‹ Voyage pittoresque en ItalieChapitre 6 sur 15 · DÉCRET DU SÉNAT · texte numérisé non relu

DÉCRET DU SÉNAT

« Nous voulons que demain matin la relation ci -dessus soit communiquée aux ambassadeurs du pape et du roi d'Espagne dans cette ville. »

On voit par ce décret que la république n'était pas disposée à trahir ses alliés, malgré leurs procédés ingrats. Cette démarche, d'une loyauté peu habituelle aux Vénitiens, fit sentir aux alliés leurs torts et le danger où ils se mettraient de réduire la république à se séparer d'eux; mais ces torts avaient été si loin, qu'au lieu de vouloir les réparer, on prit le parti de traiter Venise tout à fait en ennemie. Ses intérêts furent entièrement sacrifiés dans la capitulation de Brescia,.et les Espagnols s'emparèrent de cette ville qui lui appartenait. Les ambassadeurs à Rome ne cessaient de se plaindre au pape; Jules II détournait la conversation sur quelque sujet futil» et parlait des embellissements du Vatican. D'un autre côté, Louis XII sut que ses ouvertures avaient été communiquées a Rome et à la cour d'Espagne, et il en fut irrité. La répubhque se voyait sur le point d'être ramenée, après un long détour, aux mêmes con-ditions qu'au début de la ligue de Cambrai avec toutes les puissances de l'Europe en face d'elle, en ajoutant à ce malheur Tépuisement de ses finances, le mauvais état de son armée, son territoire ouvert de toutes parts, la perte de ses places fortes, et la présence de l'ennemi à quelques lieues de la capitale. Dans cette extrémité, on eut ridée de se tourner vers la Porte Ottomane, seule puissance au monde avec laquelle on eût conservé de bons rapports, et peu s'en fallut qu'on ne prit la résolution de livrer l'Europe aux Turcs, résolution désespérée qui montre k quelle détresse on était réduit à Venise. On envoya des présents magnifiques au sultan, et le sénat frippa d'une amende ceux de ses membres qui manquaient aux

séances où Ton traitait les affrires d'Orient, tant fl attachait d*UH portance aux délibérations sor ce sujet. Heureusement on ne fit rien de précipité.

Le 9 décembre 1512, on apprit que le dernier coup était porté i la sainte ligue. Le pape, ITspagne et Maximilien avaient foriné une alliance entre eux au préjudice de la république dont ils se partageaient les possessions de terre Terme. Le cardinal de Gurck a^ait pratiqué toute cette affaire avec Jules II. La république rappela par un ordre laconique le secrétaire qu'elle avait auprès de ce nûnisire. Le sénat se repentait amèrement d'avoir accueilli avec firmdeur les ouvertures du roi de France. Pour comble d'effroi , on sot que la France négociait avec l'Espagne. On écrivit en toute hâte à Gritti, résident à Blois, pour lui ordonner de sond^ l'esprit de Louis XD. Le roi était mécontent de là république ; cependant il consentit à entrer en pourpariers. Les courriers du conseil des Dix se muUn plièrent à Finfini pendant deux mois sur la route de France. Ce ftit alors que Gritti et Dandolo entamèrent ces négociations que l'histoire a rapportées et qui firent donner à André Gritti le nom de sauveur de la patrie. Louis XII finit par revenir à une alliance avec Venise, et raccord fut signé à Blois le 14 mars 1513.

Aussitôt qu'on apprit la signature du traité de Blois, le sénat releva la tète. Il pressa les armées françaises d'entrer en Italie avec plus de vivacité qu'il n'en avait mis à préparer leur expulsion, et dans rinstruction à Torateur à Rome qui donne avis de ce traité , on trouve ce passage remarquable :

«... Le but de la sainte ligue a été de remettre Tltalie dans son état primitif, celui où elle était il y a dix ans, afin que chacun ren- Irât dans ses possessions, comme le voulait la raison. Nous y avons consacré notre argent, nos hommes, nos flottes, nos biens. Rien n'y a manqué, pas même notre sang. Il en est résulté les succès que vous savez. Le duché de Milan a été reconstitué, et nous avons conduit les choses avec une certaine gloire.

« Cependant, pour dire la vérité, on n'a eu aucun égard pour

nous. On nous a enlevé Crémone et toute la Gherra-d'Âdda , contrairement aux chapitres de la ligue et aux deux brefs du pape, qui étaient pourtant explicites. Le vice-roi de Naples nous a pris Brescia, qui avait été réduite par nos troupes, et qui capitulait avec nous. Ne devions-nous pas ressentir ce qu'il y avait de cruel et de méchant dans ces procédés? Cependant nous attendions qu'il vînt dans l'âme de nos alliés quelque lueur de justice. Le saint-père nous donna de bonnes paroles, et nous promit qu'il ferait entendre raison au cardinal de Gurck lorsqu'il viendrait à Rome. Pleins de confiance, nous avions un ambassadeur auprès de ce cardinal, et la réparation qu'on nous donna, c'est de former une ligue contre nous entre le pape et l'empereur. Par cette ligue, on voulait nous contraindre à livrer ce qui restait encore de nos États, une montagne d'or et notre propre liberté tout ensemble ; et parce que nous n'avions pu y consentir, on nous menaçait des armes temporelles et spirituelles.

« Nous le confessons : il nous a paru qu'il était temps de pourvoir à notre conservation, sachant avec quelle àpreté on avait agi contre nous lés années précédentes, au mépris de toute justice divine et humaine, comme il a été manifeste aux yeux du monde entier. Nous avions reçu depuis longtemps des offres larges et généreuses du roi de France, auxquelles nous n'avions pas voulu prêter l'oreille. Nous avons été contraints de les écouter enfin et de chercher des amis du seul côté où on nous ouvrît les bras; et pourtant nous n'avons cessé de rebattre qu'il fallait trouver moyen de s'accorder avec Sa Majesté Césarienne, car nous ne voulions pas nous départir du juste et de l'honnête : on nous donna des paroles douces, mais aucun effet ne suivit, si ce n'est une impitoyable et continuelle dureté.... Les allures de l'Espagne ne tendaient à rien moins qu'à s'emparer de l'Italie entière, et l'on a vu clairement que le rétablissement du duché de Milan était avancé par les Espagnols et les Impériaux comme un vain prétexte. Ces choses méritaient non-seulement une grande attention, mais aussi un prompt remède.

Gnignaot iTélK prêt eDU, et que loot le aHMMle se s' aeui ao moyen de quelque mariage, le brait eooiaat déjà i^mie Irtife d*uD an ratre FEspagne et la Franee, mms airiMtt aenti fa*ini aeeord entre cea deax poiasancea étant one foia aigné, il n*y annjt ploa de reaaoarce; nooa aTona été foreéa par néoaaailé de dooner |riu§ de latitude à noa envoyéa en Franee, et alnai eat arrifée la eonduaion... Noua gardons encore ce secret au fond de notre conar, k cause de la grande importance de cette mati^. a

Quelques jours après, le secret (ut divulgué. Le traité de Hoia du 14 mars 1513 peut être considéré comme la fin de la li^ie de Cambrai. La publication de ce traité cauaa tant de joie à Veniae, qu'on appela aussitôt Falliance française du titre. d*niiiaf iMeli Ma el perpétuelle. La république faisait en cela comme les jennea gêna qni jurent d'aimer toujours; mais ces expressions d'entbouaiaame pua* naient leur source dans une comparaison tonte en rbonneur de la France, entre sa loyauté et les manques de foi dont la goufernement vénitien était victime.

Jusqu'au traité de Blois, le conseil des Dix ne se mêlait de la politique que de loin en loin , dans certaines occasions qui réclamaient plus de hardiesse et de promptitude que n'en avait le sénat; mais, à dater de ralliance française, on le voit prendre la haute direction des affaires, et c est dans les archives de ce conseil qu^on trouve de nouveaux renseignements sur cette époque, où Thistoire de France et celle de Venise sont liées si étroitement. Les débuts de la confédération ne furent pas heureux. La Trémouille, qui n'avait pas encore perdu de bataille, fut défait à Novare le G juin 1513, par la faute de Trivulce, qui n'exécuta point ses ordres. Peu après l'armée vénitienne, commandée par Alviano, fut battue par les Espagnols à la Motta. Pendant ce temps-là, Louis XH recevait un échec à Thérouane. Le conseil des Dix écrivit à son ambassadeur en France :

« Dites en notre nom à Sa Majesté Très-Chrétienne qu'elle n'ait pas de chagrin de ces revers ; qu'elle se relève avec la fierté qui con-

VENISE. aos

vient à son caractère; qu'elle n'épargne ni peines ni dépenses pour faire connaître au monde sa puissance et sa valeur. Nous, de notre côté, nous saurons montrer, comme nous l'avons déjà fait , notre résolution de rester fidèles à notre alliance, quoiqu'on nous ait importunés et menacés, et que Tennemi soit venu aux portes de Padoue. Dites donc au roi que nous courrons avec lui une seule et même fortune, et que notre confédération demeurera perpétuelle. »

Il fallait un certain courage pour parler ainsi, car la république ne pouvait résister aux forces de l'Espagne. Son territoire était envahi, ses villes de terre ferme prises ou assiégées, et ses finances si épuisées qu'on mettait en gage la couronne de pierreries de Saint-Marc. Si dans ce moment Maximilien fut descendu en Lombardie, comme il le fit inutilement trois ans après, Venise était à sa merci.

Pendant toute Tannée 1514, les commissions du conseil des Dix k ses ambassadeurs sont animées par son zèle pour la France. On y remarque une crainte extrême de donner le moindre ombrage au roi, et Dandolo est chargé d'étudier le visage de Louis XII pour chercher à prévenir la plus légère apparence de doute ou de soupçon sur la bonne foi de la république. Les Dix semblèrent avouer ainsi le malheur d'une réputation mauvaise et méritée. Le 7 septembre, le conseil est dans une grande agitation, parce que le roi d'Espagne, ayant vu à Valence l'ambassadeur de Venise qui se disposait à s'embarquer, l'a caressé en public et l'a prié de différer son départ, en assurant que la paix allait se faire et qu'on travaillait à l'accord entre l'empereur et la république. Au moment où la France et l'Espagne sont en rupture ouverte, ces caresses de Ferdinand ne peuvent être qu'un piège pour jeter des doutes dans l'esprit de l'ambassadeur de France, qui ne manquera pas d'avertir sa cour de ces apparences de réconciliation. Le conseil des Dix écrit à la hâte à Dandolo, afin qu'il prévienne le coup.

« On sait, dit-il, quelles sont les allures rusées de ce roi, et qu'il ne feit rien sans artifices. Il ne peut avoir d'autre but que de trojUr

WOlAdl C5 ITALIE.

for»»M« M fàvsêeié v^tt iM>Cre bHUie feifTMwKs ^*B ImI de 4ibMiMtfatMiis a noCre onlenr, le earAnI de fiarcfc, fMOt an dmt di» gei», bit arrêler notre aetréiaire Sidh, et renferme an dhâlean de Vérone, malgré le anf-tondnit an^nel cet agent ^'était fié. Dites dont à Sa Majesté Très43hrétiMne ^ne ces feintes aranees dn roi dTâf^agne ne nous donnent d'antre désir qne de Toir fes Français entrer dans le Siilanab afant q|ne ce roi ait en le temps d'ourdir de noorefles trames, et qne nons ordonnons â notre orateur en Eq^agne de prendre son congé sans filcrer. »

La perséréranee de la république commentait â porter qnelqne fruit. Les maladies, le manque de snbndcs et la guerre d^escannonelles, ruinaient peu a peu les troupes esp^noles. Depuis la mort de Jules II, le conseil des Dix s'épuisait en messages secrets povr obtenir de Léon X qu'il se prononçât; mais le saint-père arait nn caractère inquiet et perplexe, qui ne lui permettait de prendre une décision qu'à la coédition de s>o repentir aussitôt. Le 15 septembre, on voit que le conseil ries Dix a enfin triomphé de cet esprit irrésolu. l>ron X accorde dix iiiille ducats d'or pour armer les fantassins et achever Texpulsion des Espagnols. Sa Sainteté réclame le plus ((rand secret. Cette négociation est due à un ami qui ne veut pas /'tre connu , et dont le consfril n'ose pas même écrire le nom sur le registre de ses commissions. Cet excès de précaution était inutile, car I^;on X changea d'avis au bout de huit jours. Les cardinaux de Sorrente et de Santa-Cruz Fattaquèrent sur sa partialité en faveur de» Vénitiens; Fanihassadeur d'Espagne à Rome adressa des reproches au saint-père qui le firent trembler, et les dix mille ducats ne furent jamais payés. On continuait pourtant à recevoir au Vatican les messages de la seigneurie, et on leur répondait par des promesses pour Tavenir et des paroles d'un père à ses enfants. Là-dessus Pierre Bemho, envoyé par le pape, vint prononcer sa célèbre harangue en présence du collège. On dut être bien surpris, à Venise,

lorsqu^aprës des phrases éloquentes sur la discorde qui régnait parmi les chrétiens, Bembo somma la république de faire la paix, en cédant à l'empereur Maximilien la ville de Vérone et en lui payant deux cent mille ducats, sous peine d'être écrasée par les forces réunies de l'Empire, de l'Espagne, de l'Italie et de la Suisse. Le doge répondit en déplorant aussi la discorde des chrétiens, et par un refus poliment formulé sur tous les points. Le conseil des Dix, dont la patience est inépuisable, ne cesse pas d'envoyer au saint-père ses protestations de respect et de dévouement, mais il écrit à son orateur en France :

« .... Dites à Sa Majesté Très-Chrétienne que les prières et les menaces ne nous touchent point, que notre alliance sera maintenue à travers tous les périls; que si , par des formes apparentes de soumission et de douceur, nous cherchons à gagner du temps, c'est dans l'intérêt de notre confédération, et que d'ailleurs, pour faire connaître notre sentiment à Sa Sainteté, nous la prierons de ne plus nous envoyer dire de ces harangues publiques et solennelles, dont le Roi Très-Chrétien pourrait être justement blessé. »

Louis XII mourut sur ces entrefaites. Les compliments que lui portaient les envoyés extraordinaires, sur son mariage avec la jeune sœur de Henri VIII, furent changés en félicitations adressées au duc d'Angoulême sur son avènement au trône. François I" approuvait Talliance vénitienne, et il déclara aux envoyés de la république son intention d'entrer prochainement en Italie avec une grande armée qu'il commanderait lui-même. On se préparait à la campagne de Marignan.

