un site des Abruzzes, et qui mettent partout leur ciel brumeux, à Florence comme à Copenhague, en Sicile aussi bien qu'en Ecosse.

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GENES. lâU

N'oublions pas le palais Cambiaso, toujours dans la rue Nuova, et allons tout droit à la Vierge de Raphaël. Celui-là aussi pouvait être accusé de monotonie. Une jeune mère tenant un enfant dans ses bras, n'est-ce pas toujours la même chose? Et cependant quelle collection de figures idéales t quelle variété de types, entre la Vierge à la Chaise, celle aux Candélabres,, celle des ducs d'Albe, celle de Foligno, la Belle Jardinière de Paris, et tant d'autres t — Mais nous aurons ailleurs l'occasion de traiter cette grave question de la monotonie des sujets de piété. Apparemment les maîtres ne songeaient guère à ce reproche-là, car voici, près de la Vierge du palais Cambiaso, deux autres Vierges, Tune de Camille et l'autre de César Procaccini, les deux derniers grands peintres de l'école lombarde. Encore une sainte Famille, par Innocent d'imola; une Adoration des mages, de Luc de Leyde, et deux Madeleines, une du Corrége et une du Guerchin. Van Dyck n'a laissé au palais Cambiaso qu'un portrait de femme.

Par la rue Nuova nous arrivons à la place des Fontane-Amorose^ où se trouve le palais Vivaldi-Pasqua, un des plus magnifiques de Gènes, à cause de la richesse incroyable de ses marbres. C'était la résidence des Grimaldi, qui ont fourni tant de prélats à l'Église, tant de fortes tètes au sénat de la république, et tant de femmes aux princes italiens. A l'intérieur est un petit nombre de tableaux, tous remarquables, et nous notfs arrêterions à les regarder si je ne savais qu'il existe dans un boudoir un portrait de la duchesse Sforza, par Léonard de Vinci. On l'a mis à part sagement, parce qu'il faisait tort à ses voisins, et qu'il faut veiller à la bonne intelligence entre les personnes de mérite. Léonard ne se pressait pas dans son travail; il employait à faire un portrait plus de mois que Van Dyck ne demandait de jours , et la Joconde, qui n'était pourtant pas une grande dame, lui a donné bien de la peine. Il est donc inutile de remarquer que, pour peindre la duchesse de Milan, le maître n'a pas dû se relâcher de son application habituelle. Je croirais volontiers qu'il mettait moins de temps à faire un tableau

qu'un portrait. Pour un homme d'imagination, le portrait a Tinconvénient d*exclure Fidéal. Il faut d^ahord chercher la ressemblance, et comme la nature oifre toujours quelques défauts, le peintre demeure enfermé dans les bornes de Texactitude et de la réalité. Mais on ne refusait pas un travail commandé par Ludovic Sforza. Ce bandit, qui avait étranglé et empoisonné ses neveux pour s'emparer de leur héritage, avait sans doute des façons irrésistibles d'inviter un artiste à se mettre à l'ouvrage. D'ailleurs, Léonard était l'ami de Ludovic le More, et la duchesse Thonorait aussi d'une aimable familiarité.

Quand on a vu la Joconde au Musée de Paris, on connaît le modèle. Nous avons tous conversé plus ou moins avec Monna-Lisa. Ne manquez donc pas, si vous passez à Gènes, de rendre vos devoirs à la duchesse de Milan, dans le palais Grimaldi. Cest une belle connaissance à faire. Béatrix de Ferrare , pour peu qu'elle eût ouï parler des Sforza, dut éprouver une émotion pénible, lorsque son père lui annonça que Ludovic le More la demandait en mariage. On pourrait croire que peu de princesses, depuis Iphigénie immolée pour un coup de vent, eurent à se plaindre des sacrifices politiques plus amèrement que cette jeune fille. Depuis deux cents ans, les Sforza étaient des usurpateurs et des assassins, et Ludovic, aussi féroce que ses ancêtres, ne promettait pas de faire un mari d'humeur facile. Cependant à qui se marier en Italie? Si on étranglait à Milan, on empoisonnait à Rome et à Florence, et une femme n était pas plus en sûreté à la table d'un Borgia ou d un Médieis , que dans le lit d'un Sforza. Probablement le duc de Ferrare n aurait pas insisté si sa fille lui eût déclaré en pleurant sa répugnance à entrer dans une famille souillée de sang. Béatrix était une fille courageuse, d'un caractère ferme, de manières douces, mais sans faiblesse. Elle pensa qu'avec de la patience elle réussirait peut-être à apprivoiser son mari. Elle se sentait l'énergie nécessaire pour lui tenir tète, au besoin, sans se laisser intimider, et comme elle était de meilleure maison que lui, attendu que les Sforza desceii-

