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Le donetdqiM de place. — Ses embascade^ et uuméget. — Coouneot je tombai daot ime •Qtte de guet-apens. — Fourberie opiniâtre. — Recette pour écbapper aoi importunitéa dn eieeroiie. — Exactitude et lèle du cameriere. — Moyen certain de faire parvenir une lettre oo une carte à spn adresae.
L'Italie est le pays des extrêmes et des contrastes, celui où Ton rencontre le plus d'organisations passionnées et de caractères faibles, d'esprits vifs et de cerveaux détraqués, d'égoïstes et de cœurs dévoués, d'originaux et de comédiens. L'amoureux l'est à la folie, rhomme dissimulé pousse le déguisement de sa pensée jusqu'à l'absurde, le déclamateur surpasse en empha^ tout ce qu'on peut imaginer, le distrait, le maniaque, donnent aux observateurs un divertissement perpétuel ; Famour-propre naïf atteint des proportions énormes. Celui qui se réjouit remplit Tunivers des éclats de sa gaieté, celui qui se plaint apostrophe les objets inanimés, et prend la nature entière à témoin de son malheur. L'exagération est dans l'air. L'admiration va aux nues, le blâme entraine après lui les sifflets. Tout parait sublime ou exécrable : il n'y a pas de moyen terme. A mesure que nous avancerons vers le Midi, nous verrons cette exagération grandir, l'originalité se développer, les qualités et les travers devenir plus tranchés. Mais il faut reconnaître que dans les relations de toutes sortes, on trouve les Italiens gracieux, ouverts et complaisants. Un grand fonds de bienveillance, une douceur de mœurs charmante et qui résiste à tout, rendent leur commerce le plus agréable du monde, et font aimer jusqu'à leurs
GÊNES. Ui
défauts. Les filous et les imposteurs eux-mêmes, dont la Péninsule est pavée, vous volent et vous trompent avec une bonhomie affable, ce qui n'empêche qu'on n'ait raison de se prémunir contre leur ruse et leur mauvaise foi.
Défiez-vous d'abord du domestique de place, à Taflut devant la porte de votre hôtel, qui s'empare de l'étranger comme d'une proie, et ne le lâche qu'à la nuit close. N'écoutez jamais ses offres de service, à moins d'avoir bien décidé d'avance où vous voulez aller, car si vous vous abandonnez à lui. Dieu sait où il vous mènera I J'ai eu la faiblesse de m'y laisser prendre, et cette leçon m'a profité. C'était en sortant de la Croix-de-Malte, après le déjeuner. Le cicérone s'approche, le chapeau à la main, et me trace avec une faconde entraînante le programme d'une excursion dans les monuments de la ville. Au milieu de ce flux de paroles, il devine in mes réponses que je suis à Gênes pour longtemps; il me demande la préférence sur tous ses compagnons, qui sont, dit-il, des coquins et des ignorants, et il me prouve que nous sommes liés ensemble par un contratto pour toute la durée de mon séjour. Désormais je lui appartiens ; j'en serai quitte pour cinq francs par journée. Mon homme me fait signe de le suivre, et part au trot gymnastique, toujours à vingt pas devant moi, pour échapper à mes observations et garder la haute main. Tout en courant, il sent sa fourberie s'éveiller, et il se dit in lui-même : a Voilà un seigneur étranger fort docile, qui donne gentiment dans le panneau, et dont il faut tirer bon parti. S'il n'avait qu'un jour à passer à Gênes, je le mènerais tout de suite aux meilleurs endroits pour l'engager à rester plus longtemps ; mais puisque je le tiens pour un mois et davantage, soyons ménager des beaux morceaux, et allongeons la courroie, afin de l'absorber entièrement, de la façon la plus lucrative pour moi. » Ce plan de campagne bien ancré dans sa tête, le cicérone me conduit d'abord, pour m'allécher, au Palais-Ducal et à Saint-Laurent, et puis, au lieu d'aller au monument le plus proche, il grimpe tout en haut de la ville, sonne à une petite porte, échange avec un concierge quelques
ut VOYAGE EN ITALIE.
mou en paU>is de Gènes, dont je ne saisis pas le sens, mintroduii dans une espèce de salle d'étude, où trente personnes réunies paraissent écouter un professeur, me pousse par les épaules vers un banc, où je m'asseois, et interrompt le cours en disant avec emphase que je viens tout exprès de Paris pour assister à la leçon des sordi-muti, afin de comparer la méthode d^enseignement de Gènes à celle de la France. J'apprends ainsi que je suis à Fhospice des sourds-muets, et tous les regards se tournent de mon côté.
Monsieur le professeur, enchanté de ma visite, m'adresse en itulien un compliment dans lequel mon pays n'est point oublié. Il suppose que je dois connaître le langage des sourds-muets, puisque je viens inspecter son établissement, et il envoie au tableau un de ses élèves, en me priant de l'interroger. Une explication devient nécessaire. Je n'hésite pas à sacrifier le domestique de place, et je réponds que j'ignore absolument le langage par signes, que je ne m'occupe en aucune façon de Téducation des sourds-muets, que eet imbécile de domestique a pris sous son bonnet tout ce qu'il vient de dire, et que suis entré comme simple curieux. L'assemblée se met à rire, moitié aux dépens du cicérone^ qui demeure impassible, moitié aux miens, et l'incident étant vidé, la leçon continue. Mais le professeur, agité par la présence d'un étranger, ne s'adresse plus qu'à moi, en sorte que je serais brusque et impoli en me retirant. J'assiste donc par force à la séance. Un écolier dont le front déprimé, les yeux ronds et la bouche béante annoncent un idiot, prend le bâton de craie. Le maître nous avertit qu'il va demander à cet élève ce que c'est qu'un sabre. Aussitôt le jeune idiot dessine un sabre sur le tableau noir, s'escrime des pieds et des mains en poussant des cris sauvages, pour expliquer l'usage de cette arme blanche, et le professeur m'adresse des regards de triomphe. Un autre élève, aussi stupide que le premier, se présente. On lui demande s'il pourrait faire comprendre ce que c'est qu'une horloge. Il trace le dessin grossier d'un cadran ; mais comme il ne sait pas écrire, il marque les heures par des signes de fantaisie, et
après avoir figuré quelque chose comme un balancier, il se tourne vers Tauditoire, et fait aller le haut de son corps à droite et à gauche, comme une pagode en porcelaine, jusqu'à ce que le professeur, glorieux, Tinterrompe dans cet exercice en le priant de céder la place à un autre. Le troisième élève, bien plus savant que les deux précédents, est présenté comme un phénomène d'intelligence. On lui demande un exposé du système solaire. Le jeune prodige dessine au centre du tableau une figure ronde, image parfaite du soleil, et trace un grand cercle qui représente Torbite de la terre. Sur cette ligne courbe, un gros pâté de craie marque la place de notre pauvre planète. Mais arrivé à la lune, Fécolier s'embarrasse. Au lieu d'en tracer Forbite autour de la terre, il le décrit autour du soleil même, et donne à notre satellite le rang d'une planète. La professeur s'évertue à faire des signes que l'élève ne voit pas, parce qu'il tourne le dos en dessinant avec soin, et la lune continue à s'égarer dans l'espace. A la fin, le maître grimpe sur l'estrade; saisit l'écolier par l'épaule, et lui reproche sa faute par le langage des mains avec tant de vivacité, que le jeune homme fond en larmes, et pousse des hurlements de tigre qui épouvantent l'auditoire. Je profite de ce moment de trouble pour m'esquiver, et quand je suis -dans la rue, j'accable le domestique de place de reproches plus vifs encore que ceux du maître à son stupide écolier. .
— Excellence, me répond le cicérone, connaissez- vous rien de plus surprenant que de voir des gens parler avec leurs doigts ?
— Je vous défends, lui dis-je, de sonner à aucune porte, sans m'avertir et me consulter.
— Comme votre seigneurie le commande.
Le drôle me propose une promenade dans le jardin de la villa Palavicini. De là il me conduit par un détour fort long jusqu'à une grande porte, et je le vois saisir le cordon d'une sonnette.
— Où sommes-nous? lui dis-je, en lui prenant le bras.
— A Vospedale di Pammatone.
— Encore un hôpital I Lâchez bien vite ce cordon.
— Ma, signore, il y a là-dedans plusieurs statues, et, entre autres, une de saint Vincent-de-Paul. Et puis, on reçoit à cet hospice toutes sortes de malades, même des femmes enceintes et des enfants trouvés; et il faut voir comme les lits sont propres! C'est du fer. Excellence, tutlo ferro.
— Lâchez cette sonnette, vous dis-je.
— Comme le désire votre Excellence. Je suis pour faire sa volonté.
— On ne le dirait pas. Menez-moi dans quelque galerie de tableaux.
— Subito, Excellence, à Finstant même.
— Au lieu d'entrer au palais voisin, mon homme me conduit à la rue Carlo-Felice, et se dirige vers la porte de TArc. Après une station dans une galerie de tableaux, pensant que mon humeur est calmée, il sort tranquillement de la ville, et s'approche d'un vaste édifice de forme circulaire.
— Qu'est celaT lui dis-je.
— Quelque chose de beau. Excellence, de magnifique, de grandiose, de neuf; un bâtiment commencé en 1835, et achevé depuis peu.
— Comment Fappelez-vous ?
— Casa di ricovero dei pazzi.
— Une maison de fousl Bien obligé. Je ne la verrai point. Rentrons dans la ville, et laissez-moi. Je n'ai plus besoin de vos services.
— Est-il possible que votre seigneurie n'ait pas de curiosité pour un monument si vaste T
— Allez au diable I ma patience est à bout. Retournez à l'hôtel sans moi ; je saurai bien me conduire tout seul.
— Votre Excellence n'y songe pas : elle s'égarera ; elle se fatiguera; elle tombera par mégarde dans les rues détournées; elle fera de mauvaises rencontres : il lui arrivera malheur et je ne m'en consolerai jamais.
— Si TOUS ne partez pas, je vous casse ma canne sur la tète.
Le domestique de place passe derrière moi, et me suit comme mon ombre. J'entre au palais Vivaldi et j'y reste une heure; il m'attend paisiblement dans le vestibule. Pour me débarrasser de lui, je retourne à Fhôtel et je lui paye sa journée.
— Vous pouvez vous dispenser, lui dis-je, de venir me chercher demain. II est bien entendu que je ne veux plus de vos services,
— Demain, répond le cicérone, Votre Excellence sera plus satisfaite.
— Je vous répète que je ne veux plus de vous.
— Excellence, je vais passer la nuit entière à préparer un meilleur itinéraire.
— Comme il vous plaira.
Le lendemain, je le trouve sous la porte de l'hôtel. Il me saisit au passage, et commence une pompeuse description de toutes les merveilles qu'il va me montrer. Je l'interromps en lui défendant expressément de m'accompagner ; mais rien au monde ne peut l'empêcher de s'attacher à moi. Le sang me monte aux oreilles, et je m'apprête à employer l'argument du bastone^ lorsque, en songeant au caractère de cet homme, à son acharnement, à cet appétit naïf du salaire, que rien ne peut ébranler, et qui marche droit à son but, comme dirigé par un instinct, je conçois l'idée d'opposer à cette espèce d'animal une obstination aussi tranquille que la sienne, un égoïsme aussi imperturbable. J'ai une volonté : je deviens sourd et aveugle pour tout ce qui la contrarie ; je supprime l'importun de te surface du globe dans ma pensée. Le cicérone me parle, je lui tourne les épaules; il se place devant moi, je le pousse et je passe outre. Déjà il commence à comprendre, et me suit lentement à cent pas de distance. J'entre au palais Faragiana; ce n'est plus sous le vestibule qu'il m'attend, c'est au milieu de la place de l'Acqua- Verde, où l'indécision et le découragement le gagnent peu à peu. En sortant, je ne l'aperçois pas; il m'appelle timidement, je regarde d'un autre côté. U a compris. Cependant tous les matins il
m'offre encore ses services, et tente de m'accompagner malgré
moi. Au bout de huit jours seulement il abdique et renonce enfin,
non sans de vifs regrets, à me gouverner pendant tout mon séjour
à Gènes.
Tel est Texpédient que je recommande au voyageur en Italie qui
n'a pas une grande provision de patience. Supposez pour un mo- ' ment que les rôles sont intervertis ; essayez un peu de faire passer Fargent du cicérone de sa poche dans la vôtre ; avec quel mépris il regarderait vos misérables manèges I par quel silence accablant il répondrait à vos torrents d'éloquence I ou s'il daignait ouvrir la bouche, ce serait pour s'amuser à vos dépens et vous prouver qu'il perce à jour toutes vos ruses les unes après les autres. Imitez-le donc. Empruntez au méridional ses propres armes ; faites votre volonté, rien que votre volonté. Ne vous en laissez distraire sous aucun prétexte, et considérez le fourbe, le fâcheux ou l'importun comme absent. Il a trop d'intelligence pour ne pas voir qu'il perd son temps, et il s'en ira chercher d'autre gibier plus facile à, prendre. Pour moi, qui aime passionnément le comique de carac*" tère, je lui ai fait en Italie des concessions auxquelles je confesse que le voyageur tant soit peu irascible ne pourrait point se soumettre. Le voiturier, l'aubergiste, le gondolier, le domestique, le lazzarone, m'ont tant diverti, que je ne regrette point les frais de mon apprentissage, et si je songe aux etforts de diplomatie, aux fleurs de rhétorique, aux inventions, aux mensonges, aux finesses, grimaces et contorsions dont ils m'ont régalé pour nf ar^acher en somme quelques chétives pièces de monnaie, lorsqu'ils ont réussi à me duper, je trouve, tout compte fait, qu ils m'en ont donné amplement pour mon argent, et qu'en bonne justice je suis encore leur débiteur.
Il y a pourtant certains désagréments contre lesquels je ne sau^ rais indiquer aucune ressource ; par exemple, l'impossibilité de se fier à qui que ce soit. Vous écrivez à votre famille ; l'heure du courrier vous presse ; vous remettez votre lettre à un domestique
en lui disant de la «porter à la poste et de se dépêcher; il vous répondra :
— Soyez tranquille, Excellence; je pars à Tinstant, et je courft de toutes mes forces. Non dubitij signor ! que votre seigneurie n'ait pas le moindre doute.
De peur d'accident, vous répétez vos ordres quatre fois. Cette insistance blesse le domestiqua. Il proteste de son zèle et se montre peiné du peu de confiance de votre seigneurie , car il se mettrait au feu pour elle et pour tous ses parents, bien qu'il n'ait point l'honneur de les connaître. S'il lui arrivait par la moindre négligence de donner un moment de souci ou d'inquiétude à votre famille, il se couperait le poignet. Tant de protestations vous rassurent. Le domestique part en courant. Vous le voyez passer au galop sous la fenêtre. Vous voilà tranquille. Au détour de la rue, il rencontre un de ses camarades et s'arrête à bavarder. Votre lettre est oubliée ; elle demeure trois jours dans sa poche. Il la jettera dans la boîte un de ces matins, à moins qu'il ne la perde. Le domestique italien n'a point de conscience. A cela je ne connais pas de remède.
J'étais chargé de lettres et de commissions pour le marquis di Negro. Je dépose les lettres dans le bureau de l'hôtel avec une carte de visite, en disant à un cameriere de les porter à l'adresse indiquée, et je vais me promener dans la ville. Au bout de deux heures, je trouve le carwmere devant la porte, et je lui demande quelle réponse on lui a faite.
— Tout de suite après le départ de Votre Excellence , me dit-il, je suis allé à la villetta. Le marquis était dans son parterre devant la maison. Je lui ai remis le tout à lui-même. 11 attend votre seigneurie.
Sur ce, j'entre dans l'hôtel et je jette, en passant, un coup d'œil sur le bureau; les lettres et la carte de visite s'y trouvent à la place où je les avais déposées. Je les prends et je les mets sous le nez du cameriere.
— Excellence , me dit-il , pendant votre al^^ence , il est arrivé trois chaises de poste remplies de monde , six maîtres , quatre femmes de chambre, une nuée d'enfants. Il a fallu monter les bagages, préparer les lits; je n'ai pas eu un moment de liberté.
Avez-vous par hasard Tenvie de vérifier la chose T Vous apprendrez qu'il n'est arrivé personne. Dans ces moments critiques, on a quelque peine à retenir sur ses lèvres le mot de canaille. Mais à quoi bon? tous les mots du monde n'entament pas l'épiderme, et par conséquent le catneriere les écoutera sans sourciller. Concluons par cet axiome d'une vérité incontestable : pour être certain que des lettres sont parvenues à leur adresse , il faut les porter soimême.
La villelia, — Les fleurs exotiques. — Improvisation. — RéuDion de poètes. — Défl et gageure. — Le Loup et le Cfiasseur. — Confusion entre le sanglier de La Fontaine et le monstre décrit par Théramëne. — Confiscations de la douane. — Fautes et imprudences graves. — Péché par modestie. — Fuite précipitée de Gênes.
De la place des Foniane-Amorose^ par un chemin taillé en rampe, on arrive en quelques minutes dans un vaste jardin, au milieu duquel s'élève une maison, qui, sous l'apparence d'un casino^ renferme tous les agréments d'un petit hôtel. C'est la célèbre villelia. Le jardin occupe tout un bastion de l'ancienne enceinte fortifiée, d'où Ton découvre un immense panorama, terminé à l'horizon par la pleine mer. Aujourd'hui que la ville s'est étendue bien au delà de ce bastion, la villelia se trouve au centre de Gènes. Il faut aller jusqu'à Naples pour rencontrer un lieu de délices capable de soutenir la comparaison avec cette habitation de poète grand seigneur. Le marquis di Negro n'a rien à envier aux heureux possesseurs de ces maisons de plaisance de Florence et de Rome qu'on a tant vantées. Des plantes rares de tous les pays acceptent l'hospitalité dans le jardin de la villelia ^ sous un ciel doux et clément, et celles des tropiques même se conservent en plein air, comme des convalescents dans une maison de santé. Leur retraite est si belle qu'elles y perdent l'envie de revoir leur patrie, grâce aux petits soins, aux attentions délicates que leur prodigue le bon seigneur marquis. Sans doute le ciel leur paraît quelque peu pâle et le soleil sans ardeur; elles sentent bien dans la moiteur du climat quelque chose
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de factice comme dans une serre ou une étuve; mais rautonme dure jusqu'à la fin de décembre, et le printemps commence souvent dans le courant de janvier. Quinze jours de fraîcheur sont bientôt passés. Il y a seulement des hivers exceptionnels où des bouffées de vent du nord s'égarent et descendent, malgré le paravent que forment les Alpes et TApennin. Dans ces moments d'alarme, le citronnier frissonne, la fleur du cactus penche la tète, l'ananas s'évanouit, le grenadier a la fièvre. Il faut envelopper bien vite le palmier d'une couverture de laine et rentrer les plantes grasses. Cet état pénible ne dure jamais plus d'un mois. Quant aux fleurs indigènes, elles s'épanouissent en toutes saisons, et leurs parures d'hiver sont si riches et en si grande quantité, que du fond de la basse ville on découvre par instants le jardin de la villetta posé comme une couronne de roses sur le front de l'antique bastion, à Fendroit où jadis on voyait les créneaux , la pique du soldat et les mâchicoulis.
Cest grapd dommage qu*il ne se soit pas rencontré à Gènes un Virgile et un Horace du vivant du marquis di Negro, car un Mécène les attendait. Les artistes et les écrivains de tous les pays sont fêtés et recherchés à la villetta avec cette cordialité, cette aimable facilité de mœurs qu'on ne trouve nulle part comme en Italie. A quatrevingts ans, le marquis di Negro avait conservé l'entrain d'un jeune homme, une vivacité d'esprit, un goût à toutes choses, qu'on garde bien rarement jusqu'à un si grand âge, et qui plaisent singulièrement dans un vieillard. Il avait joui autrefois d'une brillante réputation d'improvisateur, et lutté avec le célèbre Sgricci lui-même. Un matin, je le priai de se livrer à cet exercice diflicile.
— Volontiers, me dit- il ; mais je suis comme les vieux bardes écossais; j'ai besoin d'exciter ma libre par un peu de musique.
Et il prit une harpe sur laquelle il se mit à préluder. Bientôt sa tète s'échauffa ; des torrents de vers sortirent de ses lèvres ; quelques éclairs de son ancien génie brillèrent çà et là au milieu de
tirades sonores , où ia mélodie de Fidiome italien charmait encore i'oreille quand l'inspiration se faisait attendre.
On se dispense à Gènes de cette formalité britannique des pré* sentations, à laquelle nous attachons dans le Nord une sotte importance. Par cela seul qu'on se trouve plusieurs ensemble dans un salon, ou assis à la même table, on se considère comme sufiSsamment présentés les uns aux autres. Un soir, il y eut à la villefta une réunion de poètes. Parmi eux se trouvait Fauteur d'un ouvrage de longue haleine sur la découverte du nouveau monde. Le marquis ayant donné Fexemple, on pria le panégyriste de Christophe Colomb de réciter à son tour des fragments de son poème. Afin de traiter ce sujet plus in extenso^ Fauteur le faisait remonter au commencement du monde. De la création au règne de Ferdinand le Catholique, la distance n'est pas peu considérable. Christophe Colomb n'avait pas encore vu le jour quand le poète s'arrêta. J'avais écouté ce prologue avec le plus vif intérêt, et comme je priais Fauteur de me répéter un passage dont le sens m'avait échappé, un des assistants me lança quelques railleries sur la difficulté qu'éprouvent les Français à saisir les beautés de la langue italienne. Pour Fhonneur de mon pays, je me crus obligé de répondre que les Italiens éprouvaient autant de difficulté, sinon plus, à saisir les beautés de la langue française. On se récria ; on se vanta d'avoir lu nos classiques , et de n'y avoir rien trouvé de difficile à comprendre. Je ne pus m'empècher de hocher la tête. On me demanda compte de ce hochement avec tant de vivacité que je regrettai de m'être engagé dans cette discussion ; mais il était trop tard pour reculer. On me mit au défi de citer un passage quelconque des poètes du dix-sep* tième siècle qui ne fut pas compris. Je me vis forcé d'accepter la gageure, et je pariai de réciter trente vers en assez bon français du siècle de Corneille , et qui seraient absolument incompréhensibles pour Fhonorable assemblée. Tant d'assurance excita une hilarité générale. On ae moqua de moi ; on chuchota tout bas ; j'entendis qu'on riait de la prepotenza francese. On m'offrit un fauteuil au
iS2 VOYAGE EN ITALIE.
milieu du salon avec une solennité ironique, et Ton se groupa en formant un cercle étroit pour mieux entendre. Je nommai le bonhomme La Fontaine. On me répondit qu'on Tavait lu cent fois. Je parlai de la fable du Ij)up et du Chasseur. On ne s'en souvenait point; mais je n'avais qu'à en dire quatre vers, et Ton verrait bien si ce morceau dépasserait Tintelligence et le savoir de l'assemblée.
— Ne vous y trompez pas, dis-je avant de commencer; ce petit poème, plein de tours de phrases elliptiques, est un modèle de concision et de narration, mais d'une verve gauloise et d'une forme un peu bizarre. Le génie de notre langue s'y sent à chaque mot et tellement concentré, qu'en France même bien des gens pourraient n'y rieir entendre.
Je vis le moment où j'allais être hué ; cependant, pour faire beau jeu aux parieurs, je récitai lentement le début de la fable du Loup et du Chasseur :
Fureur d'accumuler ! Monstre de qui les yeux Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux ^ Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouTrage ? Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons? L'homme sourd à ma voix^ comme à celle du sage^ Ne dira-t-il jamais : C'est assez ; jouissons. Hâte-toi y mon ami, tu n'as pas tant à vivre
On me pria de m'arrêter et de répéter ces premiers vers. Je les répétai autant de fois qu'on le souhaita. Le mot fureur dans le sens de passion n'ayant pas été compris, fureur d^accumuler devenait de l'hébreu. Le monstre rappelait, en passant, aux imaginations impressionnables la mort lamentable d'Hippolyte, et Ton ne devinait pas pourquoi le bon La Fontaine prétendait avoir combattu ce monstre affreux, dont on n'avait pas bien compris le nom. Limage terrible s'adoucissait tout à coup au vers suivant, lorsque l'animal inconnu demandait du temps pour suivre des leçons. C'était sans doute un monstre apprivoisé, mais paresseux, qui ne voulait point aller en classe, et qu'il fallait gronder pour faire son éducation.
Les biefi faits des dieux à Tétat de point aux yeux de cet ètfe singulier manquaient absolument de clarté. Apparemment la bête était myope. Quant à la voix du sage, qui venait incidemment s'unir à celle du poète pour conseiller à l'homme de jouir de la vie, si ce n'était pas pour la rime qu'elle arrivait là, on ne savait à quel propos; c'est pourquoi, lorsqu'elle s'écria, par une apostrophe inattendue , qu'il fallait se hâter ^ elle parut s'exprimer dans le chinois le plus pur. Un des assistants, un peu moins dérouté que les autres, soupçonna que ce début pourrait bien être une introduction.
— Nous avouons, me dit-il, que ce préambule philosophique est un peu obscur pour nous. Poursuivez cependant; nous nous rattraperons sur le récit de la fable.
Dès les premiers mots de ce récit, lorsque le chasseur eut d'abord
tué un daim, et qu'un faon de biche, atteint d'une seconde flèche,
fut soudain compagnon du défunt^ l'auditoire s'embrouilla. Lorsque
le sanglier, blessé à son tour, résista si bien au coup mortel que
la Parque et ses ciseaux avec peine y mordaient, ce fut de l'hébreu.
La déesse infernale, hébreu. L'heure au monstre fatale, hébreu.
Lorsque l'archer voit le long du sillon une perdrix marcher, et que
le poète dit de cette perdrix : Surcroît chétif aux autres têtes,
hébreu.
De son arc toutefois il bande les ressorts. Le sanglier^ rassemblant les restes de sa vie, Vient à lui^ le découd, meurt vengé sur son corps , Et la perdrix le remercie.
Hébreu depuis le premier mot jusqu'au dernier. Les ténèbres ne se dissipèrent qu'au moment où le loup, survenant, s'extasia au spectacle piteux des quatre corps morts étendus à terre :
0 Fortune^ dit-il, je te promets un temple !
Cette exclamation méridionale fut enfin comprise. Le loup de cette fable était peut-être des Abruzzes. Quoi qu'il en soit, j'avais
gagné mon pari et on on tomba d'accord; mais on voulut me prouver que, parmi les fables de La Fontaine, j'avais choisi à dessein une pièce de peu de valeur. II fallut encore débattre cette question, sur laquelle il m*était impossible de passer condamnation, ce qui m'imposa le devoir de commenter mot a mot le Loup et le Chas^ $eur, et le bon marquis, que je pris pour arbitre, déclara que j'avais gagné la gageure.
A cette époque, les événements de 1848 n'avaient pas encore ému la péninsule. Le feu roi Charles-Albert se préparait tout bas à son rùle de libérateur et de conquérant; mais on n'en savait rien. En attendant cet épisode romanesque, inspiré par des circonstances imprévues, on le croyait encore attaché à une politique bien différente de celle qui a précédé son abdication. La police sarde ne se piquait ni de tolérance ni de mansuétude. Il suffisait d^avoir une tabatière à la charte de 1 830, ou un portrait de Voltaire, pour s'ex* poser à des persécutions. Quant k la douane, elle fouillait avec la rigueur la plus vexatoire les bagages et marchandises qui venaient de France. A mon arrivée, j'avais subi ce véritable pillage, embelli du nom de visite. Trois hommes, surveillés par un officier, s*étaient jetés sur ma malle de voyage pour éplucher tous les objets contenus. Un de ces hommes, trouvant douze paires de gants de Paris, s'écria : Guanti ! et donna le paquet à rofficier, qui le contis(|ua. Un moment après, j'entendis la même voix crier : Tabacco! et les hectogrammes de Latakye que j'espérais convertir en cigarettes allèrent rejoindre mes gants. Les produits de la régie française traités comme de la contrebande ! Quelle nouveauté ! Tout à coup le douanier, d'une voix terrible et scandalisée, s'écria: Libri! Apporter des livres à Gènes, c'était une hardiesse incroyable. L'officier s'avança, suivi de <leux carabiniers, comme s'il eût découvert un conspirateur. I^ visite de mon bagage se changea aussitôt en interrogatoire.
— Quels sont ces livres? me demanda l'officier d'un ton menaçant.
— Vous le \oyet : De la Formation du dogme catholique^ par IV{nie ]g princesse Belgiojoso.
— Quel est votre dessein en les apportant à Gènes ?
— Vous le voyez : ces deux exemplaires sont sous bandes at adressés à deux personnes de cette ville. C'est une commission qu« Fauteur de l'ouvrage m'a prié de faire.
— Qui sont ces deux personnes î
— Vous le voyez : les deux noms sont écrits de la main de la princesse : « Monsieur Santa-Rosa et Monsieur Bixio. »
L'officier prit un ton moins brusque :
— Je les connais, dit-il ; ce sont des personnes estimables.
Et il fit signe aux carabiniers de se retirer. Mais les livres prirent le même chemin que les gants et le tabac. Le marquis di Negro avait entendu parler de l'ouvrage de la princesse Belgiojoso. Lorsque je me plaignis à lui de la confiscation des douaniers et de l'in-^ terrogatoire que j'avais subi, son impétuosité naturelle ne me laissa pas le temps d'achever mon récit, et quand je voulus lui dire à quelles personnes les volumes étaient destinés, il me laissa nommer la première et me coupa la parole avant que j'eusse prononcé le nom de la seconde , en s*écriant :
— L'autre exemplaire pour moi ! A quoi donc pensez-vous de ne m'avoir pas dit cola plus tôt? Quel bonheur I Santa-Rosa est à Turin, et je lirai avant lui cet ouvrage important. Soyez tranquille, mon cher monsieur; je mettrai le feu aux quatre coins de la ville pour me faire rendre ces livres.
Je n'eus point le courage d'enlever au bon marquis Tillusion et la joie, et je pensais, d'ailleurs, que son zèle me pourrait servir à m'acquit^ ter de mes commissions. Mais quand je le vis appeler son secrétaire et l'envoyer chez les autorités civiles et militaires, je sentis un peu tard mon imprudence, et je commençai à souhaiter que ces démarches n'eussent aucun succès. Au bout de huit jours, je n'y songeais plus, et dans le salon de la villetta, j'écoutais un sonnet, lorsqu'un domestique vint déposer sur la table tout mon bagage confisqué.
ii!6 VOYAGE EN ITALIE.
— Nous avons réussi , s'écrie le bon seigneur. Je savais bien qu'on n'oserait se permettre de retenir mes livres. Prenez d'abord vos gants et votre tabac ; c'est autant de gagné, car sans moi vous ne les auriez jamais retrouvés. Voyons maintenant ces précieux volumes : — A monsieur Santa-Rosa, capitaine au régiment de.!. ; ce n'est pas le mien. A monsieur Bixio, avocat !.. Que signifie cela?.. C'est impossible... il y a une erreur.
Avec une mobilité qui m'effraya, la physionomie jusqu'alors radieuse du marquis exprima tout à coup un profond désappointement.
— Je ne sais comment cela se fait, dis-je en balbutiant ; il faut donc que la princesse se soit trompée , car il me semble que je l'ai aitendue prononcer votre nom.
— Malheureux I c'est vous qui avez commis quelque méprise. Vous aurez laissé mon exemplaire à Paris I
— J'en ai peur.
— ^^0 fatale légèreté des Français I II faut absolument que je lise cet ouvrage. Bixio voudra-t-il me céder son exemplaire? Dois-je écrire une épitre de remerciement à la princesse, et puis-je le faire sans savoir si elle a pensé à moi ? Voyez dans quelle perplexité me jette votre étourderie I
Avouer au marquis que la princesse l'avait oublié, c'eût été lui enfoncer un poignard dans le cœur ; je préférai me laisser accuser, et je me rendis chez M. Bixio pour lui raconter ingénument mon embarras. Fort heureusement je trouvai en lui un homme calme et trop occupé de ses affaires pour s'émouvoir d'une dédicace.
— Rassurez-vous, me dit-il ; le marquis peut garder mon exemplaire autant qu'il lui plaira. Je le lirai après lui ; un seigneur de son mérite et de sa qualité doit être servi le premier.
— Et s'il écrit à la princesse?
— Eh bien I une épitre en vers n'a jamais fait de mal à personne.
Cette réflexion me rendit mon sang-froid. Ainsi finit cet effroyable conflit, dont la vivacité du seigneur marquis était la véritable cause; mais ce fut aux dépens de ma réputation, car j'appris qu'on se plaignait amèrement de mon étourderie.
Un malheur bien plus grand m'était encore réservé dans cette fatale ville de Gènes. Un matin, je vois arriver un domestique en livrée qui m'apporte un album. Je m'empresse d'y écrire quelques lignes, et une heure après, je reçois une invitation à diner pour le jour même. Le soir venu, je me trouve à table avec quinze autres personnes. En dépliant ma serviette, je fais voler en l'air un large papier plié en quatre, qui tombe à mes pieds. Aussitôt un regard de dépit m'avertit que je viens de blesser outrageusement un amourpropre d'auteur. Je m'empresse de ramasser le papier; j'y jette un coup d'œil, et je reconnais une pièce de vers à ma louange et en français. Le rouge me monte au visage. Plutôt que de consentir à donner moi-même lecture de ce morceau, comme on le souhaitait, j'aurais préféré en venir à l'extrémité pénible de demander mon passe-port et de gagner la frontière. Je cachai le papier dans ma poche, et ce fut un second grief. Au dessert, on me somma d'exhiber la pièce de vers, et il me fallut, sous peine d'encourir une disgrâce complète, en écouter la lecture. J'aurais voulu m'abîmer à cent pieds sous terre, comme don Juan dans Tembrassement du commandeur de marbre. Cette poésie , digne d'un meilleur sujet, fut applaudie à triple salve, et méritait cet honneur par la beauté des images et l'élégance fleurie du style, quoiqu'il s'y trouvât plusieurs vers de treize pieds, ce qui n'avait nul inconvénient, puisque je fus le seul à m'en apercevoir.
Hélas I si le succès ferma pour un moment la blessure de l'auteur, il ne fit point excuser ma maladresse et ma résistance. Je connus bientôt que je n'avais de pardon à espérer ni pour le quiproquo des exemplaires, ni pour l'incident funeste du papier que j'avais laissé clioir sous la table. En descendant à minuit la rue des Orfèvres, je versais mes tristes pensées dans le sein de M. R..., jeune
homme charmant dont la gaieté inaltérable s'évertuait à me consoler.
— A quoi tient, lui disais-je, Tamitié des poètes I Dans les griefs qu'on me reproche, je n'ai péché que par complaisance et par modestie. Tout à l'heure, si j'eusse prêté avidement mon nez aux coups d'encensoir, on m'estimerait donc davantage?
— N'en doutez pas, répondit M. R... , car vous ne pouviez voua dérober aux coups d'encensoir sans en priver votre voisin. Mais aussi que venez-vous faire à Gênes? Quelle inquiétude, quel besoin de changer de place vous éloigne de ce Paris où j'ai passé deux années de délices, dont ma fortune n'est pas encore guérie? Être au boulevard de Gand I ô rage I n'y pas être I comme dit le Charles- Quint de Victor Hugo. Entrer au bal de l'Opéra ! s'emporter aUx explosions de l'orchestre Musard, comme un bon cheval au brUit du canon I Souper au café Anglais avec ces bandes joyeuses , ces tablées turbulentes où pétillent l'esprit des hommes, les yeux des femmes et la mousse enivrante du vin de Champagne I Et dans les douces nuits d'été retrouver encore le plaisir sous les arbres des jardins à la lueur des lanternes chinoises, à Enghien, à Asnières, k la fête des loups ! 0 Mabile I ne pourrai-je donc plus fouler en cadence le sable fin de tes allées !
Et en parlant ainsi, M. R... hasardait sur les dalles de la rue des Orfèvres ces pas si connus dans la banlieue de Paris et qui excitent au plus haut degré l'admiration et l'étonnement des populations méridionales. Les bonnes gens s'arrêtaient h le regarder, et disaient en riant :
*— Voilà un signor cavalière en belle humeur. Mais quelle danse est-ce cela? je n'ai jamais rien vu de semblable.
— Les barbares! disait le jeune cavalière; ils ne connaissent pas les danses de Mabile I
— Pas si barbares, répondis-je. Ils ont, au contraire, l'intelligence ouverte et les instincts de l'homme civilisé. Que leur manquet-il? un peu de culture.
— «► El de l'argent pour s'amuser.
— Le sentiment du plaisir vaut mieux que tout l'argent du monde.
-^ Au diable le sentiment du plaisir sans roccasion de se divertir I Rendez-moi Asnières et Mabile, ou laissez-moi pleurer.
— Pleurez Asnières, lui disais-je, et laissez-moi jouir de ce ciel admirable, des merveilles des arts et du spectacle nouveau que me donne à chaque pas cette population vivace dont vous n'appréciez pas l'excellent caractère. Sans bruit et sans frais, je serais à cette heure le plus heureux des hommes si je n'étais agité par le remords de mes fautes et le désir de les réparer.
— Le temps seul peut en effacer le souvenir, dit M. R... ; à votre place, je ferais une absence de huit jours. Voulez-vous partir demain pour la Spezzia et Sarzane, avec trois originaux qui cherchent un quatrième compagnon ? II y a une vieille dame un peu ichieita^ un antiquaire fort savant et un curé républicain. En payant votre quart du loyer de la berline et des frais de poste, vous serez agréé avec reconnaissance. Je me charge d'arranger l'affaire.