Le 28 mai 1 51 5, l'influence française à Venise est à son plus haut point. L'orateur de la république auprès du pape ayant commis la faute de faire officiellement une visite au cardinal de Sorrente, qui est dévoué à TEspagne, le conseil des Dix, craignant que cette démarche ne soit rapportée au roi de France, adresse une réprimande sévère à son ambassadeur.

« Voir un cardinal qui est chargé de toutes les affaires d'Espagne»

tmH U mpmO* Ml umt dMse à eiMpirer ^ae d» iwin»i mh ipinirtrei français, et vens ae poavicx atoir 4e laisM, ni vnie ai haiinf, de frire eette visite. Absteoea-ireas, à rafeair, de teole déauttche lemhbWet car noua ne tooIobs pas, dans les eirceasiaacea préaeales, qae Tombre d'na doute poiase sintrodnire dans FeappU de Sa Majesté Trèsduétienne. »

fra de tenps après, on sot que Parmée française se mettrait ea HMrdie, commandée par le roi en personne. Les Suisses Fattea-

daient au passages connus des Alpes ; mais François l*' les trompa en essayant le passage du col de F Argentière. La nouvelle de eette amiche heureuse et brillante Ait aecueillie à Venise par des eris d'enthousiasme.

D est i remarquer que dans toutes ces négociations, Venise, par son attitnda, son lai^fage et le caractm déterminé de sa politiqne» fumpHt, visrè-vis de la France, de PEspagne et de PÈmpire le rèie éhm égal et d^une puissance de premier ordre. Un document seeret pnoore eqjieadant que cette position frctice n*est pas dans le véri* table esprit de cette république. L'excès de prudence de ce gouvernement f pour ne pas nous servir d'un terme blessant ' se manifeste dans la lettre suivante adressée au capitaine général Ahriano, peu de jours avant la bataille de Marignan :

« Le 12 juin 1515.

« U ne nous convient pas d'exposer tout ce qui doit assurer la délivrance de nos États en une journée, en une heure; et cette heure est proche. Nous ne devons pas le faire. Puisque le Roi Très- Chrétien s'avance avec une armée puissante, ainsi que la renommée le répète de toutes parts, les ennemis seront forcés de tenter le sort des armes. Nous voyons déjà, par votre lettre du i 5 mai, que leurs troupes ont passé à Lonigo et Meleo. Nous connaissons votre courage et votre expérience. Cependant nous vous prions de veiller k la conservation de notre armée, en qui repose le salut de notre État, de ne pas vous laisser enfermer sous Vicence, où le manque de vivres

ti Faocumulation des ennemis pourraient amener quelque sinistre, et de ne point vous laisser réduire à Fextrémilé d^aocepter la bataille, comme il arrivesouvent contre raison. Nous ne dirons rien de plus à Votre Excellence, parce que nous nous en rapportons à sa vertu et à sa foi, desquelles nous n'attendons que des actes conformes à nos intérêts et à nos désirs. »

La seigneurie ordonne encore avec plus d'insistance aux deux provéditeurs qui suivaient les opérations militaires, de faire en sorte, s'il est possible, que les forces de la France soient seules exposées. L'armée vénitienne marcha lentement et avec précaution vers le théâtre de la guerre. Si ces ordres secrets eussent été fidèlement exécutés, il aurait pu arriver que la campagne de Marignan devint funeste à la France et à Venise; mais heureusement le brave Alviano fut emporté par son caractère bouillant : il était loin du champ de bataille lorsqu'on lui apprit que le roi de France était aux prises avec Tennemi. Son cœur se révolta de Tinàction à laquelle on voulait le condamner. Malgré les menaces des provéditeurs et les ordres du sénat, il commanda une marche forcée sur Milan. A trois lieues de cette ville, les échos du canon lui indiquèrent son chemin. Ce bruit lui fit perdre son sang-froid; il s'emporta, comme le devait un grand militaire à qui sa réputation était plus chère que son sang. La bataille en était à sa seconde journée, et la victoire demeurait indécise, lorsque le fougueux Alviano parut, et la balance pencha en faveur de la France. Après une résistance terrible, l'ennemi fut exterminé, comme il le fut plus tard à Rocroi, par une manœuvre semblable du maréchal de Gassion, comme il aurait dû Tèlre à Waterloo, si Grouchv avait eu le cœur de Gassion ou celui d'Alviano. Le lendemain, François V^ entra triomphalement à Milan.

Ce qui faisait la constance de Venise dans l'alliance française, c'était la conviction que rien ne pouvait la réconcilier avec l'Es* pagne ni avec l'Empire. Deux événements de haute importance refroidirent son ardeur en lui rendant l'espoir d'obtenir la paix : l'avènement de Charles-Quint au tr4ne d'Espagne en 1 61 6 et la rawl

de rempereUr Maximilien. On yoit alors la république âdq[iter ànt h France un langage Tague, dont François I^ témoigne son mécontentement avec une franchise qui déconcerte la seigneurie. En 1 51 9, Félection de Charles-Quint à Tempire ayant réuni en une seule main les deux puissances que Venise aTait toujours tenté de combattre séparément, la position deTenait plus critique» et la peur ébranlait la fidélité de la république à Talliance française. Une non- Telle à laquelle on ne s'attendait pas Tint toucher le cœur du goù^

vemement de Venise. L'armée espagnole en bon état enYahissaitle

Milanais, et une proclamation du général en chef défendait aux troupes de faire tort à aucun sujet de la seigneurie dans sa personne ou ses biens. Cette tactique, où Ton reconnaît Thabileté de Charles-Quint laissait à la république la faculté de se prononcer sans scrupule pour le plus fort après la lutte, et cette position cony^iait admirablement au tempérament vénitien. On fit remercier Proqper Golonna de sa proclamation, et on attendit TéTénement. Lantree n'était pas en mesure de résister à une armée fraîche et nombreuse. Il battit en retraite en laissant FEspagne maîtresse du Milanais. Un silence remarquable suit ces événements sur les registres de la république. Elle n'a plus rien à dire à la France. Ses envoyés voyagent avec des instructions verbales; mais il est aisé de comprendre qu'ils portent des paroles flatteuses k Sa Majesté Césarienne. Une seule chose fait encore craindre au gouvernement de Venise d'aller trop vite, c'est la nouvelle que Bonnivet se prépare à entrer en Italie avec une armée française. Dans cet embarras, la république consulte le pape d'une manière insidieuse, comme on le voit par cette lettre curieuse à l'ambassadeur en cour de Rome :

« Vous direz au saint-père, comme de vous-même, en raisonnant familièrement sur les événements présents, que vous désirez savoir de lui ce qu'il conviendrait de faire pour le bien de l'Italie, dans le cas où l'armée espagnole recevrait un échec ou serait forcée de battre en retraite, et vous ajouterez : Ce qu'à Dieu ne plaise I — Ensuite, d'une manière incidente, en saisissant l'à-propos, et tou-

jours comme de vous-même, vous direz, sans paraître y attacher d'importance, que vous croyez devoir faire une communication à Sa Sainteté : alors vous lui raconterez comment ces jours passés, vous avez rencontré par hasard dans une église le comte Albert de Carpi [l'ambassadeur d'Espagne), et qu'en parlant des choses du jour, il vous a sondé sur la possibilité de notre retour à Talliance du roi de France. Vous direz que vous avez répondu évasivement et en peu de paroles. Et pendant que vous ferez ce discours au saint-père, vous appliquerez toute votre attention et vigilance, non-seulement à recueillir la réponse précise de Sa Sainteté, mais aussi à noter le moindre geste, le moindre mouvement du visage et le moindre signe extérieur, car c*^st par ces indices qu'on pénètre dans le cœur des hommes. »

Cette dépèche est du 27 août 1523. Les mauvais succès des armes françaises tirèrent bientôt la république de son indécision. Il est triste de voir que, dès le 1 2 octobre suivant, ce gouvernement variable n'a plus dans la bouche que des paroles de haine contre la France. Théodore Trivulce était alors capitaine condottiere au service de Venise. On le congédie brusquement et on nomme à sa place le duc d'Urbin. On se vante de ces lâchetés, comme d'actions superbes, et on ordonne à l'ambassadeur d'en faire sa couràCharles- Quint. On n'avait pas de vergogne à Venise, et on ne connaissait qu'une chose, l'intérêt de l'Etat, sans comprendre que l'honneur et la considération lui sont bons aussi à quelque chose. La France avait des revers; comment rester fidèle à un ami malheureux? Dépèchons-nous de montrer la seigneurie, portant la peine de sa versatilité et de sa foi carthaginoise, se prendre honteusement dans ses propres filets.

Un an après cette volte-face politique, on apprend à Venise le projet du roi de France d'entrer en Italie. La nouvelle de cette invasion, préparée sur un pied formidable, et commandée par François I^** en personne se confirme. On commence à réfléchir sur les torts qu'on a eus à se reprocher envers l'allié peyéiuel du traité de Blois.

b'alliâaoe rieatite avee l'empereur |»ortAnt le même titre de peqwfrtuelié, il fellait opter entre deiix infidélités. Par malheur, cette foid» aucun indice ne permettait d'établir une prévision quelconque sur lefe résultats de la lutte. Si Fermée française était belle» cdle d'Espagne était puissante et forte. Le roi conduisait lui^méiAe li noblesse» mais de Fautre côté le vice-roi de Naplês, le marquis de Pescairè et le duc de Bourbon jouissaient d'un grand crédit sur Fesprit de* troupes espagnoles. Lorsqu'il fut question du patoage pirochain des Alpes par les Français^ on sut que le visage du sainl^père donHiît des signes d'agitation intérieure. Les figures graves du sénat tm* lurent du même coup des signes d'inquiétude. Le 2 novembre 1 6S4| le dogts demande pardon à Fambassadeur de France du traité aTW ITspagne, en disant que la république a dû accotai* cette allianeé SMS peine d'être écrasée par un ennetiii que Funion d* FEtti^re avea Failciên royaume dé Ferdinabd le Catholique à rendu trop ftNTti On a cru pouvoir contracter cette alliance à caueb de Fimmi^ nence du ^iU Biais on espère que le roi n'aura point poitf lidn retiré èes bonnes grices à la seigneurie. A là métne date du 2 tio^ vembre, nous trouvons ce passage dans une dépèche au provéditeur Pesaro, avec cette suscription en latin de Venise : Legatis soins [ lises seul ) .

« Nous jugeons nécessaire de vouâ avertir que le saint-père, préoccupé surtout du bien de la chi*étlenté, voyant les intérêts des impériaux tourner moins heureusement qu'on ne Fespérait, et ayant des motifs de douter, commence à croire que nous devrions prêter Foreille à ceux qui veulent nous réconcilier avec le roi de France. Gonduisex-vous en toutes vos actions avec mesure, en ayant Fœil ouvert où il faut, afin de ne commettre aucune ftiute. Vous communiquerez Cette lettre à notre capitaine généitil, et tous la brûlerez après l'avoir lue. »

Charles-Quint fut averti de ces manœuvres et de cette inclinn« tion vers la France; mais il savait que pour tiret* bon parti den Immmes il ftiut les prendre pour ce qu'ils veulent paraître, et

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feindre de les croire meilleurs qu'ils ne sont. PeUt-ètre aussi TOulut-il se donner lé malin plaisir d'augmenter la perplexité du gouvernement de Venise. Un gentilhomme de Milan fut envoyé par lui ati capitaine général de la république pour lui dire que Tempereur ne doutait pas de la fidélité de ses bons amis de Venise, et qu il comptait sur eux. C'est alors que la seigneurie^ partagée entre la France et l'Espagne, n'ayant aucune partialité de sentiments pour l'une ni pour l'autre, tombe dans un embarras cruel, et trahit journellement ses angoisses et sa faiblesse. De tous côtés elle écrit à ses provéditeurs et à ses ambassadeurs : « Temporisez : ne vous prononces pas; gardez le silence. ^ Cependant, après avoir bien réfléchi, le sénat se souvint que dans toutes les invasions précédentes les Français avaiekit débuté heureusement. 11 en conclut que les probabilités lui indiquaient d'appuyer d'abord le roi de France^ sauf à l'abandonner plus tard, comme on avait déjà fait. En conséquence, par Tentremise du saint-père, qui partageait cette opinion, il y eut un traité secret signé à Rome le 1 2 décembre 1 524, comme on le voit par la dépêche ci-après, adressée le 7 janvier suivant fk\k provéditeur Pesaro, avec la susCription : Lisez seul.