datent d'un valet de charrue, elle ne supposa point qu'un parvenu pût maltraiter une fille de qualité. Le séjour de Milan avait de quoi la séduire ; c'est pourquoi elle accepta résolument, et s'en trouva bien. Béatrix sut se faire respecter de son rustre d'époux, en lui montrant qu'elle ne le craignait point. Vous verrez tout cela sur le visage de la duchesse, dans ses traits accentués, dans sa physionomie tranquille et son regard ferme. Léonard de Vinci , selon sa coutume, a tracé le caractère de cette femme avec son pinceau. On peut s'en rapporter à lui. Béatrix n'eut pas le chagrin de voir la chute honteuse de son mari. Elle était morte quand M. de La Trémouille arriva en Italie et donna Tordre d'arrêter Ludovic le More, comme un brigand et non comme un prince vaincu. Le portrait de la duchesse de Milan passa, par suite d'une alliance, dans la famille Grimaldi, où il est resté fort longtemps, et la dernière Grimaldi de la branche génoise l'a porté, en se mariant, dans la maison Doria.

Le palais Vivaldi-Pasqua touche au palais Négroni, où ce qu'on voit de plus remarquable est un vestibule orné de seize colonnes d'ordre dorique; on s'y croirait à Feutrée d'un temple. Dans un autre palais des Spinola, vous trouverez un sarcophage antique, donné par la ville de Gaëte à François Spinola, en 1435. Au palais Mari, qui a deux façades. Tune sur la place Campetto, et l'autre sur la place Sozziglia, vous apercevez en passant, au fond du portique, un Hercule colossal, ouvrage du sculpteur Parodi; mais suivons la Via-Nuova jusqu'au point où elle devient la nouvelle rue Carlo- Felice et entrons dans un des palais Palavicini. Tous les tableaux y sont réunis dans le salon principal. L'école allemande y est représentée par deux Albert Durer, une sainte Famille et une Descente de croix.

Comme je suis forcé de donner ici mon sentiment et non celui d'un autre, je confesse avec humilité qu'en général je ne trouve point de charme aux compositions d'Albert Durer. Ses figures ne me semblent pas appartenir au siècle lumineux de la renaissance. Il y avait de beaux visages à Nuremberg, — il faut l'espérer du

moins. — Albert Durer fut contemporain des premiers maîtres italiens, et il a survécu de huit ans à Raphaël. D'où vient qu'on le prendrait pour un artiste du moyen âge ? Tandis que le Perugin et Léonard de Vinci faisaient une révolution à Florence et à Milan, n'avait-on encore en Allemagne que des notions incomplètes de la grâce et de la beauté ? Ce n'est pas dans la nature qu'Albert Durer a pris la roideur, l'air gauche et tout d'une pièce de ses figures. Ses Vierges immobiles posent sans se douter de ce qu'elles font , comme si le modèle eût été stupide, et quand il y a du mouvement dans le sujet, c est bien pis encore : les personnages agissent avec une maladresse impossible. Si un guerrier veut tirer son épée du fourreau, on croirait, tant il s'y prend mal, qu'il touche une arme pour la première fois de sa vie. Les gens qui détachent le Christ de son gibet vont infailliblement le laisser tomber à terre; on se demande qui a pu charger ces imbéciles d'une besogne qui réclamait un peu d'attention et de dextérité. Quand Albert Durer représente le supplice de la flagellation, ses bourreaux ne savent par quel bout tenir une verge , ou bien ils lèvent leurs bâtons si sottement, qu'ils vont se battre entre eux, ou frapper le patient sur les jambes en voulant le toucher sur les épaules. Tout cela peut être fort savant, si Ton veut ; mais je ne saurais comparer cotte peinture qu'à la musique de contre-point, qui intéresse beaucoup un petit nombre d'initiés, et qui ennuie la plupart des auditeurs. Je demande donc humblement la permission de préférer à la Vierge d'Albert Durer la Diane au bain de l'Albane. Voici plus loin un gros Silène de Rubens , parfaitement ivre , à la face rubiconde , et qui a fait de son ventre une barrique. Le Mucius Scévola du Guerchin ressemble à un de ces hérétiques courageux qui supportaient sans broncher les tortures do l'inquisition. Dans lo tableau de la Naissance de la Vierge par Luc Giordano , on ne s'aperçoit pas trop de la rapidité avec laquelle travaillait cet artiste pétulant. Ce n'était point par cupidité que Luc Giordano faisait promptement, mais par la vivacité naturelle aux Napolitains. 1^ Madeleine d'Annibal

Carrache est une belle fille de Bologne, à laquelle je souhaiterais plus de blancheur et d'éclat. 11 faut citer encore le saint Pierre-aux-liens de Rubens, une Allégorie de la musique par Guerchin , deux Saints du même maître, et deux portraits de Van Dyck.