J'acceptai cette proposition. Le lendemain, vers onze heures, la voiture vint me chercher à la Croix de Malte. C'était une bonbonnière du temps de Stradella. On mit mon bagage sur la planche où jadis avaient grimpé les laquais, et je montai à côté de l'antiquaire et du curé pour aller au domicile de la vieille dame. Près de l'église de San-Lorenzo, le carrosse s'arrêta devant une rue bien plu> étroite que Técart des roues. Deux servantes apportèrent une dizaine de paquets, dont on emplit les coffres. La douairière, tout essoufflée, arriva enfin, tenant sous le bras une mauvaise boite en bois de noyer, qu'elle ne voulut pas même lâcher pour monter en voiture. Après avoir fait aux servantes cent recommandations inutiles, elle prit la place d'honneur que nous lui avions gardée» sa boite sur les genoux pour plus de sûreté. Le postillon fouetta ses trois haridelles, et je partis le cœur gros, la conscience bourrelée, en donnant à Gènes ma bénédiction.
— Cette autorité est respectable, sans doute, mais vous me permettrez de m'en rapporter à celles que je viens de vous citer. Il y a dauâ Pline le Vieux : Etruriœ oppidum Luna. La ville de Luni, que Pline a désignée sous le nom de Luna, était donc étrusque de son teiQps. Mais Tite Live raeoate comment, pour punir les Liguriens de leurs excursions, le sénat de Rome leur enleva la ville de Lnai, et renferma, par uae nouvelle circonscri]ption, dans le territoire étrusque. Les termes sont formels : De Ligure captus is ager erat; 9W la terre liguriemie étaient pris ces champs qu'on partageait aux citoyens romains. Or, puisque la Magra séparait les deux provinces de Ligurie et d'Étrurie, n'est-il pas évident que la ville de Luni, étant ligurienne, se trouvait sur ta rive droite du fleuve? Ciest donc là que nous devons en découvrir les ruines.
— Si elles existent, dit le curé.
— Il n'y a point de ville si bien détruite, reprit l'antiquaire, qu'il n'en reste quelque trace. Samarie elle-même n'échapperait pas à mes investigations, bien que Jean Hircan ait fait passer dea rivières sur ses ruines, après l'avoir rasée de fond en comble. Montrez-moi l'embouchure de la Magra, et je vous mènerai à Luni, les yeux fermés. Lucain a dit, il est vrai, du tem[)s de Néron, que cette ville était déserte...
— Alors, reprit le curé, on conçoit aisément qu'aujourd'hui elle ne soit pas fort peuplée.
— Oui, reprit l'antiquaire; mais dans la collection des médailles de Turin il y a des monnaies frappées à Luni sous le règne d'Adrien; ce qui prouve qu'elle avait repris son rang parmi les cités liguriennes. Par malheur, pendant l'invasion des barbares, un grand seigneur de cette ville devint amoureux d'une jeune fille du Nord qui avait suivi l'armée des Goths. Il la fit enlever; et comme les parents demandèrent justice à Alaric, ce roi envoya une horde de sauvages piller et incendier Luni ; de là vient ce passage de Pétrarque où le poète dit que la Ligurie expia chèrement l'outrage fait à une femme. Cependant cette nouvelle Troie sortit de ses
ruines, puisqu'elle fut la résidence d'un évêque pendant les premiers siècles de TÉglise. Elle serait encore debout sans le tremblement de terre de 746, l'excursion des Normands, la descente en Italie des Sarrazins et l'assaut des pirates hongrois.
— Voilà, dit le curé, de quoi effacer de la carte d'Italie quatre villes plus considérables.
— C'est ce qui vous trompe, répondit l'antiquaire en s'échauffant, puisqu'au douzième siècle on la retrouve sur pied. L'empereur Frédéric Barberousse s'y est reposé un moment, et en 1204 il y avait encore à Luni une église où des prêtres de Sarzane venaient dire la messe.
— Elle avait la vie dure, interrompit le curé.
— Si dure, qu'au quatorzième siècle la peste y trouva du monde à moissonner. Dans le siècle suivant, la malaria, causée par des marais du voisinage, expulsa de la ville tous les habitants qu'elle n'emporta pas : les uns émigrèrent à Gênes, d'autres en Toscane, et même en Espagne. Depuis lors, Luni, abandonnée aux ravages du temps, a disparu peu à peu ; mais, de loin en loin, on en découvre encore quelque vestige : tantôt c'est une pierre avec une inscription, tantôt c'est un fragment de vase, quelquefois même le soc de la charrue est arrêté par les fondations d'un monument.
— Vous aurez bien du malheur, dit le curé, si vous ne trouvez pas d'une ville si florissante un morceau gros comme le poing.
— Ne badinez pas : je vous montrerai un amphithéâtre dans Tenceinte duquel ont poussé des arbres trois ou quatre fois centenaires, et la base d'une tour garnie d'anneaux de fer où les^ navires de commerce venaient s'amarrer. Cette tour et ces anneaux ont été vus il n'y a pas deux cents ans.
— 11 nous les fkut I s'écria le curé.
— Absolument, dit l'antiquaire.
— Peut-être, dit la douairière, les habitants de cette ville, dont vous parlez, ont-ils mérité par leurs péchét les châtiments du ciel.
— Cela ne me regarde pas, madame la comtesse, répondit Fantiquaire.
— Si André Doria n'a rien fait pour eux, reprit la dame, c'étaient sans doute des factieux.
— Croyez-le, si cela vous amuse. L'épithète de féroces, quêtes Romains donnaient aux habitants de ce pays, s'appliquait à tous les Liguriens; mais ferox en latin signifie aussi fier, et Ton n'est pas criminel pour avoir de la fierté.
— Corps du Christ I s'écria la douairière, à qui le dites-vous T Dans ce siècle, où Ton ne respecte plus rien , je soutiens que les personnes bien nées devraient redoubler de fierté. Pour moi, c'est mon système, et quand les petites gens me manquent, par Baccbus I je les traite comme des chiens.
— Madame la comtesse, dit le curé, ferait bien d'aller avec un fouet à la main.
— 11 y a des moments, reprit la douairière, où je voudrais avoir un coup de fusil dans ma poche, sang de Madone I
Mon ami M. R... ne m'avait pas trompé : la vieille dame était un peu schielta; mais elle joignait à la simplicité d'esprit les grâces de langage d'une marchande de pommes. En devisant ainsi, nous arrivâmes dans un véritable jardin ; les orangers, garnis à la fois de fruits et de fleurs, exhalaient des parfums délicieux, et les maisons de campagne montraient leurs façades peintes à travers des bouquets d'arbres au feuillage verni. Bientôt notre large coche entra dans l'étroite et unique rue de la ville de Nervi, encombrée de filets de pécheurs et d'ustensiles de marine que la population étalait sur la voie publique avec un sans-gène tout à fait italien. Le postillon en profita pour ralentir encore son train de tortue, et nous arrivâmes, après bien des vociférations et des querelles, devant une bicoque où les chevaux se reposèrent.
De toute la rivière de Gènes, Nervi est le bourg le plus favorisé par le climat. Le mont Moro et le mont Greco lui font un rempart qui lui procure un printemps précoce : le citronnier, le cédrat et tous les
arbres à fruit y poussent en si grand nombre, que leur récolte est une des richesses du pays, avec les produits de la pêche. Le curé m'apprit qu'en été Nervi souffrait beaucoup de la sécheresse, et que les torrents des montagnes ne donnaient pas assez d'eau, pendant quatre mois de Tannée, pour les roues des moulins ; mais les fontaines d'eau de source ne tarissent point, et j'en comptai jusqu'à quinze fort rapprochées les unes des autres. Rien que Nervi soit le chef-lieu d'un mandamenio \ on n'y trouve qu'une auberge, et si malpropre que je m'abstins prudemment d'y entrer. Comme le postillon m'assura que nous allions repartir subitOy je compris que j'avais une bonne demi-heure devant moi , je me rendis à la cathédrale, où je vis d'assez belles fresques d'un peintre nommé Ratti , dont le nom m'était inconnu, plus un tableau de saint Cyr, martyr du règne de Dioclétien, par un autre peintre du pays appelé Ranchieri, et aussi peu connu que le premier. Le maitre-autel et les chapelles latérales étaient couverts de dorures; on m'apprit que la sacristie renfermait un trésor provenant des libéralités de l'ancienne noblesse et gardé avec ce génie conservateur qui distingue l'ÉgUse italienne. Aujourd'hui , les familles des donateurs sont éteintes ou ruinées et déchues ; les seigneurs ont aliéné, divisé ou perdu leurs biens; mais la paroisse est restée riche, et les pécheurs de Nervi vont encore à l'office divin dans un temple paré comme du temps des Doges.
Il fallut bien des cérémonies pour remettre en voiture la douairière, fort empêchée par son vieux coffret , dont elle ne voulait se séparer pour rien au monde. Je fus mal reçu, lorsque je proposai de la soulager de son fardeau, et le curé, qui aimait à rire, demanda de quel saint étaient les reliques enfermées dans cette boite. Une rebuffade lui ferma la bouche, et nous reprimes en silence le chemin de Chiavari. Le pays devenant montueux, je saisis l'occasion
* En tenant compte de la grandeor relative des deui Ëtats de France et de Piémont, le numdamento répond à peu près à Y arrondissement.
de mettre pied à terre. J'entendis bientôt marcher derrière moi. C'était le curé ; il me fit signe de l'attendre.
— Enfin, me dit-il, je trouve donc Foccasion de causer seul à seul avec votre seigneurie I II y a de Tagitation dans Tair, n'est--ce pas ?
— Oui , répondis-je ; le vent devient plus fort à mesure que Qous montons.
— Elle ne m'entend pas , votre seigneurie, reprit le curé ; je parle de l'agitation des esprits.
— En effet, je ne vous comprenais pas.
— Que fait-on en France?
— Toujours la même chose. On se dispute les portefeuilles et les emplois ; on accuse à la tribune le ministère qui ne s'en émeut pas ; on marchande les votes ; le budget passe; les journaux crient. On se marie pour une dot ; on fait cent bassesses pour avoir de l'argent; on mange, on dort, on s'ennuie et on engraisse.
— Et cela dure depuis plus de quinze ans I dit le curé en pou»sent un soupir. Nous nous plaignons de votre léthargie. Est-ce que vous ne renverserez pas ce ministère, qui avoue insolemment qu'il ne vous accordera rien ?
— Il a la majorité.
— A la chambre, mais non dans le pays.
— Oli ! si vous parlez des moyens extrêmes; quand on les emploie, dans notre pays, on a la main lourde. 11 y a dix ans, un journal annonça hautement son intention de détruire la librairie, et il a réussi à détruire la littérature. En voulant changer un ministère, il pourrait bien nous arriver de changer la forme du gouvernement.
— Nous comptons un peu sur vous, dit le curé. A quand la république française?
— Dans un siècle ou deux; nos arrière-neveux la verront peutêtre.
— Vous la verrez, et moi aussi.
DE GÊNES A CHIAVARl. 107
— Votre imaginatioD va vite en besogne.
— Je suis, dit le curé en déclamant, je suis ce jésuite moderne imaginé par Gioberti, ce jésuite qui a pris pour devise raffranchissement et la résurrection de Tltalie. Tout ce que saint Ignace a fait pour rÉglise, je le voudrais tenter pour notre mourante patrie V Dans ce but légitime, il faut donner ses forces, sa fortune, sa volonté, sa vie, sMl en est besoin; obéir passivement, comme le bâton dans la main, comme le cadavre inerte qu'on tourne et retourne; et pour entrer dans cet ordre nouveau, il n'y a point de noviciat à faire, point de robe à prendre, point d'agrément à postuler, point d'examen à subir ni de serment à prononcer. On se déclare isoi-méme initié, reçu et confirmé; on n'a plus une pensée, on ne fait plus un geste, un pas, une entreprise qui ne soit dans l'esprit de cet orAtè et ne tende vers le but proposé par le fondateur. On avance toujours, pour apporter son grain de sable à l'œuvre générale; si Foli tombe en route, ce n'est qu'un ouvrier de moins.
— Tout cela, monsieur le curé, est bon à dire à ces rochers muets et à cette mer discrète.
— Je le sais bien. Sans la robe que je porte, on m'aurait déjà enfermé dans quelque forteresse; mais je suis de forc^ à manger It pain de la prison. Un jour, je faisais k mes paroissiens un petit sermon sur rhumilité chrétienne, et après leur avoir dit combien cette vertu est agréable à Dieu, j'ai ajouté, en changeant de ton : « Mais si rhumilité est louable dans Tindividu , elle devient une faiblesse et un vice dans une nation, qui ne saurait atteindre le rang qu'elle mérite si elle ne se croit digne de Foccuper. Soyez humbles comme hommes; mais, lorsqu'il s'agit de votre qualité d'Italiens, ne craignez point de relever la tète; ne laissez point vos esprits et vos cœurs s'abattre. Cet orgueil-là engendre d'autres vertus et vous sera pardonné. » J'avais pris le sujet de ce discours dans le premier cha-
* // Getuita modemo ne parut qu'en 1847; mais on eavait déjà queGioberti traTaillait à eet ouvrage.
i68 VOYAGE EN ITALIE.
pitre du Primo io. L'évêque me fit appeler. Il m'avoua tout bas que j'avais raison, mais que, pour donner satisfaction aux autorités, il se voyait dans la nécessité de mMnfliger une réprimande. Trois mois plus tard y je m'échappai encore dans ma chaire ; on m'ôta ma cure, et je vais passer quelque temps à Sarzane, chez ma sœur, en attendant que Taflaire soit oubliée. Ce qu'il ne m'est plus permis de dire à l'ombre d'une église, devant cent personnes réunies, je le dirai dans la conversation, séparément, à plus de cent personnes, et cela reviendra au même; je le répéterai sans cesse à tout ce que je rencontrerai déjeune, de généreux, et qui aura des oreilles pour m'entendre. Si le ciel m'eût fait naître en France ou en Angleterre, où Torgueil- n'est que trop excité , pareille idée ne me serait point venue; mais dans ce pays foulé aux pieds, ai-je donc tort de vouloir relever le sentiment de la dignité nationale? Ma conscience de chrétien et d'Italien me dit que non ; voilà ce que j'appelle apporter mon grain de sable à l'œuvre générale.
— Y a-t-il beaucoup d'hommes comme vous dans le clergé? demandai-je au curé.
— Plus qu'on ne le pense, répondit-il; non pas sous les mitres et les baretles, mais parmi les humbles prêtres. Nous ressemblons à ces pauvres officiers français de 1814, qui brûlaient du désir de verser le reste de leur sang, tandis que l'empereur Napoléon ne trouvait plus que le silence et la froideur dans le conseil des grands maréchaux. Mes sentiments vous étonnent peut-être?
— Ils m'inquiètent pour votre avenir.
Le cocher, qui avait repris le trot, interrompit ces confidences; nous remontâmes en voiture, et le curé se remit gaiement à taquiner l'antiquaire sur les ruines de Luni et la vieille comtesse au sujet du trésor enfermé dans son coffret. J'aperçus bientôt une flottille de barques à l'ancre, dont les mâts se balançaient comme des peupliers agités par le vent; nous entrâmes par une rue mal bâtie dans la ville de Recco. Ce point de la cote, encore plus favorisé que Nervi, passe pour un petit paradis terrestre où les rhumes et mala-
dies de poitrine sont inconnus. L'aspect de la ville me parut agréable, et les mines des habitants annonçaient en effet la bonne humeur et la santé. Recco est situé à la base d'un cap qui s'avance dans la mer et qui forme plusieurs anses commodes pour les navires. La population entière du cap vit de la pèche des anchois, qui circulent par bancs innombrables le long des rives de la Toscane. Souvent sept à huit cents barques partent à la fois des environs de Recco pour l'île Gorgona , et quand le temps est beau et la pèche heureuse, le retour de ces expéditions ressemble à une fête maritime.
Au milieu de constructions laides et irrégulières, on trouve à Recco trois ou quatre beaux monuments : Féglise de Saint-Michel, Notre-Dame-du-Suffrage et San-Francesco, qui rappelle, par son style gothique pur, le Saint-Séverin de Paris. Un couvent attenant à réglise contient un' petit nombre de frères mineurs qui atteignent souvent, m'a-t-on dit, un âge très-avancé, grâce à la vie paisible et réglée de leur maison et à Tair excellent qu'on y respire. Le voisinage de la mer et la belle promenade appelée le Pero devraient attirer à Recca tous ces malades dont les médecins se débarrassent pour qu'on ne les voie pas mourir entre leurs mains; iJ en reviendrait plus que de Nice et des Eaux-Bonnes. A peu de distance, dans le petit port de Camogli, est une église dont l'intérieur, en marbre de Carrare, contient plusieurs statues remarquables. Dans les ruines de l'ancienne abbaye de San-Fruttuoso, situées sur le promontoire, se trouvent les tombeaux des Doria.
Il était près de trois heures lorsque notre véhicule, attelé de trois haridelles fraîches, sortit enfin de Recco. Le paysage changea subitement et prit un aspect triste et désolé. Nous traversions la base du cap de Porto-Fino, qui se compose d'une masse énorme de rochers nus et stériles, et dont les flancs déchirés par la mer s'ouvrent en cavernes profondes. Dans les jours de tempêtes, ces écueils doivent offrir un spectacle admirable; mais rien ne troublait alors le calme de la Méditerranée; à peine si la brise formait quelques
j^Iift moelleux sur sa robe d'azur, et les écueils de granit ressemblaient k des monstres marins tenant conseil sur le rivage. Ce lieu terrible est célèbre dans les annales de Gènes par une bataille navale que la république y perdit contre les Vénitiens au quinzième siècle. L'amiral génois y fut fait prisonnier avec Télite de toute la noblesse. Cette plage porte encore le souvenir d'une grande infortune. Brantôme raconte que François P'', vaincu à Pavie, fut amené par Charles de Lannoy au cap de Porto*Fino. Les gens du pays disent qu'il demeura pendant une nuit au couvent des bénédictins de Cervara, en attendant le vaisseau qui devait le conduire en Espagne; on me montra de loin la place où devait être ce couvent abandonné, et en rêvant au désastre de Pavie je ne pus m'empècher de m'écrier, eomme si le roi m'eût entendu : « Pourquoi diable aussi n'avez'-vous pas suivi les avis de La Trémouille, au lieu d'écouter ce fou de Bonnivet et de courir au feu, comme si vous aviez besoin de faire vos preuves I » Mais je sentis le mauvais goût de ce reproche inutile, et j'ôtai mon chapeau devant l'asile du courage malheureux.
En sortant du désert de granit, nous venions de retrouver la nature exubérante, la végétation du Midi et les maisons de plaisance. Près du hameau de Sainte-Marguerite est une villa magnifique, appartenant aux descendants de ces Centurione que Fiesque voulait renverser. L'église de ce village possède un vase antique extrêmement curieux, sur lequel est sculptée la figure de Milhras, — l'Apollon des Perses, — au milieu de palmiers et de plantes orientales dont un groupe de cygnes parait manger les rameaux. Une belle statue de sainte Marguerite par un maître inconnu, et un tableau de Piola le père, ornent encore cette petite paroisse, à laquelle il faut joindre celle de Saint-Jacques pour former une commune.
Nous avions fait arrêter si souvent la voiture, que le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes à Rapallo. Comme il eût été imprudent de vouloir dormir dans ce bourg, j'eus le regret d'en partir sans avoir pu faire un pèlerinage à la Madone de Montalle*
DE GÈNES A CHUVARI. 171
gro, dont le sanotuaire est situé daas la montagne, à une heure de marche. Voici ce que m'apprit mon compagnon Tantiquaire sur cette célèbre Madone. En 4557» on construisit à Montallegro une église pour y déposer Fimage religieuse, qui passe pour la plus ancienne de Tère chrétienne , et qu'on attribue à un artiste grec du Bas-Empire. Ce tableau représente un de ces épisodes qui ne sont point dans les Écritures, et que les légendes ont imaginés, sur les dernières années de la Vierge Marie. Suivant la légende, la mère du Sauveur aurait fait de grands voyages après la mort de son fils. Un vaisseau de Raguse, sur lequel elle aurait pris passage, aurait sombré dans la Méditerranée. Des pécheurs du golfe de Gènes auraient
recueilli la sainte Vierge, soutenue miraculeusement sur les flots par Fintervention du Saint-Esprit. L'artiste grec, oubliant que dans un prodige la vraisemblance devient inutile, a donné au Saint-Esprit la forme d'un homme, et non celle d'une colombe, selon la tradition de FÉglise romaine. L'image pourrait donc être considérée comme schismatique, et serait mieux placée en Orient que dans un temple catholique; cependant la vénération que lui portent les habitants de Rapallo et des villages voisins a obtenu grâce pour elle à la cour de Rome. Le lieu présumé du naufrage de la Vierge étant la côte voisine de Montallegro, selon la légende populaire, on a choisi cet endroit pour y bâtir une chapelle , on commémoration du miracle.
Bien nous prit de n'être point allé faire nos dévolions à la Madone grecque, car la nuit était fort noire quand nous arrivâmes à Chiavari, fatigués et affamés. Dans cette ville de dix mille âmes, nous trouvâmes une auberge passablement malpropre, ou l'on nous offrit un souper détestable, des chambres que le balai ne visitait jamais et des lits suspects. Au rebours du La Rancune de Scarron , qui assure qu'une mauvaise nuit est bientôt passée, je trouvai le temps fort long, et dès le point du jour, qui , par malheur, se levait tard, je battis en retraite devant les habitants des meubles vermoulus pour aller respirer un air pur sur la place de la Citadelle. Avant
d'être une ville, Chiavari se réduisait à une simple forteresse bâtie par les Génois dans le but de contenir leurs voisins, les seigneurs de Lavagna. Aujourd'hui la citadelle est devenue prison, et l'enceinte fortifiée a été dépassée par les constructions modernes. Toujours cherchant l'air respirable, je rencontrai l'église de Saint- François, placée sur un tertre où l'on monte par des allées garnies d'arbustes, comme un jardin taillé en labyrinthe. C'est le site le plus riant de la ville et la promenade publique. Dans une autre église, dédiée, je crois, à saint Jean-Baptiste, je retrouvai des peintures des frères Carlone, ces travailleurs forcenés qui prenaient encore le temps de commettre des crimes en faisant tant de besogne. Après avoir regardé , dans l'église de la Madone dell' orto, une belle colonnade de marbre vert, je rentrai à l'auberge pour presser le départ. La douairière, toujours portant son coffret dans ses bras, se débattit avec l'hôtelier pour une pièce de huit sous; mais lorsque je me plaignis des insectes, on me demanda ce que je voulais dire; d'où je conclus qu'en Italie les animaux nocturnes ne mangent avec un véritable plaisir que les étrangers.
DE CHIAVARi A SARZANE
Latagna. — Coutame barbare. — Épouvantable aventure du bigame, — Rade de la Spezzia. — Projets de Napoléon. — Vue du cap de Porto-Venere. — L*énignie du cofTret. — Valeur de l'ivoire. — Les ruines de Luni. — Méchanceté de la Magra. — Sarzane. — Le pape Nicolas V. — Les pères des lettres. — Poggio. — Le bugiale. — Carrières de Carrare. ^ Embrassements d'un curé.
Les chevaux, animés par la fraîcheur du matin ^ nous menèrent
en une demi-heure à Lavagna, où Jean-Louis de Fiesque avait ses
grands biens. Les seigneurs de Lavagna étaient si nombreux et si
puissants dès le douzième siècle, qu'à certaines élections de la
république, ils se présentèrent dix à la fois, et tous accompagnés
d'un cortège de serviteurs qui eflFraya les citoyens de Gènes. Ils se
comportèrent avec tant de hauteur, qu'on jugea nécessaire de lever
une armée pour les soumettre. Leurs châteaux furent démantelés ,
mais on ne leur infligea d'autre punition que de les incorporer dans
la noblesse de Gènes, où ils s'emparèrent des premiers emplois de
la république. On reconnaît encore, à la beauté des constructions,
à la richesse des églises, au pont jeté sur le torrent de l'Entella et
au magnifique campanile de San-Salvatore, la générosité fastueuse
des anciens comtes de Fiesque. Tous ces dons à la ville de Lavagna
sont antérieurs à la catastrophe de Jean-Louis.
Nous avions changé de chevaux à Bracco, et nous sortions de ce bourg, lorsque notre coche fut arrêté par un rassemblement qui encombrait la route. Je demandai ce que c'était , et le postillon me répondit qu'on menait en procession un bigame. A ces mots , le
curé s'empressa de descendre, en me priant de l'aider à empêcher cette brutale cérémonie.
— La bigamie, lui dis-je, est un cas grave, sinon pendable, et je n'ai pas envie de me battre pour un gaillard qui a mérité les galères.
— Vous ne savez pas de quoi îl s'agit, répondit le curé en sautant hors de la voiture. Il faut absolument prendre la défense de ce malheureux.
— Puisque vous y tenez, dis-je en mettant pied à terre, lançonsnous dans cette aventure de grand chemin , comme des chevaliers errants; mais je crains fort que nous en sortions avec les étrîvières.
— Apprenez , reprît le curé, qu'on appelle bigame, dans cette province, un veuf qui se remarie. Cet homme qu'on insulte n'a commis d'autre crime que d'épouser une femme qu'il aime ; c'est donc une injustice et un tort que je vous invite à redresser.
— Alors, montrez-moi le chemin ; je suis prêt à me faire casser bras et jambes.
Sur ces entrefaites arriva la procession , qui se dirigeait vers le bourg. Un effroyable charivari d'instruments de cuisine représentait l'orchestre. A la suite venait une bande de paysans, de femmes et d'enfants, dont les hurlements et les sifflets produisaient un vacarme qui fit pâlir le curé. Au centre du rassemblement, j'aperçus un homme de quarante ans, d'une figure classiquement belle, et dont les traits mâles étaient décomposés par la rage. Ses habits de fête déchirés et couverts de poussière témoignaient qu'il n'avait cédé à la violence qu'après une lutte désespérée. On l'avait attaché sur un âne avec des cordes, le visage tourné du côté de la queue, et on le menait ainsi à reculons. Derrière sa monture, une horde en guenilles Taccablait d'injures, et les femmes se signalaient au premier rang, comme il arrive toujours dans les émeutes où il n'y a que du mal à faire et point de danger à courir. En voyant une voiture de poste arrêtée sur la route et des gens de qualité parmi
les spectateurs de son ayanie, la victime parut éprouver un redoublement de douleur et de honte. Ce malheureux nous jeta un regard oblique, où je sentis que son cœur se serrait et qui me péné* tra jusqu'au fond de Fàme. Je m'élançai au devant de lui , suivi du curé; la foule s'écarta, pensant que nous voulions payer aussi notre part d'outrage; on nous fit place, et on se tut pour nous écouter. La curé prit la parole d'une voix altérée.
—'Depuis quand , dit-il, est-ce une faute ou un crime que de se marier une seconde fois lorsqu'on a perdu sa première femme? Groyez-Tous donc que l'Église accorderait sa bénédiction à une nnion scandaleuse et immorale? Il vous appartient bien, ignorants que vous êtes, de censurer ce que les lois approuvent I Vous ne savez pas que du temps où Dieu daignait parler à son peuple, il était non-seulement permis, mais encore commandé de donner une seconde mère à des enfants orphelins. Le patriarche Abraham s'est marié trois fois, et le Seigneur a béni ses trois mariages en lui accordant des fils de toutes ses femmes. Si cet homme avait le cœur moins bon et moins honnête, vous l'excuseriez donc de vouloir séduire la fille qu'il aime au lieu de lui offrir publiquement son nom et sa main ? Retirez-vous ; vos insultes s'adressent à Dieu , à l'Église et aux lois. Je vous ordonne de cesser ce jeu barbare, dont rinfamie retombe sur vous.
Une bordée de sifflets interrompit le discours , et la détopation d'une arme à feu fit tressaillir l'orateur.
— Ne vous intimidez pas, dis-je tout bas ; c'est un coup de fusil à poudre.
— Il ne manquerait plus que d'outrager le saint habit que je porte I reprît le curé avec énergie. Quelle opinion aura de vous ce seigneur français, qui vient ici pour admirer les men'eilles de notre civilisation ? Il va se croire dans une tribu de sauvages ; que dis-je? parmi des bêtes féroces.
Cette belle manœuvre oratoire faillit me coûter cher, car les femmes se mirent k crier qu'il fallait assommer le cane francese.
— Mais non , poursuivit le curé en reprenant haleine, vous êtes de braves Italiens égarés par Tignorance, et vous allez comprendre la stupidité de cette coutume sacrilège. N'en doutez pas , seigneur étranger, ces bonnes gens ont agi sans réflexion , et déjà Terreur se dissipe...
Tandis que Forateur cherchait à éveiller la sensibilité de l'auditoire, j'avais dénoué les cordes qui attachaient le patient, et je l'entraînais parle bras vers la berline de poste. On ne comprit ce que je voulais faire qu'en le voyant monter sur le siège. Un athlète aux manches retroussées vint se placer devant les chevaux ; je me dépêchai de grimper à côté du bigame, et comme j'aperçus le curé qui essayait de refermer la portière, après avoir opéré sa retraite dans la voiture, je criai avanti! L'athlète aux bras nus s'écarta aussitôt que le postillon eut levé son fouet, et la peur aidant, tout l'attelage partit d'un train qui méritait incontestablement le nom de galop. J'entendis bientôt des cris perçants; c'était la douairière qui jugeait à propos de s'évanouir; mais, cette fois, elle eut beau demander la scarpa, le postillon n'écouta rien. Quant au seigneur antiquaire, la frayeur l'avait rendu muet, et il se tâtait pour découvrir en quel endroit du corps le coup de feu tiré dans la bagarre l'avail atteint.
Pendant ce temps-là, mon voisin se remettait de son émotion. Lorsqu'il eut essuyé les grosses larmes qui coulaient de ses joues basanées, il m'exprima sa reconnaissance avec une vivacité qui me toucha.
— D'où vient, lui dis-je, cet usage grossier d'outrager ainsi les veufs qui se remarient?
— Je n'en sais rien , Excellence, répondit-il. Cela remonte aux temps les plus reculés.
— 11 faut que vous aimiez beaucoup votre femme, pour avoir bravé ces mauvais traitements.
— Je Taime passionnément. Excellence.
— Eh bien ! pour vous acquitter du pelit service que je vous
aî renda, faites-moi le récit de vos amours et de votre mariage.
— Cest une histoire bien simple, Excellence. Je travaille à la terre chez un cultivateur de Bracco, et j'habite près du bourg une maisonnette dont je paye le loyer ûdèlement, parce que j'ai du courage, et qu'avec la protection de la Madone, je joins les deux bouts de l'an, malgré la fatigue. A vinj^l-cinq ans, ennuyé de vivre seul, j'épousai une fille aussi pauvre que moi. Le ciel sait que nous avons vécu en bonne intelligence. Elle était douce et je l'aimais. Pendant dix ans je la crus stérile^ et je n'osais m'en plaindre, k cause de la misère, lorsqu'elle eut un fils qu'elle fut obligée de nourrir ellemême. L'épuisement lui donna une fièvre, dont j'ignore le nom, et qui l'emporta en quinze jours. J'eus toutes les peines du monde à élever l'enfant , qui tomba malade à son tour ; cependant la sainte Vierge eut pitié de son innocence et je le sauvai. Lorsque j'allais aux champs, je le laissais à une voisine charitable, et le soir je lui donnais tous les soins que je pouvais. II arriva ainsi à l'âge de trois ans, et devint beau et fort , comme s'il n'eût jamais manqué de rien.
Un jour, il y avait fêle au bourg de Moneglia, que vous voyez làbas sur votre droite. Je pris l'enfant par la main et je le menai avec moi, chez un cultivateur de mes amis nommé Matteo. Je vidais avec ce camarade une bouteille du vin du pays, lorsqu'il frappa son verre sur la table en me disant :
— Écoute, Andréa : tu es encore jeune, et de plus économe et laborieux; une maison sans femme ne va jamais comme il faut; tu devrais te remarier. Je te chercherai , si tu le souhaites , une honnête fille qui n'aura pas peur des mauvais plaisants , et d'ailleurs tu es assez robuste pour payer à coups de poing la contribution du bigame.
Je répondis que, sans m'inquiéter des mauvais plaisants et de la contribution du bigame, je ne me remarierais pas, à moins de devenir amoureux. Tandis que nous causions , je m'aperçus que le petit garçon nous avait quittés, et je .sortis pour courir après lui. Je le
trouvai devant la maison , sur les genoux d'une fille, belle comme Vénus, parée de sa robe de fête, avec des fleurs dans ses cheveux , et qui caressait et embrassait Tenfant. Je restai immobile en face de cette jeunesse, sans pouvoir prononcer un seul mot. Elle ne p$irut pas remarquer mon trouble, et levant ses grands yeux noirs , elle me regarda fixement.
— Ne craignez point, me dit-elle, que je fasse aucun mal à votre enfant, car je sens une envie de Taimer comme si j'étais sa mère.
— Il ne tient qu'à vous de le devenir, répondis-je en balbutiant. Alors elle souleva de terre le bambin, qui était lourd, et elle entra
dans la maison d'un air si alerte, que je fus charmé de la voir robuste autant que belle. J'appris de mon compagnon Matteo qu'il avait fait venir cette fille dans l'intention de me la montrer, et cependant je ne pus m'ôter de l'esprit que cette rencontre k l'instant même où nous parlions de mariage ne serait pas arrivée sans une volonté particulière de la Madone. Pendant un mois , je vins tous les soirs à Moneglia faire ma cour à la belle fille, avec l'agrément de ses parents. On ne me connaissait pas dans ce bourg, et nous avions bien gardé le secret. J'espérais échapper aux insultes en me mariant de grand matin à une lieue de mon pays; mais aujourd'hui, avant que le soleil fût levé, tous les vauriens et les fainéants de Bracco s'étaient rassemblés sur la place de l'église à Moneglia. Ils me sommèrent de payer la contribution du bigame, qu'ils avaient taxée à douze écus pisis. Je ne possédais pas la moitié de celte somme. On se jeta sur moi, et malgré les coups de poing que je distribuai à ces canailles, on vint à bout de me lier sur un âne, pour me ramener à Bracco, où j aurais enduré toutes sortes d'injures et de mauvais traitements. Votre généreuse seigneurie sait le reste,... et à présent, si elle veut me remettre à terre , je retournerai par ce chemin de traverse à Moneglia , où ma fiancée doit être dans les pleurs.
Je commandai au postillon d'arrêter ; mais au lieu de descendre, maître Andréa me regarda d'un air piteux en tendant la main.
— Excellence, dit-il, pour mettre le comble à votre générosité, pour réparer le dégât de mes habits, pour sécher les larmes de mon épouse... qu'elle me donne un pezzo di moneta, votre bienfaisante seigneurie... mon histoire et mes malheurs Tont intéressée.
— Ah I drôle, cria le curé, voilà déjà que tu quémandes ! Ne lui donnez rien, seigneur français.
Il était trop tard ; je venais de glisser une pièce de monnaie dans la main du bigame sauvé. Andréa sauta légèrement à terre.
— Et vous , dit-il au curé , m' abandonnerez-vous d'une petite aumône^ ô mon brave et éloquent défenseur?
"^ Tu n'auras pas seulement un demi-centime, répondit le curé. C'est pour l'honneur du pays que j'ai pris ta défense ; mais je te méprise, et si je savais détruire en ta personne cette humeur mendiante qui fait la honte de l'Italie, je t'étranglerais de mes deux mains.
— Et leurs excellentes seigneuries? dit Andréa en regardant l'antiquaire et la vieille dame.
— Cent coups de bâton pour toi, répondit la douairière.
— Mille grâces I mille remerciments I reprit le paysan d'un air narquois ; que le ciel bénisse toutes vos seigneuries et leur accorde un voyage semé de jasmin et de roses.
Et maître Andréa partit pour son village en courant comme un lièvre. Tel fut le dénoùment peu tragique de cet incident que Michel Cervantes aurait appelé l'épouvantable aventure du bigame.
Depuis Lavagna, nous avions perdu de vue la Méditerranée; après avoir changé deux fois de chevaux, nous la retrouvâmes tout à coup en arrivant à la Spezzia, au fond de la rade la plus belle de l'ancien monde. Les nations industrieuses commettent parfois d'étranges oublis. Il n'est personne qui, en voyant la Spezzia, n'ait été frappé de son importance géographique. La nature y a laissé si peu de chose à faire à l'homme, qu'on s''étonne de n'y pas trouver une ville florissante et des milliers de navires. Cependant, depuis environ six mille ans (selon l'évaluation du savant M. Babinetj
m) VOYAGE EX ITALIE.
que la dernière convulsion du globe a tracé le dessin de ce golfe, les homm«^ n*ont point voulu tirer parti de sa belle situation, et il n'y a pas d'apparence que d*ici à longtemps cette négligence soit réparée, tant Thahitude, la routine et les mesquines considérations de voisinage et de rivalité ont de puissance ! L'empereur Napoléon, à qui rien n'échappait, avait marqué sur la carte la place où serait un jour le Brest de l'Italie. Le plan des travaux dressé par son ordre existe encore quelque part. On lui représenta que ce serait une concurrence formidable pour Toulon. II insista, et les premiers fonds nécessaires furent donnés. Malgré sa ferme volonté, à laquelle on ne résistait pas facilement, les travaux furent menés avec une lenteur calculée; la force d'inertie triompha, et les événements de 1815 entraînèrent après eux l'abandon de ces vastes projets.