« Afin que vous ne soyez plus exposé à commettre aucune erreur, nous vous informons de ce qui est advenu : apprend qûé, le < 2 du mois passé, a été Conclue pal» les soins du saint-père une bonne paix entre Sa Sainteté et nous d'une part, et le Roi Très-Chrétien de l'autre. L'alliance que nous avions autrefois avec ledit roi est renouvelée et confirmée, sauf cette condition, que, pour le recouvrement actuel du duché de Milan, nous ne sommes point tenus de prêter audit roi les secours auxquels nous obligeait là pre^ iDière confédération. i\ est convenu que le présent traité de* meurera très-siècrèt ; c'est pourquoi nous vous ordonnons et imposions, par notre conseil des Dix, de cacher le tout en vous-même^ et après avoir lu la présente lettre, vous te brûlerei!. f^

Ainsi avaient fini leé indécisions de la Seigneurie. Les eoUrrieri 4ui portaient cei nouvelles huï ambaèèaéettfs véniltetis ditaê M

tàweneê cours de rEurope étaient aneore ca ^hmmAm^ lontp^tm aigrit la catastrophe de Pavie. Cdai pour qui on s'était pnnoBeé après tant d'hésitations était prisonnier de rSspagne. La fleer do sa noblesse était morte à ses côtés. G>nibira Vmise dnt se repentnr de ne pas avoir temporisé un mois encore! EDe aanit pnarrifv jusqu'au dénoûment et donner au vaincu le coup de pied de Tàne. Cet événement déconcerta si bien toutes ses prévisions, qn^oo ne trouve rien pendant dix jours sur les r^;istres de la r^ubfiqœ. Probablement on ne délibérait plus; on ne se réunissait plus que pour se dire : « Que devenir à présent ? Que va penser Fraupereur lorsqu'il connaîtra notre traité de Rome? » Chariefr4}uint était lui-même imbu des préceptes politiques de Venise. D oublia les offenses pour ne considérer que les intérêts de l'Espagne, rt ee« intérêts ne lui commandaient point d'écraser la seigneuriOt ni de la dépouiller. Il feignit de n'avoir pas oui parler du traité de Bome^ et tint le même langage que si on ne lui eût jamais manqué de foi. La république respira; puis elle se risqua jusqu'à envoyer des démonstrations d'amitié auxquelles Tempereur répondit avec une politesse dans laquelle on sentait la supériorité du fort sur le faible.

Si rambitieux Foscari eût été vivant, de quels reproches ne Tauralt-on pas accablé pour avoir détourné sa patrie des anciennes traditions de prudence auxquelles le sage Mocenigo avait tant recomniandé, en mourant, une fidélité perpétuelle? 11 était un peu tard pour s'en aviser. 11 est certain que Venise, obligée de descendre pour avoir prétendu à un rôle trop élevé dans les affaires de l'Europe, tourna de nouveau ses regards vers l'Orient. Au dixsepti&me siècle, la terrible guerre de Candie réveilla les forces et le courage de la république. Morosini fut le dernier héros de Venise, comme Philopœmen de la Grèce antique. Après lui, la paix amollit les mœurs et le caractère des Vénitiens. Ce qu'il leur restait d'énergie se montra dans la défense de Corfou et la campagne maritime de Pisani, en 1716. Le traité de Passarowitz mit fin à

cette recrudescence. Une paix de quatre-vingts ans suivit, pendant laquelle Venise mourut sans qu'on s'en fût aperçu. Elle n'existait plus que de nom à l'époque où la tempête révolutionnaire s'étendit dans la péninsule. Au fond de ses lagunes, elle aurait pu demeurer étrangère aux événements : ce fut encore un malheur pour elle que d'avoir des possessions en terre ferme. Le massacre des blessés français à Vérone ne pouvait rester impuni, et lorsqu'elle fut heurtée par un personnage d'une brusquerie héroïque, Venise tomba, comme ces arbres vermoulus qui périssent sur pied dans les forêts des Alpes, mais qui restent debout jusqu'à ce qu'un choc ou un accident imprévu les précipite du haut des montagnes dans quelque torrent.

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Après tout ee qui a été dit et écrit sur le cmiseO des Dix, rait-oD qa^aujoord^hui sa p<ditique sans scrapole, ses proeMés féroces et ses expéditions secrètes, sont encore niés par beaociNip de gens et considérés comme des choses iabulenses? La diqparilMi des pièces citées par M. Dam, historien honnête et sérieux» qtHl serait absurde d'accuser d'invention, les réfutations auxqudles son ouvrage sur Venise a donné lieu, les contestations qui en ont été la suite, ont fini par rejeter dans le doute des faits qui passaient pour acquis à Tliistoire. C'est le sort des énormités de pouvoir être niées, précisément parce qu'elles semblent incroyables et que les imaginations délicates ne les admettent qu'avec peine. Tout à Theure, en nous promenant dans les monuments, nous rencontrerons sur notre chemin les puits, les plombs , la salle des tortures, et Tesealier secret par où Ton amenait les prisonniers dans la petite chambre ob siégeait ce terrible tribunal. Cependant aucune preuve matérielle de ce qu'on y faisait n'étant là pour accuser les juges barbares, et les victimes étranglées ou noyées au canal Orfano ayant la bouche close, le patriotisme mal entendu des réfutateurs a fini par ramener l'obscurité sur cette partie si curieuse de l'histoire de Venise.

J'avais à cœur de pénétrer dans les coulisses du conseil des Dix,

et en vérité, à quoi m'eût servi d'obtenir, par une faveur particulière, mes entrées, grandes et petites, pendant un an dans les archives de la république, si Fidée ne me fût pas venue de mettre la main sur quelque bonne preuve bien incontestable? J'y ai réussi avec si peu de peine, que je m'étonne de l'audace des réfutateurs de M. Daru; car si je n'ai point trouvé de documents sur les faits mêmes qu'il a rapportés, j'en ai recueilli qui établissent d'autres faits équivalents et tout au moins aussi étranges. Nous allons donc expliquer^ avec pièces à l'appui, les menées secrètes, les tentatives de séduction» et certains autres procédés expédilifs employés journellement par ce célèbre conseil, qu'on avait réussi, malgré sa réputation détestable, à représenter comme calomnié par des esprits malveillants.

En juin 1310, lorsque le peuple de Venise fut exclu des élections par ce décret du doge Pierre Gràdenigo : « Nul ne pourra faire partie du grand-conseil et remplir d'emploi public hors ceux dont les ancêtres ont déjà figuré dans ledit conseil et ceux qui en font actuellement partie, ^ ce coup d'État ayant réussi, le régime de l'aristocratie se trouva fondé, et le gouvernement, ainsi que tous les emplois publics, furent le partage exclusif des sept cents familles du livre d'or. Cependant trois grandes familles auxquelles les élections populaires avaient toujours été favorables, conspirèrent contre le nouveau gouvernement pour le rétablissement de la démocratie. IjCs Badoer, les Querini et les Tiepoli, avaient de nombreux partisans. A un jour fixé d'avance, ils se portèrent en armes au Palais- Ducal pour y surprendre le doge. Un retard de quebiues minutes dans l'arrivée de la bande de Tiepolo et un orage qui éclata sur la ville, mirent le désordre parmi les conjurés, et donnèrent à Pierre Gradenigole temps d'assembler les troupes. La conspiration échoua. La noblesse, d'autant plus jalouse de ses privilèges qu'ils étaient de fraîche date, montra un grand ressentiment contre les conspirateurs. Elle nomma un tribunal d'exception , pour deux mois seulement, chargé de poursuivre et de juger les eoupables. Ce tribunul,

composé de dix personnes, n'ayant pas fini sa besogne au bout dfeB deux mois, fut prorogé; il le fut successivement jusqu^à six fois, fl se déclara lui-même en permanence, sous le prétexte que la silrété de rÉtat n'était pas suffisamment établie, et en 4^5^ c'est-à-dire au bout de vingt-cinq ans, il devint définitivement perpétuel. Telle fut l'origine du conseil des Dix.

Dans le moment de la conjuration de Tiepolo , on avait donné aux Dix un pouvoir absolu. Ils jugeaient, condamnaient et faisaient exécuter secrètement tous ceux qui étaient soupçonnés d*ayoir trempé dans cette conjuration. Ce régime de terreur et de qui mue domina Venise pendant toute la durée de la république, comnie si le gouvernement y eût été incessamment dans le plus grand danger. Sous le prétexte de veiller à la sûreté de l'État, les Dix eurent une police particulière pour l'intérieur, et ils en créèrent bientôt une pour l'extérieur, par laquelle ils faisaient surveiller les ambassadeurs dans les cours étrangères. Sous le même prétexte, cette magistrature voulut aussi connaître de beaucoup d'autres crimes que des conspirations ; elle enleva donc à la Quarantie criminelle une partie de ses attributions. Elle jugea le crime de fausse monnaie, et voulut à ce propos diriger la monnaie elle-même. Lorsqu'elle eut puni quelques prévarications, elle en conclut qu'elle devait aussi administrer les biens de l'État. Aussitôt qu'elle eut sévi contre des ambassadeurs qui s'étaient laissé séduire, elle entra en correspondance avec d'autres ambassadeurs et leur donna des ordres qui passèrent avant ceux du sénat. Elle s'empara ainsi de la politique, de l'administration et du gouvernement entier. Le conseil des Dix devint une espèce de dictature collective, qui n'abandonnait aux autres corps de l'État que les affaires dont elle ne voulait point. Elle alla jusqu'à former ou rompre des alliances, des traités et des confédérations sans en donner connaissance au sénat. Quelquefois même, pour mieux tromper des princes ou des ambassadeurs sur ses intentions à leur égard, le conseil des Dix se servit de l'ignorance où était le sénat en le laissant tenir un lan-

gage que les dictateurs occultes se chargeaient de désavouer plus tard. Ainsi, en 1540, les Dix firent la paix avec le sultan Soliman à des conditions onéreuses pour la république, sans la participation du sénat. En 1573, ils conclurent un traité avec Sélim II, et ce traité était signé et apporté à Venise, tandis que le sénat négociait encore.

Dans la forme de leurs jugements et de leurs délibérations , les Dix suivaient bien, si Ton veut, une marche régulière; mais, comme ils n'avaient à subir d'autre contrôle que celui de leurs trois chefs, ils pouvaient changer cette forme selon leur envie, et d'ailleurs cette sorte de régularité était si expéditive et si arbitraire, qu'elle ressemblait fort au caprice le plus despotique. Le conseil était renouvelé annuellement, et il prenait dans son sein les trois chefs qu'on changeait tous les niois. L'un des chefs était de semaine pour recueillir les dénonciations, ouvrir les dépèches, régler Tordre du jour des séances, recevoir ou appeler les témoignages, et commencer les instructions des affaires criminelles. Ce chef de semaine interrogeait les personnes arrêtées et les témoins, présidait aux tortures et faisait mettre les aveux par écrit. Il communiquait ensuite les dossiers aux deux autres chefs. On décidait à la pluralité de deux voix contre une s'il y avait lieu de présenter le procès au tribunal des Dix, ou le chef de semaine remplissait les fonctions de rapporteur ou accusateur. Dans certaines affaires , pour qu'il y eût arrêt ou jugement, il fallait huit voix; dans certaines autres, sept voix de majorité suffisaient. Mais lorsqu'un procès était une fois parvenu sous les yeux des Dix, l'accusé pouvait se tenir pour condamné d'avance, et presque tous les scrutins des affaires criminelles condamnent, en effet, à l'unanimité , comme on le voit sur les registres. On jugeait souvent l'accusé sans le faire comparaître; on ne lui donnait point d'avocat, tandis que trois personnes parlaient contre lui, de sorte qu'il n'avait aucune voix, pas même la sienne pour protester de son innocence. Le conseil ne voulait pas qu'une personne échappée de ses mains pût aller répandre des

310 VOYAQE EN ITALIE.

braits sur le» danger» qu'elle avait courus, et, pour eelle niitui, il ne pardonnait ni n'absolvait presque jamais. De là ce prétaste abominable qui montre bien de quel esprit les Dix étaient animte : Correre alla j^ena prinia di eêaminare la colpa^ ir appliquer la pmim

avant d'avoir eiiaminé la faute I »

Dans les affaires ordinaires , le conseil des Dix se faisait aitialap de la seigneurie, composée du doge et de ses six conseillera, plus une junte tirée du sénat, ce qui portait la réunion à vingtaept pop» sonnes. Pour d autres affaires plus importantes, on appelait aeuW* ment la seigneurie , et le conseil était alora de dix-sept persoDiie»* D'autres encore étaient jugées par les Dix et le doge seul. Les frfus secrètes restaient entre les Dix, sans la participation du dc^e. Mouvent, après le départ de la junte, on voit par les registres quo k délibération a continué , et que des décrets ultérieura ont niodifié ou annulé des décisions prises ) souvent même les Dix votent mtm eux tout le contraire de ce qu'ils viennent de décider avee la a^k gneurie. De cette façon, les décrets qui avaient plus de forée qoê les autres étaient toujours ceux qui résultaient de la volonté du plut petit nombre. Après le départ des Dix, il pouvait arriver que les trois chefs, continuant à délibérer, prissent des mesures qui pas-* saient avant toutes choses.

La police du conseil des Dix pénétrait partout, même dans les apr parlements du doge, et les papiers de ce prince en tutelle étaient visités à rimproviste. Afin que personne dans TEtat ne put échapper à ce despotisme occulte auquel Taristocratie vénitienne attri-* buait son salut, les trois chefs pouvaient mettre en jugement un membre du conseil des Dix même, et le condamner sans qu'il en eut avis. Doux des trois chefs pouvaient encore s'entendre entre eux pour juger et condamner le troisième, et, dans ce cas; ils appelaient à leur délibération un quatrième inquisiteur d'État supplémentaire, qui paraissait à cette occasion, et qu'on pouvait juger et condamner lui-même à son insu. Par ce moyen, nul n'était à l'abri d'un coup imprévu; nul, dans toute la république, ne pouvait

VËNIS£. ail

9*eadûrmir avec TfissuraBe^ que la mort, la prison ou Texil ne ratteudait pas k son réveil. L'inquisiteur d'État, qui croyait tenir dans sa main la poignée de Fépée invisible, pouvait en un moment sentir la pointe de cette épée se tourner contre lui-même. Plus raccusé était élevé, plus on le jugeait sévèrement ; plus il avait rendu de services, plus on avait de goût à le soupçonner ; et s'il montrait par son génie, ses lumières, sa fortune ou son caractère, une supériorité trop marquée, sa modestie réelle ou étudiée pouvait seule la préserver de la jalousie qui épiait 1 occasion de le punir.