A présent que nous avons parcouru la grande rue de Gènes, nous pouvons aller à la porte Portello , où se trouve le palais Grillo. Le Samson de Paul Véronèse est un des beaux morceaux de ce petit musée. La figure allégorique de la Modestie, par le même peintre, doit être quelque joli modèle de Venise, où les physionomies, quand elles sont modestes, ont un charme particulier, qui n'exclut point la passion. La sainte Agnès d'André del Sarto , traitée avec moins de vigueur que le célèbre tableau du Dominiquin, sur le même sujet, se distingue par une pureté de style dont à Bologne on s'était fort écarté. Une sainte Famille de l'Espagnolet rappelle les figures trop peu idéales du Musée de Madrid, et que les maîtres italiens auraient considérées comme des portraits. Le saint Etienne de Louis Carrache a les qualités et les défauts de l'école bolonaise. Citons encore deux beaux tableaux de Lanfranc , un saint Antoine et un saint Laurent sur le gril ; trois Anges de Procaccini, un paysage de Breughel, et un autre de Tempesta. Les portraits sont nombreux. Il y en a un de Jean Bellin, vieux maître dont nous parlerons à Venise, un de Van Dyck , un autre de Rubens , et un Vieillard du Dominiquin ; mais le plus remarquable est celui du Titien : l'art ne saurait s'élever plus haut.

Les palais que nous venons de passer en revue sont ceux qu'on ne manque jamais de visiter, et où les ciceroni conduisent le touriste pressé de reprendre le bateau à vapeur. Le voyageur qui veut se donner le temps de bien connaître Gènes doit tenter aventure et sonner à d'autres portes, par exemple, à celles du palais Gataldi, d'un palais Spinola, rue de FAcqua-Sola, du palais Sauli, dont le vestibule, orné de vingt-huit colonnes, ressemble à une haute futaie de marbre blanc, et dont la salle de bains est citée par Vasari

dans son Histoire des peintres. Notre curiosité ne sera r^rdée nulle part comme une indiscrétion, excepté pourtant au palais Dongo, où Ton n'aime pas les importuns; c'est une sorte de tradition bourrue consacrée par une légende fantastique, dans laquelle on rapporte qu'un ancien seigneur Dongo se débarrassa d'un huissier incommode en le jetant dans un four chaud. On ne dit point s'il en mangea ; mais un huissier cuit au four doit être un mets coriace. Si vous voulez pénétrer dans le palais Dongo, il vous faudra une lettre de recommandation de quelque personne de la ville. Une fois muni de ce passe-port indispensable, vous pourrez interrompre par un coup de sonnette le silence qui règne dans cette maison, et si TOUS n'êtes pas dévoré par les trois boules-dogues qui gardent Tantichambre , vous verrez une des plus curieuses collections de Gènes , où les places d'honneur sont occupées par Ghérard de la Nuit, le Hoffmann de la peinture , et par Caravage , le peintre des brigands et des coureurs de tripots. Tous les sujets de ces tableaux sont plus ou moins lugubres, apparemment pour servir à la légende de pièces justificatives.

Dans une ville où les maisons particulières contiennent tant de merveilles, on ne s'étonne point que les édifices publics soient richement ornés. L'église métropolitaine de Saint-Laurent, commencée au neuvième siècle et terminée au seizième, offre un mélange de différents styles; mais les disparates n'empêchent pas l'effet imposant de l'ensemble. On y conserve les reliques de saint Jean-Baptiste, pour lequel le peuple professe une grande dévotion. Les tempêtes causées par le sirocco ne durent jamais plus de trois jours à Gênes, parce que, sur le soir du troisième jour, on promène dans les rues et le long du port la châsse qui porte ces reliques. L'orage s'apaise ordinairement dans le cours de la nuit suivante, ce qui est un grand bienfait pour Nice, Toulon, Marseille et les autres villes du golfe de Lyon, quoique fort éloignées de la paroisse. On montre à la sacristie de Saint-Laurent un bassin d'or garni de perles énormes , accordé au duc de Gênes pour sa part de butin à