Au premier coup d'œil, la rade de la Spezzia ne paraît pas aussi à Tabri d'une surprise que celle de Brest, dont l'entrée, fermée par deux promontoires, n'oflre qu'une ouverture étroite sur l'Océan. Mais le lai^e passage de la Méditerranée dans le golfe de la Spezzia est gardé par File triangulaire de Palmaria et par deux îlots appelés le Tino et le Tinetto. En supposant que cette première ligne de défense put être forcée, les vaisseaux ennemis auraient encore à franchir Une seconde ligne plus redoutable, celle des batteries de I^rici et de Porto-Venere , qui forment deux angles saillants avançant l'un vers l'autre. Des feux croisés pourraient être combinés de divers points de la côte, tant sur le promontoire que sur la terre ferme, de façon à rendre le passage impossible, en sorte que les vaisseaux à l'ancre dans les cinq anses et les arsenaux ou chantiers situés au fond du golfe n'auraient rien à craindre. En 1569 et en 1606, la répubhque de Gènes fit construire dans la rade les deux forts de Santa-Maria et de San-Francesco, l'un au-dessus du lazaret, et l'autre à la pointe délie Grazzie. Les Anglais, qui vinrent avec tant de courtoisie offrir leur protection à la ville de Gènes, en 181/f, détruisirent tous les ouvrages de défei^se de la Spezzia, excepté un seul fort trop solidement construit, et qu'ils n'eurent pas le temps
de raser. Les travaux commandés par Napoléon étaient évalués à vingt millions cent dix mille francs. De cette somme énorme, deux cent quarante-sept mille sept cents francs seulement ont été payés et employés à l'érection d'un fort et de quatre batteries. C'était à peu près la centième partie des dépenses projetées, et pourtant ce faible commencement d'exécution a donné assez d'ombrage à l'Angleterre, pour la décider à un de ces actes de violence qui, pendant les guerres de l'empire, ont trop souvent déshonoré son pavillon.
Du moins le vandalisme politique ne dévaste que les ouvrages de l'homme, et il n'y a ni bombes ni fusées qui puissent anéantir ce que la nature a taillé dans le granit qui borde les côtes de la Méditerranée. Du haut du promontoire de la Spézzia, qui s'élève à cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer, le voyageur jouira, jusqu'à la prochaine révolution du globe, du spectacle le plus beau que l'imagination puisse rêver. Aunlessous de lui, du côté de la terre, il verra l'immense bassin du golfe avec ses anses et ses sinuosités capricieuses; au delà les montagnes de l'Apennin, dont les cimes bornent l'horizon et se détachent en nuances diverses sur le fond bleu du ciel. En face de lui, si le temps est pur, il pourra découvrir avec une lorgnette la tour penchée de Pise et les dômes de Livourne. Derrière lui, le grand phare de Gènes, et à sa droite la pleine mer, dont une ombre interrompt la ligne d'horizon : cette ombre est la pointe de l'île de Corse où Bastia est assise.
La douairière, qui nous avait accompagnés bravement dans notre ascension sur le promontoire, consentit à terminer la promenade par un giro en barque le long des rives de la rade. Son coffret, <iui ne l'avait point quittée, faillit lui procurer un bain de mer, lorsqu'elle voulut passer, sans le secours de personne , sur la planche de l'embarcation. Le curé, toujours disposé à rire, me dit à l'oreille, en voyant les simagrées de la vieille dame, qu'il donnerait bien le prix d'une messe pour connaître le contenu de cette
boite. Il se trouva que la barque était une coquille de noix, qu'un enfant de douze ans menait avec deux petites rames. A vingt brasses du port, un mouvement léger de balançoire se fit sentir, et la douairière, partagée entre la préoccupation du coffret et Tenvie de chercher des points d'appui, commençait à se repentir de sa témérité. Au bout de dix minutes, elle demanda instamment à revenir en arrière; mais avant que la barque fût rentrée dans le port, la pauvre dame changea de visage ; une angoisse mortelle lui ôta les forces et la voix; elle tomba pâmée dans les bras du curé. D*uue main défaillante elle tira de sa poche une petite clef qu'elle me présenta en me faisant signe d'ouvrir le coffret. Dans cet abandon je reconnus la puissance terrible du mal de mer, qui triomphe du courage de l'homme et de la réserve de la femme. La boite mystérieuse s'ouvrit devant trois témoins, dont les regards révélaient l'indiscrète curiosité. Quelle fut notre surprise en voyant que ce trésor si bien gardé se composait d'ustensiles de toilette en mauvais état, d'un pot de rouge et d'un vieux flacon d'eau de Cologne I C'était de ce flacon que la bonne dame attendait son salut. On le lui mit sous le nez; mais le retour à terre produisit un effet plus sur que le spécifique de Farina. A peine débarquée, la douairière s'enjpressa de fermer son coffret, et remit la clef dans sa poche.
— Assurez-vous au moins qu'il ne vous manque pas une brosse ou un peigne, dit le curé en riant. Des objets si précieux pourraient éveiller la cupidité.
— Apprenez, répondit la dame avec colère, que tous ces objets sont en ivoire.
Je me souvins d'avoir entendu dire à mon grand-père que, de son temps, l'ivoire coûtait fort cher, et cet antique préjugé, qui vivait encore dans la tête de la douairière, m'expliqua Ténigme du coffret.
L'ascension au cap de Porto-Venere nous ayant retardés, nous arrivâmes au milieu de la nuit à Sarzane. Au moment d'entrer dans cette ville, l'antiquaire, qui veillait, aperçut une rivière, et se mit à
crier : la Magra! comme d'il eût découvert les sources du Nil. Le lendemain, de grand matin, il vint frapper b ma porte et me proposer une promenade aux ruines de Luni. Le curé était déjà debout. Notre voiture, attelée de deux chevaux, nous conduisit, par la route de Lerici , sur le bord de la Magra , et nous descendîmes à pied sur la rive droite du fleuve. Nos regards investigateurs ne re* connurent que des champs, des buissons et des arbustes. Le seigneur antiquaire examina scrupuleusement des cailloux de Tespèce la plus commune et se frappa le front d'un air embarrassé.
— 'Je ne vois pas, lui dis-je, la tour aux anneaux de fer, ni Tam* phithéâtre environné d'arbres.
— Patience, me répondit-il; voici des marques d'alluvions et de dunes. Le terrain s'est beaucoup modifié depuis des siècles. Nous sommes au delà des ruines de Luni.
— Aurions-nous traversé une grande ville sans y faire attention? dit le curé.
Sur la parole de Tite-Live, nous retournâmes en arrière, toujours en suivant la rive droite de la Magra, sans distinguer aucune trace de ruine. A la fin, j'interrogeai notre cocher; il ne connaissait point Luni; mais il m'assura que de l'autre côté du fleuve on avait fait récemment des fouilles pour retirer des vases enfouis dans la terre. Malgré toute sa répugnance, l'antiquaire consentit à passer sur la rive gauche de la Magra. Bientôt je le vis courir vers une excavation où il sauta plus lestement que son âge et sa gravité ne le comportaient. Nous le retrouvâmes à dix pieds au-dessous du sol, à genoux devant une pierre, qui pouvait, à la grande rigueur, appartenir aux fondations d'un monument détruit. A force de recherches, nous vîmes encore d'autres pierres parmi des arbres et des broussailles, et le seigneur antiquaire reconnut tous les signes de Tamphithéàlre signalé dans les livres par les curieux des siècles derniers. Son imagination échaufiëe reconstruisit en un moment les gradins, l'arène et l'entrée des gladiateurs; peu s'en fallait qu'il ne crût assister au combat et qu'il n'entendit les mugissements des bétes féroces. Avec
toute la bonne volonté du monde, ni le curé ni moi nous ne voyions rien, et nous admirions ensemble le privilège de la folie qui évoquait en plein jour et en rase campagne plus de merveilles que n'en contenait la caverne de Montesinos. Quant à la tour garnie d'anneaux de fer, quelque Anglais Tavait peut-être emportée à Londres comme un souvenir de voyage, car il nous fut impossible de mettre la main sur ce morceau regrettable, qui aurait éclairci nos doutes. L'antiquaire, facile à contenter, suffoquait de joie. Cependant je lui posai ce dilemme :
— Puisque la Magra séparait les deux provinces de Ligurie et d'Étrurie, de deux choses Tune : ou nous ne sommes point ici sur le terrain où florissait Luni , ou Luni était une ville étrusque et non pas ligurienne. Vous êtes dans Terreur ou bien Tite-Live s'est trompé : choisissez.
— Ni l'un ni l'autre, répondit l'antiquaire; nous sommes à Luni et Tite-Live a dit vrai : c^st la Magra qui a changé de place.
— La mauvaise I s'écria* le curé; elle en est bien capable.
— Cela est évident, reprit l'antiquaire. Un tremblement de terre aura bouleversé son lit, et elle s'en sera creusé un autre.
— Vous avez réponse à tout, dis-je, et la ville de Luni est comme la maladie de Pourceaugnac : quand même elle aurait existé ailleurs, il faudrait néanmoins que ses ruines fussent ici, pour la beauté de votre raisonnement.
Sans se laisser troubler, le seigneur antiquaire prit des notes sur ses découvertes, et revint à Sarzane enchanté de son expédition; mais malgré sa foi robuste, qui changeait à volonté le cours des rivières, et malgré l'assurance de Tite-Live, si les ruines de Luni existent quelque part sous le soleil, je ne suis pas certain de les avoir vues.
Sar/ane, qu'on pourrait appeler la fille de Luni, eut le bonheur d'éviter un sort semblable à celui de sa mère, mais non sans passer par de grandes vicissitudes, car tous les États voisins se la disputèrent pendant plusieurs siècles. Ses évéques la gouvernèrent jus-
qu'au jour où elle tomba dans les mains des seigneurs de Malaspina; puis elle fut réunie alternativement aux États de Lucques, de Pise, de Milan, de Gènes et de Modène, tantôt par la force des armes, tantôt par la volonté de ses habitants. II lui manquait encore d'être vendue; elle le fut deux fois; d'abord à un Fregoso de Gènes, à qui Pierre de Médicis TenleVa pour la donner au roi de France. Le gouverneur français qu'on y envoya la vendit pour la seconde fois vingt-cinq mille ducats d'or. Au moment de la destruction de Pise, Sarzane courut aussi le risque d'être ravagée. Depuis le temps d'André Doria, elle resta comprise dans le territoire de la république de Gènes. C'est à Sarzane que se tint lé grand congrès politique de 1383, où les Guelfes et les Gibelins firent la paix, après avoir inondé toute la péninsule de sang italien.
Par paresse plutôt que par ingratitude, les hommes s'accoutument volontiers à reporter sur une seule tète le tribut de reconnaissance qu'ils doivent à plusieurs. Pour ne point se charger la mémoire de trop de noms propres, on attribue à la maison des Médicis un honneur qui ne lui appartient pas exclusivement. Sans disputer à Léon X et à Laurent le Magnifique leur titre de pères des arts et des lettres, nous n'hésitons pas à dire que ces pères-là ont tpouvé leurs enfants déjà grands et élevés par d'autres. C'est dans leur âge tendre que les arts et les lettres ont besoin de la sollicitude paternelle. Nous ne passerons point à Sarzane sans rendre hommage à un de leurs plus généreux et persévérants bienfaiteurs, le grand pontife Nicolas V. Thomas, fUs d'un petit médecin de Sarzane, se fit connaître à vingt ans par son érudition et son amour des manuscrits anciens. 11 traduisit du grec deux ouvrages classiques qu'on ne connaissait que de nom, et se donna la peine de les copier lui-même, en choisissant les versions les meilleures; car en ce temps-là l'imprimerie n'existait pas, et l'on considérait la calligraphie comme l'accessoire nécessaire d'une bonne éducation. Thomas de Sarzane, sans autre appui que ses talents, parvint aux premières dignités de l'Église, puis au conclave, et enfin sur le
186 VOYAGE EiN ITALIE.
trône de saint Pierre, en prenant le nom de Nicolas V. Aussitôt il appela près de lui les hommes éclairés qu'il avait aimés du temps de son obscurité : les savants Valla, Léonard Bruni et Philelphe; quant au célèbre Poggio, il le trouva secrétaire apostolique et le maintint à son poste. Cette espèce de commission littéraire, pré* sidée parle pape lui-même, entreprit d'immenses travaux de recherche, de conservation et de publication des ouvrages de l'antiquité.
Les moines d'alors avaient la funeste habitude, pour ménager le parchemin, qui apparemment coûtait cher, de gratter les manuscrits^ et de substituer à des textes de Platon ou de Tacite qu'ils ne lisaient point des oraisons ou des litanies qu'ils vendaient aux dévots et aux femmes. Nicolas V se prononça énergiquement contre ces actes de barbarie, et Poggio, qui avait déjà parcouru les couvents pour y chercher les ouvrages des anciens, put continuer ses etplorations avec les secours et la protection du saint-siége. 11 découvrit dans des caves humides, dans la poussière des greniers, et Jusque sous des décombres, des livres encore inconnus de Cîcéron, de Strabon, et de plusieurs autres grands hommes. Bien des chefs-d'œuvre échappèrent malheureusement à ses investigations. Il ne put sauver le reste de ces annales de Tacite dont un faible échantillon suffit à faire comprendre les pertes déplorables causées par l'incurie des moines. Mais les services qu'ont rendus aux lettres Nicolas V et ses amis étaient si urgents que, sans eux, la protection des Médicis serait arrivée trop tard.
Autant la tâche de Léon X était facile, autant celle de Nicolas V réclamait d'efforts et d'initiative. Pendant tout le quinzième siècle, on professait publiquement une philosophie obscure, ergoteuse et corrompue, dans un langage trivial, où les doctrines d'Aristote se mêlaient comme elles pouvaient à la théologie. Le plaisir à la mode
était de se réunir pour discuter devant témoins et faire assaut de dialectique en champ clos, comme des duellistes. On voit dans Tiraboschi, l'historien de la littérature italienne, huit cents personnes,
dont étaient des cardinaux, s'assembler pour écouter un certain Paolo de Venise et un professeur appelé Fava, qui raisonnent ensemble, un jour entier, sur un chapitre du philosophe arabe Averroès, se combattant avec passion , et se renvoyant Tun à l'autre de misérables jeux de mots. Ceux qui aimaient ainsi les lettres nouvelles étaient de bien mauvais auxiliaires pour le savant pontife qui se donnait tant de peine en faveur des anciennes.
A son amour des lumières, Nicolas V joignait encore une indulgence libérale, signe certain d'un grand esprit. Poggio en reçut un témoignage éclatant. Cet infatigable écrivain avait une disposition à la satire, qu'il ne pouvait maîtriser. Après avoir fait un traité remarquable du malheur d^$ princes, des livres de haute philosophie, des traductions du grec en latin, et quantité d'ouvrages sérieux, il s'avisa un beau jour d'écrire un dialogue piquant contre les hypocrites, où le clergé de Rome n'était pas épargné. Sous tout autre pape que Nicolas V, Poggio eût payé cher cette hardiesse : on l'eût jeté dans les cachots ou mis au chevalet. Le vénérable pontife, comme on le devine aisément, fut sollicité de venger Tinjure des faux dévots; mais ce n'était pas le compte du protecteur des lettres. Il appela Poggio dans son cabinet, et lui dit avec une bonté charmante : <( Vous avez de Tesprit et du goût pour le sarcasme ; je suis bien aise de cela. Faites-moi le plaisir d'exercer votre malice contre les ennemis de la religion et du saint-siége. A ce prix on vous pardonnera vos critiques un peu vives des travers et des vices que vous avez remarqués à Rome. » Poggio, fort heureux d'en être quitte à si bon marché, fit une diatribe pleine de sel et de ver\'e contre l'antipape Félix; et lorsque les cardinaux eurent applaudi cette satire, Nicolas conseilla doucement à Poggio de retourner aux lettres grecques et latines. U y retourna , en effet ; mais son naturel, chassé pour un moment, revint au galop. A soixante-dix ans, ce personnage singulier eut la fantaisie d'écrire un recueil de facéties qui eut tant de succès, qu'aujourd'hui bien peu de gens connaissent le secrétaire apostolique et le profond helléniste autre-
ment que coiiiiiie un lai-ceur d'antictiambre et un couleur d'historiettes scanJaleuses. Le public n'a pas tout à lait tort, car ces anecdotes, peu édifiantes sur les personnages du temps, sont des documents à consulter j>our qui veut étudier les mœurs et la société du quinzième siècle. 11 y avait alors dans les appartements du pape une salle d'attente où se réunissaient les officiers de la chancellerie; on y débitait beaucoup de nouvelles plus souvent fausses (|ue vraies, beaucoup de médisances et de calomnies, et. pour cette raison, la salle s'appelait le Bitgtale, c'est-à-dire le réceptacle des mensonges, du mot italien bugia. Le pape lui-même ser^'ait souvent de sujet aux moqueries des prélats et autres ecclésiastiques qui se rencontraient le matin dans ce salon. C'est dans leur bouche que Po^gio met les facéties, anecdotes et bons mots de son recueil licencieux. II eut encore l'occasion d'exercer sa causticité dans ses querelles littéraires avec Léonard Bruni et avec Philelphe; mais quand il eut perdu Nicolas V, dont le pontilirat ne dura que huit ans, Poggio se rendit à Florence, oîi il écrivit son bel ouvrage des annales de cette république, sur les documents que lui fournit le {louvernement. Cette liisloire. d'un intérct extrême et d'un style noble, lui a fait pardonner les facéties du H'.tgiale.
Il esl temps, après cette difiression. de revenir à Sarzane. C'est aujourd'hui une jolie petite ville de huit mille âmes, entourée d'anciennes nmrailles et de bastions pittoresques, et ornée de quatre portes, dont une, la porta Romana, remise à neuf au siècle dernier, est toute en marbre do Carrare. La grand'place de la ville u'a point de régularité, mais la belle apparence du palais connminal répare le mauvais effet des consIrucUoDsenTiroDDaDtes. On sait que, d'un bout à l'autre de l'Italie, toule église cathédrale s'appelle duomo. La place du domc de Sarzane. où la roule vient aboutir, se di.<;lin{îue des autres par les lar|;es dalli*s dont elle est pavée, k la mode de Toscam- ot des Kliiis 1-'."'^.;.. * n'i-'-mc niccle. le
cardinal Calaiidciiii, l)rèy|->^ *>> mfii<i- de M
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DE CHIAVAUI A SARZANE. 189
encore par Téclat des marbres dont la blancheur et la transparence rendraient le sculpteur jaloux de rarchitecte. A Tintérieur, plusieurs tableaux de Soliinène et de Baratta ornent les chapelles ; mais les peintres étrangers sont écrasés par un artiste du pays, nommé Fiasella, qui a doté d'un chef-d'œuvre le dôme de sa petite ville : ce magnifique tableau représente le Massacre des Innocents. Dans une travée qui touche à la sacristie, on garde comme un objet de curiosité des sculptures grossières que l'on suppose rapportées de l'ancienne église de Saint-André de Luni, à l'époque où révêché fut transféré à Sarzane. Les autres églises ne contiennent de remarquable que les marbres, dont la profusion s'explique aisément par le voisinage des célèbres carrières de Carrare, le Paros de l'Italie. A deux lieues de la frontière sarde, sur la route de Massa et dans le duché de Modène, se trouvent les gisements précieux d'où l'on tire, depuis vingt siècles, cent mille quintaux par an de marbres blancs et rouges, et qui ne sont pas près de s'épuiser, puisque douze cents ouvriers y travaillent encore sans relâche. Il reste à exploiter une montagne entière, et qui ne forme qu'un bloc de marbre de quatre kilomètres de profondeur à la base. L'imagination ne saurait concevoir combien de palais, d'églises, de mausolées et de panthéons sont enfouis dans cette montagne, combien de Vénus et d'Apollons attendent qu'un Phidias les éveille à coups de ciseau. Avant de quitter Sarzane, le voyageur, que le temps ne presse point, fera bien de parcourir les délicieux jardins delà villa Olandini, située hors de la porte Romana, sur la grande route.
Une lettre de mon ami, M. R..., qu'on me remit à la poste restante, m'ayant appris que mes torts et mes fautes n'étaient pas encore oubliés , je pris la résolution désespérée de ne point retourner à Gènes, où j'avais déjà passé un mois dans un premier voyage. Mon budget ne me permettait pas de prendre pour moi seul la berline gothique; je Tabandonnai donc à Sarzane, et je Irailai avec un simple voiturin qui s'en^^agea par écrit à me eon-
(luire sain et sauf à Parme et Modëne; mais je ne voulus pas m'éloigner sans dire adieu au curé. Je le trouvai chez sa sœur; il m'emmena dans un petit jardin d'où Ton voyait le bastion de Sarzanella, que le célèbre ingénieur Pierre Navarre a fait sauter en partie au moyen d'une mine pendant les guerres du seizième siècle.
— Vous partez, me dit le bonhomme, vous partez heureux et libre, protégé jusque sur la terre étrangère par les lois de cette France dont les trente-cinq millions d'habitants ne font qu'une bmille.
— Il est vrai, répondis-je, mais une famille où l'on se querelle du matin au soir.
— Qu'importe I reprit le curé ; se quereller, c'est vivre. Pour &ire cent lieues de route sur la terre italienne, vous traverserez six États différents ayant chacun un maître. Il y a telle province gouvernée par des gens du Nord qui parlent une langue discordante...
— J'ai dans mon cabinet, à Paris, dis-je en interrompant le curé, un beau dessin d'Overbeck représentant deux charmantes figures de femmes : l'une blonde, douce, aux yeux clairs, aux cheveux fins, coiffée d'une guirlande de myosotis; l'autre brune, aux traits réguliers, aux longues paupières, aux yeux noirs, couronnée de pampre vert et habillée simplement comme une Madone de Giotto. La blonde, avec un sourire affectueux, presse les mains de sa voisine, et lui baise la joue d'un air de tristesse et de pitié. Audessous on lit : Italia und Gennania.
— Et que fait la brune? s'écria le curé avec vivacité.
— Elle soupire et penche tristement la tête.
— Fort bien. Vous voyez donc qu'elle ne peut point rendre à l'Allemagne son baiser. L'intention est bonne, je n'en disconviens pas; mais l'artiste était un Germain. Combien faut-il que l'Italie soit à plaindre pour que l'Allemagne elle-même ait pitié d'elle ! Ah I si je savais peindre, voici comment je représenterais ces deux figures...
La sœur du curé vint nous interrompre : c'était une femme de quarante ans encore belle.
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— Vilain fou, dit-elle à son frère, tu ne pourras donc jamais lier ta maudite langue?
— Dame Vittoria, répondit le curé, allez apprendre à lire îi vos enfants, et ne vous mêlez point des discours des hommes.
— Monsieur, reprit la sœur, commandez-lui d'être plus sage. 11 se confie à tous venants et prêche à tous propos.
— Comme saint Ignace de Loyola I répondit le curé avec enthousiasme.
— Il se fera enfermer.
— Comme saint Ignace.
— Allons, dis-je au curé en lui tendant la main, il faut que je vous quitte; le voiturin m'attend. Promettez-moi d'être prudent, pour l'amour de votre bonne sœur.
— Je serai patient. Adieu, seigneur français. Auriez-vous de la répugnance à embrasser un pauvre prêtre 1
— Pas la moindre.
Le curé me sauta au cou. Ses yeux étaient humides. Je lui rendis son baiser sans marchander.
— Voilà, me dit-il en reprenant sa gaieté, comment doivent s'embrasser la France et Tltalie.
Je n'ai jamais revu ce brave homme; mais la conversion du feu roi de Piémont, qui éclata tout de suite après, rendit son imprudence moins dangereuse, et j'ai appris de lui des choses qui m'ont tout à fait rassuré.
Tandis qu'on chargeait mes bagages sur le voiturin, le seigneur antiquaire me prit à part :
— Vous ne savez pas, me dit-il , j'ai enfin découvert les véritables ruines de Luni. Elles sont à plus d'un mille de Tendroit où nous les cherchions ensemble. De grâce, restez un jour de plus à Sarzane ; ne me refusez pas la satisfaction de vous montrer les vestiges du fameux amphithéâtre.
— Et celui que vous nfavez fait toucher du doigt?
— C'était quelque autre édifice.
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Ittt VOYAGE EN ITALIE. • ^->
— - Je m'en tiens à celui-là. L'autre arrive trop tard ; gardei-lemoi pour mon prochain voyage.
Les chevaux remuaient leurs grelots. Je montai en voiture, à côté
d'un cultivateur de vers à soie et d*un ingénieur des minés de Parme, en souhaitant à Tantiquaire toutes sortes de bonnes fortunés. Le veiturino traversa la ville au triple galop, en produisant sur les dalles un bruit étrange et disloqué. Les habitants scandalisés regardèrent notre attelage en fronçant le sourcil. Cette ardeur n'était que du charlatanisme ; aussitôt que nous eûmes quitté le -^^ . * pavé, le cocher, privé d'admirateurs, mit ses chevaux au pas et •'^" alluma sa pipe. Les montagnes de Pontremoli lui ofirirent bientôt de justes raisons de ralentir sa course. Nous entrions dans le duché de Parme. *
Mais avant de pénétrer au centre de l'Italie, le lecteur me permettra de le ramener à Milan , que nous avons laissé bien loin derrière nous.
Les Viseontl et les Sforza. — Léonard de Vinci. — Légende sur le Dôme de Milan. — Jupiter et Saturne tailleurs de pierres. — Saint-Ambroise. — Sainte-Marie- des-Gràces. — La Cène. — Anecdote racontée par Bandello. — Le cardinal de Gurck Béotien.
Depuis Farrivée des Barbares jusqu'au règne de Marie-Thérèse, je ne saurais dire dans quel moment la Lombardie fut heureuse et paisible. La plus dure condition pour un pays est de servir de champ de bataille aux armées étrangères , et cette triste circonstance se reproduit sans cesse dans Fhistoire de ces belles provinces, auxquelles les soldats d'Annibal ont décerné une salve d'applaudissements du haut des Alpes avant de les ravager. Si Ton remonte au delà du douzième siècle, Fhistoire de Milan devient celle d'une ville inconnue, puisque Frédéric Barberousse fit raser de fond en comble cette grande cité, que les Huns et les Goths n'avaient pas si cruellement traitée.
Avant que le fatal héritage de Valentine de Milan eût attiré les Français en Lombardie, on trouve pourtant , dans les annales du Milanais, une époque intéressante et curieuse, dont le spectacle n'a rien de désolant. La guerre intestine au quinzième siècle était Fétat normal du nord de Fltalie ; mais une guerre lente, qui n'épuisait pas en un jour les ressources du pays , et ne menaçait pas Fexistence des grandes villes. On se disputait entre voisins un fragment de province; on entretenait des condottieri, qui se livraient bataille en conscience pour gagner leur solde, et changeaient sou-
iU VOYAGE EN ITALIE.
vent de maître. Pendant ce temps-là, on donnait des fêtes, on s'occupait de poésie, de beaux-arts et d'astrologie judiciaire. On retirait les manuscrits anciens de la poussière des couvents ; on se délectait aux /ternes de Pétrarque et aux récits de Boccace ; on se disputait, on ergotait en public avec acharnement, sur Aristote et Platon, sur la théologie, la grammaire, la métaphysique, les météores et l'essence de l'àme, tandis que Christophe Colomb rêvait d'un monde inconnu. Les chefs condottieri, en feignant de servir les princes qui les payaient, songèrent aussi à leurs propres affaires, d'où il résulta quelques perturbations dans la succession des couronnes ducales ; mais, au moins, cette partie de l'histoire du Milanais ne se rattache à celle d'aucune puissance étrangère.
En 1426, Foscari étant doge de Venise, cette république voulut étendre ses possessions en terre ferme jusqu'à Brescia. Philippe - Marie Visconti, duc de Milan, devait s'opposer à cet envahissement. La guerre fut déclarée. Le célèbre Carmagnola , qui était un des meilleurs capitaines de son temps, venait de se brouiller avec son beau-frère Visconti. La république de Venise, habile à profiter de toute espèce de discorde, séduisit Carmagnola par des propositions magnifiques. Ce condottiere prit le commandement des troupes de la sércnissime seigneurie, et Visconti lui^opposa François Sforza , qui arrivait de Naples en aventurier, mais avec la réputation d'un homme de guerre cxpéditif. Ces deux généraux commencèrent par lutter ensemble de courage et d'habileté. Les opérations de siège et de défense de la place de Brescia furent menées de part et d'autre avec un égal talent. Cependant la ville, disputée pied à pied, finit par être prise. Carmagnola , qui en resta le maître, reçut toute sorte d'honneurs et de présents du gouvernement de Venise. Peu après, François Sforza prit sa revanche en battant son adversaire à Crémone, et fut , à son tour, comblé de caresses par le duc de Milan.
Au milieu de ces campagnes souvent interrompues, mêlées de trêves ou de traités qu'on violait à la première occasion , les gêné-
raux en chef des deux parties belligérantes avaient soin de glisser, dans les conditions stipulées, quelque article à leur avantage, qui n'était pas toujours écarté de la discussion. François Sforza songeait sérieusement à s'emparer de la couronne des Visconti , et Carmagnola pensait à ménager son accommodement avec son beaufrère. Le premier mena ce vaste projet à exécution par des manœuvres d'une profondeur incontestable ; mais le second avait affaire à un gouvernement jaloux et fort qu'il n'était ni facile ni prudent de tromper.
La seigneurie de Venise faisait observer de près tous les actes de ses condottieri. Elle eut bientôt soupçon des desseins de Carmagnola. Un matin, en partant pour l'armée avec ses instructions , le général rencontra sur les marches du Palais-Ducal le doge Foscari , qui lui dit en souriant : « Nous avons tenu conseil cette nuit, et nous avons beaucoup parlé de vous. » On venait, dans ce conseil, de voter la mort de Carmagnola. Cependant on le laissa partir et commencer la campagne. Le secret de sa perte fut gardé pendant huit mois, et il ne se trouva personne pour l'avertir qu'il périrait s'il rentrait à Venise. Il y revint sans défiance, et fut arrêté en sortant de la séance solennelle de sa réception. En quelques heures, il subit l'interrogatoire, la torture, la condamnation et la peine. Le peuple le vit exécuter sur la Piazzetta , sans savoir quel était son crime, et le Milanais y gagna quelques années de repos.
François Sforza, que l'exemple de Carmagnola aurait dû effrayer, passa pourtant à la solde des républiques alliées de Florence et de Venise au premier sujet de mécontentement que lui donna Visconti. Après une campagne heureuse en 1440, il continua la guerre pour son compte, tandis qu'on négociait, et se constitua une espèce de petit duché de Crémone et de Pontremoli , qu'on n'osa point lui refuser. La paix signée entre les trois États, Sforza, ayant un pied^ dans le nord de l'Italie, résolut de n'en plus sortir, et le duc de Milan donna raison à cet ambitieux en lui accordant la main de sa fille. Blanche Visconti , ce qui parait incroyable si l'on songe que
Sforza était le petit-fils d'un valet de charrue, et que la noblesse d'alors avait horreur des mésalliances. Après la mort de Philippe- Marie Visconti, qui arriva en 1449, François Sforza s'empara de Milan à main armée, et prit de si bonnes mesures pour s'y maintenir, que l'intervention d'une grande puissance pouvait seule l'en expulser. Il y régna paisiblement jusqu'à sa mort, et laissa sa couronne à son fils Galéas-Marie. Ce fils de parvenu se souilla de tant de crimes, que les Milanais indignés le massacrèrent dans l'église de San-Stefano. Son héritier, Jean-Galéas Sforza, n'avait alors que huit ans. Ludovic le More, oncle de ce jeune duc, s'empressa de lui offrir ses conseils et sa protection. Le tuteur empoisonna son pupille et s'empara du duché, qu'il conserva jusqu'à l'arrivée de La Tremouille à Milan. Depuis ce moment, l'histoire de la Lombardie est liée si étroitement à celles de France, d'Espagne et d'Autriche, que nous serions entraîné bien loin des bornes de notre programme en poursuivant le récit des vicissitudes politiques du Milanais ; mais nous dirons quelques mots de son histoire artistique et littéraire.
Malgré l'odieuse usurpation de Ludovic le More, il est certain que sous son règne Milan brilla tout à coup d'une aussi vive clarté que Rome et Florence, l-nc fois au pouvoir, le pillard et Tempoisonneur devint un protecteur bien plus intelligent et plus libéral des arts et des sciences que ne l'avait été le dernier Visconti. D'abord, il prit pour secrétaire le savant Bartolomeo Calchi , et le chargea d'écrire en son nom à tous les hommes de talent des provinces voisines pour les attirer à sa cour. Il en accourut un grand nombre. L'imprimerie venait d'être découverte en Allemagne, et cette invention nouvelle, qui devait changer la face du monde, n'était pas bien reçue partout; elle trouva des encouragements à Milan et à Venise. Une école de musique, la i)lus ancienne de l'Italie, fut aussi fondée par un mathématicien de Padoue, que Calchi avait appelé. Les architectes, les peintres, les sculpteurs , reçurent chez Ludovic Sforza l'accueil le plus flatteur. Un graveur en pierres
fines, Dominique des Camées , releva son art oublié à une hauteur qu'il n'avait pas eue depuis Tantiquité. Le chef-d'œuvre de ce maître est le portrait du duc, gravé sur un rubis. Il faut encore savoir gré à Ludovic le More d'avoir expulsé de sa cour les astrologues, les médecins empiriques et les faux savants, dont les Visconti s'étaient fait un déplorable cortège.
De tous côtés, le flambeau des arts s'allumait alors, et assurément il ne dépendait pas d'un Sforza de l'éteindre. Giotto, sur la fln de sa carrière, l'avait apporté dans le nord de l'Italie. Après lui , André Mantegna, qu'on pourrait considérer comme le fondateur de l'école lombarde, l'avait tenu pendant un demi-siècle, et remis entre les mains de Jacques Bellini ; mais les fils de celui-ci l'avaient porté à Venise. Au milieu du grand mouvement de la renaissance. Milan ne pouvait pas rester dans l'ombre. Léonard de Vinci , fatigué de la concurrence qu'il rencontrait à Florence et à Rome, arriva enfin à la cour de Sforza. S'il n'était convenu qu'on doit toujours louer un prince de rendre justice à un homme de génie, on pourrait trouver qu'il n'y avait pas grand mérite à Ludovie le More de témoigner de l'estime à un artiste charmant , que personne ne voyait sans l'aimer. Toujours est-il que le duc en fit sa plus intime compagnie.
Léonard de Vinci , né en 1 452, avait reçu de la nature les dons les plus variés et des aptitudes générales qui lui ouvraient toutes les carrières. Il mena de front l'étude de toutes les sciences et de tous les arts, et à l'âge de vingt-cinq ans, il était le plus savant physicien , mécanicien, hydrographe, ingénieur civil et militaire de son époque. Il n'aborda pas une science sans en reculer les bornes. Longtemps avant Copernic, il émit l'opinion du système solaire, trois siècles avant Cuvier, celle des révolutions du globe. On trouva dans ses manuscrits l'invention des bombes et des feux grégeois. Il exécuta plusieurs canaux dans le Milanais, et fit pour le roi de France un travail admirable sur l'hydrographie des provinces de l'Est. Ses recherches sur l'optique sont encore un monument pré-
deux, et son Traité du style en peinture servira toujours de règle aux artistes amoureux de la véritable grandeur. On peut affirmer, sans exagération , que Léonard est Tesprit le plus universel d'un siècle si fécond en grands hommes. Sa conversation était une leçon pour tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher. Michel-Ange, trop riche de son propre fonds et trop loyal pour ne point rendre à chacun ce qu'il lui devait , n'a pas dissimulé que ses dissertations avec Léonard de Vinci lui avaient ouvert des idées nouvelles , et que, sans les conseils de ce rival généreux, il n'aurait pas atteint cette science profonde de l'anatomie, qui faisait la solidité de sa grande manière. Raphaël lui-même a souvent égalé, mais non surpassé la Vierge-aux" Rochers , et Bramante et Sangallo reconnaissaient que Léonard en savait autant qu'eux en architecture.
La nature, pour ne rien oublier, avait eu soin de donner à cet homme extraordinaire la régularité des traits et le charme de la physionomie. Il était grand, svelte et robuste; son visage mâle, ses yeux pleins de feu , son cou long , ses cheveux flottants sur ses épaules, sa démarche élégante en faisaient un personnage du siècle de Périclès. C'était quelque rejeton de la race grecque, transplanté en Italie. En lisant , dans Vasari , que sur un pont de Florence, dans sa petite jeunesse, il acheta la volière d'un marchand d'oiseaux pour rendre la liberté à tous les prisonniers en cage, on conçoit de Testime pour son caractère ; ce trait, tout simple qu'il peut paraître, est d'une bonne àme, et le véritable génie ne va point sans la bonté.
A vingt ans, dans l'atelier de Verocchio, Léonard devint en peu de temps plus habile que son maître. Lorsqu'il se présenta au concours pour les décorations du Palais-Ducal de Florence, il fut battu par Michel-Ange; mais le travail du vaincu resta comme un modèle que le vainqueur lui-même crut devoir étudier. A Rome, le Vinci retrouva encore son redoutable adversaire, et, au lieu de témoigner un dépit qui eût été légitime, il fit amitié avec lui. Cependant il partit pour Miten, et il y fonda cette école si correcte qui produisit
de meilleurs fruits que Técole de Michel-Ange. Le grand peintre de la chapelle Sixtine n'a point laissé après lui d'élèves comme ceux de Léonard : Bernardo Luini , Melzi , Polidore de Caravage, César da Cesto, André Solari, dont le musée de Paris possède la Vierge au Coussin vert, et le beau Solaino, Félève favori, qui apprenait à peindre en servant de modèle au maître.
Un jour quMl se promenait avec Ludovic le More, Léonard fit la gageure de composer une machine au moyen de laquelle on pour^ rait enlever le palais du duc, le renverser entièrement d'un seul hloc, la tête en bas, et le rasseoir ensuite sur ses fondations sans en arracher une pierre. Ludovic Sforza tint le pari, et voici comment il le perdit : Léonard traça sur le papier le dessin complet de sa machine, qui fut jugée par les experts capable de remplir le but proposé; il ne s'agissait plus que de la faire construire, et Ludovic Sforza ainia mieux payer la gageure que de pousser l'expérience jusqu'au bout.