Eln politique, toutes les décisions promptes et hardies du gour vernement de Venise furent prises par le conseil des Dix. Ce con* seil sauva la république en cédant d'un trait de plume tout le Péloponèse à la Turquie. C*est lui qui résolut secrètement la mort de François Carrare pour s'emparer de Padoue, Feltre, Bellune et Tfévise. C'est encore lui. qui dirigea si habilement Taifaire du mariage de Catherine Cornaro pour acquérir File de Chypre.

Le conseil des Dix avait une façon toute matérielle d'envisager les choses. Il ne connaissait que deux moyens de manier les hommes : le mobile de Tintérét ou celui de la terreur. II récompenT •ait avec une générosité magniûque, et il poursuivait les gens qui lui étaient hostiles avec la dernière rigueur. Il ne reculait devant aucun sacrifice pour s'attacher un personnage influent, et tous le^ moyens lui étaient bons pour écarter celui qui se trouvait sur son chemin. Il n'y eut jamais nulle part une force de volonté aussi grande que dans cette redoutable institution. Les résolutions que le désespoir inspire d'ordinaire aux hommes y étaient prises de sang-froid et avec maturité, parce que le sentiment du bien dis* paraissait devant une seule pensée, Tintérèt de l'État. La lecture de l'histoire de Venise oifre je ne sais quoi de saisissant qui vous eaptive et qui vous désole tout ensemble : jamais on n'y voit cette justice qui, dans les autres histoires, montre souvent les méchants et les ingrats plongés dans le mépris. On cherche la main de la

Mt TOTAGE EH ITALIE.

Phifideoce, et oo iK r^CTfoH pM. AseoBe 4flB Boirann

des Dix ne tourne à sa confosioD ; pas m de ses crises qai ne in

profite! Cest à la fin seolement, dans Fagonie d*nn joor et k nMrt

honteose de ee goofemement, qn^on ¥oit édater le counona. dn

eiel.

A regard des ambassadeurs et des minislres pKnqioteBtiamn des antres puissances, le eonseO des Dix employait avec snoeèa In système de la corruption. Nous ne craignons pas de Tafinner han tement, quoi qu'on en ait dit, parce que nous allons en fournir immédiatement la preuve. Le consal foisait sonder adroitement pnr ses pnnréditeurs le personnage qu'U Toubit séduire, et dans VM ▼irite ob Ton pariait de choses générales, sans entrer en e^icatMM, une somme d'argent considérable était déposée comme par dQstnmtion et avbliie sur la table de Fambassadeur ou du ministre. Os

attendait ensuite FeflRrt de cette première démarche; s'fl en résol-

tait qudque adoucissement dans le langage et les Tolontés du personnage, on s'expliquait plus clairement au second présent, et na allait jusqu'à faire des contrats en r^e. Combien de ces grandes figures dont Thistoire a tracé des portraits sévères ont perdu leur prestige à mes yeux, lorsque j'ai retrouvé leurs noms sur les registres secrets du conseil des Dix ! que d'illustrations de tous les pays, de généraux, de cardinaux, de ministres à qui le secret a été promis et gardé fidèlement, sont couchés sur ces tristes tablettes I La seigneurie de Venise envoyait ostensiblement certains présents d'usage, comme des étoffes de ses fabriques, des produits de TOrient, des armes, des miroirs, des objets de curiosité qui passaient pour des choses sans importance, et, en ne faisant pas mystère de ces politesses, elle s'en servait pour déguiser d'autres offrandes qu'elle distribuait en secret à certaines conditions. Nous pourrions en citer beaucoup d'exemples; mais comme ils se ressemblent tous, il suflBra d'en rapporter un seul, et puisque nous n'avons que l'embarras du choix, nous le prendrons en Allemagne plus volontiers qu'en France.

 ravénement de CharlesHl^uint au trône impérial, la seigneurie de Venise supplia ce prince de terminer ses différends avec elle , et lui proposa de changer en un traité de paix la trêve signée par son prédécesseur Maximilien. On ouvrit un congrès à Vérone, et Charles- Quint y envoya un ministre plénipotentiaire, AI. deChièvres, auquel il donna tous pouvoirs. Aussitôt que le conseil des Dix sut le nom du ministre choisi par Tempereur, il écrivit à son ambassadeur en Allemagne la lettre suivante.

Du 12 octobre 1519, en conseil des Dix, avec la junte.

« Depuis le commencement de votre ambassade, nous vous avons assez fait connaître notre désir de terminer par un congrès nos querelles avec l'Empire; mais pour vous dire tout notre sentiment, nous voulons audit congrès obtenir la restitution intégrale de nos possessions en Lombardie, retenues par Fempereur Maximilien du temps de la dernière guerre. En conséquence, nous vous ordonnons, en conseil des Dix, de saisir, en y appliquant toute votre prudence, l'occasion de vous trouver avec l'illustre M. de Chièvres, seul à seul. Vous commencerez par dire à Son Excellence tout Tamour et toute l'estime que nous lui portons; vous arriverez ensuite à l'exposition de nos désirs touchant cette restitution complète de nos domaines... Vous ferez entendre que c'est là le seul moyen de rentrer dans une paix perpétuelle avec Sa Majesté, d'écarter toute cause de rupture et de vivre en bons voisins , et en témoignage de notre amour et reconnaissance envers monseigneur de Chièvres, vous lui promettrez dix mille ducats d or que nous lui donnerons, afin de lui fournir une raison de favoriser notre heureux accord avec Sa Majesté. Vous exécuterez cette commission par les moyens et dans le moment que vous jugerez les plus opportuns. Connaissant notre pensée, et étant vous-même à l'œuvre, nous sommes assurés que vous mènerez l'affaire à bonne fin.

« Pour mieux préparer çncore le résultat que nous souhaitons, vous pouvez, en outre, offrir à diverses autres personnes de cetta

oouF, des ppéseBti de mille dueals d'or, iodépendaminent dii étoibs et soieries destinées au grandrchancelier et dont noi)i ptépwtOM l'envoi. Vous nous donnerez avis promptement de vos opératÎQiUk en eontinuant à nous écrire avec la fréquence et reuctitude qviè rédame cette importante matière ' . »

Les étoffes de soie étaient données ouvertement pour couvrir iM autres présents. Il faut savoir que les d\% mille ducats d'or valaienl approchant quatre cent mille francs d'aujourd'hui. Le conseil i*fiN tendait à'assouplir les esprits. M. de Chièvres accepta la somme. L'habileté des Dix eut un plein succès, car la seigneurie obtint cette restitution intégrale qu'elle réclamait en vain depuis six ans, et probablement Charles-Quîi^^ dut trouver que son plénipotentiaire avait mollement défendu les intérêts de l'Empire au congrès de Vérone.

Si les Dix- ne réussissaient pas à corrompre les ministres» Ui soudoyaient au moins leurs secrétaires, leurs domestiques, adiet talent leurs papiers, interceptaient leurs lettres et se ftdseieBt donner des copies de leurs correspondances. Voici un exemple ourieux de ces petits moyens de tout connaître :

« Le 26 octobre 1517, en notre conseil des Dix, avec la junte, a été lue la pétition ci-après :

« Très-excellents seigneurs,

« L'illustre messer André Gritti a dû faire savoir aux chefs de ce très-excellent conseil, que le soussigné, Vincent da Milano, Tétait venu trouver secrètement, pour lui révéler des choses de quelque importance. Ledit Vincent, citoyen de Venise, a été condamné par la Qxiarantie criminrlle, pour un écrit politique et confiné à Rethem, en 1508. 11 a dit à messer André les choses qui suivent: « Désirant avec ardeur montrer sa dévotion envers ce sérénissime gouvernement, il offre à vos seigneuries de leur rendre un service de l'espèce de ceux qu'elles ont toujours le plus estimés, et il espère par ce moyen mériter sa grâce... »

* Archives de Venise. Registre muto. G. D. X.

41 Vincent da Milano, soussigné, a en cour de Rome, au palais (lu Vatican, un frère nommé Zacharie, attaché aux personnes des cardinaux de Médicis et de Cortone, lesquels tiennent en leurs mains, comme on sait, le cœur de notre saint-père Léon X. Ce frère étant un homme lettré, intelligent, et possédant plusieurs idiomes, particulièrement Fespagnol et le français, lesdits cardinaux remploient tous les jours en toutes sortes d'affaires difliciles et importantes du gouvernement pontitical, le saint-père lui-même étant, comme on sait, un Médicis. Ledit Vincent est allé plusieurs fois dans le cabinet de son frère, à Rome, où il a vu et examiné les lettres que ce frère écrit, en France, en Espagne et dans toute TEurope, et de là lui est venue Tidée d'oflVir aux chefs de ce très-excellent conseil de retourner à Rome et d'y arranger promptement les choses, de telle sorte (|ue ces correspondances soient communiquées secrèr tement à Fambassadeur de cet illustre gouvernement en cour de Rome; et il s*engage à en faire délivrer des copies, si besoin est. Il ne deuïande pour à présent d'autre récompense que la promesse de lui donner un sauf-conduit de cent ans pour retourner à Venise en sûreté comme avant sa condamnation, pouiTU, bien entendu, que l'ambassadeur de vos seigneuries à Rome rende lui-même un bon témoignage de l'importance des communications qu'il aura reçues.

^ Après lecture de la présente pétition,

« Nous voulons que par autorité de ce conseil soit acceptée l'ofifire de Vincent da Milano, et que si TefTet répond h ses paroles, il lui soit accordé aussitôt le sauf-conduit do cent ans qu'il demande, afin qu'il puisse rentrer et circuler librement k Venise et dans notre domaine, comme avant la condamnation prononcée contre lui par notre tribunal des Quarapitc. Et nous ordonnons qu'il soit donné avis des offres dudit Vincent à notre ambassadeur à Rome'. ^

> Archifefl du conseil des Pii. Regislrt «itlo, t. XLI; p. iiO.

TOTAGE ES rrALIE.

I» Mil» des Dix.

Duis ce qa*0B Tiail de Ere jusqu'à présent, on ne trcNiTe sojet à de bien gnTes reproches pour un gouremement dont In rose était noe doctrine presque aTooée. eu égard à ce temps où les antres États de ntalie et rEspagne pratiquaient volontiers les mêmes moyens. Pour observer une juste progression, nous aHoos faire voir le conseil des Dix emplojrant envers les personnes d*antres expédients moins innocents et plus hardis.

D y a aujourd'hui des gouvernements qui. si on leur venait offrir de les débarrasser par un crime d*uD personnage ennemi et incommode, repousseraient avec horreur une teOe proposition. D^antres hésiteraient, peut-être, et d'autres encore accepteraient en pas* sant par-dessus les scrupules, si l'occasion venait d'elleHnènie, et que le bénéfice fût grand. La seigneurie de Venise allait pins Imd : cent crimes ne lui auraient rien coûté si elle y eût trouvé le plus mince avantage. Elle n'attendait point l'occasion, elle la faisait naître ; die décrétait la mort d*un homme par la seule raison que

la vie de cet homme était un obstacle à ses desseins. Elle avait organisé ses moyens occultes de destruction, et le meurtre politique était un des nerfs de son gouvernement. Le seul scrupule capable de Tarrèter était la crainte que ce meurtre n'entraînât des conséquences dangereuses, comme la vengeance, les représailles, la déconsidération, la haine d'un peuple ou d'une dynastie. Ces divers cas de conscience étaient pesés avec soin dans le conseil des Dix avant qu'on mit aux voix un attentat. Si la délibération établissait suffisamment l'impunité probable et le secret, ou si le profit dépassait les périls, le crime était voté à l'instant; de là vient que les rois et les princes dont la mort pouvait provoquer un éclat, une guerre, une représaille, couraient moins de dangers à offenser la république que les particuliers. Cependant tous n'ont pas été épargnés par le conseil des Dix. Plus d'une tète couronnée a vécu^ sans le savoir, avec une condamnation capitale lancée contre elle du fond des lagunes, et n'est morte naturellement que par des circonstances fortuites indépendantes de la volonté du décemvirat de Venise. Quant aux gens peu éminents dont la disparition ne tirait pas à conséquence, ils n'avaient pas Içngtemps à vivre, une fois qu'ils dépassaient une certaine mesure dans leur hostilité contre le gouvernement vénitien. En se hasardant à dire ces choses sur des rumeurs publiques sans en fournir les preuves, on n'a fait que les rendre obscures et douteuses; c'est pourquoi il est bon de les appuyer tout de suite d'exemples accompagnés de leurs pièces justificatives.

Pour la Turquie, dont le commerce formait la base de ses richesses, la seigneurie de Venise avait des égards particuliers. Elle supportait les outrages des infidèles avec une patience qu'elle n'aurait eue pour aucun pays chrétien. Sa dignité en souffrait ; mais elle empochait, comme on dit, les affronts avec l'argent. Quand les pachas de Morée se permettaient des actes de violence envers des sujets vénitiens, la seigneurie se contentait de faire tout doucement des représentations à la Porte Ottomane, qui était alors bien plus

TATiCC BSr ITALlK

paiim éam» n dctir pca rdtedH ëa Gnnd ârigncw. M a îi ■■ cipètfot fért «ÛB^ et prMSfrt «mmb* b fayirc d'é ^nrrnBw et réckniaiiow tpii Minicsl p« toooUer h itmmt 1 OMMie enln Im tleiis Éuu. Td est le «q^^ ik l> Mire s rlu conseil lies Dix :

A tlOTkE CimtCtE m: coin iMUTIQtt.

yLius teut.,

« Par nos instruclious ci-jointes, ucuit Tousordonnoitsilfl i les gaJôrt-s (urqiips qui ont paru daos noire f[ulfr ri y ont t: inagé nos uavirus marvliands i-omnie il conTii>al de Irsîtar I voleurs cl pirales. Nous en avons le droit, svkm Ifs icmeftd paii avev te Svïgnenr turc; mais en considéralion d'un eertainri article qui nous obU;^vrail k livrer audit Seigneur ht lioninu'a ( demeurertiieut vivants, nou» avons ja^/* néce^airv île voua i la prt-sente lettre Becrèle en eonwil des Dix avec la juiile.