Id secotide croisade. II y a cinquante ans, on voulait que ce baiiili eût figuré sur la table des douze apôtres, le soir de la cëM, et que le Rédempteur y eût versé le vin de la consécration; Les perles, disait^on, avaient été données au roi Salomon par la reine de Sûhtà. Il n'était guère probable cependant que le jour de la cène un va*e d'un si grand prix pût se trouver sur la table du Christ, où la tradition ne place que des ustensiles simples et une nourriture frugale. Un jour, une personne qui se connaissait en métaux et en pierreries conçut des doutes sur la valeur de cette coupe. En l'examinant de plus près , on reconnut qu'elle était de verre , ainsi que les perles. Le duc de Gènes avait été trompé dans le partagé du butin des croisades , et il était bien trop tard pour réclamer en son nom. La fabrique de l'église Saint-Laurent ne fut point consolée de cette perte par la découverte du haut degré de perfection auquel l'art du verrier était parvenu chez les anciens.

Au seizième siècle, la famille Lomellino, voulant apparemment que son église paroissiale fût la plus belle de G^nes , fit décorer TAnnonciade avec une richesse incroyable. Le seul reproché qu'on puisse adresser à l'orgueil bien placé de ces patriciens magnifiques est d'avoir poussé jusqu'à l'abus la profusion des dorures. Au corti-* mencement du siècle suivant, l'école génoise étant à son apogée, les peintres les plus habiles furent appelés à l'Annonciade, qui avait d'assez beaux revenus pour payer libéralement. On confia aux frères Carlone la plus grosse part des travaux. Mais la fresque de la voûte, où il s'agissait de représenter l'Annonciation, qui était le morceau capital, fut accordée à Piola, père de Pellegrino. Cette faveur engendra des haines mortelles. Le beau temps était passé où la jalousie des artistes se pouvait appeler émulation, et où les querelles de ce genre se vidaient le pinceau à la main. Déjà les Lanfranc et les Ribera, installés à Naples, se débarrassaient à coups d'épée des rivaux qu'on leur envoyait de Bologne. Pour suivre le mauvais exemple que leur donnaient les grands seigneurs, les artistes qui avaient un train de maison entretenaient des estafiers

k gages ; les autres se contentaient de se faire eux-mêmes spadassins et breteurs.

Sur ces entrefaites, le jeune Peilegrino Piola revint de Rome, et demanda aux églises la survivance de son père. Cette nouvelle concurrence exaspéra la jalousie des Carlone. Un soir de carnaval, ils assassinèrent lâchement leur rival dans la rue, et se réfugièrent au couvent des Théatins, où les bons moines leur accordèrent le bénéfice du droit d*asile, à la condition d*orner de fresques leur église. Les frères Carlone couvrirent de peintures les murailles de San- Siro ; car leur crime était si affreux, et l'indignation publique dura si longtemps , qulls passèrent trois ans chez les Théatins. Le plus jeune des deux frères, ennuyé de la vie claustrale, dit adieu au couvent et gagna, en voyageant de nuit, la montagne de la Guardia. Un curé de village le reçut sans le connaître, et le cacha, en attendaiil qu'il pût sortir du territoire de Gènes. Après la mort de son frère aine, Jean-Baptiste Carlone obtint la permission de rentrer dans son pays. Un matin, le pauvre curé de village de la montagne vit arriver des ouvriers, qui installèrent dans sa petite église un magnifique tableau qui représentait saint Martin partageant son manteau avec un mendiant. Le curé apprit ainsi qu'il avait donné Thospitalité à un meurtrier, mais aussi à un artiste reconnaissant. Le saint Martin est encore à sa place dans un véritable hameau , dont le nom baroque m'est sorti de la tète.

Si Ton pouvait appeler Peilegrino Piola le Raphaël de Gènes, les deux Carlone eu seraient les Michel-Ange. Leur génie a précisément les qualités et surtout les défauts du grand maître de la chapelle Sixtine : la fécondité, la hardiesse, l'invention originale, mais aussi Fexeès, Tenflure, et cet abus du raccourci qui précipita la décadence et empoisonna Féeole romaine sous le pontificat de Sixte- Quint. Pour revenir à FAnnonciade, nous remarquerons que le maréchal de Boufilers, mort à Gènes en 1 047, le lendemain du Jour où il avait forcé Tannée autrichienne à lever le siège de cette ville, a été enterré par ordre du sénat dans cette égUse.

Comme rAnnonciade, Saint-Ambroise doit ses embellissements à la munificence d'une grande famille, celle des Palayicini. Nous y retrouvons encore les frères Carlone; mais leurs fresques sont écrasées par les tableaux des chapelles latérales , où Ton voit un Miracle de saint Ignace par Rubens, une belle Assomption du Guide, et une toile de notre compatriote Vouet, qui s'arrêta probablement à Gènes en revenant de Rome.