Dans le courant de Tannée 1 500, lorsque Tannée française eut expulsé Ludovic le More, Léonard de Vinci se rendit à Florence, où il commença un grand travail que son inconstance Tempécha d'achever. Quinze ans plus tard, le lendemain de la victoire de Marignan, François V^ recevait à Milan les soumissions des notables de la ville. On vit entrer dans la salle du trône un lion de bois qui marcha jusqu'aux pieds du roi, s'ouvrit comme une boite en arrivant aux degrés, et se changea en corbeille de fleurs. Cette machine était Touvrage de Léonard de Vinci. L'auteur fut présenté au roi de France, qui ne put Tentretenir une heure sans être captivé par les grâces de son esprit. La cour partait pour Bologne; le Vinci fut du voyage, et il ne quitta plus François F*". Il demeura au Louvre et à Fontainebleau. C'est dans ce château que Vasari le fait mourir, entre les bras du souverain qui Thonorait d'une amitié tendre, at je regrette que cette version ne soit pas exacte. Il eût été beau à un roi de France de fermer les yeux à ce grand homme. La vérité est
que Léonard mourut en 1 51 9, au château de Cloux, près d'Amboiso,
d'une maladie de langueur causée par la fatigue*. Tout à l'heure, en nous promenant dans les édifices de Milan , nous retrouverons ce maître aimable au couvent de Sainte-Marie-des-Gràces.
Pour le touriste pressé, une journée à Milan peut, à la rigueur, suffire. Le morceau capital, qui est le Dôme, se trouve sans qu'on le cherche. Cette église célèbre, que bien des gens regardent à la hâte et jugent sommairement, mériterait qu'on y revînt à plusieurs fois avant d'oser la critiquer. Comme tout grand œuvre, elle intéresse davantage à mesure qu'on lui prête plus d'attention. Au premier coup d'œil, le Dôme de Milan présente un amalgame brillant, mais plein de disparates. Tous les styles s'y rencontrent pêle-mêle, et, pour les esprits classiques, partisans de l'unité, ce mélange peut s'appeler désordre. Cependant on s'accoutume à cette confusion; les disparates deviennent moins sensibles , et finalement on s'y plaît , soit qu'on s'enfonce à l'ombre mystérieuse des longues travées, soit qu'on examine les détails capricieux de l'ornementation. Sur les côtés de l'église domine le style gothique. Le Dôme, surmonté d'un nombre infini de petites flèches, parmi lesquelles s'élève une plus longue aiguille, prend un faux air de minaret à la clarté de la lune. Dans la façade s'étale, avec son élégance moderne, le style toscan de plusieurs époques. Si on ne voyait au-dessus de la porte du milieu la création d'Eve, sculptée par Vismara, et au-dessus des autres les histoires de Judith, d'Esther et de la reine de Saba, on pourrait se croire en face de quelque vaste palais aussi bien qu'à rentrée
< La mauvaise santé de Léonard de Vinci^ pendant les quatre dernières années de sa vie, Ta empêché de reprendre ses pinceaux. Ceux de ses ouvrages qu'on voit au musée de Paris sont antérieurs à Tannée 1515 : il les avait apporte s de Milan. La seule trace du séjour de Léonard en France est un manuscrit considérable, déposé dans la bibliothèque de l'Observatoire de Paris. Plusieurs pages précieuses de ce manuscrit ont été extraites par un Florentin, qui ne se connaissait que trop bien en bibliographie, et qui, après s'être glissé jusqu'à l'Institut, a exercé dans toutes nos beUes collections des ravages qu'un procès scandaleux a flétris sans pouvoir les réparer.
d'un temple chrétien. Plus de trente statues et cariatides ornent cette façade, et on en compte plus de soixante à Tintérieur. Les plus remarquables sont de Giusti, Donato et Pompeo Marchesi. On ne s'approche pas d'une muraille sans y découvrir un bas-relief. Au dedans, cinquante-deux pilastres cannelés d'une hauteur prodigieuse et tous pareils, hormis les quatre qui supportent la coupole, se déploient comme de longues rangées d'arbres, et en avançant sous ces voûtes sonores, dont l'œil a peine à mesurer l'élévation, le caractère sombre du gothique lombard change en une sorte de saisissement les impressions agréables de l'extérieur. Nulle part la lumière ne pénètre sans passer à travers des vitraux coloriés produisant ce demi-jour prismatique qui change la couleur des objets. Parmi ces vitraux, on reconnaît d'anciennes rosaces bien conservées ou habilement restaurées, et d'autres fragments si récemment exécutés que les artistes y ont introduit des sujets d'une date toute fraîche ; par exemple, cette Judith de M. Horace Vernet qui retrousse sa manche avec un geste énergique pour décapiter Holopherne, en femme exercée au maniement des armes blanches.
On vend à Milan un ouvrage in-quarto, contenant soixante-cinq gravures, intitulé Description historique et critique du Dôme^ et dans lequel tous les détails de cet énorme monument ne se trouvent pas encore. Au lieu de nous embarquer dans un examen qui serait de lecture indigeste et forcément incomplet, quand même on le ferait sur place, je rapporterai ici une légende populaire qui me fut racontée dans un café de Milan par le pauvre Marliani , auteur du Bravo et de plusieurs opéras qu'on aime encore en Italie.
En 1386, du temps de Jean-Galéas Visconti, prince ambitieux, fastueux, bon chrétien en paroles et mauvais en' actions, le Dôme fut commencé sous la direction de l'architecte Arler. Fort heureusement on n'oublia point de bénir la première pierre, sans quoi rédifice n'eût jamais été achevé, comme on le verra tout à Theure. Sur la place où devait s'élever cet immense vaisseau consacré au vrai Dieu avait existé jadis un temple de Jupiter, et l'on conçoit
aOS VOYAGE EN ITALIE.
que le terrain fût maudit. Les sacrifices païens en avaient infecté plusieurs couches, jusqu'à une grande profondeur. En outre, Tancien dieu, bien que destitué depuis longtemps, n'était sans doute point encore retiré dans Tile des lapins, où Henri Heine lui fait élire domicile avec son aigle chauve et sa chèvre Amalthée, aux mamelles taries. Peut-étie, à certains jours du calendrier grec^ Jupiter venaitil encore, sous des habits de mendiant, se coucher et dormir à la place où le sang des génisses avait coulé, pour y rêver à ses grandeurs évanouies. Sa douleur fut poignante, lorsqu'il aperçut les premières excavations, qui prenaient déjà la forme d'une croix latine. Il n'eu pouvait douter : c'était un temple chrétien qui allait remplacer celui du (ils de Saturne.
Jupiter se souvint alors que, du temps de sa puissance, il avait exilé son père en Italie, et que Saturne s'était retiré dans le Latium. 11 se mit à le chercher à petites journées, de village en village, et à la lin il le trouva chez un paysan, qui l'employait à faucher du foin pour un maigre salaire. Saturne apprit avec un mortel déplaisir ce qui se passait à Milan , et prenant congé du métayer, il partit avec son fils pour la Lonibardie. Ce dieu vorace et sanguinaire regretta t^'op tard d'avoir contraint par ses mauvais traitements la Terre, sa femme, à une séparation de corps et de biens, car si elle eût voulu lui prêter secours, Rhéa aurait pu, au moyen d'un simple tremblement de sa personne, renverser Tédilice et la ville tout entière; mais depuis treize siècles, la Terre, convertie et méconnaissable, accablait de mépris son premier époux, et lui accordait une pension alimentaire à peine suffisante pour rempêcher de mourir de faim.
Arrivés à Milan, le père et le fils rencontrèrent xMercure sous le déguisement d'un usurier lombard. Cet ancien domestique leur prêta quelque argent, et consentit à prendre part à leur conspiration. Il les fit accepter comme ouvriers maçons par l'entrepreneur des travaux, et se lia d'amitié avec l'architecte. Vn jour, maître Arler, après avoir reçu bien des politesses du banquier lombard ,
eut rimprudence de Tinviter à dinar. Mercure, qui parlait d'or et contait à merveille, amusa son hôte avec des historiettes, et lui versa souvent à boire. L'architecte s'endormit, accablé par les vapeurs du vin, et à son réveil, il ne trouva plus ses plans et ses dessins. Le dieu des filous avait tout emporté. Plutôt que d'avouer sa mésaventure au duc Visconti, Arler ne fit semblant de rien. Pendant un an, les ouvriers commirent toutes sortes d'erreurs dans la coupe des marbres de Carrare. En outre, Saturne et Jupiter excitaient leurs compagnons à l'insubordination; ils venaient défaire la nuit la besogne de la journée, en sorte que le monument n'avançait point.
Cependant le duc se fâcha, et choisit un autre architecte, qui trouva pitoyable tout l'ouvrage de son prédécesseur. On recommença sur nouveaux frais ; on chassa les mauvais travailleurs, et la cathédrale prit une certaine figure sous la direction de Marco Campione. Les dieux voulurent, du moins, tenter de donner au monument l'apparence d'un temple païen. A cet effet, ils firent alliance avec le Diable. Celui-ci, grand partisan du culte de Mahomet, ne témoigna pas beaucoup de goût pour une conspiration olympienne; mais on finit par s'entendre au moyen de concessions réciproques, et il fut décidé qu'on ferait tout au monde pour que le Dôme put servir à deux fins. Si, par la suite des temps, le Turc, qui s'était depuis peu emparé de Constantinople , pénétrait jusqu'à Milan, rédifice deviendrait mosquée; si, par impossible, Jupin remettait quelque jour la main sur sa couronne et sur son foudre, le temple lui appartiendrait de droit.
Ces débats avaient duré longtemps; deux mille ouvriers, pleins d'ardeur, avaient élevé les rangées de cinquante-deux colonnes cannelées; les ogives allongées s'appuyaient déjà sur leurs clefs ; les voûtes s'étaient fermées, et le gothique régnait à Tintérieur. Il n'était plus temps de l'expulser. Une première messe, que Tarchevêque s'empressa de célébrer, épouvanta les ennemis de la foi, et Teau bénite» installée à la porte, donnait au Diable de telles convulsions, qu'il
osait à peine s'approcher du parvis. Saturne eut seul le courage de s'y introduire, et, secouru parles subsides du tentateur, soudoya les ouvriers, qui firent par ses conseils cinq portes intérieures du plus pur style grec. Quoique ces portes ne fussent pas de mise pour passer sous des ogives, on les trouva si belles qu'on ne put se résoudre à les détruire.
Satan, qui ne se piquait de loyauté avec personne, suivait son idée fixe du culte mahoinétan ; mais les messes se succédaient, et lui procuraient tant de convulsions qu'il en tomba malade, car il avait depuis sa première chute une grande disposition àl'épilepsie. L^état de sa santé ne lui permettant plus de toucher à des marbres bénits, il s'attacha aux architectes, et les persécuta par des visions et des hallucinations : les uns devinrent fous; les autres, perdant la mémoire, s'imaginaient travsijUer à Férection d'un palais ducal. Parmi les ciseleurs, il y eut des gens saisis de vertige qui pensaient avoir à faire un jardin ; ce qui explique pourquoi les petites aiguilles du dôme se terminent à leur pointe par des fleurs ou des légumes. Sans doute quelque bon ange protégeait le monument, puisque la cathédrale de Milan attirait de tous les coins de l'itahe des pèlerins et des curieux. Les combats de Togive et du pleincintre, du grec avec le gothique, et du toscan avec le lombard, produisaient en somme des effets nouveaux et variés qui tournaient à la confusion du Diable et de ses associés.
Quand les Sforza eurent pris la place des Visconti, une impulsion plus grande fut donnée aux travaux. Jupiter et Saturne, désespérant du succès, voulurent chercher du renfort et appeler à leur aide d'autres divinités déchues. Mercure, content de son commerce, s'était retiré du complot et ne voulait plus faire crédit à des gens insolvables. Neptune se débattait, dans le nouveau monde, contre Christophe Colomb. On ne savait où prendre les autres dieux. Le seul qu'on découvrit , sous la robe d'un inquisiteur de Venise, fut Harpocrate, qui ne put ofl^rir à la compagnie que la discrétion et le silence. Sur ces entrefaites, Ludovic le More rentra dans la ville,
suivi d'un superbe cortège , et ramenant sa nouvelle épousée , Béatrix d'Esté. Au grand étonnement de Jupiter, il se trouva que la jeune duchesse ressemblait trait pour trait à Vénus. Une personne si haut placée pouvait tout en faveur des conjurés. Jupin s'approcha le plus près possible de la princesse, et lui fit des signes d'intelligence. Le cheval blanc qui portait Béatrix s'arrêta tout à coup, et la duchesse ordonna au vieillard de s'avancer :
— Bonhomme, dit-elle en lui jetant une bourse pleine de ducats, vous avez la mine d'un païen ; mais je désire que ce jour soit heureux pour tout le monde. Ne m'adressez plus vos grimaces et contorsions; prenez cet argent, et, croyez-moi, si vous n'êtes pas chrétien, allez vous faire baptiser.
La haquenée blanche poursuivit sa route, et la duchesse entra dans la cathédrale, où l'on chanta le Te Deum. Cette rencontre acheva de démoraliser la faction olympienne. Jupin reprit son bâton de voyage et Saturne sa faux pour aller faucher du foin. Le Diable seul s'entêta ; mais il perdit sa peine. Lorsque l'architecte Pellegrini eut la conduite des embellissements, au lieu de vouloir critiquer ses devanciers , il ne songea qu'à tirer bon parti de leur ouvrage et à fondre la multiplicité des détails dans un ensemble grandiose.
— Et c'est ainsi , ajouta iMarliani , que le Dôme de Milan , avec ses mélanges et ses contrastes, est devenu, en quatre siècles et demi , un des plus beaux temples du nionde, et le plus énorme assemblage de marbre qui soit sur la terre, ce qui n'est pas un petit honneur pour notre capitale.
Au rebours du Dôme, Saint-Ambroise est remarquable par l'unité sévère de son style, qui éveille le souvenir du grand génie chrétien dont elle porte le nom. L'époque de sa fondation remonte au quatrième siècle, d'où Ton peut conclure que l'empereur Frédéric Barberousse, lorsqu'il fit raser Milan de fond en comble, n'osa lever son bras sur ce vénérable édifice, qui probablement se trouvait alors hors de l'enceinte de la ville. Vers l'année 1 500, une autre église.
qui toucliait h celle de Saint-Ambroise et du même temps, fut réunie à la première. Le travail de fuidon s'exécuta simplement par h suppression d'une muraille. On y voit, à Vintérieur. une colonne de granit qui porte un serpent de bronze, et eette bizarrerie invile k faire des conjectures, Les érudits y ont perdu leur latin. Paul- Louis Courier pensait que celte colonne avait dû figurer dans Ui vestibule d'un palais. Un savant milanais a écrit tout un volnnie sur le serpent de la basilique ambroisiennc ; je ne saurai» exprimer d'opinion sur son livre, ne l'ayant point lu ; mais je croirais volontiers que la colonne et le serpent sont de l'époque où les Barbares, installés en Italie, se faisaient construire, par les artistes du pays, des palais selon leur goùl. Les amateurs d'antiquités, d'Inscriptionn el de sarcophages trouveront de l'ocrupalion h Saint-Ambroise. Je confesse que je me suis attaché de préférence aux peintures de Bernard Luini , de Tiepolo et de Procaccino.
En sortant de Saint-Ambroise, j'avais Iiàtc de me rendre k Sainte-Marie-des-Grâces, située un peu plus loin, près de la porte Vercellina. Chemin faisant, je cherchais à me bien rappeler les treize fif^ures de la fameuse Cène, telles que les représente une bonne gravure que j'avais à Paris, afin d'en constater l'exactitude ou d'en rectifier les erreurs. Je songeais au bonheur de ces moines dominicains, assez riches pour inviter à embellir leur couvent deux hommes comme Bramante et Léonard de Vinci. Tout devait respirer le calme et le bien-être dans cette retraite bien nommée, où la frugalité du repas était relevée par le plaisir toujours nouveau de contempler la Cène du grand maître, en mangeant des légumes cuits à l'eau. Quelle fut ma douleur, en trouvant au Iteu du cloître une caserne ! Un concierge indolent prit ses clefs et m'ouvrit une salle basse, dont les murs dégradés avaient changé d'écorce, comme des platanes; je ne sais quelles ruines avaient exhaussé le terrain du réfectoire. Quelques traits noirs, quelques restes de peinture aux trois quarts effacée indiquaient vaguement qu'un grand ouvrage avait pu exister jadis au fond de cette e.spèce de
edKer. A force d^attention, il était encore possible de reconnaître les têtes des personnages. La table, la nappe, les accessoires et les couleurs du premier plan avaient disparu. L'ouvrage le plus minutieusement achevé, le plus fini du monde était retourné à Tétat d'ébauche et de projet.
Ces bons dominicains, auxquels j'avais bénévolement accordé le sentiment des arts, avaient percé dans la muraille une porte, pour la commodité du service de cuisine, et porté le marteau sur un chef-d'œuvre, n'y voyant que des moellons coloriés. Il fallut leur retirer mon estime. Et que dire du détachement de soldats qui mit ses chevaux dans ce sanctuaire et changea le cénacle en écurie ! Je savais bien que Léonard de Vinci, emporté par le goût des essais et l'envie de faire mieux que les autres , s'était trompé en employant lés couleurs à l'huile au lieu de s'en tenir au procédé usité de la fresque. Avant de mourir, il eut le chagrin d'apprendre que son ouvrage le plus célèbre commençait à se décomposer ; mais n'était-ce pas assez du temps , sans que l'indifférence stupide des moines et le vandalisme grossier des soldats vinssent encore trouer, gratter cette muraille, y planter des clous et y établir un râtelier pour des chevaux I C'était pourtant à cette place que Léonard^ ennuyé des tracasseries du prieur, avait souri malignement dans sa barbe en donnant à Judas les traits du révérend Père. C'était là que Bandello, l'imitateur de Boccace , avait trouvé Léonard le pinceau à la niain, et qu'il avait observé de près sa manière de travailler. Je ne sais pourquoi les biographes négligent toujours de rapporter ces détails curieux et authentiques , écrits par Bandello dans la préface de sa cinquante-huitième A oî/re//e. C'est une des pages de son recueil où le lecteur lui pardonne l'intolérable prolixité de sa plume.
« Au monastère de Sainte-Marie-des-Grâces , dit Matteo Bandello, se trouvaient un jour quelques gentilshommes qui, dans le réfectoire des Pères dominicains, contemplaient tranquillement la Cène miraculeuse et célèbre que peignait alors Léonard de Vinci ,
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VOYAfiK EN ITALIK.
le Florenliti. Cet artiste exccllenl vuubîL i|ue cliaciin pût venir regardpr edte [leinturt! et lui eti donner librement soa avis. Souvent je l'ai vu munler île grand matin sur son écliafaud el demeurer Iji, le pinceau à la main, depuis l'aurore jusqu'à la brune, sans se distraire tin seul moment, oubliant le mander et le boire, tant il peignait avee assiduité I Après cela , il restait quelquefois trois ou quatre jours sans touelier k son ouvrage; et alors il venait seulement passer deux ou trois lieures par jour k regarder, k examiner il part lui el à juger ses figures! Je t'ai encore vu moi-même, selon l'idée ou la fantaisie qui le dominait, sortir à midi de Corte-Vecchia, où il sculptait dans le même temps son magnifique clieval, courir au couvent des Grâces, monter sur l'éi-liafaud et donner bien vite deux ou trois coups de pinceau à une de ses tètes, et puis descendre aussitôt el s'en aller ailleurs.
H En ce temps-là, le vieux cardinal de Gurck était venu loger à Milan, au couvent des Pt-res dwninicatns, 11 daigna entrer au rérccloiro pour voir le susdit cénacle, et ce fut précisément à l'heure où s'y trouvaient réunis les gentilshommes dont j'ai parlé plus haut. Lorsque Léonard aperçut le cardinal, il descendit pour lui l'aire sa révérence. Monseigneur l'accueillit gracieusement et le complimenta. On raisonna ensuite de diverses choses et particulièrement de l'excellence de la peinture : quelques-uns regrettaient de ne point connaître les Uibleaux antiques vantés par les bons écrivains, aliu d'être en mesure déjuger si les peintres d'aujourd'hui .se pouvairnt comparer aux anciens. Le cardinal s'enquit de Léonard quel salaire il recevait en sa qualité de peintre du duc i Ludovic Sforza). Léonard répondit qu'il avait de fixe une pension de deux mille ducats, sans compter les dons et présents que le duc lui faisait à tous moments, avec une libéralité extrême. Le cardinal trouva que la somme était considérable, et il en témoigna son étonneuient : aju-ès quoi il sortit du réfectoire. et rentra dans son appar^ (enienl. Alors Léonard se tourna vers les genlilshommes, et pour leur prouver que dans tous les temps on avait honoré les peiolrat
de mérite, il leur raconta, moi présent, une historiette que j'ai bien notée et toujours conservée dans ma mémoire...
« Ce monseigneur cardinal , dit Léonard de Vinci , s'est fort étonné, tout à Theure, de la libéralité dont use avec moi notre excellent et généreux duc Ludovic ; mais il y a une chose qui m'étonne bien davantage, sauf le respect que je dois à son chapeau rouge, c'est son ignorance et son peu de lecture des auteurs classiques... Si j'entreprenais de vous faire la liste de tous les peintres fameux des temps anciens, la journée n'y suffirait pas. Gontenton&-nous de citer Apelles, parmi les anciens, et un seul maître florentin parmi les modernes. Ne sait-on point qu'Alexandre le Grand entrait souvent dans l'atelier d'Apelles, et le regardait peindre, tant il vivait famihërement avec lui ? Et une fois, entre autres, que ce prince raisonnait de choses auxquelles il n'entendait rien, Apelles le reprit doucement et lui dit : — Alexandre, tais-toi , et ne débite point de ces bagatelles , car tu prêtes à rire aux garçons qui délaient mes couleurs. Ne fallait-il pas avoir une grande autorité pour parler de la sorte au roi le plus superbe, le plus vain et le plus irascible du monde 7...
« Venons maintenant aux temps modernes. Il y avait à Florence un enfant appelé Philippe Lippi, qui, ayant perdu son père à l'âge de huit ans, fut donné par. sa pauvre mère aux frères du couvent del Carmeno. Au lieu d'apprendre les lettres, le petit moinillon barbouillait tout le jour sur le papier ou sur les murs, pour essayer de peindre; ce que le prieur ayant vu, il comprit la vocation de l'enfant et lui procura les moyens de s'adonner à la peinture. La chapelle du Carmeno avait été ornée par un bon maître, et le jeune Fra-Fihppo — ce nom lui resta — travailla dans cette chapelle à (*opier et dessiner avec d'autres enfants, qu'il surpassa si vite en prestesse et en science, que tout le monde s'attendait à le voir devenir un grand peintre dans son âge mûr. Mais Fra-Filippo était déjà un peintre parfait dans la fleur de ses jeunes années. Il remplit de beaux ouvrages le couvent du Carmeno, la ville de Florence
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et beaucoup d'autres lieux, où Ton admire aujourd'hui ses tableaux. Le succès et la gloire Téloignèrent de la vie monacale pour laquelle il n'avait pas de goût. Il quitta l'habit, quoiqu'il fût déjà ordonné diacre, et se mit à peindre pour le magnifique C^me de Médicis, qui lui accorda une amitié tendre et éternelle.
« Notre peintre était fort enclin à Tamour. Lorsqu'il rencontrait une belle dame, il eût tout donné, tout abandonné pour lui plaire, et tant que cette folie durait, il ne travaillait plus. Côme de Médicis lui avait commandé un tableau pour en faire présent au pape Eugène le Vénitien, et voyant que Philippe laissait à tous moments le pinceau et se perdait par ses passions , le magnifique seigneur voulut le sauver. 11 Temmena chez lui , le logea dans son palais et l'y enferma pour l'obliger à mieux employer son temps. Le jeune homme supporta cette réclusion à grand'peine durant trois jours; mais ensuite, il tailla les draps de son lit aveo des ciseaux , en fit une corde, qu'il attacha au balcon pour s'échapper au milieu de la nuit, et retourna à ses plaisirs. Côme le Magnifique ne manqua pas de venir le lendemain , comme à l'ordinaire, dans la chambre de son peintre, et, ne le trouvant pas, il en eut beaucoup de mauvaise humeur ; mais lorsque son déserteur fut revenu, il ne le pressa plus de travailler et le laissa faire à sa guise. Philippe Lippi le servit proniptenient, et le tableau étant achevé, il le remit au duc en lui disant, avec un juste orgueil : que ses pareils étaient des esprits rares, sublimes et d'essence divine, qu'on ne devait point traiter comme des bétes de somme.
a Plus tard, Fra-Filippo étant dans la marche d'Aucune, se promena en barquette sur 1 Adriatique avec quehjues amis. Le célèbre corsaire Abdul-Mohamed vint à passer près de ces côtes. 11 s'empara (le la bar(|uette et emmena tous les prisonniers en Barbarie, oïl il les mit h la rame. Un jour^ qu'il ne faisait pas un temps à naviguer, notre peintre travaillait au jardin de son maître. Il lui prit l'envie de représenter sur un nuir, avec du charbon , la figure d'.Vbdul-Mohainod dans son costume mauresque, et ce portrait,
frappant de ressemblance, parut un prodige aux gens de la maison, qui de leur vie n'avaient vu ni dessin ni peinture. Le corsaire prit aussitôt l'auteur en amitié; il lui demanda d'autres ouvrages^ et Fra-Filippo, pour prix de trois ou quatre tableaux, reçut sa liberté, celle de ses compagnons, et en outre des présents, des bijoux et de l'argent. On renvoya tous las gentilshommes à Naples avec leur bagage; et certes, ce triomphe sur Tâme d'un barbare et d'un ennemi de notre religion est un des plus glorieux hommages rendus au bel art de la peinture. Le mérite de Fra-Filippo ne fut pas moins apprécié par les chrétiens. Le pape Eugène conçut tant d'admiration pour les tableaux de Fra-Filippo et d'estime pour sa personne, qu'il voulut lui accorder une dispense afin de lui permettre d'épouser une belle demoiselle qui l'aimait, nommée Lucrezia Buti , rdie d'uif riche bourgeois de Florence ; mais lui n'accepta point cette faveur, par crainte des liens du mariage et par amour de l'indépendance. »
Ce récit , où Bandello a le bon goût de laisser la parole à Léonard de Vinci, est une biographie parfaitement exacte du peintre Philippe Lippi , dont le Musée de Paris possède deux tableaux remarquables. C'était aussi une leçon aux gentilshommes réunis dans le réfectoire des Dominicains, et une critique noble et fiëre de la sottise du cardinal de Gurck, qui avait trouvé la Chie et les autres peintures de Léonard trop chèrement payées par une pension de deux mille ducats. Tandis que l'éminentissime rentrait dans ses appartements en secouant la tète, il ne se doutait guère qu'après sa sortie, ce faiseur d'images pousserait l'orgueil jusqu'à dire et prouver, devant témoins, que ses airs scandalisés, son blâme de la prodigalité des princes et sa judicieuse réserve à l'égard des arts, vulgairement appelés libéraux, mais qu'un prélat de sa gravité devait considérer comme frivoles, n'étaient qu'autant d'impertinences. Il ne se doutait pas surtout que ce bavard de Bandello, à l'affût d'anecdotes et d'historiettes, se ferait un malin plaisir de raconter fidèlement sa rencontre, et de citer les noms des personnages, afin
que la postérité pût décider qui avait raison de Léonard de Vinci ou de Jérôme Balbo, cardinal de Gurck , ministre et ambassadeur de S. M. césarienne l'empereur Maximilien. Voilà le danger du commerce des artistes : pour faire comme tout le monde, on daigne regarder leurs ouvrages; il faut bien les encourager par quelques paroles de politesse et de condescendance. On veut exprimer une opinion^ soit sur leur travail , soit sur leur façon de vivre. On les interroge d'un air distrait par pure bonté d'âme. Ils vous écoutent avec respect; on se retire enchanté, non pas d'eux, mais de ce qu'on leur a dit et de la figure qu'on a faite; et puis, fmaleiYient^ il se trouve qu'on n'a exprimé que des hérésies ou des sornettes, et que ces sornettes ou ces hérésies sont publiées, répandues dans tout l'univers, que l'on en rit encore au bout de trois cents ans, et que votre carrière de prélat et de diplomate étant oublfte, il ne reste, pour tout souvenir de vous, qu'une sottise débitée dans le réfectoire d'un couvent.
Je sortis de Sainte-Marie-des-Grèces, attristé par la destruction du chef-d'œuvre de Léonard. Dans ma mauvaise humeur, je m'en serais pris volontiers au gardien , et je lui aurais supprimé sa buona-mano, s'il eût été possible, en Italie, de manquer à cet usage sans s'exposer au martyre de saint Etienne. Mon dépit se calma lorsque je retrouvai , au Musée, une belle copie de la CènCy par un élève du grand maître, et dont les contemporains ont certifié l'exactitude. — La bibliothèque Ambrosiana possède aussi un manuscrit de Léonard de Vinci, dont nulle main rapaco n'a dérobé de feuillets. On le garde avec le fameux exemplaire de VMrgîIe, annoté sur les marges par Pétrarque.
Sou^enire de Milan avant 1848. — Le comte de Neipperg. — Les consultations phrénologiqiies de M. Castle. — Portraits de Liszt, de Rifaat-Pacha, du maréchal Radetsky, etc. — Mceurs italiennes. — Marlianl. — Le dialecte milanais. — Le poète Porta.
On sait que la société de Milan se divise en deux camps bien distincts, pour ne pas dire ennemis. En pareille circonstance, j'ai toujours profité du droit des neutres, pour fréquenter les gens aimables de tous les partis. Dans celui de T Allemagne, il y avait un homme extrêmement distingué. J'avais eu le plaisir de faire la connaissance du comte de Neipperg, en 1844, en dinant sous le gros arbre deFancienne trattoria du Rebecchino^ située à peu de distance du Dôme. Nous nous étions abordés sans façon et nous nous étions présentés Tun à l'autre, à l'italienne. L'instruction et l'esprit ont cela de charmant qu'ils se révèlent au premier mot. Je savais, au bout de cinq minutes, à qui j'avais affaire. Le comte de Neipperg, âgé de trente-cinq ans à peu près, était un Allemand d'un sang chaud et d'un caractère passionné, toujours livré à quelque goût dominant dont il faisait un sujet d'étude et de propagande. Il était grand, maigre, actif, d'une vivacité inquiète qui ne ressemblait pas à la pétulance méridionale. Ses yeux clairs exerçaient une sorte de fascination, et son intelligence dévorante comprenait votre pensée avant qu'elle fût exprimée. Je l'avais laissé dilettante^ fou de musique ; je le retrouvai amoureux de la phrénologie. Aussitôt qu'il m'eut serré la main, il abrogea les compliments pour me demander
avec anxiété ce que je pensais de son occupation favorite. Je lui répondis que la phrénologie était, selon moi, une science quasi occulte, vraie pour certaines personnes douées de facultés particulières, comme Gall, Spurzheim, M. Combe et quelques autres; mais impraticable pour le commun des hommes. J'ajoutai que la physiognomonie avait aussi existé un moment, du temps de Lavater; mais qu'une fois Lavater mort, quiconque tenterait d'employer sa méthode, sans être doué de son coup d'oeil et de sa pénétration, ne commettrait que des bévues et des injustices.
— Vous m'en accordez assez, me dit le comte de Neipperg. Toutes les sciences en sont au même points et vous me donnez le droit de ranger la phrénologie à côté des autres. Si personne, excepté Bippocrate, Galien et Paracelse, n'eût entrepris de guérir les hommes, on pourrait dire aussi que la médecine n'a existé que pour eux, et le médecin ignorant qui ne reconnaît pas une maladie, n'est-ce pas la même chose que le phrénologiste qui sô trompe sur un caractère? J'y vois une différence, mais en faveur de la phrénologie: c'est que l'un dépêche son malade où il n'a point envie d'aller, tandis que Tautre ne fait de mal à personne. Suflit-il d'appliquer son œil sur le verre d'un télescope pour devenir un astronome comme Arago ? Combien de gens étudieront toute leur vie la géologie ou la chimie sans faire une seule découverte? Direz- vous cependant que ces sciences n'existent que pour MM. de Humboldt et Gay-Lussac? Si une science est vraie pour un seul homme, ce sont les autres hommes qui ont tort de ne pouvoir ni la comprendre ni l'appliquer. V^ous ne nierez pas que le nègre a le crâne fait autrement que le blanc, le Slave autrement que le Germain, le Scandinave autrement que Tllalien. Or, toutes ces races ont des instincts particuliers; et pourquoi ne trouverai t-on pas dans leur conformation physique les indices de leurs divers caractères?
— Tenez, poursuivit le Comte en s'animant, regardez-moi ce beau garçon qui passe, ces cheveux noirs ondoyant comme ceux d'une femme, ces yeux à fleur de tête, dfes sourcils arqués, ce nez
droit bien attaché au front, ce cervelet fortement développé : c'est un véritable Milanais, et je vois son caractère aussi lisiblement marqué sur son visage que si je Feusse pratiqué pendant dix ans. Il a une aptitude remarquable pour la musique; il est doux dahs ses mœurs, poli, civilisé, très-sensible au charme de la beauté physique, parleur éloquent^ enjôleur, caressant. Interrogez ses amis, prenez des informations, et vous verrez si je me trompe. Maintenant supposons qu'un Cosaque vienne à passer ici, — heureusement c'est une marchandise rare en Italie, — vous serez frappé de la laideur d^ ses traits. Il sera grand et fort, mais taillé à coups de serpe. Son nez de Ralmouk» son visage épaté, son crâne plat, vous feront peui* à voir. D'où vient que si le phrénologue examine de près le Cosaque , il ne découvrira sur cette ébauche barbare du Créateur que Tinstinct de la rixe et le goût des liqueurs fortes? Direz-vous que ce sera par hasard? Singulier hasard qui se renouvelle assez souvent pour qu'on puisse l'évoquer à coup sûr I Qu'avez-vous k répondre ?
— C'est à vous, dis-je, de répondre à cette objection du grand Napoléon au célèbre Gall : « Comment voulez-vous, docteur, que la nature soit assez bête pour se laisser ainsi prendre sur le fait, et pour trahir par des signés extérieurs et palpables les replis secrets du cœur humain? j>
— Le grand homme, répondit le comte, ne s'est pas donné la peine d'approfondir la question. Il aurait bientôt reconnu qu'il est difficile de tracer un caractère complet sur l'examen des signes extérieurs, d'établir une échelle de gradation exacte pour déterminer quelles facultés dominent les autres ; comment elles se contrarient ou se combinent de manière à former des nuances infinies par leur variété. Cette étude demande, non-seulement de l'expérience, de la perspicacité, mais encore une force de raisonnement, d'analyse et de déduction, une aptitude à saisir les effets et les causes, que peu de gens possèdent, et ce sont précisément les difficultés qui font les sciences. Voulez-vous que nous prenions un exemple?
— Volontiers. Il n'y a rien de tel que les exemples pour éclaircir une question.
— Nous sommes, poursuivit M. de Neipperg, au quinzième siècle, à Venise, et nous avons entre les mains la tète d'un jeune patricien, qui s'appelait, je crois, Louis Cornaro. Nous lui trouvons de l'intelligence, de l'enthousiasme, des passions, de la volonté, de l'obstination ; mais tout à coup nous lui découvrons près des tempes une protubérance plus forte que les autres, celle de Valimcntivité. L'instinct du choix des aliments est toujours sagace dans les animaux; chez l'homme, il est aveugle et pernicieux. L'oiseau ne se trompe jamais sur le grain qu'il doit manger ; l'homme se forge des systèmes d'alimentation qui peuvent le détruire. Le jeune sénateur Cornaro, avec toutes ses qualités, sera sans cesse préoccupé de ce qu'il doit manger et boire à telle heure du jour plutôt qu'à telle autre. Vous pouvez assurer que s'il n'est point encore gourmand et ivrogne, il le deviendra ; et si vous Texaminez superficiellement, vous considérerez ses belles qualités comme perdues et noyées dans un vice incorrigible. Mais un phrénologue attentif et habile saurait chercher quelles ressources, quelle planche de salut peuvent offrir la volonté , la conscience , le sentiment de l'orgueil et de la dignité dans ce caractère compromis , et il dirait à Cornaro : « Vous vous corrigerez un jour; vous deviendrez sobre quand vous le voudrez fermement. » Vingt ans s'écoulent, et Cornaro fait le scandale de Wnise par ses excès. Le sénat lui inflige des réprimandes, et le conseil des dix le menace de la prison. Rien ne peut Tarréter. A quarante ans, il tombe malade, et la souffrance le corrige. Il se relève débarrassé de son vice; mais comme le penchant de Valimenliviié le travaille toujours, il se prend d'un amour extrême pour la tenipérance. Il écrit des ouvrages sur cette vertu ; il la prêche à tout le monde, et se prive de nourriture avec une espèce de rage, jusqu'à ne manger qu'un œuf par jour. Finalement il meurt âgé de quatre-vingts ans, jouissant de toutes ses facultés, et son dernier mot est un aphorisme sur la sobriété, dont les approches de la mort
n'ont pu le distraire tout à fait. N'est-ce pas une science belle et utile que celle qui annonce la conversion de l'enfant prodigue , et qui dit à son père : « Ne désespérez pas de sauver votre fils ; il sera sage un jour? »
— Fort utile en effet, dis-je; mais votre exemple du sénateur Cornaro, c'est de la psychologie.
— Nous y voilà! s'écria M. de Neipperg : la connaissance de la psychologie est aussi nécessaire au phrénologue que l'anatomie au médecin. Vous l'avez dit : c'est l'âme qu'il faut étudier d'abord, et ensuite on passe à l'examen des organes qui en sont le siège et les instruments. Il s'agit donc de trouver un philosophe, un penseur, qui ait longtemps médité sur l'âme, sur les facultés, les instincts, les passions, sur le génie des diverses nations, et qui, après avoir réuni des documents innombrables, soit enfin en mesure de donner des consultations avec la certitude de ne point s'égarer. — Nous n'irons pas loin ; je vais vous le faire connaître.
— C'est vous, peut-être?