« Kous vous commandons, si vous en Teiiei! aux nisitts i letditeit guli-res tuniui», de faire en .lorl^ qu'iiueud tiommA ne retle vivant, mais que tous soient lue» jusqu'au dernier, el que 1« galirea fuient détruites et coulées » fond, en veillant aveu tuuli

Yotfe diligence et attention à ce qu'aucun Turc ne soit fait prisonnier ou n'échappe à la mort par quelque subterfuge. Votre sagesse comprendra que les discours et relations de ces prisonniers ne pourraient être qu'envenimés et pernicieux, et nous pensons, par ce moyen, empêcher efficacement tout scandale. Vous vous pénétrerez de notre volonté pour la bien mettre à exécution, en tenant nos ordres, à part vous, sous le plus grand secret; et pour meilleure sûreté, vous brûlerez ces lettres après les avoir lues ^ y^.

Ijq scrutin qui suit sur les registres présente vingt-six voix pour l'envoi de celte lettre et une voix Contre ; ainsi, parmi les vingt-sept personnes du conseil, assisté de la junte et de la seigneurie, une seule trouvait peul*être le procédé d'extermination trop cruel. Cependant il est encore possible que ce décemvir se soit opposé à la mesure par scrupule pour l'observation du traité avec le sultan, plutôt que par humanité. Gomme les pirates ne méritaient d'ailleurs aucune pitié, le conseil n'a pas commis un grand méfait en ordonnant le massacre de brigands que les juges musulmans ancraient épargnés. Mais Voici un autre exemple qui n'a pas le même caractère.

Sur les confins de la Dalniatie, en 1 514, il y avait un Turc appelé Cara-Mustapha ) dont le fanatisme- provoquait des collisions entre les habitants de son village et ceux d'un bourg du domaine de Ve- *nise. On essaya d*abord d'apaiser cet homme par des présents; il ne voulut rien entendre, et continua ses déclamations en public contre les chrétiens du voisinage. Un jour qu'il eut l'imprudence d'approcher des frontières, des agents de la république l'enlevèrent, et il fut porté dans l'ile de Liesina, où le gouverneur le mit en prison. Au bout de trois mois, il fut réclamé par l'ambassadeur de la Porte Ottomane à Venise. Le collège promit satisfaction à l'ambassadeur, et pendant Ce temps-là, le conseil des Dix écrivit au gouverneur de Liesina la lettre suivante :

* Archives du conseil des Dii. Registre miito^ t. XLVl.

m VOYAGE EN ITALIE.

« Après ayoir examiné ce que tous nous fSedtes savoir par mm dépèches des 1 8 du mois passé et 4 courant, au sujet de ce muérable Cara-Mustapha détenu dans vos prisons , nous avons peaé toutes choses , et il parait que les détestables menées de ce Turc sont telles qu'il ne mérite point d'être épai^é ; c'est pourquoi nous avons résolu de vous écrire les présentes, en conseil des Dix avae la junte.

€ Nous vous commandons de chercher, avec tout le secret |mm!sible, une manière de le faire mourir, soit par le poison, soit par strangulation, ou par le moyen que vous jugerez le meilleur, poortn que sa mort demeure un mystère, et que jamais, en aucune ftçoB» personne ne puisse dire qu'elle procède de vous et bien moins air core de notre seigneurie. Vous feindrez que cet homme ait ea mie maladie de quelques jours avant de mourir. Nous sommes asaniés que vous saurez bien arranger la chose , et quand elle aura réimMiy vous en donnerez avis aux chefs de ce conseil par une lettre ae-> crête ^ »

On voit par le scrutin que quatre voix s'opposèrent à la mesure ; mais il est certain que la question d'humanité n'entrait pour rien dans les scrupules de ces quatre personnes , et qu'il s'agissait seulement, dans leur opposition, de la hardiesse d'un acte secret de

^ La grâce efféminée du dialecte yéniticn offrant un contraste piquant avec 1^ grayité de la matière, je donne ici, pour les personnes curieuses, le texte de la lettre originale :

« Havendo inteso per le letere vostre de di iS del passato e 4 del présente quelo ne scriyete circa quel tristo de Cara-Mustafa, turco esistente ne le preson Tostre; ben considerato el tuto, parendo ne per le pessime opération sue el non menti de star yivo, havemo statuido de far-vi le présente en el conseio de X, con la lonta :

« Cometemovi che, con tuta quela segreteza xë possibile, trovar debiate noodo de farlo morir, o per yia de tosego, o farlo strangular, o corne meglio a Tui parera, pur che la morte sua sia segretissima, e cbe mai possi quovis modo esser inteso da akun che la sia processa da vui, e manco cbe manco, de la signoria nostra. Finzerete chel sia sta amalato qualcbe zomo e poi morto. Come se rendemo certi saperete ben far, e del successo ne darete notizia a i capi del predetto conseio per TOttre letere segretissime. »

nature à compromettre la seigneurie vis-à-vis de la Porte Ottomane. Gara-Mustapha fut empoisonné dans sa prison , et la république exprima les plus vifs regrets à Fambassadeur turc de n'avoir à lui remettre qu'un cadavre.

Au mois d'avril de la même année, un prince, Jannusde Chypre, s'avisa de cabaler contre la seigneurie au Vatican. Une lettre anonyme, écrite de Rome aux inquisiteurs d'État de Venise, vint les avertir des menées de cet imprudent. Le conseil des Dix avait peutêtre quelque autre avis de cette cabale , puisqu'il fit assez d'attention à une lettre anonyme pour écrire à son ambassadeur à Rome la dépêche suivante :

« Nous avons reçu la lettre ci-incluse, venue de Rome sans signature, laquelle parle, comme vous le verrez, des mauvais naturels et dispositions contre nous de Jannus de Chypre et de son confident Beraldo. Notre intention serait, lorsque vous pourrez le faire commodément, que ledit Jannus fût tué tolto di medio] par quelque voie que ce fût, et peut-être Beraldo lui-même, comme on le dit dans la lettre, serait-il pour cela un bon instrument. C'est pourquoi nous avons voulu, en conseil des Dix avec la junte, vous écrire les présentes, afin qu'après y avoir réfléchi, vous avisiez à mettre cette affaire à exécution par le moyen qui vous paraîtra le plus habile. Nous vous donnons la faculté de promettre jusqu'à mille ducats à qui fera le coup ; et si c'est un rebelle de notre pays, vous pourrez le recevoir en grâce. Nous vous envoyons la lettre même, afin que vous trouviez celui qui l'a écrite, et que vous ayez de plus amples lumières à ce sujet, et vous pratiquerez le tout sous le plus profond secret*, y^

Cet exemple offre une particularité de plus que les autres. Voici deux hommes fiés ensemble par l'amitié; la seigneurie a des griefs contre tous les deux; mais elle conçoit l'étrange idée de séduire le personnage secondaire pour lui faire assassiner le prince qui l'ho-

* Registre mitio, C. D. X.

m VOYAGE EM ITALIE.

Qure de Ba coDftance. l^i luxiii du i-onfiilenl paraît la plos |irupre à iliriger si'ireuiuul le pmtfiiiird ou » versKr à loisir It- |iûi*ou. >"ou- Kulcnieo( les Dix oublieront les inanvuia ^niiineal« de Benildo à leuri-gani el lui itardouncroot, s'il ronsenfà (uer son unù, luaiâ ils lui flonneroni ju»c|u'â mille <luciil« pour Teoi^^ger ti celte belle aelioii I Ce proti-ilé ri;us:si&sa)t presque toujours. |« euuKutl dt» Dix eiupioyait la frayeur que sou nom iuàpiniil à convertir un de tes eaiieiitis en inslrumeDt pour la punition des autres. On faisait uvoirli relui qu'on croyait le iiioiuit emlurei, ou peut-être le pltu faillie dt; carucléru. qu'il était désigné par le tribun»! pour l'exé- (.■uLiiiu dv s:i vi-iigfuiK-t;, et aprt-^^ celle r*-vi-!;iliau, il ne rcttail pliu au malheureux que l'alternative d'accepter les foniHion.-< iIp bourreau, ou de liKurer infiiillililemeiil puruii le» violiuiu, s'il osaîl refuser. It ehoiaiissiiit ordinairfiuenl le premier parti.

Dana la circouâlauce prcovnte, l'aiiibussadeur no jugea pw n^'l'esiKiire de recourir a Heraldo, parée qu'il Iroun mieuL. U (lAeouvrit ù Rome un Vénitien exilé pour un crime qui n'est pas meu* tienne daii& lus dépèehcsi cet homme désirait rentrer <hi {ti'ùee, et jianit |diis piô|.iv :hi sityIl'i- iIdiiI nu av:ii( lir.soiu (|Ut- le cunlidem de Jannus. La lettre suivante, écrite un mois après celle qu*OH VÏwt de lire, nous apprend le déuoùment de cette alTaire :

Du 10 mai ]&14, i

«il des On ê\K \t Janle.

k NOTRE AHBlSSADECR k ROME.

{Lisez teul.] « Nous avons vu ce que vous nous écrivez pttr vos lettres du 2 courant, adressées aux. chefs de ce conseil, au sujet de .Marvo da Leze, exilé, qui désire par quelque moyen obtenir sa grâce de notre seigneurie. Vous nous rappelez qu'il serait apte à faire ce que nous vous avions ordonné de tenter par l'intermédiaire du jfunti Keraldo. En conséquence, nous vous commandons que par li* uioyun le plus prudent et le plus secret . sachant de quelle importance il est que la chose no soit pas connue:, vous sondiez ledit MftnMf- Si

vous le trouvez bien disposé, vous lui promettrez son absolution complète et perpétuelle, et, en outre, la somme d'argent que vous aviez la liberté d'offrir à Beraldo. Afin de ne point perdre de temps, nous vous envoyons le sauf-conduit en règle, lequel doit être montré seulement, mais non consigné entre les mains de Marco, si ce n'est après Taccomplissement de l'œuvre. Nous vous rappelons encore de quelle importance il est d'user de tout le secret et la circonspection possible, sur quoi nous nous en rapportons à vous. Après avoir lu ces lettres vous les brûlerez, et vous nous donnerez avis de la réception des présentes et des suites de cette affaire, en ne nommant plus en aucune façon le susdit Beraldo ' . »

Suit le sauf-conduit pour cent ans, qui permet à Marco da Leze de rentrer à Venise et de circuler librement sur le territoire de la «eigqeurie, malgré les condamnations antérieures prononcées contre lui. Ce sauf-conduit est délivré au nom du doge et signé Léonard Loredan, ce qui ferait croire que l'assassinat a été exécuté. Proba* blement Jannus de Chypre disparut; mais son confident fut épargné, et Beraldo ne sut jamais que le conseil des Dix avait d'abord jeté les yeux sur lui pour l'exécution d'un crime qu'il n'aurait pu refuser de commettre sans se condamner lui-même à une mort certaine. Le zèle de Marco da Leze lui épargna cette situation ter* rible.

« Registre ww/o, t. XXVI.

Le conseil dei Dii tflliunul. — Atlcntnt contre 11 lie mcnli ioédils. — Procès d'ADloiiie Savorgnan. — V< (les euel-aiienf . — DécRdcnce et (In.

Comme oa l'a vu au chapitre précédenl, If gouvcrnemenl de Venise ne courait pas de grands risques à l'aire disparaître quelque Cih uu neveu obscur d'un ancien roi de Chypre. La mort d'tin prince dépossédé est souvent un soulagement pour ses prolecteurs comme pour ses ennemis. Personne ne demanda compte de la tic de Jannus. I.e conseil des Dix s'élail exposé davantage lorsqu'il avait fait étrangler François Carrare, duc de Padoue, et ses deux nis, qu'on avait attirés à Venise sous le prétexte de traiter arec eux d'une paix perpétuelle. Les écrivains de la seigneurie n'ont pas manqué de nier avec insolence ce guet-apens ; mais on a oublié de déchirer les pages du registre misto oii la chose est coasignée. Apparemment les décemvirs ne songeaient pas qu'un jour leur république s^abïmerait, et que les feuilles de leurs registres surnageraient pour les confondre. A la page 112, lome VllI dudit registre, on trouve ce décret, qui ne laisse aucun doute, malgré sa brièveté :

*( Nous voulons que François Carrare et ses fils soient arrêtés au milieu de la fête qu'on leur donnera demain, et jetés dans les prisons de notre Palais-Ducal, pour qu'il soit fait de leurs personnes re que décidera ce conseil. »

Les mêmes écrivains aux gages de la seigneurie ont nié la trahison du gouvernement de Venise envers sa pupi/fe Catherine Cornaro; mais nous avons lu au tome XXVI du registre misto, à la date du 26 avril 1494, le décret du conseil des Dix, où sont indiquées minutieusement les précautions dont il convient d'entourer Catherine et ses enfants pour qu'ils ne puissent pas s'évader de la maison qu'ils habitent volontairement à Padoue, et dans laquelle on les accable d'honneurs pour déguiser la surveillance sous Fétîquette. On trouve dans ce décret le passage suivant, qui est explicite :

« Les clefs de la maison de notre fille bien-aimée Catherine Cornaro doivent toujours rester entre les mains de notre gouverneur de la place de Padoue. La susdite Catherine et ses enfants ne devront jamais prendre l'air sans la permission du gouverneur, ni se promener, même dans leur jardin, sans être accompagnés et gardés à vue..., etc., etc. »

Pour observer la progression croissante, il faut citer maintenant un trait des décemvirs plus hardi que tous les précédents, et dont le secret avait été gardé jusqu'à ce jour, car, dans les immenses archives des Frari, personne ne l'avait encore découvert.