Sainte-Marie de Carignan, où Ton va par le pont gigantesque dont nous avons parlé plus haut, eut pour fondateurs la famille Sauli, qui contribua pour deux millions de livres à l'érection de ce vaste édifice. Galéas Alessi, élève de Michel-Ange, en dessina le plan, et j'ai peine à concevoir comment un architecte de ce mérite a pu obstruer l'intérieur de quatre énormes pilastres qui interceptent la vue. Les fresques manquent ; mais un des plus beaux et des plus sages tableaux du Guerchin se voit à Sainte-Marie de Carignan. C'est là qu'on trouve aussi la célèbre statue de saint Sébastien de Puget, le premier sculpteur d'un grand siècle dont tout l'éclat vint de la France. Pour avoir été l'ami de Fouquet, Pierre Puget se crut enveloppé dans la disgrâce du surintendant, et il s'en alla travailler à Gènes et à Mantoue ; mais on le rappela bientôt dans son pays, où l'on avait besoin de son talent. Pierre Puget ne cessa d'être l'obligé du surintendant Fouquet que pour devenir pensionnaire de M. Colbert.

Le palais ducal, ancienne résidence des doges, fut malheureusement incendié en 1 684 par une bombe française qui vint tomber dans l'escalier. Une partie des belles fresques qui ornaient les murs et les plafonds a été détruite. Il reste pourtant encore celle du pillage de Pise, déplorable fait d'armes dont les Génois sont aussi fiers que si Pise était une ville turque. D'excellents- tableaux occupent aujourd'hui la place des fresques de la salle du grand conseil.

Le dernier monument qu'il faut visiter, le plus beau et le plus complet de tous, c'est le Palais-Royal [Palazzo-Reale] ^ véritable morceau de roi. On ferait un tableau digne de Panini avec la pein-

ture fidèle des escaliers, dessinés par le cavalière Fontana, cet artiste original, qui, pour faire avec son nom un jeu de mots de longue haleine, s'amusa pendant toute sa vie à imaginer des vestibuleSt des colonnades et des fontaines. Les palais qulnyentent les conteurs arabes , et où le héros se repose de ses périls en plaisant à la princesse, ainsi qu'au roi son père, ne sont rien comparés au PalazzO'Reale de Gènes, car Tor et le cristal de roche ne sauraient remplacer les trésors des arts italiens. Après avoir parcouru les terrasses et les jardins, c'est vivre deux fois que de s'asseoir dans ces galeries splendides, en face des grandes pages du Titien, dé Bubens, du Tintoret, des Carrache, et de choisir, parmi toutes ces fictions, celle qu'on préfère pour en jouir à son aise dans un séjour enchanteur. Je n'eus pas de peine à faire mon choix. La salle dite de Luc tiiordano et de Paul Véronèse, dans laquelle ces deux peintres charmants se livrent un éternel combat avec des armes courtoises, me retint captif jusqu'à la nuit. D'un côté, le maître napolitain a représenté l'épisode dramatique d'Olinde et Sofronie condamnés au feu et sauvés par Glorinde, au deuxième chant de la Jérusalem délivrée. La liberté de pinceau, l'aisance, la ver\(* brillante et méridionale de Luc Giordano semblent mettre Paul Véronèse au déti. Mais en regardant de 1 autre côté, on voit que le maître vénitien accepte la gageure. La sainte Madeleine dans la maison du pharisien a toutes les qualités de Luc Giordano à un degré supérieur, et relevées encore par une élégance incomparable. Après avoir longtemps contemplé celte beauté touchante de la Madeleine, où respirent la grâce et la passion, si vous retournez à Luc Giordano, vous ne voyez plus qu'un lazzarone plein d'intelligence, qui s'est aventuré dans un duel avec un homme de qualilé bien plus savant et plus fort que lui.

Arrêtons-nous ici : notre promenade dans les édifices publics et les maisons particulières a duré assez longtemps. Nous en passons beaucoup, mais non pas des meilleurs. Au risque de fatiguer le lecteur à me suivre, j'ai cru cette longue énumération nécessaire

pour lui donner une idée du nombre prodigieux de beaux ouvrages que renferme une ville grande et peuplée à peu près comme Marseille. Les riches marchands d'huile du chef-lieu de la Provence riraient bien si on leur proposait d'orner leurs maisons comme celles de Gènes : a De tableaux! diraient -ils avec une grimace dédaigneuse, d'objets d'art! pourquoi faire? nous aimons mieux avoir d'argent dans Tescarcelle. »

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