— Moi! répondit le comte en riant; je ne suis qu'un ignorant, un inepte, un myope d'esprit, comme le pauvre Wagner de Goethe; mais je vous conduirai chez le Faust dont je suis l'écolier. Je vous mettrai entre ses mains sans vous nommer, et s'il vous donne, sur le simple examen de votre tête, une monographie complète et détaillée, vous ne nierez point que ce soit de la psychologie phrénologique.
M. de Neipperg me prit le bras et nous sortîmes ensemble. Chemin faisant, il m'apprit que son maître, le docteur Castle, était fort à la mode à Milan; que tout le monde, hommes et femmes, lui demandait des portraits, et que la collection de ses monographies de personnages vivants s'élevait déjà au nombre de plus de deux mille. Nous le trouvâmes dans son cabinet, entouré de livres. Le comte de Neipperg, dont je ne pouvais d'ailleurs soupçonner la bonne foi, garda le silence convenu entre nous. M. Castle me fit asseoir. C'était un homme d'excellentes manières, d'une physionomie rè-
?eu8é, dont les yeux, ombragés de sourcils bruns, avaient une expression pénétrante, tempérée par la bienveillance, et telle qu'on aimerait à la rencontrer siir le visage d'Un médecin. Il parlait assez bien le français, avec un accent et des tours de phrases britanniques d'une originalité agréable. Il m'examina fort attentivement, et dicta sur chaque protubérance qu'il découvrait des chiffres que le comte de Neipperg inscrivait. Ce travail achevé, M. Gastle demanda le papier, l'étudia longtemps, et prit ensuite la parole. Je m'attendais à des considérations vagues et générales; mais, à tna grande surprise^ le portrait se déroula rapidement, avec une foule de développements et de détails, parmi lesquels il y avait des traits caractéristiques d'une vérité frappante. 11 ne m'appartient pas de prononcer feui* nhe science que je ne connais point. Je me borne à citer un fait dont je fus le témoin « comme je le ferais pour une expérience de magnétisme. Il est certain que M. Castle n'avait sur le sujet soumis à son examen aucun renseignement, ni biographique, iii psychologique, et que, par conséquent, le portrait qu'il traçait de vive voix reposait uniquement sur les données de la phrénologie. Ce portrait, que je n'ai point Fintention de reproduire ici, était une œuvre d'art, qui eût fait honneur, par sa bonne logique et la finesse de ses nuances, à la plume d'un romancier. La séance terminée, je crus pouvoir me nommer; en voulant tirer ma carte de visite de ma poche, je laissai tomber une épreuve d'imprimerie qui m'avait été envoyée de Paris. C'était un fragment de la traduction des Mémoires de Gozzi. Le comte de Neipperg s'en empara en s'écriant :
— Voici une pièce justificative!
En effet, cette épreuve venait à Tappui de plusieurs passages de la monographie, et cet incident fut un succès pour le phrénologue. Je priai alors M. Castle de me lire quelques-unes de ses nombreuses études. Nous y passâmes tout le reste du jour. Pour donner une idée, non de la phrénologie, qui est une chose connue, mais du talent remarquable et hors ligne avec lequel M. Castle pratique cette science, je citerai, moitié de mémoire et moitié sur les notes de
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mon album de voyage, quelques monographies de personnages célèbres. Ceux de ces portrails dont le lecteur connaîtra les modèles lui serviront à juger de la confiance que méritent les autres. Le premier est celui d'un artiste éminent, qui jouit d'une réputation universelle, Franz Liszt;
On ne s'étonnera point que M. Gastle ait trouvé sur la tète de Liszt les signes de toutes les facultés nécessaires à l'interprète brillant et passionné de la belle musique de Beethoven. L'inspection la plus légère de son front ne laisse aucun doute à cet égard » et le public en sait autant que le phrénologue sur le beau talent de 1 artiste; c'est donc sur son esprit et son caractère que M. Gastle pouvait trouver à dire quelque chose d'intéressant et de neuf. Les traits saillants remarqués par le monographe sont la soif de la gloire, l'amour, la générosité, le désir de plaire, une grande force d'impulsion et de spontanéité, Testime de soi, la vivacité d'esprit et le don de rélocution. A côté de ces qualités lumineuses, on ne trouve que ces ombres légères: la passion du changement, le manque d'application et de concentration.
« Le naturel généreux et affectueux de Liszt, disait M. Gastle, son désir de plaire et d'obtenir Tapprobation d'autrui, doivent le rendre aimable, complaisant, enjoué, disposé à éprouver des sympathies et à se lier d'amitié, non-seulement avec des personnes de son âge, mais avec d'autres plus âgées, et à devenir promptement intime et familier; d'où il ne faut pas conclure que ses dispositions soient invariablement pacifiques. Au contraire, l'irritabilité est une suite nécessaire de sa vivacité d'impulsion et de la soudaineté des mouvements de son âme. Gependant la prédominance des instincts bienveillants sur ceux qui engendrent l'irritation et la violence doit rendre chez lui l'emportement passager et effacer bientôt toute trace de mauvaise humeur.
« Les mêmes phénomènes se doivent reproduire dans J'exercice de son intelligence, c'est-à-dire que cette intelligence se manifeste plutôt par des élans spontanés que par l'application et le recueille-
ment. Franz Liszt sera, dans les travaux de son art, ce qu'il est dans ses affections, Tliomme du moment, et il éprouvera, par conséquent, une difficulté extrême à concentrer son attention sur tout sujet d'étude donné. Ce faible pouvoir de recueillement, et l'état mobile et fugace d'esprit qui en est la suite, seront de sérieux obstacles au développement et à la manifestation de la puissance intellectuelle qui est en lui. Mais, d'un autre côté, l'ambition vient lui fournir un puissant correctif, en aiguillonnant son amour-propre et en le forçant à soutenir une lutte d'émulation continuelle contre les mille rivaux qui surgissent tous les jours pour lui disputer le prix de la faveur publique ou particulière, ce qui nous porte à croire qu'il n'aura point négligé de faire tous ses efforts pour dompter cette sorte d'impatience que lui donne toute application continue et obligée.
« Si des facultés d'une richesse remarquable se trouvent en partie neutralisées et forcées d'adopter un mode de manifestation où le brillant l'emporte sur la profondeur, c'est à la particularité que nous venons de reconnaître qu'il faut l'attribuer. On comprend aisément pourquoi un artiste ainsi organisé a dû se voir exposé à des critiques de la part de gens qui n'admirent le génie qu'autant qu'il demeure enchaîné par les règles et le goût des écoles. Si le cas d'une pareille critique ne s'était présenté qu'une ou deux fois, Franz Liszt l'aurait bien vite oubliée, par suite de sa confiance en luimême; mais si ce cas s'était souvent répété, il aurait eu pour Liszl l'effet favorable de lui faire diriger sur lui-même une faculté que, généralement, il exerce volontiers à l'égard des autres, savoir: la tendance à critiquer qui est développée en lui d'une manière évidente.
« Ce ne sont point les critiques dont il a pu se voir l'objet, ce n'est pas sa propre puissance d'analyse, ce n'est pas l'expérience acquise par lui dans la pratique de son art, ni l'activité de son esprit augmentée par l'âge, qui pourraient le porter à exercer un jugement critique sur lui-même. Ce serait plutôt son ambition, son
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amour de la gloire, passion qui tient constamment éveillé en lui le désir de se perfectionner, et de voir, s'il est possible, sa renommée s'accroître encore; c'est l'émulation qui le pousse à se présenter un jour, comme un concurrent digne d'attention, sur un théâtre dont jusqu'ici il s'est à peine hasardé à aborder les approches, et où il est peut-être aussi peu redouté qu'attendu, la composition.
<( Lorsqu'il est sous l'influence de cette ambition, Liszt doit éprouver une grande répugnance pour la carrière où il s'est acquis tant de gloire, et si, dans un pareil moment, il lui arrive d'avoir à se présenter devant le public, il doit le faire avec une sorte d'indiiférence, et même de dédain, pour les applaudissements dont il est sûr d'avance. Cependant cette satiété de son désir d'approbation est bien plus apparente que réelle; car pour peu que l'accueil qu'il recevrait fût froid, ou seulement moins chaleureux qu'à l'ordinaire, il s'apercevrait aussitôt à quel point ce désir de voir reverdir sans cesse les lauriers qu'il a cueillis tient de place dans son âme. »
Ici M. Castle emploie à tort, selon moi, le mot de satiété. De son observation profonde il tire une conclusion qui ne me parait pas tout à fait exacte. Il n'y a point de satiété dans cet état d'esprit de Liszt, dont j'ai été quelquefois témoin; il y a plutôt la soif ardente d'une autre approbation que celle de tous les jours, le besoin extrême d'une autre gloire meilleure, plus précieuse, d'une qunlité supérieure. C'est comme un gourmet raffiné et altéré à qui on servirait son vin d'ordinaire lorsqu'il désire quelque verre de vin fin et rare. En revanche, M. Castle rentre aussitôt dans le vrai lorsqu'il ajoute que Liszt, malgré son désir ardent d'acquérir une gloire plus solide et plus durable, malgré ses résolutions de travailler, sera souvent distrait par le tourbillon incessant de succès faciles pour lui et de satisfactions surabondantes que le présent lui fournit. Il est à craindre que son envie bien réelle de se livrer à la composition ne triomphe jamais de son inquiétude, et que sa gloire à venir demeure à l'état de projet.
I^ monographe rend ensuite justice au caractère noble, bon et
grandement généreux de Frans Liszt. Son amour de Tapprobation a sans doute une certaine part dans ces élans de générosité qui lui font jeter Targent à pleines mains avec une libéralité extrême; mais est-il une plus belle façon et plus honorable de rechercher l'approbation? Ce n'est plus un applaudissement qu'il mérite, c'est l'estime sérieuse des honnêtes gens; car je ne sache pas que, par ostentation, un avare voulût jamais offrir soixante mille francs pour l'érection d'un monument ni à Beethoven, ni à aucun autre grand homme. Aussi M. Castle dit-il que ces élans généreux de Liszt sont parfaitement sincères, et que leur souvenir doit lui procurer des plaisirs purs, désintéressés et légitimes. Sur le cha^ pitre des sentiments, le portrait n'est pas moins explicite et moins curieux.
« Franz Liszt est d'une disposition éminemment sociable. Déjà la prédominance des sentiments affectueux doit causer à elle seule une aversion décidée pour la vie solitaire, et en second lieu, combinée avec le goût de l'approbation et la bienveillance, il est hors de doute qu'elle doit produire un besoin absolu de société. Par suite de la première de ces particularités, on verra Liszt constamment dans la compagnie intime d'une personne, et les deux autres indiquent qu'on le verra en même temps, si non rechercher, du moins continuellement accepter des amitiés nouvelles. Le besoin souverain de Liszt est celui des émotions, ce qui explique comment ses sentiments se produisent en général sous la forme d'impulsions, et que par conséquent ils passent avec rapidité de l'enthousiasme à l'indifférence. Quand il n'est excité paraucune émotion, il tombe dans un état de lassitude que les autres peuvent dilTicilement apprécier, mais dont il ne laisse pas lui-même d'avoir conscience, et d'être averti par une sensation accablante et pénible.
« A côté de cette faculté de Liszt d'éprouver un amour enthousiaste, il faut mentionner le phénomène de la jalousie, mais d'une jalousie dépourvue de soupçon. Aucun mouvement instinctif ne le portera à douter de la sincérité de l'objet de son choix. Une fois
assuré que son afiection est payée de retour, sa confiance ne saurait être ébranlée ou détruite, à moins de preuves de la nature la moins équivoque. La jalousie n'apparaîtra chez lui sous la forme d'un chagrin vif et cuisant que lorsqu'il se sentira entraîné par une sympathie puissante vers un objet chez lequel il n'apercevra aucun symptôme d'affection réciproque. Dans ce cas, la moindre attention banale témoignée par cet objet à tout autre deviendra à ses yeux le signe certain d'une préférence dangereuse pour lui.
« Les mêmes particularités du caractère de Liszt produiront, dans ses relations d'hornme du monde, deux effets contradictoires, l'affabilité naturelle et une susceptibilité puérile. 8a bienveillance donnera une teinte de bonhomie et de sincérité à ses actes de com-* plaisance, et lui fera réserver ses accès de susceptibilité pour les personnes d'un rang supérieur au sien, tandis qu'à l'égard de ses inférieurs ou de ses égaux, jamais la moindre trace de fierté ou d'orgueil ne viendra faire ombrage à ses qualités aimables. 11 résultera de ces combinaisons des phénomènes hétérogènes, comme des manifestations de sentiments aristocratiques en contradiction flagrante avec les sentiments libéraux professés par Franz Liszt. Il reconnaîtra la frivolité des prétentions fondées sur des droits et des titres héréditaires, finjustice des distinctions qui en 3ont le fruit, et, malgré cela, son amour de la gloire lui donnera le goût des diatinctions de tout genre. Les signes extérieurs de ces distinctions ne lui inspireront aucun sentiment de déférence pour les personnes quMI en verra revêtues, mais ils n'en seront pas moins l'objet de son ambition, et une satisfaction pour lui quand ils lui seront dévolus. Voilà le côté faible de ce caractère, qui serait plqs complet si son orgueil était assez fort pour la pénétrer de cette conviction, que fhomme de génie ou de talent qui a fait ses preuves m saurait trouver nulle part des titres plus élevés que ceux qu'il doit à la nature et à ses propres eflbrts. »
Qu'on appelle cela phrénologie ou psychologie; qu'on arrive à ce résultat par Tobservation du langage, des habitudes et des mœurs,
ou bien par Texamen des protubérances du crâne, le portrait n'en est pas moins tracé de main de maître, avec une hardiesse, une netteté qui ne laisse rien d'indécis. Le philosophe peut se tromper, mais il méprise les échappatoires, cette ressource des devins et des oracles. On dira peut-être que Franz Liszt est un personnage connu, et qui découvre volontiers son cœur et son esprit à tout le monde. A cela, M. Castle répondrait qu'un caractère est toujours une chose mystérieuse et compliquée, difficile à sonder dans ses replis les plus profonds, et qu'un renseignement de plus n'est point à dédaigner. Si la renommée, les bruits publics ou ses propres remarques lui servent de confirmation, de guide ou de contrôle dans ses études phrénologiques, il use du droit de tout homme de bonne foi à la poursuite de la vérité. Les sciences n'ont pas d'amourpropre ; tous les moyens leur sont bons pour avancer : elles s'entr'aident, et nesont point jalouses les unes des autres. L'astronomie ne s'abaisse point lorsqu'elle demande secours aux mathématiques, et la physique vit dans les meilleurs rapports avec sa voisine la chimie; quant à la médecine, elle emprunte beaucoup et ne rend guère, ce qui n'empêche pas qu'on la respecte fort.
Après le portrait de Liszt, M. Castle voulut bien me lire celui d'un personnage qui, à cette heure même, remplit des fonctions importantes à Constantinople, et paraît appelé à jouer un rôle plus ou moins actif dans les graves affaires d'Orient. Son Excellence Rifaat-Pacha, ambassadeur de la Sublime Porte à Vienne, passa quelques jours à Milan, en se rendant à son poste; et comme il y entendit parler des consultations phrénologiques dont la ville entière était préoccupée, il voulut faire comme tout le monde, el emporter en Allemagne sa monographie. Voici les traits principaux de ce caractère; on y peut remarquer les égards dus aux vivants, mais sans aucune flatterie :
t( Ce sont les affections généreuses, l'amitié, la bienveillance, la tendresse, qui prédominent dans l'organisation de Son Excellence; la manifestation de ces sentiments affectueux doit être empêchée
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par un défaut d'initiative à peu près insurmontable, en sorte qu(' Son Excellence a de la peine à exprimer ce qu'elle sent, tant par la parole que par les actions. Elle voudra toujours à ses amis plus de bien qu'elle n'en témoignera, plus qu'ils n'auront sujet de le croire. Le sentiment de l'amour lui-même prendra une forme douce et lente, une allure d'hésitation qui lui donnera Tapparence d'un simple et faible désir. Le plus léger obstacle à ce désir rebutera Son Excellence, et suffira pour l'éloigner; d'où Ton peut conclure que, malgré sa disposition à la tendresse et à la galanterie. Son Excellence n'a rien de ce qu'il faudrait pour y trouver du plaisir et des succès. Son affection et ses préférences ne sont pas faciles à reconnaître , même pour les personnes qui en sont l'objet, et c'est à peine si on les distinguera autrement que dans l'affabilité de ses manières. Et cependant Son Excellence doit éprouver le besoin constant d'une affection, d'un appui amical, d'un échange de sentiments et de confidences, au point d'aimer mieux à se diriger, dans les actes de sa vie, par les conseils d'un ami que par sa propre volonté.
4( Le tempérament de Son Excellence étant exclusivement nerveux, tout danger physique lui doit causer de vives émotions et un grand serrement de cœur. Son imagination lui montrera souvent le danger là où il n'existe point. La veille d'un voyage, ou au moment de commencer une entreprise, son esprit doit être assiégé de pressentiments sinistres ; au sein même du repos et de la vie la plus tranquille, cette prédisposition viendra troubler son sommeil, et à défaut de la réalité, ses rêves lui fourniront des sujets d'appréhension. Les observations qui précèdent indiquent que Son Excellence est plutôt née pour mener une vie paisible et domestique que pour un genre d'existence qui exigerait de l'énergie et de la résolution. Son regard ne se tourne pas volontiers vers l'avenir ; le passé Foecupe plus agréablement, quoique sa mémoire ne soit pas trèsactive. C'est surtout dans le présent qu'elle vit; mais le présent ne se manifeste qu'à travers des sensations d'un malaise continu. Malgré )sa générosité, sa bonté, sa douceur. Son Excellence se sent
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acctblée de tristesse, et si elle connaît la joie, c^est dans les moments de répit causés par quelque excitation passagère. Cette mélancolie habituelle deviendra même un obstacle aux distractions que pourrait lui procurer l'exerjeice de ses facultés intellectuelles. En littérature, Son Excellence doit aimer les inventions fantastiques; elle est crédule, et si elle n'était prémunie par I-éducation, il pourrait lui arriver de se laisser séduire par la magie, Fastrologie, la divination ou toute autre science occulte. En résumé. Son Excellence parle peu ; elle pense plus qu'elle ne parle, et sent plus qu'elle ne pense. »
Ce portrait d'un homme faible et bon, qui serait agréable pour un simple particulier, représente une figure un peu terne, un caractère un peu effacé pour l'ambassadeur et le ministre d'une grande puissance. Les qualités requises dans un diplomate ne s'y trouvent pas en abondance. Mais voici le plaisant de l'affaire : Rifaat-Paoha sortit enchanté de la consultation. Il fit écrire sa monographie morale au bas de son portrait Uthographié, dont il distribua plusieurs exemplaires à ses amis, et comme, de l'aveu de M. Castle lui-même, Rifaat-Pacha pense plus qu'il ne parle, on ne put point démêler à travers le sang-froid et la dignité du ministre ottoman s'il prenait ce portrait au sérieux, ou si la distribution qu'il en faisait à ses amis déguisait cette arrière-pensée : « Vous qui me connaissez, trouvez-vous que cela me ressemble? » Il se pourrait encore que Rifaat-Pacha, s'il avait plus de finesse et de résolution que la phrénologie ne lui en accorde, ne fût point fâché de passer pour un homme doux et sans énergie , afin d'en prendre avantage sur ceux qui le croiraient tel dans ses rapports diplomatiques. Lui seul sait le mot de cette énigme.
Pour suivre une progression croissante, abordons maintenant un personnage revêtu d'un pouvoir ilfnmense, et dont le caractère peut exercer une influence considérable sur le sort de plusieurs millions d'honmies. Le feld-maréchal Radetsky est une des grandes illustralions de Tannée autrichienne. Son dernier succès à NoVare, sa
longue carrière militaire et Tautorité que lui donne le commande^ ment général des forces de Tempire dans toute la Lombardo-Vénétie, en' faisaient un sujet d'étude des plus intéressants pour M. Gastle. J'avais quelquefois rencontré le maréchal à MiTan et à Vérone, soit au théâtre, soit aux revues de troupes. Malgré son grand âge, — on le dit plus qu'octogénaire, — il était bon cavalier. La simplicité de sa tenue, sa manière de porter le chapeau et de tenir la canne suspendue au poignet droit par une gance, son air ferme, ses épaules un peu voûtées , m'avaient fait songer à la figure connue du grand Frédéric. M. Gastle dut être flatté d'avoir entre les mains un sujet d'étude de cette importance. Sans doute il comprit qu'il lui devait plus d'égards encore qu'à l'ambassadeur de Turquie ; mais sa pensée, pour être enveloppée des précautions convenables , ne s'en révèle pas moins clairement. Il ne faut pas oublier que je cite ce portrait de mémoire et sur des notes prises après une seule lecture.
« La première chose qui frappe le regard du phrénologue , dit M. Gastle, c'est l'existence évidente et prononcée de deux classes de sentiments et de facultés opposés, les uns d'exclusion qu'on pourrait appeler d'égoïsme, les autres, au contraire, d'expansion. Tout de suite après, il faut signaler les qualités qui constituent l'énergie et la volonté, soutenues et augmentées par une constitution vigoureuse et des forces vitales d'un ressort puissant. Le sentiment de ramitié, sans être un besoin, a dû s'éveiller facilement et se manifester par une humeur franche, joyeuse et point sentimentale, comme ce qu'on nomme une bonne camaraderie. Gelui de l'amour a dû prendre une forme personnelle, avec beaucoup d'énergie dans la poursuite mais peu de constance. Dans les occasions de ce genre, l'insouciance a pu sembler cruelle, sans qu'il y eût aucune intention de faire souifrir. De loin, les plaintes ou les reproches devaient glisser sans effet, tandis que, de près, ces mêmes plaintes pouvaient, au contraire, exercer un grand empire, et maîtriser complètement un cœur qui se croyait indépendant. Ge double fait révèle une faiblesse et une vertu de ce caractère, qui ont dû paraître en beaucoup
d'occasions. La faiblesse consiste en ce que la volonté plie devant les petites difficultés et devient facilement passive ou maniable dans les détails journaliers de la vie; la vertu consiste en ce que le courage, ractivité, la résolution, une fois éveillés par un motif sérieux, sont poussés vers le but comme par la fatalité, c'est-à-dire sans admettre ni retard , ni obstacle, ni halte avant de l'avoir atteint.
« Il faut remarquer encore une certaine bonhomie, une envie de plaire instinctive, qui, jointe à la facilité d'aimer, comme aussi d'oublier, doit entraîner une disproportion entre la chaleur affectueuse du langage et les effets et la durée de l'affection. Emporté par des mouvements bienveillants et sincères, M. le maréchal a pu se laisser aller à des promesses qu'ensuite il regrettait d'avoir faites, en voyant les ennuis et les difficultés qu'il s'était préparés. Cette particularité a dû produire des contradictions apparentes que le monde aura pu taxer de caprice ou de bizarrerie gratuite , parce que le monde ne sait point établir de différence entre les grandes et les petites choses, dans le commerce de la vie. Il y a d'ailleurs un sentiment qui domine les autres dans cette organisation vigoureuse, c'est celui de la conscience, qui, soutenu par l'énergie et la virtualité du caractère, ne peut consentir à déroger par aucune considération, ni personnelle, ni amicale, à ce qui lui parait être la justice et le devoir. Ainsi, d'une part, la bonhomie naturelle, l'affection, la camaraderie; d'autre part, la fermeté, l'énergie, l'ambition, le sentiment du devoir et les caprices d'un esprit volontaire, amèneront des alternatives de douceur, de relations faciles et des accès de colère, même assez violents, mais où l'orgueil n'entrera pour rien. Quant au dévouement, qui se promet quelquefois légèrement et se retire de même dans les petites circonstances, il est
complet, absolu, à toute épreuve dans les grandes, et non pour les personnes seulement, mais pour les choses mêmes, pour le but proposé.
¥. Un autre instinct non moins évident est le besoin impérieux d'occupation et de mouvement. Impatient de toute inaction, l'esprit
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a fixé d'avance remploi de Theure qui va suivre, de sorte que s'il arrive entre une occupation et une autre quelque lacune inévitable, la fièvre d'impatience se montre aussitôt. En avançant en âge, ce genre d'irritation a dû se développer davantage chaque année. Ce besoin de précision dans l'emploi du temps a dû devenir une sorte d'idée fixe et faire hâter l'occupation du moment en surveillant d'un œil celle qui doit bientôt suivre.
« Dans les traits saillants de l'intelligence, il en est qui sembleraient inutiles à un grand capitaine, s'ils n'atteignaient un degré de développement supérieur et exceptionnel. Les principaux sont la faciUté à concevoir des plans scientifiques ou artistiques, l'esprit d'observation, le coup d'œil, une mémoire aussi prompte que fidèle, l'esprit d'ordre, de méthode et d'ensemble, contrasté par la négligence des détails à l'endroit des petites choses, et par-dessus tout l'instinct de la symétrie mécanique , du mouvement et de la perception des lieux et du temps. Ces facultés doivent produire des phénomènes variés, comme un plaisir vif, un intérêt particulier à examiner des machines, des horloges, des locomotives, l'envie de changer de lieux, de voyager, de s'orienter dans l'espace, et un goût extrême pour les mouvements cadencés et réguliers, depuis les simples exercices athlétiques, gymnastiques, acrobatiques ou équestres, jusqu'aux arts plus raffinés de la chorégraphie, de la danse, et aux fastueux déploiements de personnages que présente à l'œil un grand ballet. Cet instinct dominant, jeté dans un autre caractère et accompagné d'autres facultés, aurait pu produire un artiste; mais dans une organisatioi^ fortement trempée et ennemie des petites choses, il devait se produire sur le théâtre le plus vaste possible et s'y exercer sur la plus grande échelle, c'est-à-dire sur des champs de bataille.
« De même, pour mentionner en passant un trait secondaire, mais caractéristique, nous remarquerons qu'en général la mémoirer l'observation et le goût de la causerie, produisent chez la plupart des hommes l'envie de raconter, de prendre la parole et de la garder
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longtemps; dans un esprit plein de rectitude, comme celui que nous examinons, le goût des anecdotes, des historiettes existe, mais il est accompagné de Thorreur de la prolixité; ces historiettes ne sauraient lui plaire qu'à la condition d'être racontées laconique* ment, et, lorsqu'il les racontera lui-même, il pourra les gàtet* pat* trop d'impatience et de brièveté. — Un trait d'un ordre plus éleré, et non moins caractéristique, est le désintéressement et le mépris de l'argent, qui lui fait considérer comme sans importance le soin de ses intérêts; cette insouciance de la fortune peut aller jusqli'à causer des embarras pécuniaires qui n'auront pas même le pouvoir d'inquiéter ce caractère ferme. >►
Cette monographie contenait une foule d'autres nuances cibrieuses qui, par malheur, m'étaient sorties de la tête lorsque je voulus, en rentrant chez moi, les transcrire de mémoire. Je me rappelle seulement qu'au dernier paragraphe, M. GasUe disait : « La condition essentielle pour que cette existence, d'une longévité exceptionnelle, se prolonge encore longtemps, c'est qu'elle demeure dans les circonstances propices à une vie toujours active et variée, tant au moral qu'au physique, attendu que leur interruption serait le moyen de la saper dans sa racine. »
Parmi les autresMiionographies dont M. Castle me donna lecture, il s'en trouva de plus sévères que les précédentes, entre autres celle d'une belle et grande dame de Milan, célèbre par son esprit, son courage et son patriotisme. La dureté de la phrénologie à son égard n'est pas la seule raison qui mVmpéche de reproduire ici un portrait chargé de couleurs fort sombres; d'excellentes relations, durant lesquelles je n'ai eu qu'à me louer de ce caractère si redoutable aux yeux de M. (Castle, me font un devoir de la réserve et du silence. Je citerai seulement une particularité comique. Le phrénologue se plaisait à reconnaître, parmi les facultés de l'esprit, une promptitude remarquable à saisir les ridicules des gens et des choses et à les mettre en. relief d'une manière pittoresque. U ajoutait que, dans la discussion , ce tour d'esprit se devait manifester
par une dispeskieB singulière à opposer aux arguments des attaques personnelles. Là dame en question , habituée aux hommages de toutes sortes» fot probablement stupéfaite de Taudace du docteur, et comme elle ne pouvait se soumettre à des arrêts qui blessaient son orgueil, elle demanda son portrait par écrit, afin d'y répondre. M. Gastle s'empressa de me communiquer la réfutation. C'était une satire mordante et comique contre la phrénologie et le phrénologue; mais M. Castle, en véritable philosophe, au lieu de se cabrer sous Taiguillon» avait marqué «avec une joie^sincère les passages qui emportaient la pièce, comme une confirmation de ses découvertes, et il avait soigneusement écrit sur la marge de la lettre : « Voir le portrait, — attaque au lieu de défense, — personnalités au lieu de raisonnements. )> Ce cri de triomphe me rappela les transports d'enthousiasme de ce savant français qui, en faisant une expérience sur la raréfaction de Tair, s'évanouissait au fond de son aérostat, moitié de plaisir et moitié par la privation d'oxygène * .
On trouve à Milan comme à Venise, mais moins qu'à Florence, ce commerce aimable qui vous crée de proche en proche une série de relations qu'on a de la peine à rompre quand l'heure du départ a sonné. Marliani était un de ces hommes dont l'esprit gai , l'humeur franche et ouverte, vous gagtient le cœur en moins de temps qu'ofc n'en met à Paris à sonder la glace avant de la briser. Je l'avais connu, en France, dans le beau temps de ses succès. C'était alors un Antinous aux formes sveltes, aux traits délicats ; je le retrouvai taillé en Hercule et chargé d'un embonpoint contre lequel il luttait bravement en faisant de la nuit le jour. Nous étions, un soir, au théâtre de la Scala ensemble; il me montra une dame d'Une
' Au moment de mettre sous presse, j'ai appris que M. Castle se proposait de venir faire à Ptriii uo oours de phrénologie psychologique^ Thiver prochain.
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bmDté remarquable , entourée dans sa loge d'an eerde de jmines gmis.
— Regardez cette merveille, me dit-il; c'est un des enfants gâtés de Milan. Nous rappelons la divina faneiuUa ( la ^vlne jeune fiUe).
— Elle est fort belle, répondisse; mais son sobriquet gracieux me parait un peu jeune pour son yisage.
— C'est, reprit Marliani, qu'on le lui a décerné il y a longtemps, et, l'habitude étant prise, nous l'appellerons ainsi jusqu'à son der* nier jour.
— Et quels sont ses titres à l'adoration des Milanais?
— Sa gentillesse, sa douceur, et l'amour extrême et constant qu'elle a su inspirer à un des hommes les plus estimables et les plus généreux de la noblesse de Milan, le duc L...
— Eh bien I que ne l'a-t-il épousée?
— Oh I cda ne se pouvait pas : la naissaAice, la fortune, hi famille, tout s'y opposait absolument. C'eût été une folie, et l'idée ne leur en est venue ni à l'un ni à l'autre. lisse sont aimés, voilà tout. Pas n'est besoin d'autre chose ; et comme leur amour était passionné, sincère et réciproque, il nous a paru intéressant. Nous Tavons tous favorisé, encouragé et applaudi. Gela vous étonne, monsieur le Parisien?
— Non, cela m'amuse, parce que votre bonhomie italienne me rappelle les mœurs naïves des siècles passés. Nous avons au musée de Paris un magnifique tableau du Titien représentant d'Avalos, marquis du Guast, en costume de grand d'Espagne avec son armure de fer, debout à côté d'une femme milanaise, dont le visage un peu vulgaire exprime une certaine tendresse mêlée de respect pour le seigneur marquis. On lisait sur Fancien livret de notre musée : « Portrait d'Alphonse d' A valus. II pose la main sur la poitrine de « sa maîtresse pour témoigner qu'il n'estime rien de si beau dans H le monde, t^ Cette manifestation publique, immortalisée par le pinceau du Titien, était sans doute une chose simple et naturelle au seizième siècle. François P' était capable de faire la pareille
pour la duchesse d'Étampes. Aujourd'hui , je ne vois plus que ritalie où Ton pût commander son portrait à un peintre avec les mêmes accessoires.
— Eh I oui, répondit Marliani en se frottant les mains ; Dieu merci, nous avons encore le culte de Tamour, nous autres. Quand nous avons le bonheur d'aimer, nous le disons à qui veut Tentcndre, au vent qui souffle, au soleil qui nous éclaire.
La dernière fois que je vis Marliani, c'était à Venise, trois mois après cette conversation. J'entrai à l'heure des visites du matin chez madame la maréchale G... pendant les chaleurs de l'été. Les stores étaient baissés, et quelques personnes parlaient à voix basse dans le petit salon.
— Je vous annonce une bonne nouvelle, me dit la maîtresse de la maison : Marliani est arrivé de Milan. Nous allons faire de la musique avec lui. Le pauvre garçon a passé la nuit en voiture, et il est si fatigué, qu'en causant avec nous tout à l'heure, il s'est endormi profondément sur le canapé. Nous nous sommes retirés bien doucement dans ce petit salon pour le laisser reposer à son aise. Entendez-vous comme il ronfle I Ce somme lui fera du bien.
En eifet, Marliani, profitant de cette liberté patriarcale, s'était étendu de son long comme sur un lit, et il resta là jusqu'à Theure du dîner. Il n'aurait guère trouvé en France de canapé aussi hospitalier que celui de madame la maréchale, et, en Angleterre, ce sommeil réparateur Teût à jamais perdu de réputation. J'étais loin de penser alors que ce robuste garçon fut à deux pas d'une mort violente. Lorsque les événements de 1 848 éclatèrent en Italie, Marliani se montra au premier rang parmi ces hommes courageux qui ont payé de leur personne avec une vigueur à laquelle leurs ennemis ne s'attendaient point. Il était de Bologne, et se trouvait dans cette ville au moment du retour des troupes autrichiennes. Sans se dissimuler que la résistance serait du sang versé en pure perte, Marliani voulut cependant tenter un effort contre des forces bien supé^ Heures à celles dont il disposait. Il commandait un régiment de
volootaires ou gardés nationaux de Bologne» gens résolus comme tous les Romàgnols. Marliani les mena sur la route de Ferrare avec une pièce de canon pour y attendre l'arrivée des Autrichiens. Des espions avaient donné avis de cette sortie. Le détachement tomba dans cette embuscade, et le colonel qui marchait en tète fut tué des premiers. Je me souviens qu'un joulTt au Rebeœbinoi tout en mangeant d'un air sensuel une espèce de beignets qu'on appelle à Milan des torM^ il me disait que la seule fin désirable à son gré était de mourir les armes à la main, le visage tourné vers le nord i il a obtenu ce qu'il souhaitait.
Les Milanais, les Brescians et les Romàgnols sont d'une race particulière qui se distingue des autres races italiennes par l'énergie et l'obstination, et qui se reconnaît aisément à ses dialectes, beaucoup moins harmonieux que les autres langages de la péninsule. On y sent une certaine dureté qui pourrait bien être d'origine gauloise. Les diphthongues françaises» impossibles à prononcer pour la .plupart des Italiens, se rencontrent di^ns un grand nombre de mots milanais et lombards. Une des servante de l'hôtel où je logeais à Milan s'appelait Gineu (Geneviève, ou en italien Ginevra), et les gens de la maison prononçaient ce nom à la française, ce qu'une bouche romaine. ou florentine n'aurait jamais pu faire. Les sons sourds, comme les syllabes eu^ oti, etc., prennent, même en milanais, une exagération que la prononciation française ne leur donne pas. Il va sans dire que chaque grande ville d'Italie considère son dialecte comme le meilleur et le plus beau; ils ont tous leur mérite. Celui de Milan manque de douceur et de grâce, mais il se prête au comique et à la diatribe. Une satire fine ou passionnée peut avoir du piquant ou du nerf en milanais; le poète Porta, qui écrit dans cette langue un peu baroque, emploie l'ironie avec beaucoup de succès. Son petit volume de vers est fort estimé dans sa ville natale, et c'est tout ce que demande son ambition. En mettant leur dialecte au-dessus des autres, quoique je lui préfère infiniment le vénitien, les Milanais ne font de tort à personne. Lors-
qu'on leur adresse la parole en toscan, et qu'ils aftectent de répondre en milanais, c'est une fantaisie d'amour-propre qu'on peut leur passer; mais, au fond, cela tient à une cause de plus grave conséquence, Tesprit exclusif et municipal. De toutes les grandes villes d'Italie, Milan est celle où ce patriotisme borné a le plus de force. Le grand rénovateur Gioberti, qui, assurément, parlait en véritable Italien, n'a pu faire oublier entièrement en Lombardie sa qualité de Piémontais; et tout en admirant et adoptant la pensée élevée du primalo, on sous-entendait à Milan cette légère restriction : «Oui, ritalie a la primauté, mais Milan prime sur le reste de Tltalie. » Ce second priinato n'est pas aussi démontré que l'autre : Milan ne fera (|ue 8'isoler en croyant primeggiare.
Lodi. — Le fromage parmesan. — Crémone. — Mantoue. — André Mantegna, Jules Romain et le Priroatice. — Le palais du T. — Le vélocifère. — Brescia. — Périrait phrénoiogique du général Haynau. — Le temple de Vespasien. — Vérone. — Les Scaligeri. — Dante à la cour. — Le tombeau de Juliette. — Type véronais. — Le mercutio de Shakspearc. — Matteo Bandeiio.