Lorsque le roi de France Charles VIIl, emporté par la fougue de sa jeunesse et par sa manie de conquêtes, eut envahi le royaume de Naples, les Vénitiens, en refusant de lui prêter secours, toujours sous le prétexte des Turcs, voulaient cependant persuader le roi de leurs bonnes intentions à son égard. On amusait l'ambassadeur Philippe de Commines par des fêtes, et on signait secrètement un traité d'alliance offensive et défensive avec les ennemis de la France. Le résultat de ces manœuvres fut la bataille de Fornoue, que Charles VlII gagna, mais qui ne l'empêcha pas de perdre ses conquêtes en Italie.

Peu de jours avant cette bataille, lorsque les Français, cernés par leurs ennemis, s'apprêtent à se frayer un passage par un coup énergique, un habitant de Vicence, employé dans Farmée française comme inspecteur des munitions de guerre, et sujet exilé de Venise

396 VOYAGE EN ItALIE.

pour uD crime qu'on ne dit pas, se présente derant le eonseil des Dix et lui fait Fétrange proposition consignée dans le moroean suivant :

Le 28 juin 149& (aTec la jante da eollége)«

m Basile da Scola , natif de Vicence , préposé aux munitions de guerre du roi de France, nous offrant, par Tentremise de son frère Léon, de mettre le feu aux poudres dudit roi de France» et de faire périr ainsi ce prince par des moyens bons, certains et secrète; comme ledit Basile n'attend qu'une réponse de notre seigneurie et tle ce conseil, et comme cette proposition mérite d'être* acceptée » il convient de donner aux deux frères de telles espérances qulb aient de très-bonnes raisons d'appliquer leurs soins à rexéeutiott» d*un projet si important, c>st pourquoi :

« Nous voulons que, par autorité de ce conseilt nos trois chefs fassent appeler le frère dudit Basile ; qu'après Favoir loué de son dévouement, ils rengagent à retourner près de son frère, afin de lui déclarer que son offre nous a plu extrêmement, et qu'ils autorisent le susdit Léon à dire à son frère que si Teffet répond à ses promesses, nous lui donnerons, outre sa grâce de la peine du bannissement, de si amples et si larges preuves de notre gratitude, que lui, ses enfants et descendants auront à jamais sujet de se souvenir de nous et den être satisfaits, et (juil en sera de même k Tégard dudit Léon« exposant et rapporteur delà proposition. »

Le scrutin porté sur le registre nous apprend que cette décision a été votée à Tunanimité. Le lendemain, 21) juin 1495, Basile da Scola est amené par son frère Léon devant le conseil des Dix et y expose les chances et les difticultés de son entreprise. 11 annonce que son dessein est de mettre le feu aux poudres de guerre avant que h's Français en viennent aux mains avec Tarmée italienne. Les Dix lui promettent sa grâce de la peine du bannissement, et le trésorier lui compte vingt-cinq ducats dor pour ses premières dépenses'.

» i;fgi>tre misfo^ t. XXM, p. 10:i ol lOli.

Messieurs les aroliivislrs ne connaî«saient point ces deux document?, et je n'sl

Venise. âa?

Le titre de superstes munitionum bellicarum régis Francorum^ que le texte en mauvais latin donne à ce Basile da Scola, répond à celui d'inspecteur ou de préposé. C'est donc une personne employée par le roi de France qui offre aux Dix de faire sauter Charles VllI, en mettant le feu aux poudres de guerre qu'elle est chargée de fournir k ce prince et dont elle a la surveillance. Ce qui rendait l'exécution difficile h un homme qui ne voulait pas faire le sacrifice do sa vie, puisqu'il sollicite une récompense, c'était le danger de sauter luimême avec le roi, et ce danger pourrait hien avoir fait réfléchir les deux frères da Scola. Peut-être aussi Charles Vlll ne vint-il pas examiner les fournitures de poudre, et les conspirateurs ne trouvèrent-ils pas l'occasion aussi favorahle qu'ils l'avaient imaginé. Quoi qu'il en soit, les historiens ne disent pas qu'il y ait eu une explosion de poudre dans le camp des Français avant la hataille de Fornoue, ce qui prouve que l'attentat ne réussit point. L'armée de Charles Vlll, harcelée par des ennemis nomhreux, ayant sa retraite coupée, avait à se frayer un passage pour rentrer en France, et changeait ses dispositions d'heure en heure. Par ses mouvements précipités , elle déconcerta les agents du conseil des Dix en même temps que les capitaines condottieri, dont elle culhuta les hataillons il l'improviste. L'impétuosité française sauva l'armée à Fornoue^ Le roi ne sut jamais le piège qu'on lui avait tendu, et il échappa ainsi & une tnort qu'on aurait prohahlement attribuée à un accident plutôt qu'à un complot.

Cependant on sait qu'à son retour en France, Charles Vlll employa trois ans h faire des préparatifs formidables pour une seconde campagne en Italie La seigneurie de Venise, poursuivant son double jeu, promettait son appui au roi avec le dessein de se tourner contre lui aussitôt que l'occasion s'en présenterait. Les bruits de ces préparatifs de guerre inspiraient une certaine frayeur au

obtenu d'eux lu permission d'en prendre copie qu'uprès trois mois de pourparlers, où il m'a fallu l'appui des autorités autrichiennes : comme si un crime de plus ou do moins dans les' annales du conseil des Dix ^tait une ctiosO si irfi|>of tante!

m» TOTACE E3 ITALIE.

tmtta 4e« DbL âor ce» ntrcCiîles. Ouri» Tm ■avral iiilftf

■Mot am cfaâCeaa J'iabowe, d'an» mabdiie qai ae dan ^ae Hltf hCTW,<t4— ifegwiiicî— igaoranta d'alors n'o»t p ait i«<w— ■ le» «ymptAwr». En mnieeaol mi dtK.uiiie»l ôlé plw hagl, ae i— ^w»- 0OU.1 [KM foodia anioardliuj ■ domi diauirirr H c'est b ■><■* «raie qui » f>îl cf <{««■ Basik da Seob s'arait pM rèaoai m fainr ii 'i^t jaiii I V^.'> . ^1 >i le coiudl d« Dix n'a pu aUciol Ffiinfi 4*3 avait taal d'envie de délruîrp par r|iiel>|oe déUmr misi dan* le «-faàleau d'Ambobw? Co bomnip furt jeuoe. pkÎB d'ëa fi d'arliril», or s'éteint pas romme un vieilIanL I circoiulancea de la inorl de Cliarkâ VIII, rt totoih si les s d'an aop^nmaemnBl D'aoraient pas iiuriqoe apparuKc de r L'^rrirain de* Mémoires de Bavard sVxprime aîn» ;

« Le dix-<««pliêine jour d'atTÎl audit an l 'lOH , en une galerie où II rcganloit juuer â la paume, lui preiol une foiblerae dool O mourul InsI après. »

PliiliplM- de Couimines donne plus de dëiaib : € Le roi étoH «a relie (ptirrie arec la reine Anoe... La dernière parole qu'il prDooDfa en devinant en IV>lal de Mnlé. r*él(>it i\»"t\ dil i|u'il ^tvoit es|>rraiice lif m- filin- |>t''<ln'- morlL'l ne véniel, s'il [iKiivuit: il "'ii (lisaot cela , il chut à Tenvers et perdit la parole. Il pouvoit être deux brans après midi, et demeura là jusqu'à onze heures de nuit. Trois Tois hn revint la parole, mais peu lui dura, comme me conta le coofesseor... Toute personne entroit dans cette galerie qui vouloit, et le trooTMlon couché sur une pauvre paillasse, où il fut neuf heures, et d*oà il ne partit jusqu'à ce qu'il eût rendu l'âme. Le confesseur me dU que lorsque la parole lui revint, à toutes fois il disoit : — Mon INcm et la glorieuse Vierge Marie, monseigneur saint Claude et saint Biaise me soient en aide. Et ainsi départit de ce monde si puissant prince, en un lieu si misérable. »

Plus loin, Philippe de Commines appelle la maladie du roi un catarrhe ou apoplexie , hien que ce soient deux choses fort difl£rentes, ce qui prouve que ni lui ni les médecins n'y eotendaîenl

rien. On ne meurt pas d'apoplexie à vingt-sept ans, et Charles VIII n'avait pas davantage. Il est à regretter qu'il n'ait pas dit à son confesseur quel genre de souflranee il éprouvait. Les poisons de l'Italie étaient fort subtils en ce temps-là , et il est certain que le conseil des Dix en connaissait qui ne le cédaient en rien aux poisons de Rome et de Florence. Aujourd'hui, on en fait qui peuvent foudroyer un homme sans lui laisser le temps d'invoquer monseigneur saint Claude, ni aucun autre seigneur saint. Qui peut donc savoir la véritable cause de cette chute à Venvers et de cette agonie silencieuse de neuf heures? Qui peut dire si quelque envoyé du conseil des Dix n'était pas dans cette galerie du jeu de paume, où toute personne entroit qui vouloit? Ceux qui ont donné de l'argent à Basile da Scola pour lui faire mettre le feu aux poudres ne pouvaientils pas aussi bien payer quelque autre pour lui faire empoisonner Charles VIII ? Il n'y a rien là d'impossible , et on est en droit de le croire, sans que cette opinion blesse ni le bon sens, ni la justice, car ceux qu'on accuserait de ce crime avaient voulu le commettre, et avaient eu bien du regret de ne point réussir dans leur projet d'attentat au moment de la bataille de Fornoue. En Soupçonnant les Dix d'avoir dépêché le roi de France par des moyens bons, certains et secrets, on ne s'exposerait pas au reproche de calomnie , puisque la chose a été tentée.

Dans ce qui précède , on a vu le conseil des Dix agissant comme corps politique et remplissant dans le gouvernement de Venise le rôle d'une dictature cachée. Nous allons le montrer maintenant dans ses fonctions de tribunal. Ce qu'en a dit la tradition n'a pas été contesté avec autant de passion que le reste; mais on n'a pas connu les détails des procès, le texte des sentences, ni les déhbérations. Pour donner un échantillon de tout cela dans un seul exemple , je rapporterai ici le dossier complet du procès d'Antoine Savorgnan, accusé du crime de rébellion. Ce procès ressemble tellement à un roman, qu'il est nécessaire d'appuyer le récit par la citation des pièces authentiques.

MO VOYAOR en ITALIE.

Etl 15H, C-'est-h-dirp ppiidant la troisM^niP onnôe de In Iigit6 (tA Caiiibrùl, la ri'imliliqufl c!«' Venise Tenait de réussir h d^larlipr de la ct)nf(^(tt'ralion qui nionii(;ait de l'pcraaer deux de« piiissanci-s qu'elle redmitiiil le plus, la coUr dfl Ronip el TEspagne. A force <Ip sacrifices, elle avait encore obtenu de l'empereur Maximilirn une tréTfl de trois ans. Louis Xll (*tait retourné en Franco. Ses lieul*^ nantH comnient.'iaipnt k perdre du terrnin en Lombardie. Jules 11 rnonlait, le casque en tête, ii l'assaut de Miraiidola. et Venise repreîinit l'offensive contre l;i France. La cession qvie le fçouveriiemcDt de celle ri''[iiibli(pi(! avait faite à l'empereur d'une p:irti«; des villes du Frioul, cl les bruits qui circulaient d'un démembrement, ovainil jet^ dans le désordre cette province, oii Ton ne .savait plus U quel maîlre on appartenait. Une partie dft la noblesse se prononça pour Maximilten. une autre demeura fidèle Ji la république. Ln Ruerre civile éclata dans tout le Frioul. Antoine Savorgnan, seigneur riche «t puissent, qui possédait un château près d'Udine, se mit à la tèti du mouvemeul en faveur de l'empereur d'Allemagne. Les seigneur» de la Torre, ses voisins, adoptèrent le parti contraire. On en tinl «ux mains. Le château de la Torre fut assiégé el pris d'assaut par Antoine Savorpnan, qui se relira ensuite k l'état-major génêrnl de l'armée impériale : il s'y croyait sans doute en sûreté. Voici le décret que le conseil des Dix rendit contre lui en apprenant son coup âe maia :

Du 30 mal i&ll, aïcc la junte.

« Nous voulons que l'ordre aoU donné immédiatement ft ilotM lieutenant de la province du Frioul de faire saisir et arrêter âyèC tout le secret et la diligence possibles, partout oti on les trouVMTi; IM personnes nommées ci-dessous, prévenues d'avoir commis été meurtres ou prêté aide et secours aux meurtriers et incendinlfM qui ont attenté à la vie et aux biens de Louis-Isidore de la tttrfé «( autres citoyens de notre ville d'Udine, ruinés ou assassines. Ué lieutenant enverra les prévenus aijx prisons de Venise flOU» I

VENISE. m

Mcorte, au nom de ce tribunal des Dix. Si lèê pemotineÉ désignées ne se peuvent saisir, nous voulons qu'il soit crié dans les lieux publics qu'elles aient à comparaître, dans le délai de dix jours, devant les chefs dudit tribunal, pour y faire valoir leurs moyens de défense. Après le terme fixé, il sera passé outre contre ceux qui n'auront pas comparu, nonobstant leur absence, et comme contumaces.

n Liste des personnes qui doivent être arrêtées ou citées à comparaître, si elles ne se trouvent pas :

« Vergon, Tempesta, Mathana le Ferrarais, Pizolo, tous domestiques de noble homme Antoine Savorgnan.

« Pierre Savorgnan, dit Cornidio.

« Louis Spilimberg.

^ Simon Sweber, fils de messer Odoric.

t( Antoine, ci-devant domestique de messer Jean Vîturi.

« Et, dès à présent, nous voulons, vu ce qui est décrété plus haut, vu les conditions et circonstances des temps actuels, vu l'utilité de faire comparaître devant nous le noble homme Antoine Savorgnan, docteur : que, par notre sérénissime doge, avec l'entremise du collège, et dMci à huit jours, il soit donné au susdit Antoine Savorgnan la faculté de rentrer dans son pays, avec la meilleure et plus gracieuse forme de paroles qu'il paraîtra convenable d'employer à la sagesse dudit prince sérénissime V »

On comprend que le projet du tribunal des Dix était d'attirer Savorgnan dans un piège, en l'engageant à revenir à Udine par cette forme de langage bonne et gracieuse. Il est à remarquer que le collège, chargé de rédiger toutes les harangues d'ambassadeurs, n\Hait pas dans le secret, et qu'il pouvait croire à une amnistie en faveur du rebelle. Le doge et ses six conseillers, faisant partie à la fois du tribunal et du collège, avaient seuls connaissance du véritable but de la mesure.

Antoine Savorgnan connaissait son monde : il devina le sort qui

< RegiMr^ crlmênale, U h p. 168.

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il s'il 1

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kUre du àofge; e'ttt camp impôial. Ses amis el an domcsU^ues fvreal arrêté» par le liealeiMiit do Frioul. et eaunis am% priMtta de Toiîse; ceaa qoi aviirat pris h ruiu- far«al âti» k caaqtanitn- dus les dix jotm. Tendant quatre mois le procès resta eanupens, après ces préfioH- DÛnrs. Le triboml des Oix ayant réanî, an boal de ce lanps, les éléments nécessaires, l'un des trois chels donna leelure de ao^i' rapport, et Ton mit ans Toix les propositions qui suivent :

« su parait utile a tos seigneuries, en consdèralktD des cboMS qui rienneul de tear êlre lues et exposées, que Jean-Kerre de \ Sfiiltmlifrrf:. ioteudaDt du rebeOe Antoine Savoi^an: Jean-Marie | de San-Salvator, serviteur dudît Antoine, el daine Catherine I Amita, sœur de la oière de Nicolas, fils naturel dudit Antoine,! soient retenus en prison, interrogés, et, s'il en est besoin, fom^l mentét, pour l'obtention de la rérilé entière.

« Nuu» proposons r|uc ce conseil, à la majorité des voix, de retenir en prison, interroger et lourmfitter les <iusnommès i tous autres qui pourront être saisis, comme impliqués dans I présent procès. » — Le scrutin donne une réponse affirmative i runanimité, moins deux voix.

■ Il est nécessaire au bien de notre État que le rebelle Antc Savorgnan soit enlevé de ce monde par une mort violente, la terreur de ses semblables; c'est pourquoi nous voulons :

« Que les trois chefs de ce conseil cherchent dans noire prison du Castello, parmi les détenus qui s'y trouvent, des gens de la i vince du Frioul, et qu'ils leur fassent savoir que nous nous enj us à donner deux mille ducats d'or, payables immédiatemcdit ] ' notre caisse particulière, plus trois autres mille ducats d'or, ^rmputables sur les biens d'Antoine Savorgnan, à quiconque tuera

ou fera tuer, partout où il le trouvera, ledit Antoine Savorgnan ; et si celui qui le tuera ou fera tuer est un condamné ou exilé, mèrne pour crime de fausse monnaie ou de rébellion, il sera absous. La présente décision sera tenue très-secrète ; la communication sera faite sous le serment préalable du plus profond silence, et les membres mêmes de ce tribunal, ainsi que toutes les autres personnes intervenant par la suite dans cette affaire, prêteront le même serment, avec menace des peines les plus sévères. »

Par le scrutin, on voit que cette proposition a été votée à l'unanimité. Cette pièce révèle une particularité curieuse; c'est que lé tribunal des Dix tirait de ses prisons les exécuteurs de ses sentences. Les trois chefs descendaient dans les cachots, le visage voilé, éclairés par des torches, avec Tappareil le plus capable de frapper les esprits; ils donnaient lecture de la sentence qui condamnait le rebelle à mort aux prisonniers qui leur semblaient les plus propres au rôle de sicaires. Celui qui acceptait sa grâce à ce prix sortait à l'instant de prison ; il prêtait et recevait le serment du silence; puis on lui délivrait un sauf-conduit, un permis de port d'armes, et il partait pour exécuter le coup, quelquefois seul, mais plus souvent en compagnie d'autres sicaires, car le tribunal des Dix croyait avoir plus de garanties de la fidèle exécution de ses sentences en la confiant à plusieurs qu'à un seul. Cette façon de procéder est encore établie par les notes suivantes, qui étaient écrites sur la marge du registre, et qui portent trois dates différentes :

4( 25 septembre. Ce matin, la décision ci-contre a été communiquée par les trois chefs à Jacques, prisonnier au Castello, sous le serment du silence.

4( 27 septembre. Communiquée à Jean-George de Zopola, prisonnier, désigné par le susdit Jacques, et qui assume sur lui toute la responsabilité de l'exécution, et ledit Jean-George de Zopola a prêté le serment du silence de son propre mouvement.

« 17 octobre. Communiquée à Jérôme Colloredo, fils d'Albert,

introduit en présence de nos seigneurs chefs par le même JaoquWt et il a prêté le même serment que les précédents. La peraiinion lui a été accordée de confier notre projet à Jean^André Spilimbergp banni du Frioul, et retiré actuellement chez les ennemis de ootin Etat ' . V

On voit que, du 25 septembre au 1 7 octobre, les Dix avaient réuni trois sicaires, dont deuii étaient dans ses prisons, et le troi*^^ sième en liberté. Le quatrième, Jean-André Spilimberg, que Jérdme Colloredo est autorisé à faire entrer dans le complot, demeurait alors près de Thomme qull s*agissait d'assassiner. Cétait un frère de Pierre Spilimberg, intendant du seigneur Antoine Savorgngii, lequel Pierre avait du être interrogé et appliqué à la torture, aeloo le premier décret du tribunal.

Le sicaire nommé Jacques manqua sans doute de parole au GOQr seil des Dix, et profita de sa mise en liberté pour s'enfuir, car après qu'il a prêté serment et reçu un sauf«*coDduit, on ne le voit plus reparaître. Les deux autres, Zopola et Colloredo, se rendirent d'abord à Udine, et de là au camp impérial , où ils feignirent de s'être échappés de Venise et de venir se mettre à l'abri des vengeances du conseil des Dix. A Taide de ce mensonge, ils se rapprochèrent d Antoine Savor^nian et d'André Spilimberg. Ensuite ils firent à ce Spilimberg la eonfuience de leurs desseins, et ils lui oifrirent sa grâce au nom du conseil des Dix, s il voulait les aider à tuer son ami et son mailre le seigneur Savorgnan. Grande fut assurément la surprise d'André à cette proposition. La pointe du poignard des Dix était sur sa poitrine, et, pour détourner de lui cette arme terrible, il ne lui restait qu'un seul parti, celui de saisir lui-même le poij,niard, et d'en frapper Antoine Savorgnan : il n'hésita pas. Tuer son ami était grave, mais mourir sans pouvoir le sauver était plus grave encore. Spilimberg répondit donc qu'il prêterait sa coopération aux envoyés du tribunal, et qu il tâcherait

I Registre criminûle, C. D. X.

de rendre plus facile et plus sure rexécution du meurtre. Cependant, avant de rien entreprendre, il voulait tenir entre ses mains un sauf-conduit bon pour cent ans, et signé du doge. On écrivit à Venise à ce sujet, et les Dix envoyèrent avec empressement le sauf-conduit.

Ces négociations durèrent jusqu'au 0 juin 1512, c'est-à-dire pendant huit mois; au milieu de ces conversations secrètes, de ces ouvertures et confidences dont Savorgnan était presque témoin, aucun soupçon ne lui vint à Tesprit, aucun avis ne lui fut donné, tant le serment du silence était bien observé I Le 9 juin, le sauf* conduit fut apporté au camp impérial et remis à André Spilimberg. Le lendemain, 10 juin 1512, les domestiques d'Antoine Savorgnan étant venus pour l'éveiller le trouvèrent assassiné dans son lit.

Après l'exécution de ce crime, les meurtriers n'avaient pu sortir du camp de l'empereur, dont les lignes étaient gardées, la nuit, par des sentinelles. Ce ne fut qu'au point du jour qu'ils réussirent à s'échapper, et la rapidité de leur fuite excita des soupçons dans les villes où ils passèrent, En arrivant à Villaco, ils tombèrent dans un poste d'Allemands qui les arrêta. On ouvrit leurs papiers, et Ton trouva les lettres, Iq sauf-conduit et les pouvoirs du conseil des Dix, au nom duquel ils oflrirent une rançon considérable si on voulait les laisser continuer leur route. Comme on savait les Dix gens de parole et fidèles payeurs, les ofliciers allemands consenti-^ rent à faire un marché en règle, à la condition que les trois meurtriers donneraient pour caution un négociant solvable du pays, qui voulût bien répondre pour eux. En outre, on exigea qu'un frère de Jérôme CoUoredo, qui n avait pas participé au meurtre de Savorgnan, demeurât en otage. In marchand de la province, nommé Strassoldo, s'engagea volontiers à payer pour le haut tribunal des l)ix, après avoir pris lecture des papiers, et les trois assassins furent aussitôt relaxés. Us traversèrent tout le Frioul à frano^trier, «t eu arrivant à Venise, ils présentèrent aux Dix la pétition suivante :

« Le 1 G juin 1 51 2, avec la junte, a ^té lue la pétitiou ci-après ;

*< Trts-excellents chefs du très-haul tribunal des Dix, vos tiilMes serviteurs don Jérôme Golloreda, docteur, Jean-Georjfc de Zopola et Jean-André Spiiimberg, lesquels, en exécution d'une sentence de ce trës-haut triluinal, onr ensemble mis à mort Antnine Savorynan, rebelle, se sont vus forcés de promettre, pour sauver leurs personnes, quatre cents ducats d'or à deux capitaines de r;iriiié«! iliipénale, l'un appelé Rizan de Fiume, et l'autre maître Stolf, i|iii loa ont laissés s'évader. Les susnommés n'ont pu sortir des mains de CCS deux capitaines qu'en leur donnant en garantie la signature de messer Frédéric Strassoldo, néy;ociaat, et ils ont promis de payer lu somme de quatre cents ducats d'or dans la ville de V*^ rone, le jour de la Saint-Jean, 2ô de ce mois; et comme ils n'ont pu s'écliapper que par la faveur et protection de ces officiers, ils ont à cœur de remplir leurs engagements; c'est pourquoi ils demandent avec bumilité :

« Que sur les deux mille ducats qui leur sont promis par la taille, il leur soit accordé sans délai quatre cents ducats; qu'il lour soit encore dointé trois cenis ducats pour pouvoir se vêtir à neuf, et remplacer leurs cbevaux qui ont péri en route, à cause de la diligence extrême dont il leur a fallu user, ainsi que pour donner des gratifications à leurs domestiques qui les ont aidés fi luer ledit Antoine Savorgnan, par ordre de vos seigneuries.

« Dès à présent, les susnouunés consentent à renoncer au reste des deux mille ducats d'or, se réservant seulement de réclamer le bénéfice des autres arlicles de la taille, et vos excellentes seigneuries peuvent être assurées que si ta nécessité ne les y obligeait, ib ne demanderaient pas même cette somme de sept cents ducats; mais comme ils doivent repartir pour aller délivrer Grégoire de Colloredo, qui est resté en otage, ils ont besoin de cet argent pour leur voyage.

« Ed outre, tes susnommés demandent qu'il leur soit accordé un permis de porter des armes pour la sûreté de leurs personaes.

ainsi qu'aux frères de Jérôme Colloredo et au fils de Jean-George de Zopola ' . »

A la page suivante est le décret qui accorde les sept cents ducats d'or et les permis de port d'armes. Les Dix n'étaient pas gens à marchander les services de ce genre; mais plusieurs circonstances avaient indisposé le conseil : d'abord la fuite et le manque de parole du sicaire Jacques, et ensuite la fâcheuse nécessité où les autres s'étaient trouvés d'exhiber leurs lettres en présence des officiers allemands, et de découvrir à ces étrangers tout le mystère. Le secret n'ayant pas été gardé, les Dix n'étaient qu'à moitié satisfaits, et les pétitionnaires croyaient bien faire en renonçant à une partie de la somme promise. La rançon de Grégoire Colloredo fut exactement portée à Vérone; l'otage fut remis en hberté, et les assassins retournèrent à Udine, leur ville natale.

Le tribunal des Dix, qui n'aimait pas à être trompé, avait mis en mouvement sa police secrète pendant toute la durée de cette expédition pour surveiller pas à pas les sicaires. Cette surveillance dura encore trois mois. Au bout de ce temps, les rapports de la police étant favorables, le conseil rendit un décret par lequel il distribuait à Spilimberg, Zopola et Colloredo, trois mille ducats d'or sur les biens confisqués d'Antoine Savorgnan.

Presque toujours ces exécutions foudroyantes du tribunal secret inspiraient trop de frayeur pour qu'il s'ensuivît des vengeances ou des représailles. Les gens épargnés s'estimaient heureux de sauver leur tète, et le tribunal atteignait son double but de punir ses ennemis et d'intimider ceux qui seraient tentés de lui devenir hostiles. Cependant, cette fois, les Dix rencontrèrent des âmes fortement trempées, capables de braver leur puissance, et qui leur fournirent matière à réfléchir sur les inconvénients de leurs assassinats. L'exemple de la résistance et de la guerre ouverte à cette

* L'affaire judiciaire étant termin<^e par la mort de Savorgnan, ce n'est plus sur

le registre crmmale qu'on trouve la suite, mais sur le registre misto^ qui est celui

des affaires d'administration et de gouvernement.

338 VOVAGE EN ITALIE.

redoutable institution est assez rare pour mériter que nous en parlions.