Malgré mon impatience d'arriver à Venise, il faut bien parler des deux routes qui mènent de Milan à TAdriatique, Tune par Crémone et Mantoue, l'autre par Brescia et Vérone. Nous les parcourrons aussi rapidement que possible. Ne nous arrêtons pas à Lodi , qui possède pourtant une belle église construite par Bramante , et une place entourée de galeries. Saluons le fameux pont où Tarmée de la république française, par une marche audacieuse et incomprise, déconcerta Tennemi, qui la croyait perdue. Ce fait d'armes s'accomplit à dix lieues de Pavie. Une forte odeur de fromage s'exhale de toutes les maisons de Lodi. C'est là qu'on fabrique ce parmesan si vanté en cuisine et qui répand son parfum sur Titalie entière. Parme, en lui donnant son nom, usurpe une gloire qui ne lui appartient pas. Comme le nouveau monde, ce fromage est mal nommé , et la ville de Lodi peut se plaindre avec autant de raison que Christophe Colomb de l'injustice et de la légèreté des hommes. Nous traversons l'Adda sur un autre pont que celui de Lodi , pour atteindre Crémone, située au bout de ces plaines de la Gerrad'Adda, que Venise et les Visconti se disputèrent pendant un siècle avec acharnement.
La plupart des villes de Lombardie qui ont un aspect moderne doivent leur régularité à des désastres. En voyant à Crémone un air de vétusté, on devine qu'elle a dû souffrir moins que les autres. Annibal, il est vrai, ne l'épargna point, et les Goths se donnèrent le passe-temps de la ravager. Elle eut le bonheur de plaire à Tempereur Frédéric-Barberousse , pour s'être trouvée en guerre avec Milan, lorsque ce grand destructeur de villes descendit en Italie. Cependant ce fut à Crémone même que se trama le soulèvement général, qui finit par repousser Tempereur en Allemagne. Dans certains quartiers, on se croirait en plein moyen âge; on y placerait volontiers la scène de quelque légende, comme à Bruges ou à Nuremberg. Crémone était autrefois hérissée de grosses tours ; la plupart de ces gothiques moyens de défense ont été détruits. On en a seulement conservé un échantillon curieux. Le Torrazzo^ situé sur la grande place, est aujourd'hui un campanile qui s'élève à la hauteur de cent quatre-vingt-six bras italiens (approchant trois cents pieds). Au rebours des autres édifices de ce genre, le Torrazzo est quadrangulaire depuis sa base jusqu'à la galerie des cloches , puis ensuite octogone jusqu'à la flèche , sur laquelle est la croix.
Le dôme de Crémone , en marbre de diverses couleurs , est un composé des styles de plusieurs époques, mais peu distantes les unes des autres. La façade, ornée de statues et de doubles colonnes, se termine à droite et à gauche par de petites tourelles festonnées à jour ; la grande rosace du centre est couronnée par un fronton en attique, qui s'arrange sans mauvaise grâce avec le reste. A l'intérieur sont de belles peintures du Pordenone. On trouve dans les palais de Crémone quelques galeries de tableaux. Celle du palais Porro contient le célèbre tableau du Corrége, la Vierge au lapin.
Hâtons-nous d'arriver à Mantoue , la ville réputée imprenable. Assise au milieu d'un lac artificiel formé par le Mincio, qui la relie à Peschiera, Mantoue est la plus forte place de guerre de la Lombardie. Le général Bonaparte en aurait entrepris le siège, si le vieux
înaréehal Wuraiser n^eùt accepté la capitulation hmiorable que ce jeune homme lui ofBrait avec des formes respectumisA. Les eaux qui environnent Mantoue se divisent en quatre parties, dont une, appelée Logo di Pajolo, est ai peu près stagnante, ce qui engendre des miasfties pestilentiels à certains moments de Tannée. On ne voit de tous côtés à Mantoue que bastions, tètes de pont, ouvrages à cornes, contrescarpes et demi-lunes. Cependant la citadelle, garnie de boutiques , ressemble en temps de paix à un joli marché , et là porte, qui était jadis celle du château, est un cheM'œuvre de Jules Romain. Les rues régulières et droites partent du centre et se dirigent en rayons vers les remparts. Je laisse à d'autres pfaia experts le soin d'apprécier les ouvrages de guerre, et je m'attadie par préférence aux productions des trois grands artistes auxquels Mantoue doit tous ses embellissements : André Mantegna, Iules Romain et le Primatice.
Le premier, comme Giotto, avait mené paitre les moutons dans son enfSBince. Une vocation irrésistible l'arracha bientôt à ses bre* bis. Un peintre, qui lui donna les premières levains, le prit en amitié, Tadopta et lui laissa son bien. Vers 1450, Mantegna, âgé de vingt ans, était appelé à Padoue pour y décorer l'église de Sainte- Sophie. 11 travailla ensuite à Florence, puis à Rome pour le pape Innocent VllI ; mais le marquis de Gonzague sut l'attirer à Mantoue et l'y garder jusqu'à sa mort. André Mant^na est un de ces génies précurseurs qui devancent la marche du temps et se dirigent sans guide et sans modèle vers la lumière et la vérité. 11 vit un jour quelques plâtres moulés sur des marbres grecs , et cet indice lui suffit pour reconnaître la route qùMl devait suivre. Son instinct du beau et ses dispositions naturelles ont fait le reste. Il épousa la fille de Jacques Rellin, et ses deux beaux-frères Jean et Gentile, dont il dirigea les débuts, s'en allèrent h Venise fonder Técole d'où sortirent le Giorgione et le Titien.
Au moment de la bataille de Fomoue, lorsque Charles VIII, avec neuf mille Français, eut passé sur le corps à quarante mille Italiens
qui lui voulaient fermer la route des Alpes , le marquis de M^ntoue, commandant les forces vénitiennes, se plut à considérer cette affaire comme lin succès, parce que le roi de France battait en retraite. Après le Te Deum chanté à Venise et à Mantoue, le marquis demanda un tableau à Mantegna en commémoration de la journée de Fornoue. Le peintre fit une Vierge entourée de plusieurs saints armés à la mode du temps ; devant la Vierge s'incline François de Gonzague, paré de ses ordres et de son armure. « Le portrait du marquis, a écrit Vasari, est d'une telle ressemblance et perfection qu'on le prendrait pour un personnage vivant. » Ce tableau, appelé la Vierge de la Victoire, demeura au palais de Mantoue jusqu'au commencement de ce siècle. Napoléon, pensant avec raison qu'une Vierge ainsi nommée en souvenir de la bataille de Fornoue, devait appartenir au vainqueur, mit fin à cette ancienne fanfaronnade en ordonnant que le tableau fût transporté au musée de Paris , où il est encore.
A la mort de Mantegna , la renaissance des arts était complète. Raphaël avait déjà vingt-trois ans. Un de ses élèves favoris , Giulio Pippi, surnommé plus tard Jules Romain, faillit perdre la liberté et même la vie par une étourderie de jeunesse. Ce vaurien de Pierre d^Arezzo, qui vint à passer à Rome, y écrivit des sonnets obscènes que Jules s'avisa d'illustrer de dessins. Marc-Antoine Raimondi en fit des gravures. Le pape Clément VH s'indigna justement de voir un des peintres du Vatican déshonorer son crayon. Le tribunal de l'inquisition, qui n'en tepdait pas raillerie, commença une procédure, et décréta de prise de. corps contre les trois auteurs du volume. L'Arétin prit le large et s'enfuit à Venise. Marc-Antoine, arrêté et jeté en prison, paya pour les absents. Peu s'en fallut qu'on ne le pendit, ce qui eût été grand dommage. Giulio Pippi, fort heureusement, ne se trouvait pas à Rome. U n'osa y rentrer, et Frédéric de Gonzague, riche et généreux comme un Médicis, s'empressa de l'appeler à Mantoue. Jules Romain s'y fixa et n'en sortit plus. Sur l'emplacement d'une écurie, il éleva le magniQque palais
plus reconaaissable. Les édirues, airat changé d'aspect. Parmi
les élèves du maître romain se i lit un jeune Bolonais, peintre^ sculpteur et architecte comme lui, *ançois Primadiccio, que nous appelons le Primatice. A chaque pas, on rencontre les merveilleux ouvrages de ces trois grands artistes. L'église cathédrale de Saint** Pierre, dessinée par Jules Romain, ontient ces statues si belles et si gracieuses du Primatice, pelle les prophètes etprophér
tesses. Après le départ du nais, que François 1^ emmena
en France, d'autres élèves imitèrent sa manière élégante et nobles et Jules Romain laissa en mourant tant de projets préparés et tant de mains habiles formées à son école, que tous les travaux furent adbevés sans interruption.
L^^se de Saint-André de Mantoue est une des plus parfaites de la Lombardie, par l'unité complète et la pureté de son style. Dans une des chapelles repose Mantegna, entre deux tableaux attribués h ses élèves. Au palais du T se trouve le morceau capital de Jules Romain, la Chute des Géants, véritable tour de force, où Michel- Ange lui-même n'aurait déployé ni plus de science ni plus de hardiesse. Dans cet incroyable fouillis de têtes, de membres, de torses renversés et contournés, le caprice du raccourci a dit son dernier mot. On se lasserait bientôt de ce chaos anatomique : Jules Romain, qui l'avait prévu, s'est empressé de mettre en opposition à la Chute des Géants la peinture des amours de Psyché, suivant en cela le procédé du vieux Uandel, qui ne manque jamais de chanter une mélodie suave après avoir charmé l'oreille par les accords puissants de ses fugues. Quant aux sculptures du Primatice, on n'y sent pas le besoin des contrastés; ce maître aimable ne cherche que la grâce et l'élégance, et elles semblent venir au-devant de lui, tant il les trouve aisément.
Reprenons maintenant l'autre route de Venise, la via ferrata, comme on dit en Italie. Avant 1 848, ce chemin de fer se réduisait
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DE MILAN A VÉRONK. 241
à deux tronçons, Tun de Milan à Treviglio, Tautre de Vicence à Venise. L'intervalle considérable qui sépare ces deux fragments était desservi par les lourdes voitures du vélocifhre.
Les quatre chevaux qui traînaient cette machine auraient bien parcouru leurs deux lieues à Fheure, si Ton n'eût arrêté vingt fois entre chaque relai. Deux postillons en habits jaunes, avec le cor de chasse à glands et le chapeau orné de vieilles plumes, faisaient autant de fracas et de cris que sMls eussent mené Tempereur luimême. A les entendre parler aux garçons d'auberge et aux palefreniers, on les aurait pris pour des grands officiers de la couronne. Mais en arrivant au relai, ces Artabans galonnés venaient à chaque portière de la voiture mendier d'un air piteux un pourboire qu'ils ne méritaient guère, et que fort peu de voyageurs leur donnaient.
^. Brescia, dont l'origine est incertaine, fut occupée pendant long-
temps par les Gaulois. Peut-être le sang de cette nation guerrière n'a-t-il pas nui à l'énergie et au courage opiniâtre qui sont les signes remarquables du caractère des Brescians. Souvent, lorsque les autres villes lombardes ouvraient leurs portes, soit volontairement, soit par force, aux armées étrangères, Brescia eut assez de bonheur et d'audace pour résister, même à des empereurs d'Allemagne. En obligeant Frédéric II à s'éloigner de leurs murs, après vingt assauts inutiles, les Brescians sauvèrent l'Italie de l'invasion de 1238, qui commençait fort mal. Carmagnola ne se serait point emparé de Brescia, si les habitants n'eussent été de connivence avec lui pour se soustraire au joug de Philippe Visconti; et la preuve, c'est qu'une fois rendue à la république de Venise, Brescia lui demeura fidèle, à ce point que Visconti l'assiégea pendant deux années de suite sans la pouvoir reprendre. Gaston de Foix, ne voulant pas laisser derrière lui une place de guerre de cette importance, s'en empara au début de sa glorieuse campagne. Une conspiration contre les Français fut découverte avant d'avoir éclaté, et le généreux Gaston crut devoir punir les Brescians en livrant la
ville fàu pillage, pe qui me partit peu digne du béroa cbeyaler^squa de ftavenne. Après la paii: de la ligue de Cambrai» 9raacia fqurpît souvent d'excellents soldats à la répubUqua de Yf^niae. ^nfin, à une date récente, Fopiniàtreté des Brescian^ s'est encore manifei^tée dans leur résistaqce désespérée aux armes du généra) Haynau. Qm se rappeUe que les femmes prirent part à la défense de la viUb, 0( qu'elles en furent punies avec si peu de courtoisie que les ouvriers brasseurs de Londres en ont plus tard exprimé leur b)àme sévère à Fauteur lui-même.
Dans la coUection des portraits recueillis par M. Gastle se tr^ur vait le général Ilaynaq, et je Tai réservé à dessein pour le placer sur le tbéâtre de son exploit le plus célèbre. U faut savoir qu^ le général était venu consulter le savant phrénologue en temps d^ paix. Ce qui frappa tout de suite M. Castle dans cette organisf^tipn fortement accentuée, c'est uq ordre de sentiments et d'instincts ho^Ules, le courage, l'impétuosité, le besoin de domination, et l'inipatience causée par toute espèce de résistance. Les correctifSi car il y en a toujours, étaient une bumeur facile dans les rapports ordinaires de la vie, et une certaine disposition à l'amour, mais à un amour ardent, irritable et passionne, qu'il était dangereux de contrarier, a Si une personne aimée, disait M. Castle, donnait à ce cœur fier et entier quelque sujet de jalousie ou de colère, la résignation, la douceur, la soumission seraient le seul moyen de le calmer, tandis qu'une conduite opposée éveillerait tout ce qu'il a de dur et de terrible.
a Le courage du général est de la trempe la plus ferme. Le danger n'existe à ses yeux que comme une occasion désirable d'engager une lutte, et cette lutte une fois commencée, il lui faut un aussi grand effort pour contenir l'impétuosité de son attaque, qu'il en faudrait à un autre homme pour soutenir son énergie jusqu'au bout. Ce courage et cette impétuosité sont encore stimulés par la confiance aveugle en soi-même, par le mépris de tout adversaire et par le manque iVespoir et de préoccupation du succès. Au moment
(fe Taçtioi^, ^m çt\ g^r^ : fc En avant ! )^ et il oubliera peut-être las lne8^ras qu'ime retrait^ pourrait rendre nécessaires. Au moment du conseil, il voudra dominer les voix opposées à la sienne, et il le fi^ra, si cela est à peine pQ3si))le, au mépris même de toutes les conséquences Qtde \% responsabilité qui retomberait sur lui s'il arrivait un échec. Diaqs un danger personnel, un duel, ps^r exemple, on le verrsi, selon la situation, selon Tarme employée, ou d'une impétuosité acharnée, ou d un sang-frojd semblable à rindifférence. S'il tient une épée, la violence s'emparera de lui ; si c'est un pistolet, il pourra mpntrer parfois une magnanimité dérivant plutôt du mépris du danger que d'une générosité sentie en faveur de son adversaire. Qn ne doit pas s'étoqner qu'une personne ainsi organisée fijiss^ peu de cas de la vie des autres, puisqu'elle en fait si peu de la sienne propre... )>
Ici j'arrêtai M* Gastle pour le prier d'observer que ce n'est pas là une excuse à la cruauté. On a le droit d'être le bourreau de soi* même si l'on veut, mais il ne s'ensuit pas qu'on puisse disposer de la vie de son prochain. Terminons cet abrégé par un dernier trait d'observation : a Dans ses rapports sociaux, disait le phrénologue, on trouvera le général d'une humeur tranquiUe et amicale; il s'enthoqsjasmera volontiers pour les arts, pour les choses nouvelles surtout; il s'attendrira en écoutant de la musique et ne donnera, dans ses belles heures, aucup signe de ce feu inquiet qui couve dans son sein pour en jaillir avec tant de fougue en certaines occasions; mais s'il survient la moindre querelle, ce n'est jamais lui qui cédera. Dan9 les rapports sérieux, on le trouvera loyal; non de cette loyauté qui a sa source directe dans le sentiment de la conscience, mais de celle qui provient d'une répugnance innée pour toute voie oblique et du besoin de regarder en face. »
Tel était le jugement d'un homme de cabinet sur un caractère connu seulement d'un petit nombre de personnes, et auquel la populatiop de Brescia devait offrir bientôt l'occasion de se déployer. La mort du général H^yni^ii a été terrible comme sa vie. Il avait
une prédisposition qu'on ne lui connaissait pas à la catalepsie, et il périt dans des circonstances qui rappellent ce que les biographies racontent de Tabbé Prévost.
Malgré ses assauts et ses malheurs, Brescia possède encore de beaux monuments et de riches palais. Ses rues larges et ses nombreuses fontaines lui donnent un air de grande ville. L'eau jaillit sur les places et circule dans les maisons particuHëres presque aussi abondamment qu'a Rome. Brescia doit cet avantage à un aqueduc du temps de Tibère, qui amène l'eau d'une montagne voisine. Il y a trente ans, on découvrit en fouillant la terre un temple romain de marbre blanc, orné de belles colonnes d'ordre corinthien. L'inscription porte une dédicace à Vespasien, lequel passerait pour un grand prince , s'il n'eût souillé son règne par des traits d'avarice et de cruauté. L'avarice est une passion basse, qui ne saurait s'aUier avec rien de noble; aussi' la femme de Sabinus, lorsqu'elle vint se jeter avec ses enfants aux pieds de Vespasien, ne devait-elle espérer aucune grâce d'une âme sordide, qui avait spéculé sur les immondices de Rome. Vraisemblablement ce n'est pas aux frais de l'empereur que le monument de Brescia aura été élevé. La ville aura voté les fonds. De ce temple on a fait un musée romain, où sont réunis les objets d'art et inscriptions trouvés dans diverses fouilles. Le plus remarquable est une magnifique statue de femme ailée, en bronze antique, et représentant, selon toute apparence, une victoire. Ce morceau rare, ouvrage de quelque artiste grec, révèle une période de transition de l'art statuaire.
On ne passe point à Brescia sans être frappé du coup d'œil pittoresque de la grande place. Les deux cathédrales, d'âge fort difllt»rent, la fontaine de marbre surmontée d'une statue, la vieille tour carrée, réunies à quelques pas les unes des autres, en face d'une promenade publique, pourraient presque suffire au voyageur pressé; mais il faut voir aussi le palais Gambara et les peintures de San- Nazaro. La nouvelle cathédrale, commencée vers 1 600, porte bien le cachet du dix-septième siècle. On croirait volontiers que l'archi-
tecte a consulté celui de la colonnade du Louvre. La coupole immense de cette église rappelle, à Fintérieur, celle du Panthéon de Paris. Dans la vieille cathédrale (Duorno-Vecchio), c'est tout autre chose. On n'y retrouve aucune de3 règles invariables qui présidaient à rérection des temples chrétiens. La fondation en est attribuée à Grimoald, prince lombard dont l'histoire parle peu. On sait seulement qu'il repoussa une tentative d'invasion des Francs, et qu'il mourut pour s'être blessé au bras avec la corde de son arc en voulant tuer un pigeon. — En ce temps-là, les chirurgiens de la cour n'en savaient pas long. Après Grimoald vint en Lombardie Bertaris le PaciGque, autre prince qui, pour le bonheur des Italiens, n'a guère fait parler de lui. Il acheva le Duorno-Vecchio^ n'ayant point le goût de la guerre. Ce monument mérite l'attention des artistes par sa forme et le fini de ses détails. Au seizième siècle, comme il n'y avait pas encore d'autre cathédrale, des élèves du Titien furent envoyés de Venise par le sénat pour orner de peintures l'église de la fidèle ville de Brescia.
Les deux postillons de l'impérial et royal vélocifère ont enfm mis leurs grosses bottes, leur tricorne à plumes chauves et leur cor garni de glands effiloqués en bandoulière par-dessus leur habit jaune percé au coude. Ils enfourchent leurs chevaux et n'ont plus qu'un mot à dire aux badauds qui les admirent. Avant un quart d'heure, la voiture partira; il est prudent d'y remonter. Bientôt nous arrivons à Lonato, petit bourg dont le nom revient plusieurs fois dans la campagne d'Italie. La route suit les bords du lac de Garde, aimé de Catulle et calomnié par Virgile, qui craignait l'eau. Le dernier point où l'on approche de ce beau lac est la citadelle de Peschiera , qui forme, avec Mantoue, la grande ligne stratégique du Mincio. C'est de Peschiera que partent les bateaux à vapeur pour Riva et Trente; mais nous pénétrerons dans le Tyrol italien par une autre route, quand nous sortirons de Venise. Contentons-nous de voir le paysage du fond du vélocifère et laissons-nous mener à Vérone, où nous entrons par la porte Zeno.
t46 VOYAGE EN ITALIE.
CoAiim à CMmone, on est fhippé tout d'abMd d^un Mttiitt ttir de vétuisté. Un nombre imposant de rues étroites M iôlrtueUM» prbave que l'incendie et le pillage n'ont pas fourni trop d*décasionS I de rectifier Talignement. Ce perfectionnemmt coûterait dier à Vé^
rone, dont San-Micheli a dé(^oré 1^ portes M les patets. La câthé^ drate, en gothique fleuri, est ornée d'aiguillés^ de festons et de figVhrihes étranges. On ne sait point la date de sa fondatiota ; miis H fondrait qu'elle tAt postérieure au neuvième siède^ si les deUt ttatuiA des paladins qui en gardent la porte étaient» comme on le dit» eiriles d« Rt>land et d'Olivier, le préfère Véf^se de Sainte^Anastastêv magnifique temple életiié par les princes de la Scala^ au temps oli le gdAt eomttiençait à renaître. Dans crile de Santa^knà^ Dante ekilé prenonça puMiqueilieilt sbn Biscottrs mr Vmu Bt le fm, ^u'on lui demanda par écrite et qui Ait plus tilrd iimprimé à Venise. A Sêihi^ Emfemm est un admirable tombeau sculpté pair San-^Midieli. Toutes ces églises contiennent des peintures des trois Bellin^ dii Titien, des Galiari , de Bonifazzio , du Moretto , de MantegUa » et d'autres maitres que nous retrouverons è Venise tout à l'heure. Vérotae possède encbre le cirque romain te mieux conservé qui soit en Italie. Ces arènes ont quatre cents mètres de pourtour et quarante-six gradins en bon état ; vingt-deux mille spectateurs peuvent s'y asseoir commodément; on y voit le podium réservé aux grahds dignitaires de Tempire. Le mausolée des Scaligeri est un de ces ouvrages rares qui marquent la transition du moyen âge à la renaissance. La raideur gt)thique commence à se civiliser; le marbre essaie timideknent de s'assouplir. Comme Èvé sortant des mains du Créateur, l'art ouvre tes yeux et les referme un moment pour comprendre ce que c'est que la lumière, la vie et la beauté. En Franccv le chœur de l'église de Bourg et te tombeau de François II, duc de Bretagne, par Michel Columb, offrent les mêmes signes d'un art qui touche à l'âge intéressant de Tadotescence ; mais Tltalie ayant eu le privilège d'arriver toujours la première, le monument de Vérone a précédé d'un siècle ceux de Bourg-en-Bresse et de Nantes.
Cette fAHiillë des Stàligerï, ou deltd Scata^ fut Un moment la plUd Hehe et la plus puissante du nord dé Tltàlie ; c'était ap)rfes la ilflort du Inêroce Etteliho : Vérone,, délivrée de ce brigand, respirait le bon âir du repos ^t de la liberté. Des élections mirent le goUvèrhemetit aux maibs dé deiix rectéurè du peuple, qui ne manquèrent point d'ustirpér le pouvoir et de le fixer dans leUr famille. Alboln dfelliÉ Scala et Sott frère, Surnommé Can-Grande, gôUvér^ ttèi^nt eàsemble aveé autant de vigueur que dé talent. Letlr Û^ mainé détendit jUisqu'à Vicence, Trévise, t'eltre et Belluiie du côté de Test, et Jusqu'aux portes de Milati du côté de Toccident. Leur cour étiiit nombreuse et brillante ; on y donnait des fôtes^ et ofk y aimait là poésie qiié le Dante venait de ressusciter. Le grand exilé s'en allait alors de Ville eri ville, promenant sa rancune contre l'ingrate Florence. Can-Orande s'empressa d*appeler k Vérone ce fkersonnâge qui faisait tant de bruit. Il lui donna un appartement dians son pialais, le traita niàgnifiquenient, et se flatta d'avoir mérité lA reconnaissance de cette âme Gère et susceptible; mài^, si peu ékigeantà que fussent leb deux princes délia Scala, ils demandaient encore trbp à un homnie chagrin et sombre qui ne voulait pas rendre de devoirs. Pétrarque lui-même a raconté que Dante se conduisit à Vérone en mauvais courtisan. Un soir^ des bouffons amusaient les dàhies et la eoUr par de sottes plaisanteries. Tandis qu'on riàil autour dé hii, Dahte gardait Un visage sévère, et je croirais volontiers qu'il avait raison, car ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit était aloris là chose la plus rare du monde. La plaisanterie au quatorzième siècle était pesante et la gaieté grossière ; ce tour d'esprit délicat qui fait le charme de la conversation s'accommode mieux d'une société vieillie et raffinée que d'une civilisation trop jeune. L'edprit et la polites&e sont la consolation et le dm*nier honneur des époques de décadence. tJn des deux princes délia Scala observa Tair ènnUjé de Dante» et, pensant lui être agréable, il lui demanda pourquoi tout ce monde écoutait les sottises d'Un fou » au lieu de rechercher les entretiens d'un poetè ennnu par son génie et sa rai-
son. Dante répondit tranquillement que cela n'avait rien d'extraordinaire, et que les sots écoutaient leurs semblables. Cette parole imprudente, prononcée devant beaucoup de témoins, blessa toute la cour et le prince lui-même. Dante s'en aperçut, et il n'attendit pas pour quitter Vérone qu'on lui eût donné des signes trop clairs de froideur et de mécontentement. Il partit sans s'expliquer pour Ravenne, où Guido Novello le pressait de venir. Il y trouva le repos, puisqu'il y mourut. Cette rupture sans éclat avec les Scaligeri ne l'empêcha point de dédier à Can-Grande la troisième partie de la Divine Comédie. Peu de temps après, la fortune de cette famille s'évanouit presque subitement: son vaste domaine se réduisit à Vérone et à Vicence. Les Visconti de Milan et les Carrare de Padoue se partagèrent ses dépouilles, et Venise vint bientôt s'emparer par trahison de tout ce qu'elle ne put obtenir par la force des armes.
Si vous aimez Shakspeare, ne partez pas de Vérone sans jeter une fleur au tombeau de Juliette. Dans ce siècle où Tamour ne fait plus de victimes, la charmante fille dont la mort a fourni le sujet du drame le plus touchant et le plus passionné mérite au moins un souvenir. La guerre civile des patriciens de Vérone s'est éteinte, ;iussi bien que la puissance des Scaligeri ; mais les amours de deux pauvres enfants vivent encore dans toutes les mémoires, et ils y resteront tant que vivra la poésie. Avec ce privilège du génie, qui devine les caractères et les mœurs sur un mot, sur un trait fugitif, Shakspeare, sans avoir vu l'Italie, a su donner à ses personnages les idées et le ton du pays. Ce besoin d'expansion, cette éloquence un peu diffuse, ces voncetti^ cette emphase, ces élans pathétiques de douleur, de tendresse ou de colère , tout cela semble pris sur nature. L'amour subit qui enflamme à première vue Roméo et Juliette a bien le caractère de la passion méridionale; c'est par les yeux que le feu prend en Italie. Quant à Mercutio, malgré son langage éminemment shakspearien, il est peut-être le plus vrai de tous. Soit par hasard, soit avec connaissance de cause, le poète a fait de Mercutio non-seulement un Italien, mais un enfant de Vé-
rone. Il faut savoir que Tair de ce pays a je ne sais quoi de subtil qui exalte le cerveau. Les gens gais, éveillés, les originaux, les
rimeurs et les langues bien pendues sont plus nombreux à Vérone qu'en aucun lieu du monde.
Un jour, dans la calle degli Arment, à Venise, en cherchant un appartement, je fus introduit par Thôtesse d'une maison meublée chez une dame fort jolie qui devait partir le lendemain. Au lieu de laisser à la padrona le soin de me conduire, la dame me montra elle-même tout l'appartement avec un empressement, un flux de paroles dont je fus d'abord étourdi. Dans le salon était un piano; pour m'en faire entendre le son, la dame se mit à préluder, puis elle chanta sans se faire prier. Nous causâmes musique : la Sonnambula de Bellini était son opéra de prédilection. A ma demande, elle en ouvrit la partition, et se remit au piano avec autant de complaisance que si j'eusse été de ses amis. Je commençais à me croire en visite. Cependant l'hôtesse souriait et me regardait en clignant un œil. Lorsque j'eus pris congé de la damé, h padrona me dit en / descendant l'escalier : « Votre seigneurie aura reconnu les manières et l'accent de Vérone; tous les Véronais sont un peu fous. »
Pourquoi Shakspeare n'aurait-il pas eu quelques renseignements sur l'esprit giocondo des habitants de Vérone? Un mot, un récit de quelque voyageur intelligent n'ont-ils pu arriver jusqu'à lui? De son temps on voyageait peu ; mais le moindre détail suffisait à celui qui a fait parler comme vous savez Othello, Brutus, Thersite et Percy Hotspur. Toujours est-il que cet évaporé de Mercutio, avec sa légèreté, ses badinages et ses jeux de mots, lancé dans le drame pour faire ressortir la mélancolie et la passion de Roméo, n'est pas seulement une création de la science dès contrastes; on doit le regarder aussi comme un type éminemment véronais; et plût au ciel que tous les concetti de Vérone eussent autant de grâce et d'esprit que les siens I Ceux qui ont dit que Fauteur l'avait tué au troisième acte pour s'en débarrasser, et de peur de mourir luimême épuisé, ne connaissaient guère les forces de Shakspeare. La
tSO VOYAGE Eif itALlË.
knbrt dé Nm^utiô «ttit ttéGessafre au dé¥el(t|)pèttiettt d« tkéàét, %l d'ailleurs it felteit qtt» ce fou disparût «vaut tes Vùèûés dèMiièN», où ses piaissuteries A'étatent plus de safftbti.
Hormis ce personnage d'invention, totlt le héste Se ttrOtiVé ÛkVs la NouTèlie italienne^ qui ki'est qtié le récit d'iinè hiàloirë Véritable. Matteo Bandéllo atait lougteMps habité Vérbné, et il avait ireistHâlIi sur plaee tous les détails dé cfttté aVentdire tragique. Lêh dëtit fiittiitiès ettnetiiies dies Gapelletti et des Môiltecchi eiistailstit étt)»MN», et leur satig ta'étail paa si bien effacé ilù^M tte pût eh dècOtiVHr èftk traces sur le pavé. Bandéllo, que nous iktùtiè vu à Hilati épier Léonard de Vilici et le cardiMl de Gtarck, allait ati bôUvéttt des FMiM»»caffks de Yéroue. Les bbiis moines lui ràbontèireot la i»krl qû*ttfi dfii leurs avait prise à la catâstroplie de Juliette. De là vient qde le caractère dU père Laurent est si coiniplet et si bien traeé pBit le eunteuf italien, que ShAksp^re Ta sbigttedseMent coùMrVé. IXk terreurs de la Jettbe fille aii mbttiént d^iftvater lé uarbotiqM , et le itéAdÛment tel que Ta fait Shakspeiire, Mais fabli eomvhié Garribk l'a plUft tard perfectionné, sont tbiit au Ibng daUl liai îfouvetle.
C'était un homme sin^lier que te Méttéô biaindello. Dans ^à petite jeunesse, il lut le^ contes de Boccace et il y prit tant de plaisir qu'il se mit en tète d'écrire aussi des historiettes. Rien né put le détourner de cette idée flxe. Son oncle, j^néral des dominicains, rengagea fort h entrer dans cet ordre, lui ph)mettant de lé pousser rapidement aux plus hauts grades. Le JeUne Matteo ne dissimula pas le but bien différent que son ambition se proposait. Il y avait loin de Boccace à saint Dominique ; le général cbnseiM pourtant à son neveu de prendre la robe et d'accepter les bénéfices , Sauf à conter des histoires, s'il ne pouvait s'en empêcher. A cette condition, Matteo accepta, et provisoirement, enchanté de voir du pays, il partit pour Rome avec son oncle, qui le mena en équipage de grand seigneur. Tandis que lé général des dominicains recommân* dait son neVeu au Vatican, Bandéllo recueillait dés anecdotes, écoutait les conversations, s'informait de la chMnique séandaleûSè
et entassait des matériaux. La liberté des mœurs italiennes lui permettait de voir le monde, malgré sa robe. Il vécut au milieu des plaisirs, toujours préoccupé du divin Boccace. Bandello n'approchait guère de son* modèle dans seâ récits. Autant le maître avait d'art et de sobriété, autant l'élève manquait de charme et de concision. Cependant, à force d'écrire, il acquit de la réputation. La fortune et la haute position de son oncle lui ouvraient toutes les maisons ; il put se lier avec Bernardo Tasso, le père du Tasse, avec Fracastoro et Machiavel. On ne voit pas qu'il ait beaucoup profité de son commerce avec ces grands esprits; mais, s'il n'emprunta rien à leurs talents, il sut gagner leur amitié par sa bonne humeur et son caractère aimable.
Bandello , pendant son séjour à Mantoue , donna des leçons de littérature à la princesse Lucrèce de Gonzàgue. Le précepteur et son élève s'attachèrent Tun à l'autre. Cette liaison, dont on plaisanta , était pourtant moins scandaleuse que celle de Boccace av^ ta princesse Marie de Naples. Il ne manquait à ce religieux mondain qu'un peu d'orgueil pour se croire en tous points semblable à son modèle, tant les circonstances de sa vie offraient de rapprochement^ avec l'existence de Boccace. Au momeht de la ligue de Càhibrai > Bandello fut envoyé en mission près de Louis Xll. 11 ^lut M roi, et quand les armées espa^oles entrèrent à Milan , il se retira au château de Basseti en Gascogne, toujours épris de Lucrèce de Oonzague, toujours écrivant des historiettes^ ce qui n'ertipècha pas Henri II de lui donner Tévéché d'Agen. Il avait fait un dominicain comme on en voit peu; il fut l'évéque le plus original du monde, vivant à sa guise, sans rien changek* à ses habitudes ni à ses moeurs, prêtant le flanc aux critiques et aux censurés , et n'ayant pas un ennemi.
VICENCE ET PADODE.
Les monuments de Vicence. — Padoue. — Ezzelino et Saint- Antoine. — L^université. — Pétition du cardinal de Gurclt. — Document inédit. — Places délia Valle et del SaUme, — Tite Li?e et Sperone-Speroni. — Isabelle Andreini. — L'église du Santo, — Le café Pedroccbi. — Le viaduc du chemin de fer. — Les lagunes.
Les trois relais de Vérone à Vicence pourraient être franchis lestement si le vélocifère était tant soit peu véloce. La route, bordée de champs fertiles, où les arbres à fruits et les vignes en arceaux donnent une triple récolte, me pai'aissait unie comme un miroir; mais les postillons ingénieux, découvrant à chaque pas des dangers que je ne savais pas reconnaître, s'arrêtaient pour enrayer. Il fallut plus d'une demi-journée pour passer ces obstacles, invisibles à Tœil nu. Les petites villes intermédiaires n'ont rien de remarquable, et je ne songerais pas à citer Montebello si le maréchal Lannes ne l'eût rendu célèbre par un de ces traits de courage que les siècles à venir trouveront fabuleux.
Vicence, située entre Vérone et Padoue, a subi tour à tour le sort de ces deux villes. Elle appartint à Ezzelino, puis aux Scaligeri, aux Visconti, aux Carrare, et enfin à la république de Venise, qui la conserva jusqu'en 1796. Dans les guerres de cette république avec les Etats voisins et avec la France, les opérations militaires furent rarement poussées jusqu'à Vicence, et comme cette ville n'avait que de faibles moyens de défense, elle évita les désastres qu'une résistance entraîne à sa suite. Depuis l'invasion de Frédéric II, Vicence n'eut pas de grands malheurs à déplorer. Ses rues
larges, ses ponts et ses beaux palais élevés par deux architectes de génie, Scamozzi et André Palladio, retiendraient plus longtemps le voyageur et Fartiste si le voisinage de Venise ne lui faisait tort. Le chemin de fer est là, qui vous invite à partir, on regarde à la hâte, en se disant qu'on aura plus de loisir et d'attention au retour ; et puis lorsqu'on revient, la tête pleine de souvenirs tout frais et le cœur plein de regrets, on n'a plus d'yeux pour Vicence. Le plus beau de ses monuments est le théâtre Olympique, élevé en 1 584 sur les dessins de Palladio, et décoré à l'intérieur par Scamozzi. Les églises contiennent des peintures de Paul Véronëse et de son fils Garletto, entre autres un magnifique tableau de l'adoration des Mages. Les façades des palais Valmarana, Thiene, Trissino etFranceschini méritent qu'on s'y arrête ; mais le chef-d'œuvre de Palladio est le casino, appelé la Rotonde, situé sur la colline de Saint- Sébastien, au sommet d'un escalier de deux cents degrés. Un lord ne pouvant pas l'acheter et l'emporter à Londres, en a fait prendre les plans pour élever le pareil dans une de ses terres.
Quittons enfin le lourd vélocifère pour la slrada (errata, qui nous conduit en une heure à Padoue. Nous commençons à sentir le voisinage de Venise. L'architecture orientale, avec ses doubles étages de fines colonnes, ses trèfles percés à jour, ses cintres évasés, donne un avant-goût des façades du canale grande. Jusqu'au treiziëme siècle Padoue se gouverna par des magistrats élus du peuple. Elle trouva dans son sein un Attila au petit pied pour lui infliger une tyrannie plus terrible que celle du roi des Huns. Ezzelino, qui descendait probablement de quelque barbare, traita ses concitoyens en ennemis vaincus. Cet Ezzelino ferait un beau personnage de mélodrame. Quiconque avait le malheur de lui déplaire ou de lui résister était frappé par les sicaires qui l'entouraient. Il ressuscita le régime des suspects, si admirablement décrit par Tacite, et gouverna par la terreur.
Il y avait alors à Padoue un homme d'une dévotion exaltée, qui ^ rêvait la palme du martyre, et qui, dans sa jeunesse, avait cherché
i^ite gloire an Afrique mus It iioumir trouver. L'ocouîchi s'ofllrtit trop lieUe pour qu'il la négligeât. Antoine de Padoue obtint uqe audience d'Eszelino, et devant toute la cour il lui reprocha aa tyv rannie, ses débordementa et aa férocité, avec le courage et renipor-> tement d-une iroe indignée qui a foit le sacrifice de sa vie en ee «onde. 8on diseoura achevé, Antoine de Padoue demanda la morl comme la seule faveur qui le put délivrer du spectacle de tfint de crimes. On attendait qu'un signe du tyran lui accordât sur l'heure ce qu'il souhaitait. Au grand étonnement de la cou», Ezielino detr! eendit du tréne, s'avança près du saint homme, et, se prostmtiaqt k ses pieds, il le supplia de ne point le maudire, et implora sa pitié, ses conseils et le secours de ses lumières pour rmitrer dans la voie de la justice. Antoine de Padoue ne fut point embai^rassé de trteer il Enelino une ligne de conduite fort différwte de sa vie passée. Le sauvage, comme touché d'un rayon de la gr&oe divine, parut ain» cirement converti ; mais soit que le hon Antoine le voulût ment» trop vite, soit que le démon s'en mêlât, Ezzelino s'ennuya bieqtèt de la sagesse et de la raison. Ce période passager n^eut point de suite et il retomba dans ses premiers excès. Antoine de Padoue Tabandonna, et sans avoir obtenu le martyre, il mérita d^ètre ca*nonisé.
Après la mort d'Ezzelino, les Padouans, délivrés d'un joug in-supportable, auraient dû jouir en paix de leur liberté. Au lieu de cela, ils se livrèrent aux discordes civiles comme leurs voisins de Vérone. Un chef militaire, Jacques Carrare, mit fin aux agitations en usurpant le pouvoir, après une victoire remportée sur les Scaligeri. La famille des Carrare étendit son domaine jusqu'à Bellune, et acheta Trévise au duc d'Autriche. Ce fut la cause de sa chute. Le conseil des Dix convoitait toutes ses possessions en terre ferme. Il attira François Carrare et ses deux fils à Venise et les fit étrangler. Padoue, Feltre, Bellune et Trévise devinrent la proie de la sérénissime seigneurie, et l'Italie ne se souleva pas pour punir ce lâche assassinat. La république de Venise conserva Pa-
yf
VIC^NGE ET PADOUE. iHS
doue jusqu'au traité de Gampo-Formio qui la remit à TAutriche. L'université de Padoue fut pendant longtemps la première de toute rit^ie. Celles de 3ologite, de Pavie et de Florence, plus souvent troublées par |^ guerre çt les événements politiques, offraient aux écolier^ des professeurs aussj illustres, maisi moins de garan-^ ties pour |a tranquillisé des études. Le gouvernemept de Venise augmenta les privUéges de cette bril)aute université, en décrétant que pour la théologie et le drqit on ne pourrait arriver au doctorat qu'en prenant ses (|egrés à Padoue. Un document inédit, que j'ai copié dfiius les archives des Frarij à Venise, fera connaître quel prix attachaient les plus grands personnages à Thonneur de figurer pfirmi les protecteurs ou les hau^ fonctionnaires de la première université d'Italie. Ce cardinal de Gurck, que nous avons vu si mal instruit de Thistoirç des beauiL-^^rts et si mauvais appréciateur du mérite de Léonard 4c Vipci , se piquait pourtant d'être fort versé en toutes sortes de sciences et 4c littératures. Quoique Italien , il avait servi Tentpereur d'Allemagne avec un ïèle constant. Il avait eu le secret de la ligue 4^ Cambrai et travaillé activement à la ruine de la seigneurie 4c Venise. Pendant quinze ans, cette république av^it dû la plupsirt de ses m^beurs et de ses dangers aux intrigues, k l'orgueil et à la dureté du cardin$4 de Crurck. En 1 523, ce prélat, parvenu k un 4ge avancé, voulut se retirer des aiffaires. Il disparut de h scène politique, et les historiens cessèrent 4e parler de lui. On l'oublia aussitôt qu'il fut remplacé. In vieux registre nous apprend ce qu'il était devenu. Le cardinal i en quittant la cour de l'empereur Çharles-Quint, se souvint qu'il était né en Lombardie. U vipt hardiment demander l'hospitalité à ce gouvernement de Ve« nise qu'il avgit toujours combattu et desservi. Persuadé du bon accueil 4e ses ennemis, il leur parla, non comme Tbémistocle à Ji^en^ès, mais {ivec (a hauteur 4'un pédant qui pourrait consentir à recevoir un présent de ses écoliers. Le 8 mars 1 524, au conseil des Dix, 44sisté de h junte ordinaire et présidé par le 4oge, fut lue la pétition suivante, 4out rou(recui4ance e^t le moin4re défaut :
« Trës-^xcellents seigneurs,
« A tout le inonde sont connues et manifestes les belles et sin- « guliëres vertus, les notables et hautes qualités du soussigné, le « révérend Jérôme Balbo, évèque de Gurck, docteur et savant en « toutes sciences. Le soussigné a professé autrefois, avec un con- « cours infini d*élëves, dans la très-florissante université de Paris. « Il a rempli avec succès et gloire plusieurs ambassades ; il a été « précepteur du sérénissime roi de Hongrie. En Espagne, en « France , et non-seulement chez divers grands princes, mais en- « core parmi les nations barbares, l'admiration de sa vertu et « réclat de son nom l'ont accompagné, et cet éclat est le fruit le « plus doux de ses fatigues et de son mérite. Aujourd'hui il est
« revêtu de deux honorables dignités : il est évèque de Gurck et
« prince de l'Empire, et quoiqu'il lui fût possible de s'élever plus « haut, il a résolu de s'arrêter. Laissant à d'autres les honneurs « ambitieux et pénibles, il veut adopter une vie tranquille, sûre, « où son esprit jouisse du repos et de la paix. U désire rechercher « ses anciens amis et vivre dans sa patrie, ou, comme il lui plaia rait davantage, habiter la cité de Padoue. Comme ce serait une « chose peu décente qu'un prince de TEmpire, un évèque de tant « de dignité, honoré pendant toute sa carrière par divers empèse reurs, rois et princes chrétiens, à présent dans Tàge de la vieille lesse, vînt se retirer à Padoue pour y vivre obscur et sans hon- « neurs, pour ces raisons, le soussigné demande que sa très-chère « patrie, à laquelle, comme un bon fils, il a rendu quelques ser- « vices, lui accorde un titre honnête dans ladite cité de Padoue. II « sollicite, par exemple, l'emploi de président des études en la 4c célèbre université de cette ville, ou celui de surveillant des rec- « teurs, ou de correcteur et réformateur desdites études, selon ce 4c qui paraîtra le meilleur à la singulière prudence de ce très-savant « gouvernement. U désire avoir des émoluments grands et glo- M, rieux, en titre seulement plutôt qu'en réalité, et le révérend
« seigaeur Jérôme, soussigné, espère, et même il est assuré, que
H cette faveur ne lui sera point refusée, parce qu'elle est à Fhon-
« neur et bénéfice de ladite université de Padoue, qui trouvera un
<i lustre merveilleux dans la présidence d'une telle personne. La
« venue du soussigné dans ce pays pourra être ainsi de quelque
« avantage à cette illustre république, et lui , il pourra finir le reste
a de sa vie à Tombre des ailes de la patrie où il est né.
« (Signé) J. Balbo, Episc. Gurcensis. »
On remarquera parmi les prétentions incroyables du cardinal celle d'avoir rendu, en bon fils, quelques services a son pays natal. Le plus signalé de ces services était d'avoir contribué de tout son pouvoir à l'entrée des armées françaises et impériales en Lombardie, d'avoir ainsi causé la désolation de cette province, d'avoir mis la Vénétie à feu et à sang et la sérénissime seigneurie à deux doigts de sa perte. Il est vrai que, dans les conférences politiques qui suivirent les campagnes de Ravenne et de Vaïla , le plénipotentiaire de l'empereur voulut bien accepter en secret les riches présents du conseil des Dix, et même des sommes d'argent énormes; mais il n'en fut pas plus humain pour cela , et apparemment son orgueil considérait les cadeaux et les ducats d'or de la seigneurie comme un hommage qui ne l'engageait à rien, rendu à ses singulières vertus, parmi lesquelles ne figurait pas l'humilité chrétienne. En voyant le style de sa pétition, la hauteur que le cardinal avait témoignée dans ses rapports avec la république de Venise devient aisée à comprendre. Le conseil des Dix avait une belle occasion de se venger de Jérôme Balbo et de lui rendre ses mépris, en répondant par un refus motivé à cette manière insolente de postuler. Le gouvernement eut assez de dignité pour oublier l'ennemi dangereux , le négociateur intraitable et l'obligé ingrat, et pour ne voir qu'un vieillard célèbre retiré des affaires. On trouve à la suite de la pétition le décret suivant :
<i Après lecture de cette supplique, il a été proposé :
« Très-excellents seigneurs,
« A tout le monde sont connues et manifestes les belles et sin- « gulières vertus, les notables et hautes qualités du soussigné, le « révérend Jérôme Balbo, évêque de Gurck, docteur et savant en « toutes sciences. I^ soussigné a professé autrefois, avec un coH- « cours infini d*élëves, dans la trës-florissante université de Paris. « Il a rempli avec succès et gloire plusieurs ambassades; il a été « précepteur du sérénissime roi de Hongrie. En Espagne, en « France, et non-seulement chez divers grands princes, mais en- « core parmi les nations barbares, Fadmiration de sa vertu et « réclat de son nom Tout accompagné, et cet éclat est le fruit le « plus doux de ses fatigues et de son mérite. Aujourd'hui il est « revêtu de deux honorables dignités : il est évéque de Gurck et « prince de TEmpire, et quoiqu'il lui fût possible de s'élever plus « haut, il a résolu de s'arrêter. Laissant à d'autres les honneurs « ambitieux et pénibles , il veut adopter une vie tranquille, sûre, « où son esprit jouisse du repos et de la paix. U désire rechercher « ses anciens amis et vivre dans sa patrie, ou, comme il lui plaia rait davantage, habiter la cité de Padoue. Gomme ce serait une « chose peu décente qu'un prince de l'Empire, un évéque de tant « de dignité, honoré pendant toute sa carrière par divers empèse reurs, rois et princes chrétiens, à présent dans l'âge de la vieille lesse, vînt se retirer à Padoue pour y vivre obscur et sans hon- 4c neurs, pour ces raisons, le soussigné demande que sa très-chère « patrie, à laquelle, comme un bon fils, il a rendu quelques sera vices, lui accorde un titre honnête dans ladite cité de Padoue. II 4c sollicite, par exemple, l'emploi de président des études en la « célèbre université de cette ville, ou celui de surveillant des rec- « teurs, ou de correcteur et réformateur desdites études, selon ce « qui paraîtra le meilleur à la singulière prudence de ce très-savant « gouvernement. U désire avoir des émoluments grands et 0o- M. rieux, en titre seulement plutôt qu'en réalité, et le révérend
« seigaeur Jérôme, soussigné, espère, et même il est assuré, que
H cette faveur ne lui sera point refusée, parce qu'elle est à l'hon-
« neur et bénéfice de ladite université de Padoue, qui trouvera un
a lustre merveilleux dans la présidence d'une telle personne. La
« venue du soussigné dans ce pays pourra être ainsi de quelque
« avantage à cette illustre république, et lui , il pourra finir le reste
a de sa vie à Tombre des ailes de la patrie où il est né.
« (Signé) J. Balbo, Episc. Curcensis. »
On remarquera parmi les prétentions incroyables du cardinal celle d'avoir rendu, en bon fils, quelques services à son pays natal. Le plus signalé de ces services était d'avoir contribué de tout son pouvoir à l'entrée des armées françaises et impériales en Lombardie, d'avoir ainsi causé la désolation de cette province, d'avoir mis la Vénétie à feu et à sang et la sérénissime seigneurie à deux doigts de sa perte. Il est vrai que, dans les conférences politiques qui suivirent les campagnes de Ravenne et de Vaïla , le plénipotentiaire de l'empereur voulut bien accepter en secret les riches présents du conseil des Dix, et même des sommes d'argent énormes; mais il n'en fut pas plus humain pour cela , et apparemment son orgueil considérait les cadeaux et les ducats d'or de la seigneurie comme un hommage qui ne l'engageait à rien, rendu à ses singulières vertus^ parmi lesquelles ne figurait pas l'humilité chrétienne. En voyant le style de sa pétition, la hauteur que le cardinal avait témoignée dans ses rapports avec la répubfique de Venise devient aisée à comprendre. Le conseil des Dix avait une belle occasion de se venger de Jérôme Balbo et de lui rendre ses mépris, en répondant par un refus motivé à cette manière insolente de postuler. Le gouvernement eut assez de dignité pour oublier l'ennemi dangereux , le négociateur intraitable et l'obligé ingrat, et pour ne voir qu'un vieillard célèbre retiré des affaires. On trouve à la suite de la pétition le décret suivant :
<i Après lecture de cette supplique, il a été proposé :
« Que, vu les choses racontées dans la pétition du révérend « Jérôme Balbo, évéque de Gurck , iL lui soit accordé à Padoue le « titre de conservateur de notre université, avec la préséance sur « les recteurs et des émoluments de mille ducats d'or» a%ix condi- « lions exprimées dans la susdite pétition f et nous voulons qu'il « lui soit délivré des lettres patentes, en la forme que décidera ^ le collège, avec l'intervention des chefs du présent con- « seil. »
Probablement les Dix entendaient par les conditions exprimées dans la pétition que les émoluments attachés à remploi de conservateur d'études qui se conservaient d'elles-mêmes n'existeraient que sur le papier. Jérôme Balbo ne toucha pas le traitement; — il était assez riche pour s'en passer. — On ne lui donna probablement rien à faire à l'université, dont il aurait bien pu troubler et entraver les études, si on lui eût donné la moindre autorité. U eut seulement la satisfaction vaniteuse de passer pour largement rétribué par Un gouvernement qu'il avait toujours combattu. Les ignorants pensèrent que la seigneurie faisait Un grand caâ des lumières de Jérôme Balbo, puisqu'elle ouvrait ses bras au savant malgré les mauvais procédés de l'homme politique; mais je gajijerais bien que la jeunesse laborieuse assemblée à Padoue ne fut point dupe de tous ces étalages, et que cette université, dont les études étaient les plus fortes du monde, apprécia la valeur de la cinquième roue pompeusement ajoutée à son chariot. Le cardinal de Gurck disait dans sa pétition que cette université recevait un lustre merveilleux de la présidence d'un personnage tel que lui. Nous citons ce document dans un but tout contraire, afin de montrer quel grand lustre c'était pour un diplomate honoraire et un prélat si vain que de faire semblant d'occuper un haut emploi dans l'illustre université de Padoue. Le cardinal dut être fort heureux d'exercer à loisir son instinct naturel du commandement. Après avoir morigéné les États et les princes, il termina doucement sa carrière, selon ses goûts, en se donnant les airs d'inspecter et de surveiller des écoliers et des rec-
vrCENCE ET PADOUE. 239
leurs, moyennant mille ducats d'or d'appointements qu'on ne lui payait point.
Padoue est une grande et belle ville ornée de places magnifiques et de monuments intéressants de toutes les époques. Les fortifications élevées par la république de Venise sont de Tarchitecte San- Micheli, qui était aussi un ingénieur habile pour son temps. Sept portes monumentales y donnent accès, et Tune d'elles a l'apparence d'un arc de triomphe. Cn bras de la Brenta divise la ville en deux parties. Au milieu de l'immense place qu'on appelle le Pré de la Vallsj un canal forme une île de cinq cents pieds de diamètre, dont tous les petits ponts sont ornés de statues , de vases ou de pyramides. Sur une autre place, on remarque les restes d'un théâtre antique. Mais la plus belle, sinon la plus vaste des places, est celle délie Erbe ou del Salone^ dans laquelle s'élève le splendide palais délia Ragione. Ce monument peut soutenir la comparaison avec les chefs-d'œuvre de l'architecture vénitienne. Ses galeries extérieures à deux étages et à colonnes, ses corniches arabes, surmontées de fers de lance, ses portiques dans le style mauresque si heureusement naturalisé en Italie, en font un digne pendant des Procuratie Vecchie et du Palais-Ducal. La place del Salone tire son nom de la salle du palais de la Ragione, qui a plus de quatre-vingts mètres de longueur. C'est une des curiosités de la ville. Parmi les ornements de ce salon, figurent les bustes de Tite Livc, divers autres bustes de savants ou d'écrivains nés à Padoue , et un petit monument de marbre élevé à la mémoire de Sperone-Speroni, un des pères de la tragédie itahenne.
Le Speroni, comme nous l'appelons en France, né en 1500, eut le bonheur de contribuer à la renaissance de la poésie dramatique. Il se fit d'abord connaître par des travaux d'érudition et des commentaires sur le Dante. Le duc d'Urbin se l'attacha par des bienfaits et lui donna des ambassades. Il fut envoyé à Rome dans le beau temps des Borromée. Sa tragédie de Canace^ la seule qu'on connaisse aujourd'hui, eut un grand succès de lecture, car je ne
crois point qu'elle ait été représentée du vivant de Tauteur. Le Speroni était de F Académie des infiammaii de Padoue, et il lisait cette pièce, acte par acte, à ses confrères. Les enflammés, apparemment pour justifier le nom qu'ils se donnaient, s'échauffèrent si bien à ces lectures, que dans un de leurs transports d'enthousiasme ils se distribuèrent les rôles et se mirent en tète de donner une représentation de Canace. Les deux personnages principaux de cette tragédie, imitée d'Ovide, étant un frère et une sœur jumeaux fort jeunes , la difficulté de la mise en scène parut grande , mais non insurmontable. La mort d'un des acteurs fit tomber dans l'eau ce projet. La pièce se répandit ensuite en Italie; on reconnut alors qu'elle n'aurait à la représentation qu'un médiocre intérêt. C'était pourtant beaucoup que d'avoir écrit une tragédie dans un style pur, élevé , énergique. Canace resta comme un modèle , et le Speroni fut rangé parmi les restaurateurs du théâtre à côté de Trissino, de Rucellai et de l'Alamanni. Après eux, la tragédie se rendormit, pour se réveiller tout à fait un siècle plus tard. Maffei et Alfieri , que nous retrouverons ailleurs, l'ont poussée à son plus haut degré, mais en s'inspirant des maîtres français autant que des anciens.
Cest encore à Padoue que naquit une des célébrités les plus aimables de Tart dramatique, Factrice Isabelle, dont je n'ai point su trouver le nom de famiUe. Vers la fin du seizième siècle, étant enfant, elle vit représenter VAminta du Tasse. Cette comédie pastorale lui fit tant d'impression, qu'elle se sentit dévorée de la passion du théâtre. Elle roulait dans sa tète des scènes et des dialogues qu'elle se récitait tout bas. Quelques vers gracieux, qu'elle montrait à SCS amis, lui donnèrent la réputation d'une fille d'esprit dans un cercle qui s'étendit de jour en jour. Les intenti de Milan la nommèrent membre agrégé de leur académie. Isabelle était spirituelle, vive et gaie, séduisante, belle comme un ange et parfaitement sage, ce qui est plus rare encore. Trop amoureuse du théâtre pour avoir d'autre passion, elle apprit la musique et devint une chanteuse des plus distinguées. Quant à la déclamation, la nature la lui avait
apprise. Cependant Foccasion ne se présentait pas encore de se faire comédienne, et Isabelle avait déjà vingt-cinq ans. Ce fut alors que François Andreini, ayant organisé sa fameuse troupe des gelosij se mit à parcourir Tltalie, en donnant des représentations. Cette troupe était excellente, et le capo comico^ surtout, jouait à ravir les rôles de matamores. Il vint enfin à Padoue. Isabelle entra aussitôt dans la troupe , et elle excita chez les Padouans un enthousiasme approchant de la frénésie. Trois mois après, elle épousait le chef de la compagnie comique. Les gelosi eurent tant de succès qu'il en fut parlé en France. La reine Marie de Médicis voulut les voir. Ils partirent pour Paris. Les mémoires du temps et les historiettes de Tallemant des Réaux font mention du plaisir extrême que trouva la cour à leurs spectacles. Henri IV vint rire de bon cœur de leurs lazzis. La pauvre Isabelle mourut jeune encore à Lyon, en 1604, en achevant sa tournée de France. Jean-Baptiste Andreini, son fils, fut aussi célèbre qu'elle. Il n'est pas rare de voir les talents se perpétuer ainsi dans les familles de comédiens. On a dit que ce nom de gelosi donné à la troupe d'Andreini et d'Isabelle venait de ce qu'ils mettaient dans la plupart de leurs pièces des rôles de jaloux; mais il parait plus vraisemblable, comme l'ont écrit les historiens de la comédie italienne, que ce surnom tenait à une inscription gravée sur la porte de leur théâtre, et dont le sens était : « Honneur, gloire, talents, nous ont rendus jaloux. »
Pour revenir aux monuments de Padoue, il faut citer l'église dédiée au saint courageux qui osa braver Ezzelino. Non-seulement dans sa ville natale , mais dans la Lombardo-Vénétie , on appelle Antoine de Padoue il santOj c'est-à-dire le saint par excellence. Le 13 juin, à Venise, je fus étonné en descendant, le matin, sur la place Saint-Marc, de la trouver presque déserte. Un garçon de café que j'interrogeai me répondit : « Tout le monde est à Padoue; c'est aujourd'hui la fête du saint. )> L'église de ce saint est une des plus belles du monde. Commencée au treizième siècle et achevée en soixante-dix ans, sur les dessins du Pisano, elle n'offre point de
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diqitrates dans ses détails. Quatorze pilastres soutiemimt sas huit coupoles byzantines. Les ornements intérieurs sont d'un goût exquis, et la chapelle particulière du saint, élevée par San-'Sovino, passe à bon droit pour un chef-d'œuvre d'élégance. Cest dans cette é^se que Tartini vint, à certaines fêtes religieuses, jouer ses s<dos de violon, sans autre accompagnement qu'un violoncdle. On a peine k concevoir aujourd'hui le plaisir que pouvait faire cette musique simple et large exécutée avec de si faibles moyens devant des milliers d'auditeurs; mais Tartini, Corelli et tous les vieux maîtres du temps passé ne se doutaient point qu'un jour on mettrait, en fait de son, la quantité au-dessus de la qualité.
La cathédrale de Padoue, qu'il ne faut pas confondre avec l'église de Saint-Antoine , a été commencée au douzième et achevée au quinzième siècle. En raison de ce long intervalle, elle n'oSre pas ce degré d^ perfection et d'unité qui distingue le temple du saint. En revanche, les embellissements de l'intérieur sont d'une grande richesse , et les peintures du Padouan et des deux Palma , le vieux et le jeune, y sont à profusion. Sur le registre du chapitre est inscrit le nom de Pétrarque, qui a donné à l'église une Madone de Giotto, qu'on voit encore au baptistaire. Dans les bâtiments de l'université, où le cardinal de Gurck se plut à régenter les recteurs, est un superbe portique d'entrée, que Ton attribue àSan-Sovino. Ce portique conduit à une vaste cour carrée, entourée de doubles galeries.
Tous les monuments de Padoue paraissent aujourd'hui d'une grandeur disproportionnée avec l'importance et la population de la ville. En mesurant le vaisseau des églises, la longueur des palais communaux, l'ampleur de leurs salons, de leurs cours et de leurs escaliers, on se croirait dans une capitale. Enfin un établissement tout moderne, élevé par un particulier, le célèbre café Pedroccbi, est le plus vaste local où l'on ait jamais débité la limonade et la bière. Tous les habitants de Padoue, s'ils y venaient à la même heure demander des rafraichissements, ne pourraient pas en en-
combrer les immenses salles. Le commerce s'y réunit à Fheure de la bourse. La façade, ornée de colonnes doriques avec un perron couvert d'une terrasse, ressemble à l'entrée d'un magnifique palais. Devant les tables de marbre blanc sont des sophas à l'orientale. Jamais on ne fit tant de frais pour servir aux gens une demi-tasse de vingt centimes ; aussi les imaginations vives de Padoue se plaisent à croire que le seigneur Pedrocchi, avant d'élever son café, a^ découvert la pierre philosophale ou fait un pacte avec le diable. D'autres pensent qu'il a trouvé dans sa cave quelque trésor enfoui par ce pauvre François Carrare, qui, ayant donné dans le piège du conseil des Dix, n'aura pu revenir chercher son argent. Il est certain que le café Pedrocchi étonnerait encore le consommateur par son luxe et ses proportions gigantesques , quand il serait placé à Londres ou à Paris.
Reprenons le chemin de fer, quoique la rapidité de son train nous prive du plaisir de voir les jardins et les maisons de Plaisance qui bordent la Brenta. Nous approchons de Mestre; la végétation disparaît peu à peu. Déjà on remarque des flaques d'eau salée des deux côtés de la route. Tout à coup le convoi entre à grande vitesse dans la lagune, dont la surface polie ressemble à celle d'un lac toujours tranquille. A moins de sortir tout h fait la tète hors du waggon pour regarder le parapet du viaduc, vous pourriez vous croire emporté par une puissance miraculeuse, comme si le convoi glissait sur les eaux. Mais il vaut mieux se priver de cette impression fantastique pour observer de loin Venise, dont les campaniles se dressent devant vous, et qui bientôt ressemble à une ville flottante, construite sur quelque radeau de liège. J'ai souvent entendu les gens amoureux de Venise déplorer comme une défloraison ce viaduc qui la réunit à la terre ferme. Il est vrai que le voyage de deux heures en barque et à la rame permettait de jouir plus longuement et plus au complet du coup d'œil de l'arrivée. Cependant après avoir fait plusieurs fois le trajet des deux façons, je ne saurais à laquelle donner la préférence. Vu du chemin de fer, le spectacle,
trop court si Ton veut, n'est pas moins saisissant, et lorsqu^on regarde soit du rivage de Mestre, soit du Champ de Mars de Venise, ce pont cyclopéen, dont les deux cent cinquante arches, diminuant par l'eflTet de la perspective, finissent par se perdre dans le lointain, on oublie la défloraison pour contempler une des entreprises les plus grandes et les plus difiiciles que le génie de Thomme ait jamais achevées. Qu'est-ce, d'ailleurs, que ce mariage avec la terre ferme dont la chaîne peut être rompue si Ton en fait sauter un seul anneau ? Venise n'en reste pas moins environnée de ses lagunes, et cette virginité perdue ne la rend pas moins belle.
Bien que je n'aie guère de goût pour la topographie, disons en trois mots la situation toute exceptionnelle de Venise. Une langue de terre, appelée le Lido, s'oppose comme un rempart naturel à l'envahissement de la pleine mer. Ce rempart, large de trois cents pas à peu près, ouvre à la marée haute trois passages étroits, l'un au port de Venise, l'autre à Malamocco, et le troisième à Chio^a. Par ces trois ouvertures, l'eau renouvelée lentement n'a point le temps de se corrompre, et forme ainsi une espèce de lac salé qui embrasse un espace de dix lieues en longueur sur trois en largeur. Au milieu de ce lac, et plus près de la pleine mer que de la terre ferme, se trouve un groupe de cent vingt et quelques llot^, rapprochés les uns des autres, sur lesquels Venise s'est élevée peu à peu en quatre siècles. Les lagunes ont cet avantage précieux que par les tempêtes les plus fortes, lorsque l'Adriatique se brise avec fureur sur les rives du Lido et les digues de Malamocco, leurs eaux abritées paraissent à peine émues, et leur clapotement vient s'éteindre sur les marches des palais, où les dames peuvent descendre dans leurs gondoles, sans qu'une vague se permette de leur mouiller les (>jeds. On comprend aisément la sécurité que cette position géographique a donnée pendant longtemps aux cent cinquante mille citoyens d'une république marchande si heureusement placée (>our le commerce maritime, et si bien gardée contre jes atta- ({ues de toutes sortes. Il a fallu que l'art de détruire fût poussé
à ses dernières limites, pour que Je siège d'une telle villd^it été seulement projeté. Après la bataille d'Aignadel, Farmée de Louis XII envoya du rivage une volée de boulets, qui vinrent tomber dans l'eau près de l'île de Santa-Ghiara, et l'artillerie, reconnaissant son impuissance, se retira pour ne point brûler sa poudre inutilement. Lorsque Berthier, parlant au nom du général Bonaparte, transmit au sénat des conditions de paix qui semblaient inacceptables, il termina en disant que le général français ne considérait point le siège de Venise comme une entreprise au-dessus de son génie. Cette menace de la part d'un jeune homme qiii dans ce moment semblait capable de tout épouvanta les vieux patriciens ; mais les termes même dont s'était servi Berthier prouvaient que Venise, en d'autres mains, aurait encore pu se défendre.
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Origine 4e Venlie.— Son gopvememeBt, — Hariage dp doge «vee rA4rtfttiqiM. •-- Le» condottieri. — Politique vénitienne. — Thomas Mocenigo et François Foscari. — Gauiet ▼ërttablee de la ligne de Cambrai. — Documents inédits. — La bataille de Rtffenne. — GMversftiOQS cnrleoset en^ TriTulee et André Gritti, et entre Ipatinianl t| Umi$ Xl|,
— La diambre à coucher du roi de France. — Autres docninents sur la sainte ligue et le traité de Blois. — L'allianee française. — Serments de fidélité trop souvent rompna. «—La république entre Gharles-Quint et François 1*'. — Ses perplexités. — Ses fautes.
— Sa décadence et sa mort.
On s'est amusé à dire que Venise avait été fondée par une émigration de Paphlagoniens. Etienne Pasquier, ayant observé que Vannes s'est appelée Venetiaj comme Venise, en a conclu sérieusement que la race des Vénètes était originaire de Bretagne. Ces fantaisies historiques sont démenties par des faits incontestables. En 400, l'invasion d'Alaric répandit une telle épouvante dans le nord de l'Italie que des habitants du littoral de TAdriatique coururent se cacher sur les îlots des lagunes. La majeure partie de ces fugitifs était composée de Padouans, et par conséquent les Vénètes ne sont autres que la race primitive qui avait fondé Tantique Palaviurrij et qui depuis a pu se conserver, sinon exempte de tout mélange, plus pure du moins que les races de la terre ferme, par suite de son isolement. Or, si on en croit les historiens anciens, Padoue a été élevée par des Troyens après le fameux siège d'Ilion. Cette supposition me satisferait plus que les autres, à cause de la beauté des types vénètes , parmi lesquels on retrouve fréquemment des sujets dignes de représenter les poétiques figures d'Hector et de Paris.
Pendant le séjour d'Alaric en Italie, les Vénëtes s'accoutumèrent, à la vie des lagunes. En 421 , ils élevèrent une église dans File de Torcello. Vingt-sept ans après, l'arrivée d'Attila ayant renouvelé les émigrations de Padoue et d'Aquilée, la population des ilôts s'accrut encore, Un petit nombre de maisons de pierre existaient déjà dans ces déserts aquatiques. On y ajouta des cabanes de bois pour les réfugiés. Le fléau de Dieu passa, et Venise se trouva fondée. Tous les malheurs de l'Italie civilisée , dans ces temps lamentables, lui amenèrent quelques citoyens de plus. Enfin, au bout de ([uatre cents ans, c'était une grande ville, une puissance maritime nouvelle et une des merveilles du monde. L'historien Éginard a comparé, pour l'honneur de l'industrie vénitienne, les belles étoffes de ses fabriques avec les vêtements grossiers que portait l'empereur Charlemagne. Les négociants du Rialto eurent d'abord le monopole du commerce dans le golfe Adriatique ; puis ce commerce s'étendit en Albanie, en Morée, dans l'archipel et jusqu'au fond de l'Orient.
Le premier gouvernement régulier de Venise a été une monarchie élective : un duc ou doge, élu par le suffrage universel, ré- ^'nait sa vie durant ; s'il gouvernait mal ou trop longtemps au gré (le ses électeurs, on abrégeait la durée de son règne en le tuant ou en lui crevant les yeux. Sur les cinquante premiers doges, vingtsept seulement moururent en fonctions et dans leur lit; les autres furent massacrés ou déposés. Un seul, plus heureux, mourut en combattant les ennemis de la république. Presque tous, il est vrai, aspiraient à la tyrannie, et justifiaient, jusqu'à un certain point, la vengeance du peuple ; mais leur méchanceté prouve aussi que le peuple se trompait souvent dans ses choix. Les élections des doges se tenaient comme les comices de Rome, avec encore plus de cris et de tumulte, et il suffisait d'une légion de gens arnirs et payés proclamant un nom pour enlever les suffrages. Lors du massacre du doge Michieli II, le tribunal de la quarantie résolut de mettre fin à ces violences et se déclara assemblée constituante. On établit des degrés dans les élections. Venise se divisait déjà, comme
aujourd'hui, en six scstieri; chaque sestiere nomma deux électeurs. Ces douze électeurs choisirent, parmi tous les citoyens indistinctement, quatre cent soixante-dix personnes, qui formèrent le grand conseil. Un sénat de soixante membres, qu'on appelait les pregadi^ et renouvelé tous les ans, était tiré du sein du grand conseil au scrutin de liste et à la pluralité des voix. Six conseillers privés, sortis de la même assemblée, gouvernaient avec le doge, sous le contrôle du sénat. Cette constitution, d'un exercice facile dans une république de cent vingt mille citoyens, reposait encore sur des bases démocratiques, puisque le point de départ était une élection populaire ; elle offrait, d'ailleurs, un assez juste équilibre des pouvoirs et des garanties contre les séditions et les caprices de la multitude.
Tel était le gouvernement de Venise au douzième siècle, à Tépoque de la grande querelle entre l'empereur Frédéric Barberousse et le pape Alexandre III. Le pontife expulsé vint demander asile aux Vénitiens, qui, du fond de leurs lagunes, pouvant braver la colère et les armées de Frédéric, se posèrent en arbitres. L'empereur leur répondit en envoyant soixante-quinze galères dan^ FAdriatique. Venise n'en avait que trente à lui opposer; mais, avec des forces si inférieures, elle accepta le combat. La flotte impériale fut défaite, et le prince Othon, fils de Frédéric, tomba entre les mains de Tamirai vénitien, qui, sur l'ordre du gouvernement, le renvoya généreusement à son père. Ces traits de grandeur sont trop rares dans l'histoire de Venise pour qu'on oublie de les citer. Frédéric, obligé d'accepter la paix, se soumît à l'arbitrage du doge Sébastien Ziani et du sénat, qui rengagèrent à venir faire acte de soumission devant le pontife. On régla les détails de l'entrevue, et il fut décidé que l'empereur baiserait la mule de celui qu'il avait tant persécuté. Au moment de la cérémonie, le pape Alexandre, ajoutant à l'étiquette un incident qu'on n'avait point prévu, posa son pied sur la tète de Frédéric agenouillé, en s'écriant à haute voix : Super aspidem et basilicum ambulabis, (Tu marcheras sur le serpent et le
basilic. ) Une fresque du palais ducal représente cette scène étrange. L'empereur se releva exaspéré; mais le gouvernement de Venise eut encore assez de crédit et d'habileté pour apaiser cet homme si vindicatif. Avant de retourner à Rome, Alexandre III accorda pompeusement à Sébastien Ziani Fautorisation de faire porter devant lui un cierge allumé, une épée, un parasol, un fauteuil, un coussin de drap d'or et des drapeaux. Le doge aurait pu faire porter tout cela et bien d'autres choses encore, sans qu'une bulle lui en conférât le privilège; mais il feignit d'être charmé de cette faveur, parce que le pontife ajouta un article plus important à ces marques de gratitude. Comme s'il eût disposé de la mer et de la terre, Alexandre III dit au doge, en lui mettant au doigt un anneau d'or : « Je te donne la souveraineté de l'Adriatique; qu'elle t'appartienne et te reste soumise, comme l'épouse à son époux. » Et afin de perpétuer le souvenir de cette donation, que la république considéra comme un titre légal, chaque nouveau doge célébra solennellement son mariage, en jetant du haut du Bucentaure un anneau d'alliance dans les flots.
Ce mariage allégorique de Venise avec le golfe Adriatique devint le sujet d'une grande controverse. Gênes, Pise, la Toscane et la Sicile. nièrent sa validité. Nous n'avons point lu les in-folio publiés de part et d'autre; mais lorsque Venise eut conquis ou acheté la Dalmatie, Chypre et Candie, lorsqu'elle eut absorbé à son profit la plus forte part des transactions avec l'Archipel etConstantinople, qui donc pouvait lui contester les droits d'un mari sur l'Adriatique? Les unions de ce genre sont valables tant que les navires de l'époux restent maîtres de la mer : à l'instant où une autre puissance a détrôné la première, le divorce a lieu. En 1353, après la bataille de Cagliari, quand les galères vénitiennes eurent anéanti la flotte génoise, le doge aurait pu se considérer comme l'heureux époux de deux mers à la fois. Quand les Génois prirent leur revanche en pénétrant jusqu'à Chioggia, le mariage allait être rompu par la mort de l'un des conjoints, si Charles Zeno ne fût arrivé d'Orient
avec sa flotte pour sauver le malade et le rendre à son épouse.
Le gouvernement populaire, modifié, comme nous Tavons dit» par la quaranlie, ne dura pas deux siècles. Vers Tannée 1310, le grand conseil, d'accord avec le doge, jugea inutile de s'exposer aux chances de la réélection, et se déclara constitué à perpétuité. Le Livre d'Or fut ouvert, et l'aristocratie se trouva établie. Deux con- S
spirations contre ce gouvernement ayant échoué» le peuple prit son parti de sa destitution, et la création du conseil des Dix lui ferma tout espoir de recouvrer jamais ses anciens droits. La politique et les emplois devinrent le privilège d'un petit nombre de familles. Les autres se laissèrent gouverner, et il est certain que la prospérité publique ne fit que s'accroître. Venise a été l'un de ces États industrieux, comme il en a toujours existé, qui ont vécu un peu aux dépens des autres, et sont parvenus à un haut degré de splendeur, sans territoire, sans armées nationales et sans sympathies politiques. La forme de gouvernement qui leur convient le mieux est la forme aristocratique, parce qu'une collection de personnes n'est point tenue de pratiquer les vertus qu'on demande à un prince, comme la grandeur d'âme ou la clémence. Elle ne fait point de sacrifices, et ne s'occupe que d'acquérir et de conserver. Il n'y a pas un acte politique de cette abstraction appelée la seigneurie de Venise qui ne porte le génie du cachet de ce peui)le, qui est Tastuce et la prudence. Un demi-succès obtenu par l'habileté était plus estimé dans le sénat qu'un plus grand arraché par la violence. Ordinairement, la ruse et le mensonge appartiennent aux naturels faibles et craintifs ; mais, par une exception remarquable, l'astuce vénitienne était alliée à une force de caractère, une résolution et une volonté rares, et qui prenaient leur source dans une sorte d'égoïsme patriotique, réfléchi et profond.
Venise ne voulut jamais risquer d'être à la merci d'un général victorieux, ce qui est la mort la plus commune des républiques ; de là ces capitaines étrangers à qui on donnait le commandement des troupes, et que deux provéditeurs, envoyés par le sénat, sur-
veillaient pas à pas. Malgré les embarras qui en résultaient souvent, malgré les fautes ou les trahisons de ces condottieri^ qui se laissaient séduire, la république aimait mieux se voir trompée que subjuguée. Elle se défit de Garmagnola sur un soupçon; le marquis de Mantoue fut cassé aux gages pour avoir traité sans autorisation avec le roi de France; Renzo, plus insolent que les autres, quitta son poste avant la fin de son engagement, sans daigner dire les motifs de sa retraite. Les affaires de Tarmée en souffrirent, mais on n'eut jamais à craindre un Sylla ni un César.
Envers chacune de ses villes de terre ferme, Venise usait d'une politique particulière. Bergame et Brescia étant voisines de Milan, où le pouvoir des ducs était tantôt doux et tantôt cruel, on ne voulait pas que la comparaison pût être à l'avantage d'un Visconti ou d'un Sforza ; c'est pourquoi on envoyait dans ces deux villes des administrateurs d'un caractère prudent et bon, qui gouvernaient si paternellement, que les séditions mêmes étaient traitées comme des querelles de famille. On ne craignait pas que Vérone voulût se séparer de la république, et, pour cette raison, la noblesse et le peuple véronais étaient traités plus sévèrement. Lorsqu'ils donnaient quelque preuve de dévouement, on les complimentait sans bruit, comme s'ils n'eussent fait que leur devoir. Envers Padoue et Trévise, les recteurs usaient d'une rigueur extrême, et on ne dissimulait pas assez à Venise le mépris qu'on avait pour la noblesse de ces deux villes. Dans le Frioul, on poussa le système de la division jusqu'à la barbarie, en excitant les familles h se quereller entre elles pour sévir contre tout le monde. Dans les colonies, le sénat voulait éblouir les yeux et donner une idée magnifique de sa puissance. Les gouverneurs, équipés comme des princes, avaient des cortèges et se conduisaient en despotes, car on pensait que la douceur eût été prise par des sujets orientaux pour de la faiblesse. Les révoltes des Candiotes se réprimaient par le sabre. A Venise même on gouvernait par la division, puisqu'on encourageait la guerre entre les gondoliers noirs et rouges, dont la tradition existe
encore; mais on ne souffrait pas les haines avouées entre gens de la noblesse : les querelles étaient apaisées par voie de conciliation, et, si ce moyen ne suflfisait pas, par des châtiments. Lorédan a dû écrire en secret, sur ses livres de commerce, sa célèbre créance de la Vie sur François Foscari ; s'il eût exprimé publiquement une telle haine, on Feût réprimandé sévèrement.
Ce fut au quinzième siècle que Venise atteignit à son apogée. Ses ricihesses étaient immenses, son commerce et son industrie n'avaient que de faibles rivaux, et comme il arrive à tous les riches, son alliance était recherchée des princes dont les finances étaient souvent en désordre. Deux génies opposés se manifestèrent alors dans le sein du sénat, qu'on pourrait appeler le génie conservateur et celui du progrès. Ils se personnifièrent par ces deux grands noms : Thomas Mocenigo et François Foscari. Le premier ne voulait pas que la république s'occupât des affaires de la terre ferme. 11 fallait, selon lui, demeurer fidèle aux vieux préceptes, s'attacher aux traités de commerce avec le Levant, s'étendre de ce côté, s'élever sur les débris de l'empire grec, prêt à s'écrouler devant les armes des Turcs; il fallait conserver et augmenter les privilèges qu'on avait dans la mer Noire, en Egypte, chez les Arabes, de manière à rendre toute concurrence impossible; éviter de prendre part aux débats politiques des puissances de l'Europe, et surtout ne pas attirer leur jalousie sur la république par des questions de frontières en Lombardie. Foscari, au contraire, voulait que la république tournât ses regards et son ambition vers Tltalie. 11 sentait que les petits États du voisinage, gouvernés par des tyrans, étaient destinés à former le domaine de Venise, et que la république aurait ensuite assez de forces pour lutter contre les rois et les empereurs. D'un côté il y avait plus de sagesse, de l'autre plus de gloire. Les deux partis régnèrent à leur tour. Tant que le doge Mocenigo vécut, Venise fit des progrès en Orient; après lui, François Foscari entraîna la politique de Venise hors des lagunes, sans craindre les embarras interminables où il allait pousser son gouvernement,
parce qu'il lui sentait les talents nécessaires pour s'en tirer avec honneur. Le sort en fut jeté : la république s'empara successivement d'une grande partie de la Lombardie, de la Poléslne de Rovigo et d'une fraction de la Romagne, pensant n'avoir à disputer ces possessions qu'aux ducs de Milan et de Ferrare. Mais bientôt la France, l'Espagne et l'Empire arrivèrent sur le théâtre de la guerre, et Venise en leur tenant tète, en traitant d'égal à égal avec de tels adversaires, s'éleva au rang de grande puissance politique, ce qui était beau et glorieux à un État composé d'une seule ville et de cent cinquante mille citoyens. Elle joua ce rôle avec éclat pendant trente années, à travers toutes sortes de périls et de vicissitudes. Nous demanderons au lecteur la permission d'insister sur cette époque intéressante de l'histoire de Venise, parce que nous pouvons lui offrir quelques documents inédits, recueillis dans les archives de la république, et qui éclairciront des points obscurs de l'histoire de France.
Le plus grand danger qu'ait jamais couru la seigneurie de Venise est assurément l'explosion de la ligue de Cambrai. On a donné divers ^notifs à l'irritation de Louis Xii contre Venise ; mais on n'a point expliqué les causes premières de cette irritation.
A l'avènement du roi, en 1498, le sénat nomma des ambassadeurs extraordinaires pour aller complimenter Louis Xil. Nous trouvons dans la commission remise à ces ambassadeurs, le 22 juillet, qu'ils devront assurer ce prince du dévouement et du respect de la seigneurie. L'article v porte qu'il sera bon de chercher à inspirer à Sa Majesté de la défiance des Médicis. L'article ix détruit le bon effet des précédents :
« Si le roi, y est-il dit, vient à vous parler des traités d'alliance secrets qui ont existé entre le feu roi Louis Xi et notre seigneurie, vous feindrez de n'en avoir aucune connaissance, et vous répondrez que, sans doute, ils auront été brûlés dans l'incendie de notre palais ducal. )^
Cette réponse déloyale et presque ridicule indigna le roi, qui
exprima sa mauvaise humeur contre « ces marchands orgveUleux et menteurs. » Un an après, Farmée française pénétrait «i Lomhardie, et Ludovic le More prenait la fuite. On apprit la nouvelle de rentrée des Français à Milan, le 26 septemhre 1499. Le sénat s'assemble à la hâte et nomme quatre ambassadeurs pour aller complimenter le roi. Leur commission contient le passage suivant :
« Vous vous rendrez avec toute la célérité possible auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne, que vraisemblablement vous rejoindres non loin de Milan. Nous désirons vivement que vous assistiez à son entrée dans la ville, car là est l'honneur et le fruit de la présente ambassade, et pour cela nous ne voulons pas seulement que vous vous hâtiez, mais plutôt que vous voliez jusqu^au but... Vfyas féliciterez Sa Majesté sur nos succès communs ^ par lesquds le Tout-Puissant montre merveilleusement sa colère contre le tymn expulsé. »
Avec ce tyran, la république avait signé un traité contre la France, quatre ans auparavant, pour accabler Tannée en retraite de Charles VIII. Le sénat se trompait en croyant que le roi conduisait les opérations militaires. Il était resté à Lyon, et les envoyés arrivèrent pour complimenter le maréchal d'Aubigny et La Trémouille^ qui les reçurent très-froidement. Cependant Louis XII fit proposer au sénat de joindre son armée à celle de la France pour obtenir de nouveaux succès contre les ennemis communs, et il somma la république de dire nettement ce qu'elle ferait si le roi d'Espagne ou Tempereur Maximilien demandaient Tautorisation de faire passer des troupes sur le territoire vénitien. Au lieu de répondre avec franchise, le sénat commit la faute de vouloir encore amuser le roi par de vains discours. Lorsque Ix)uis XII entendit avancer le prétexte des Turcs, pour ne point lui donner de secours et qu'où avoua ne pas oser refuser le passage aux forces de l'Espagne ou de l'Empire^ Louis XII se fâcha, et il prit à tâche de montrer aux pregadi la défiance que leur conduite ambiguë lui avait inspirée.
Un courrier, envoyé à Venise par Tambassadeur de la république en Espagne, vint à passer en Lombardie. Les officiers français Farrètërent. On ouvrit les dépèches adressées au doge; elles étaient en cliiffires. Le sénat ayant reçu Tavis de cet affront, rendit un décret ainsi conçu :
« Que demain, de grand matin, soit appelé devant le collège, le magnifique ambassadeur de France, et qu'avec la forme de langage qui paraîtra la plus convenable à la sagesse de notre prince, il lui soit fait une modeste querelle sur l'arrestation de notre courrier et sur les lettres interceptées. Le sérénissime doge terminera en disant que ces dépèches en chiifres ne peuvent rien contenir de contraire à notre amitié et alliance avec Sa Majesté Très-Chrétienne.»
Peu de temps après, le cardinal d'Amboise, premier ministre du roi de France, revenant de Rome par Ferrare, eut quelques pas à faire sur des terres de Romagne appartenant à la république, il envoya à dessein demander à Venise un sauf-conduit. Le sénat se montre profondément blessé de cette nouvelle preuve de défiance.
« Nous comprenons bien, écrit-il à son ambassadeur près du roi de France, que de telles ombres sont Tœuvre de nos ennemis. Nous en écrirons au Révérend cardinal, et nous vous commandons de choisir le moment opportun pour vous en plaindre à sa Très- Chrétienne Majesté, avec cette forme grave de parole que la circonstance comporte. Nous croyons nécessaire que vous en parliez au grand-chancelier et à tous ceux qui ne savent point rendre justice à notre sincérité. )^
Cette sincérité demeura pourtant problématique, car le cardinal d'Amboise, aspirant au pontificat, fut encore trompé par la république. Le sénat lui promit d'appuyer sa candidature; il en envoya même officiellement Tordre à son ambassadeur à Rome; mais derrière le sénat était le conseil des Dix, dont les volontés passaient avant toutes choses, et les archives de ce conseil nous fournissent la lettre suivante à cet ambassadeur en cour de Rome, où Ton voit que le cardinal d'Amboise est joué :
•rre voyage en Italie.
€ Nous voulons et vous commandons, écrhrmt les déeem^irs, que vous alliez vous réjouir en notre nom avec le Révérend cardinal de la Rovère, de son arrivée à Rome, et qde vous lui déclariez avoir reçu de nous Tordre de favoriser son élection avec le secours de nos prélats vénitiens. Vous ferez, en effet, tout le nécessaire à ce sujet, avec lesdits prélats. Sur la proposition nouvdle de procéder cette fois à Téleetion par des votes secrets et non plus ouverts, comme par le passé, nous vous dirons que ce mode nous plairait beaucoup, parce que les suffrages seraient libres, que chacun pourrait satisfaire sa conscience, et qu'on écarterait bien des inconvé* nients engendrés par les votes évidents. Nous avons voulu vous dire cela, pour que vous puissiez, par les moyens que votre dexté* rite vous suggérera, et comme de vous-même^ appuyer cette forme secrète des suffrages, qui serait si opportune dans les circonstances où nous nous trouvons. »
Le ministre français échoua, par suite de ces manœuvres, et le cardinal de la Rovère fut élu sous le nom de Jules 11^ mais on eût soupçon, en France, des menées de la seigneurie de Venise. Le cardinal d'Amboise se retira mortifié. II avait une grande influence sur le roi, dont Tesprit était déjà indisposé contre le sénat par les motifs qu'on a vus tout h Theure. De cette double animosité naquit la ligue de Cambrai^ formée entre l'empereur Maximilien , les rois de France et d'Espagne, et le pape Jules 11 lui-même, contre cette république de Venise, tout à coup abandonnée du monde entier. Le projet de cette ligue fut mûri pendant cinq ans par le ministre français, et on en garda parfaitement le secret. Peut-être Louis XII voulut-il montrer aux Vénitiens combien il est facile de tromper. I^ur ambassadeur, fêté à Cambrai, tandis qu'on signait la ruine de son pays, essuya, par une juste réciprocité, le traitement fait au cardinal d'Amboisc. Venise s'éveilla au bruit des préparatifs de la guerre et du manifeste de Jules II qui la mettait en interdit. Elle s<^ trouvait seule en face de l'Europe entière.
L'histoire de la ligue de Cambrai a été bien des fois écrite. I^
début en est connu, et les archives de Venise conlirinent ce qu'en a dit rhistoire. On sait comment Louis XII se vengea de la république, en battant les troupes commandées par le brave Alviano à la journée de Vaïla. On sait qu'aussitôt après cette bataille l'incroyable habileté du gouvernement de Venise sut effrayer les confédérés sur les progrès de la puissance française en Italie, et comment le sénat sut retourner contre Louis XII tous ses alliés : l'Empire, l'Espagne et le pape. Pendant deux ans, les armées françaises perdirent et gagnèrent tour à tour quelques villes en Lombardie. Enfin, en 1512, elles allaient évacuer entièrement l'Italie, lorsque Gaston de Foix passa les Alpes. Ce héros de vingt-trois ans battit les Suisses, qui voulaient l'arrêter, fit traverser quatre rivières à ses troupes, pénétra en peu de jours jusque dans le duché de Ferrare, et, chassant devant lui l'armée des puissances coalisées, s'empara de Bologne et marcha ensuite sur Ravenne. L'ennemi se rallia et se dirigea aussi sur cette ville; une bataille décisive se préparait.
Ici se présente une circonstance fort singulière, que les historiens n'ont point connue, et qui jette un jour nouveau sur des événements que Ton croyait parfaitement expliqués. A la date du 23 mars 1512, vingt jours avant la grande bataille de Ravenne, et lorsque l'armée française volait de succès en succès, on voit sur les registres de la république qu'un certain Pierre Bressan, domestique d'André Gritti, lequel André était prisonnier de guerre à Milan, accourut à Venise avec une lettre de son maître adressée aux trois inquisiteurs d'État. Cette lettre, qui révèle une négociation tout à fait secrète et ignorée jusqu'à ce jour, mérite d'être rapportée entièrement.
« Très-illustres capi du très-excellent conseil,
<i Un personnage de grande réputation et digne de confiance, bien connu de cette excellente république, et qui a toujours témoigné de l'amitié pour elle, m'a fait entendre, sous serment de ne point le nommer, les choses qui suivent :
« Si cette illustre république était disposée à entrer en accom-
môdemetit avec le roi trës^hrétien , on en viendrait pi^mptement à une heureuse conclusion , et aussitôt que vos seigneuries voudront envoyer ici un témoignage de leur assentiment» on Taccueillera avec plaisir.
« Le personnage en question m'a dit avoir fait courir après moi » il y a trois ans, pour me dire ce qui est déclaré ci-dessus; mais ayant appris que j'étais saisi et prisonnier k Brescia, au pouvoir de ses geâs, il avait révoqué ses ordres et rappelé son messager.
« Aujourd'hui , persistant dans les mâmes sentiments, et s'étant pris d'amitié pour moi depuis ma captivité, le moment lui a paru opportun de me faire cette ouverture, afin que si elle réussissait, c'est-à-dire si l'accommodement se concluait, il en pût résulter pour moi le bénéfice de ma délivrance.
« En écoutant cette proposition si importante, je demeurai indécis^ examinant l'intérêt de l'état, tout en ayant aussi égard à mon intérêt particulier. Je répondis par des paroles générales i cdui qui s'ouvrait ainsi à moi. Je lui dis d'abord que, pour ce qui me regardait, il pouvait comprendre si j'avais des motifs de souhaiter cet accommodement; et puis j'ajoutai que, pour lui parler ingénument, comme je croyais devoir le faire avec lui , je doutais fort que, dans une telle proposition, Tillustrissime seigneurie ne vit pas un piège, soit pour troubler ses opérations, soit pour nuire aux alliances contractées avec diverses puissances pour sa sûreté comme pour le recouvrement de son territoire.
«t II me répliqua aussitôt qu'avant d'avoir entendu ma réponse il avait déjà jugé que ce serait là le plus grand obstacle à cette négociation , et par beaucoup de raisons et de serments, il s'efforça de me persuader que la proposition était réelle et sincère.
« Enfin, je lui dis qu'il était de mon devoir de faire part à vos seigneuries de ces ouvertures, mais que je désirais le faire par un moyen si secret qu'on ne pût avoir aucun soupçon de cette négociation. Je demandai que le message fût porté à Pavie par Pierre Bressan, personne en qui je me fiais, et de condition médiocre; je
choisis ce moyen pour que la chose me fût plus facilement accordée. On me promit de faire ainsi, et Pierre Bressan étant amené, le même qui avait traité avec moi la présente matière revint me trouver, et répétant les susdites paroles, m'assura encore que cela était réel, et m'engagea fort à expédier ledit Pierre. Ensuite il aborda la question du saint-pire^ discourant sur le peu de fond quil y avait à faire de lui, et sur la turbulence des factions des Ursins et des Colonna^ disant que Rome était en combustion.
« Il assura ensuite que la puissance et le caractère de son roi méritaient que la seigneurie les prit en considération, le royaume de France étant de qualité à présenter des garanties perpétuelles^ et non pas de la qualité des États du saint-pire.
a Je crus nécessaire de louvoyer; mais comme il vint alors à de bons propos, il me sembla que je pouvais me permettre de lui demander à quelles limites se bornerait le roi de France, si la seigneurie en venait à traiter, et j'ajoutai que je tenais pour certain que la république ne consentirait jamais à un accommodement tant que les choses seraient en l'état où elles sont; parce que si elle avait voulu abandonner la partie du territoire retenue par l'empereur Maximilien), je savais qu'elle l'aurait pu faire avec de grands avantages.
« A ces mots, celui à qui je parlais devint tout à fait pensif, et enfin il me dit : Je veux que tu me comprennes. Tu sais bien toimême qu'il n'y a pas à penser h la restitution de ce qu'a pris le roi ; mais sur le reste, sans en excepter la Romagne, je suis sûr que Sa Majesté fera tout ce qu'on lui demandera. La seigneurie tombera facilement d'accord avec le roi.
« Pierre Bressan le sait : j'ai promis solennellement qu'il reviendrait ici, qu'il ne dirait à personne être allé à Venise pour autre chose qu'au sujet de ma délivrance; il doit se conformer à mes ordres pour mon honneur et ma parole donnée. Voilà tout ce que j'ai à dire sur cette matière. J'ai cru devoir, par ce moyen sûr et secret, donner avis de tout ceci à votre excellente république, sans ajouter
i80 VOYAGE EN ITALIE.
ni dimiDuer aucune chose Ams ma relation au sérénissime prince et aux très-excellents chefs du conseil des Dix; je les suppUe d'ordonner que le secret soit gardé avec le même mystère qu'on a mis à me faire cette communication. Dans les termes où je suis, il ne m'est pas permis de dire beaucoup de paroles. a Sur les affaires de la Fouille, il n'a été rien dit.
« André Gritti ,
Procurateur de Saint-Marc.
Écrit au château de Milan, le 12 nuura 1512.
« Nota. Les mots rayés (selon le témoignage de Pierre Bressan) Tout été par le seigneur Jean-Jacques Trivulcej sur cette lettre entibrement écrite de la main de Gritti.
« Dans la copie que nous envoyons à notre ambassadeur à Rome doivent être supprimés les passages soulignés. »
Cette note, écrite sur le registre par le secrétaire du conseil des Dix, prouve que le personnage en question était Jean-Jacques Trivulce, dont Gritti était le prisonnier. Le conseil, voulant rester fidèle à la coalition contre les Français, envoya copie de la lettre à Rome, en supprimant les passages soulignés, qui auraieut pu blesser le saint-père. U résulte de ce document que, vingt jours avant la bataille de Ravenne, Louis XII fit des ouvertures à la république de Venise pour une réconcihation. On va voir quels étaient les motifs de ce changement dans les idées du roi, et quel grand désir il avait d'amener cet accord entre la seigneurie de Venise et la France, toutes choses que les historiens ne paraissent pas avoir connues.
Il y eut un grand trouble à Venise après la bataille de Ravenne. Une lacune de dix jours existe dans tous les registres de ce gouvernement, si régulier et si prodigue d'écritures. Le sénat revient de son saisissement par une diatribe contre la France adressée au pape, qui faiblissait. Il cherche à remonter le courage du saintpère, lui trace un plan de campagne, et lui donne la Uste impo-
santé des forces de la république. Le sénat envoie un exprès au cardinal de Sion, qui avait une grande influence en Suisse, pour traiter avec les cantons. Il presse leur descente en Italie, et supplie le duc d'Urbin d'entrer en .campagne et d'appuyer les débris de l'armée espagnole. Les Français étaient alors complètement maîtres du terrain. Cependant Pierre Bressan revient encore à Venise, et fait de la part de Trivulce, et au nom du roi de France, de nouvelles propositions d'accommodement plus pressantes que les premières, comme on le voit par la relation suivante, présentée au conseil des Dixle30avriH512 :
RELATION DE PIERRE BRESSAN, SECRÉTAIRE DE MESSER ANDRÉ GRITTI, PROCURATEUR DE SAINT-MARC, ACTUELLEMENT AU CAMP FRANÇAIS, A MILAN.
<( Ardent à mettre à exécution les ordres et commissions de vos très-excellentes seigneuries, je m'embarquai le samedi saint, 1 0 du présent mois. J'arrivai à Legnago, où j'entendis parler du conflit des deux armées en Romagne, avec massacre des alliés de ce sérénissime État. Quoique mon cheval fût accablé, et malgré le peu de sûreté des chemins, je poursuivis mon voyage avec toute la célérité possible. Je passai par Brescia, où, par suite de l'exaltation et jactance des Français, on faisait de grandes fêtes à sons de cloches et d'artillerie. Il en fut de même jusqu'à Milan, mais avec peu de fracas dans cette dernière ville. Y étant entré le 16, je fus aussitôt conduit en présence de l'illustre seigneur Jean-Jacques (Trivulce), par qui je fus accueilli gracieusement. 11 m'aborda en me disant ces paroles :
4( Eh bien ! que nous apportes-tu de bon ?
a — Illustre seigneur, répondis-je, j'ai reçu l'ordre de parler au magniflque messer André, de qui votre seigneurie pourra apprendre l'objet de mon message.
« — Cela est raisonnable, dit-il, mais il aurait mieux valu, si tu apportes quelque chose de bon, arriver avant cette victoire des Français.
« Il me raiUa eosuite rar b trèvé qne vos seignenries oot firité avec Tenipereur, en disant que, parles moyens employés, toqs obtiendriez ainsi la paix; et ses paroles tendaient k faire entendre qu'on voyait en cela la crédulité de vos seigneuries. Il entra aussi en discours au sujet de la bataille survenue avec de notables pertes et trépas de capitaines. Il prononça un grand nombre dimprécfttions^ k propos de la mort de monseigneur de Foix, qui s'est laiisé prendre entre une ville et Tarmée pontifico-espagnole.
« Après ces mots, il me fit introduire auprès de messer André, à qui je lus Finstruction du sénat. Je lui communiquai etuuile ad unguem et formellement les paroles de vos excellentes seigneuries, en appliquant tout mon esprit et mon intelligence à bien faire Mie exposition.
€ Ayant écouté attentivement ce que je lui disais au nom de ce très-excdlent conseil des Dix« messer André me renvoya au seigneur Jêan-Jacques avec la lettre du sénat; et comme cette lettre était en chiffres, je la lus moi-même audit seigneur.
« Le lendemain 17, je fus conduit de nouveau dans le fort de la Roquette (où était la prison de Gritti). Le capitaine de justice, un des premiers membres du conseil royal, me fit subir un interrogatoire. Il me dit ensuite ces paroles : « Nous savons la nouvelle : vous avez donné de Targent aux Suisses. Tous les ambassadeurs qui étaient à Venise sont partis pour Rome. Apparemment le saintpère se veut faire gentilhomme vénitien, et transporter son siège dans les lagunes. Nous croyons que vos Suisses feront bien leur métier, mais ce sont des étourdis, à qui nous casserons la tête comme nous Favons cassée aux Vénitiens, pontificaux et Espagnols. Il eût été mieux de faire la paix avant ces derniers événements. Nous mettrons notre armée sous les murs de Padoue, et nous verrons qui viendra nous en déloger. »
a A tout cela je crus devoir répondre par des paroles générales, eu égard au heu où j'étais et k ma captivité. Finalement je fus enfermé dans une prison étroite au fort de la Roquette.
« Le 21 vint à la prison le sieur Constant, secrétaire du seigneur Jean-Jacques..., et il me fit de nouveau entrer chez messer André. Ce jour4à on célébrait la déposition du saint-père^ comme vous le f^errei par le papier imprimé que je montrerai à vos seigneuries...,
« Le seigneur Jean-Jacques dit que les intrigues et faussetés n'étaient pas dans les mœurs du roi son maître, comme le monde le savait; mais que, lorsqu'on voulait marier une fille, il fallait voir d'abord si le parti convenait avant de passer aux conditions. Il ajouta que vos seigneuries devaient déclarer si leur intention était de s'accommoder avec son roi, et qu'après on descendrait. aux particularités. Alors le magnifique messer André m'apprit qu'il avait demandé au seigneur Jean-Jacques que le roi rendît à vos seigneuries ce qu'il leur avait pris, mais ledit Jean- Jacques avait répondu qu'il était inutile d'en parler , parce que le roi ne s'en voulait point départir.
€ Le 22, messer André m'ordonna de communiquer au seigneur Jean-Jacques, sous sa responsabilité, les paroles mêmes de ce trèsexcellent conseil des Dix, et, retourné devant ledit seigneur, j'exécutai l'ordre de messer André, sous sa responsabilité; alors le seigneur Jean-Jacques me parla ainsi :
H Pierre, j'ai toujours eu une singulière alVection pour cette illustre seigneurie, et quand j'ai pu la servir sans manquer à mon honneur, je l'ai fait; mais à mon seigneur le roi je ne puis pas manquer de foi. Cependant je ne voudrais pas que cette seigneurie de Venise vînt à périr. J'ai des lettres de France d'un ami bien informé, qui me reparle de notre accord. Il ne s'étonne pas si cela va lentement, parce qu'il sait que la seigneurie fait les choses avec maturité. Cet ami me dit que si la seigneurie apporte a cet accord un bon cachet, le roi courra au devant d'elle avec de bonnes jambes, parœ que le roi reconnaît que la seigneurie ne mourra jamais, et qu'il a cet accord dans la tète. Non-seulement il permettra que la seigneurie recouvre son territoire (hormis ce que nous en avons conquis, à quoi il ne faut pas penser), mais il s'y aidera lui-même, à
condition que les denx États 8*obIigeront à la éttème^ et oonsenration réciproques de leurs possessions, comme autrrfois. Et je te dirai que si la seigneurie Teut s'accorder avec le roi , die n^aille pM envover des ballots d'écritures à Rome, ni attendre de ci et de là des réponses. Je Tois bien que la seigneurie n'ose rien faire sans le pape et l'Espagne. Mon roi sait qui est le pape, et que c'est un mortel; il sait que l'empereur bâtit en l'air et combien le roi d'Eqiagiie est changeant.
« Il s'étendit alors sur des lettres intercqitées par les Français, et sur celle où le roi d'Espagne et l'empereur se partagmt le monde....
« Que faut-il dire encore? reprit-il. JTai été déjà trop loin... Je le certifie : lorsque la seigneurie le youdra, la poste n'ira pas deux fois en France que raccord sera signé.... On connaît le nmn de Jean-Jacques : je ne voudrais pas souiller ce nom pour tout l'or de la terre à mon âge. Si je voyais des malices dans tout ceci , sois assuré que je ne m'en mêlerais point.... Je te donne avis que voln trêve (avec l'empereur \ dont vous êtes si contents, ces seigneurs français en ont levé leurs mains au ciel. C'est un bon service qui leur ôte des épaules un grand poids, car cet empereur dessécherait une mer d'or.
H II ajouta que des lettres annonçaient rembarquement du viceroi (de Naples; pour Ancône; — que les Ursins et Colonna étaient en annes, et le duc d'Urbin passé à la solde du roi de France....
« A présent, de ce qu'il me reste à vous dire, messer André a juré, par tous les serments possibles, de ne rien révéler; mais il ne croit pas pouvoir s'empêcher de le communiquer à vos seigneuries, à cause du grand amour qu'il a pour son excellente et douce patrie... Monseigneur de Normandie l'est venu trouver dans sa prison; c'est un homme en qui le roi met toute sa confiance, et d'une grande habileté; et se trouvant seul avec ledit Gritti, il l'invita à s'asseoir, ce que messer André ne voulut pas faire, et il hii dit : Messer André, le roi vous aime et vous tient pour son bon cousin
et frère, et il ordonne que vous soyez bien traité, par-dessus tous les autres prisonniers. Sa Majesté veut savoir de vous trois choses : d'abord, quelles sont les conditions de Tarrangement entre l'empereur et la seigneurie; ensuite, quels arrangements particuliers on 4\ faits avec le cardinal de Gurck [ ministre plénipotentiaire de l'empereur), parce que le roi sait que vous êtes informé de cela; et enfin quelles offres vous sont faites, tant par les Guelfes que par les Gibelins, tant par ceux de Milan que par ceux de Pavie, sans en excepter le seigneur Jean-Jacques; et parlez sincèrement, car vous savez si le roi peut vous faire du bien.
<( Alors il tira de sa poche une letti*e du roi de France et la montra; et quoique cette lettre fût écrite en langue et caractères français, cependant, par le long usage que messer André a de cet idiome, il vit de ses yeux et reconnut exactement ce que venait de lui dire monseigneur le général.
4( Avant de répondre aux questions de monseigneur, messer André commença par affirmer, avec la forme de paroles la plus convenable que son esprit lui put suggérer, qu'il ne voudrait pas faire un mensonge pour tout l'or du monde, mais que si le bourreau , répée nue, se trouvait en face de lui , prêt à lui trancher la tète, il se laisserait tuer plutôt que de dire un mot au préjudice de sa patrie, quoiqu'il fût prisonnier. Il ajouta ensuite que, sur les pratiques avec l'empereur, il avait oui dire quelque chose, mais qu'étant hors de Venise depuis trois ans, il ne pouvait savoir quel fondement avaient ces bruits ni en parler davantage; qu'avec le cardinal de Gurck, il ignorait s'il existait quelque négociation particulière, si ce n'est qu'à la requête de Sa Majesté césarienne, pour la sûreté dudit cardinal, dans son voyage à Rome et retour, la seigneurie avait envoyé quatre nobles en otage à certain lieu déterminé, et qu'on avait accordé deux galères pour le passage, rien autre chose. Sur les offres et ouvertures, messer André répondit qu'il en venait beaucoup, tant de Milan que de Pavie (où étaient les Espagnols^ mais qu'il ne savait qui les avait faites. Monseigneur dit
aion qu'on homme comme messer André ne pontiit pas répoadpi
•otrement, et là il mit fin à Fentrerue et me congédia. Talbi IraoYer
le ieignenr Jean-Jacques, lequel me répéta plusieurs des choses que
ron lient de lire, et il m'engagea à me mettire en chemin.
« Le 24 après diner, comme je partais de Milan, venait d'arriver
une estafette de Blois, et je sus d^ gens du seigneur Jean-Jaeqoes
que Sa Majesté commandait à Tannée française de rstoumer mm
ftomagne poursuivre Tentreprise. On ne disait eMon rien des
Suisses. — Salut.
« Pierre Bressjls. »
Gritti savait les conditions entre la république et rempereur; son serment par Tépée et par le bourreau était donc un mensonge; mais on ne s'en étonnera pas, puisqu'il manquait à d'autres ser» ments plus solennels en faisant connaître au conseil des Dix sa conférence avec le général en chef et les lettres du roi de France. L'amour de la patrie passait avant toutes choses, et Gritti se serait damné pour elle.
Cette relation curieuse de Pierre Bressan prouve donc que toutes les avances ont été faites par la France dans cette occasion. Elle prouve encore qu'aussitôt après la bataille de Ravenne, Louis XII n'avait plus de confiance dans les suites de sa victoire, et que sa colère contre Venise était passée. On avait deviné au conseil des Dix que les intérêts des Français en Italie étaient minés, car, en répondant avec politesse à ces ouvertures du roi, le conseil vota pour que la relation de Bressan fût communiquée au pape et à Fambassadeur d'Espagne, en supprimant les plaisanteries pleines de rudesse de Trivuice, qui auraient blessé les oreilles du saintpère. En même temps, comme on voulait se réserver la faculté de retourner à Falliance française, si quelque circonstance nouvelle survenait, on supprima aussi, dans Texemplaire envoyé au pape, tout le second discours de Trivuice et tout le récit de la deriiière entrevue de Gritti avec le général en chef. Trivuice avait dit : La poste nira pan deux fois en France sans que V accord ne soit signé.
et le conseil des Dix ne demanda pas que la poste fût envoyée. La république venait d'apprendre que le cardinal de Sion avait décidé les Suisses à descendre en Italie ; de là sa froideur pour le roi de France, qui ne lui paraissait plus à craindre. Il est vrai qu'une lettre du sénat, à la date du 25 mai, fait voir la seigneurie de Venise fort inquiète au sujet de l'arrivée des Suisses. A peine descendus dans les plaines de Vérone, ces hommes avides commencèrent à demander de l'argent et à se mutiner. Le temps des moissons approchait : les uns voulaient qu'on les renvoyât dans leur pays; les autres parlaient de se retourner du côté des Français, ce qui eût livré instantanément l'Itahe à Louis XII. Un sacrifice d'argent leva les difficultés : la seigneurie paya aux cantons un supplément de solde de quatre mille ducats d'or. Les registres du conseil des Dix prouvent aussi que les capitaines suisses reçurent en secret des présents considérables. Ils demandèrent aussitôt le combat. L'armée française battit en retraite pour ne point se laisser envelopper, car les Espagnols s'avançaient du côté de Pavie. En deux mois, le territoire de la république fut presque entièrement dégagé. Une lettre du conseil des Dix prouve que, dans ce moment, Venise proposa au pape et à l'empereur de s'emparer de Florence, d'en changer le gouvernement, de l'arracher par force à l'alhance de la France et de lui faire payer les frais de la guerre. Les propositions de Trivulce étaient rejetées bien loin; cependant, un événement que nul ne prévoyait devait bientôt déconcerter les menées habiles du conseil des Dix, et rapprocher tout à coup Venise de la France.
On se réjouissait encore à Venise des succès de l'armée, loi*squ'uoe estafette apporta cette nouvelle : que le cardinal de Sion, au lieu de remettre Crémone aux provéditeurs vénitiens après révacuation des Français, retenait cette ville pour le pape. Tout le sénat dut pâlir en apprenant cette infraction aux clauses de la sainte-ligue, qui garantissait aux confédérés la restitution intégrale de leur territoire. Le lendemain, le marquis deMantoue, au lieu
de restituer la forteresse de Pesebdera, Toolot aussi h retenir posr lui. Le cardinal de Gurck, plénipotentiaire de Yemperenr Miximilien, ayant réclamé trente mille ducats de plus qu'on ne lui devait, suivant les conditions de la trêve, fit arrêter les deux provéditeurs, et les garda comme otages, sous prétexte qu'ils manquaient à leurs engagements. Des oflBciers de Tannée vénitienne s'étant pris de querelle avec des capitaines espagnols et suisses, on pendit les Vénitiens sans forme de procès, et on relicha les autres. Le 30 juillet, le sénat, pour éviter les repréSaillea que ses troupes voulaient faire, et pour donner un signe visible de son mécontentement, en* voya Tordre à son armée de se séparer des trout>es de la confédération. Comme on traitait par des émissaires secrets avec les garnisons françaises de Brescia et de Bergame, Tambassadeur d*E»pagne vint au collège ordonner d'un ton arrogant que ces viBaa fussent remises, après la capitulation, au roi son maître ou à reoipereur Maximilien. Le dc^ répondit avec modération, mais avec fermeté, en se plaignant du manque de foi de ses alliés. On lui ré-^ pliqua avec aigreur, et bientôt la discorde fut à son comble parmi les confédérés.
Les historiens ont dit que, dans ce moment critique, le sénat avait envoyé faire des ouvertures au roi de France ; mais c'est une erreur. Toutes les avances vinrent encore de la part du roi, et elles furent accueillies par le sénat d'une manière équivoque. I^s biographes du cardinal d'Amboise ont traité de calomnie et de puérilité Topinion qui a donné pour cause de la ligue de Cambrai Tanimosité particulière de ce ministre contre les Vénitiens. Sans vouloir rabaisser le caractère de ce grand prélat, on peut établir la vérité sur ces deux points par le document suivant tiré des archives du sénat :