Antoine Savorgnan laissait une veuve et des enfants. En 151/», le conseU des Dix Unir fit otlVir de rentrer eu grâce s'ils voulaient seulement exprimer un regret des fautes de leur époux et père; mais ces enfants et celle veuve, trop fiers pour s'abaisser à faire amende honorable devant les assassins du chef de la famille, ne voulurent rieu entendre, et demeurÈrent dans li'ur pauvreté, laissant leur patrimoine aux mains de collatéraux et do neveux. Jérôme Savorgnan, frère d'Antoine, avait suivi un parti opposé h celui de son frère dans les discordes du Frioul. U avait enlretenu à ses frais sept cents hommes et quatre-vingts chevaux, ol II avait défendu avec un grand courage le château d'Osof assifgi'' par Tarmée impériale. Le conseil des Dix lui donna la fortune de son frère. Le tribunal sentait apparemment le vice de sa justice barbare, qui était d'entretenir les haines de familles, puisqu'il chargea ce Jérôme de tenter une démarche auprès de sa belle-sœur el de sm neveux pour les amener à un acte de soumission. Cette tentative échoua.

Avant de mourir, la veuve d'Antoine Savorgnan fit jurer à Ms enfants de venger le meurtre de leur père. En Ï522, ces enfants, étant devenus des hommes, tuèrent Andric Spilimberg et un des frères Colloredo. Le conseil des Dix ne s'en émut pas, parce qne cette vengeance héréditaire le débarrassait de deux confideats ilH commodes; mais on sut que ces jeunes gens voulaient poursuivn leur vengeance jusqu'à se battre avec tes seigneurs de la Terre. La police des Dix avertit ces seigneurs d'une embuscade qui leur devait être tendue dans un chemin. Au lieu de rester prudemment dans leur château, comme le leur ordonnait le conseil, les tténê Baimond et Jean de la Torre arrivèrent à l'embuscade l'arme haOte, et accompagnés d'un grand nombre de domestiques. Les fils d'Antoine Savorgnan eurent le sort de leur père; ils furent massacrés jusqu'aux derniers, eux, leurs serviteurs et leurs amii. L*

eonseil des Dix ne s'en émut pas encore, parce qu'il crut la discorde finie par l'extermination complète de Tun des partis. Le gouverneur du Frioul envoya un rapport sur cette affaire; comme la seigneurie ne lui répondit pas, il ne fit point d'enquête, et la guerre semblait finie faute de combattants.

Par malheur, il existait, dans une autre partie du Frioul, un second frère d'Antoine Savorgnan, appelé Jean-Baptiste, homme do cœur et passionné, qui s'avisa de prendre fait et cause pour ses neveux massacrés, et d'accepter Théritage de leur vengeance. Cet homme singulier partit de chez lui accompagné de ses deux fils, François et Bernardin, tous deux ardents et vindicatifs comme leur père. Ils se rendirent d'abord au château d'Osof, qui avait été donné en fief à Jérôme Savorgnan par la république. Jean-Baptiste reprocha vivement à son frère Jérôme d'avoir accepté les dépouilles de leur frère Antoine, au préjudice des enfants et de la veuve. 11 lui reprocha d'avoir laissé périr misérablement ses neveux, au lieu de les soutenir dans Taccomplissement d'un devoir sévère, et il déclara ensuite son intention d'aller à Udine pour y abattre l'orgueil des seigneurs de la Torre; puis il somma Jérôme de l'accompagner dans cette expédition. Le châtelain d'Osof , comblé de biens et d'honneurs par la seigneurie de Venise, n'eut garde de risquer sa vie et sa fortune dans une querelle de famille. Il supplia son frère de renoncer à ce projet insensé. Leur aîné Antoine, ayant été rebelle à la république, avait mérité son supplice ; vouloir le venger, c'était déclarer la guerre au conseil des Dix, et se vouer par conséquent à une mort certaine. Jean-Baptiste demeura sombre en écoutant Jérôme; mais il répondit que les honneurs et la fortune ayant perverti le cœur de son frère, il ne voulait plus le voir. Jérôme n'insista pas, et le laissa partir, suivi de ses deux enfants, aussi irrités que lui.

En arrivant à Udine, cet homme de fer publia hautement son intention d'attaquer en pleine rue les ennemis et les meurtriers de son frère et de ses neveux partout où il les rencontperait. La po-

lire de Venise épiait toulcs ses démarches. Le conseil des Dix voulu» inlLTvenir comme médiateur; il onionua aux gens des deux partis de se jiréscnter devant lui pour terminer leurs différcads, et le triliunal rvndit i ce sujet ce décret paternel :

Dus Juin ISll.

« U est nécessaire d'empêcher qu'il m; sur^'ienoe quelque accident par suite des discordes qui régnent entre les nommés Jean- Baptiste Savorgnan. Jean et Nicolas CoUoredo, Hercule de Bovère, Rainioud et Jean de la Torre; c'est pourquoi nous voulons:

« Que, par autorité de ce conseil et par-l'organe de nos trois capi, il soit ordonné aux personnes des deux partis, appelées daua cette ville, d'avoir à s'abstenir réciproquement de toute offense en paroles ou en actions, par elles-mêmes ou par leurs agents et amis, sous peine d'encourir l'indignation de ce conseil etd'encourir bientôt dans toute leur rigueur les eiïcts de cette indignation. Nous vou* Ions encore que notre lieutenant du Frioul adresse les mêmes réprimandes que nous aux autres personnes de la province qui n'auront pas été appelées; et après que Jean-Baptiste Savorgnan aura comparu devant nous, il sera congédié avec Tordre de retourner dans su maison, comme il est convenable qu'il le fasse. »

Nota. « Jean-Japtiste Savorgnan a comparu et reçu la remontrance des seigneurs capi, en exécution du décret ei-dessus. »

Jean-Baptiste retourna chez lui plein de rage. Un soir, sans prévenir sa famille, il partit |de son château, accompagné de deux hommes, et s'achemina vers Udine, marchant pendant la nuit -et se cachant'le jour. La police, qui le surveillait, l'enleva en route, et le conduisit à Venise. La torture lui arracha l'aveu de son projet, qui était d'aller assassiner quelqu'un des ennemis de son frère. On l'étrangla dans sa prison, et son corps fut jeté pendant la ouït dans le canal Orfano. Le 19 novembre de la même année, le conseil des Dix rendit le décret suivant :

« Notre seigneurie veut bien recevoir en grâce Kran^ois et Ber-

nardin Savorgnan, iils de feu Jean-Baptiste et neveux d'Antoine Savorgnan, auxquels nous avons promis de restituer l'héritage de leur oncle, en vertu de leurs soumissions, et comme il convient à la dignité de ce conseil de pourvoir avec justice à l'entière exécution de cette promesse, nous voulons :

« Que, par autorité de ce conseil, soit accordée à François et Bernardin Savorgnan la faculté de rentrer en possession des biens de feu Antoine Savorgnan, frère de leur père, ainsi que le demande l'équité. Nous y mettrons pourtant cette condition que des revenus distribués à d'autres il ne sera rien réclamé par lesdits héritiers, et que les sommes perçues resteront en toute propriété à ceux qui les ont touchées ^ »

Ainsi finirent la guerre civile et les actes de vengeance héréditaire entre les Savorgnan, les CoUoredo et les seigneurs de la Torre. François et Bernardin Savorgnan comprirent qu'ils se perdraient à vouloir réveiller la discorde, et d'ailleurs Fhéritage des grands biens de leur oncle leur donna plus de patience et de docilité. Ils acceptèrent pour bonne la justice du tribunal des Dix; mais on voit par cet exemple quelles conséquences désastreuses et sanglantes entraînait cette forme de justice, et quels embarras elle avait suscités à la république pendant onze années consécutives.

Bientôt après, il résulta de ces procédés barbares d'autres inconvénients plus graves encore. Les particuliers puissants, se croyant autorisés par les traditions du conseil des Dix , commencèrent à entretenir à leur solde des estafiers qui tuaient quiconque avait le malheur de leur déplaire. Ce fut une mode à la fin du seizième siècle et pendant le dix-septième siècle. Le célèbre chanteur Stradella , entre autres, fut une des victimes de l'orgueil et de la méchanceté des patriciens de Venise. Un Gontarini le fit assassiner à Turin , parce qu'il faisait trop de plaisir avec son chant à une dame à qui ce seigneur voulait avoir seul le privilège de plaire. U y eut une

< Registre muto. G. D. X.

VOYXr.E ES ITALIE plaiDie adroMée à Vemw: ttuî;- Taotbiiandear dit b àérinisaimit »ei*,tiieune a Turin éUil oa C^uuriui; k dof» vuU LnuJs OioUriai ; le ^énat éuit plein tle CuQUriui. Le uiujifH que jusiiaa titl fyiXiet

En ItilB. k cuD!Mfil desIHxacbevidedécoaûdéRr leguavemfrmoQl de Veni.M- par sa c-uaduite étrange dans la coBitpintioo da Bedour, le pltu grand exemple connu dv dupUcit^ [•otiliquc. Vhhloin 1 retworé à éi-Uirrir te mvàtèr? barttare, uù le goûl de la inUseo semble pou»s« jusqu'à la manie. Le duc d'Osauu», Tice-nn de >apU4. se voulait «éparar de fEspopie. et il e»t prouTê que Venise rencuora^ait M-créleaical i eeUe u&uqMliou- Si le comploi eût réujtsî, un nioioenl sérail airiTé iki b république se ^ruîl pruuotii-ée ouTc-rk-UR-Dt puur d'O^Sllaa; muis on apprit que le vîce-roî reoun^il à son enlrepriM*, cl qu'il niait d'eu avnir jamais onuçu ta pensée. Oo s'uperi-ul en tnt-uie tempe que le marquis de Beduar, ambassMleur d'Eëpa^ne. réptiniliint ii une ctia^pirulioD par ub« autre, avait t-ontre-mioè le» travaux souterrains du conseil de» Dix eantre le rui son maître. Le gouveroemeul, se \oy»nl comprupûé TÏs-â-TÎs de l'Espagne, voulut étouffer TaEIaîre ti tout prix. &û nanln lierxinue» étak-nl liaus le ^ei'n■(; ou u'Iir^ila )ni» a «ou dét»rrvH aer. Elles Turent arrêtées et noyées m maâse pendant b imil.

Tel êlail ce ^ouremeroenl ombrageux ei viudiratîr, fondé »ar ta corruption et sur tous les iiiittivcii? A<.-iiliiiifiit^ dv rt-spêi* humaine, mais relevé par un patriotisme sincère. 11 a dufé |thw49 cinq cents ans. Quelques originaux font sf^mbbDl de le regretlcr è Venise; c'est tout au plus s'il pourrait ^e regrettable poar -in derniers débris d'une aristocratie qui a fait son temps. Le "irtnil des Dix est mort à propos, écrasé sous la botte d'un géoénd da vingt-sept ans; s'il eût vécu trois ans de plus, son existence fi^ ^ un contre-sens et une bonté pour le dix-neuvième siède.

fÊÊ^

XUI

].tt etniulx ft les mes. — 1^ place Salnl-Harc. — La Pia^ifllti. — Les c.ifés. — La \ic nocliirnc. — L'impnn isalciir cl la piiéiie ilo carrrfuiir. — [."S mlrucàolî. — l.eâ Iroia Maaiice. — L'éd te de Sainl-Matr. — Pnlais-Duciil. — Philippe C^ili'niliiru. — L'anllcolirgc. — L'tnlfrcment d'KuTiipc. — Une séaiiie daiii la âulk ilu srnut. — l^s puilt et Icï plomb*. — La bouckt du lion. — Les ileux i-oti>tjiivs ^ciin.

Eli générui, ]oi'S<|u'uii vt>ul se taire une idée de Venise, on se représente dt>s canaux burdés pyr dos quais où vunt les piétuns. Les peintres sont tiii peu eause de cette ciTcur, parée qu'ils reproduisent sans cesse dans leurs tableaux l'utiiquc quai iU's Esclavons, qui n'est autre cliose que le port. Je eoni;oi.s, du iTste, qu'on ait de la peine ii se ligurer une ville où l'on peut aller d'un point à un autre par deux viiie.s dtll'éientes. un canal el une rue. Rien n'est plus simple cependant : sur les cent vingt îlots dont Venise se compose, les palais sont construits de telle sorte que la lagune en baigne lès murailleS'd'uii cùlé, où se trouve un perron qui descend dans Teau ; de l'autre côté . une porte ouvre sur la rue , ce qui explique comment deux personnes parlant du même point, l'iino en gondole el l'autre à pied, arrivent au tiiênie but par des cliemins dilTérents. La circulation par les rues a coûté plus de iravaux que l'autre, puisque Venise ne compte pas moins de quatre cents et quelques petits ponts jetés sur les canaux. I.^s deux entrées des palais, également belles et ornées, mènent au même vestibule; mais la parte d'eau est considérée <:omn)e l'entrée d'tionneur: c'est par là qu'ibordent les gondoles, qui remplacent, comme on sait, les carrossée. Le chemin que suit le piéton est tantôt le plus court, et

X\ll

VEMSE

l.ca canaux cl les niw. — U place Sainl-Marc. — I.a Piatzdia. — Lm cafés. — La (ie nocliirnc. — L'impruiisalpiir cl la puéiie <lc tarrefour. — L<-i stiruccîolî. — l.oi Irois Hiniice. — L'éttI le de Snint-Marr. — Pnlaii-Diical. — Philip|ic Ciili'niiaro. — l.'anllcolli'ge, — L'bnlèvGmenl d'Europe. — Une séarii-e dans la taWc du st'nat. — l^s puiU et les plombt. — La bouche du lion. — Les deui culuiines ^cist's.

En général, lorsqu'on veut so iaiie une idée de Venise, on se représente des canaux bordés par des quais où vunt les piétons. Les peintres sont un peu cause de cette erreur, parce qu'ils reproduisent sans cesse dans leurs tableaux l'unique quai des Esclavons, qui n'est autre chose que le port. Je con<,'uis, du reste, qu'on ait de la peine à se figurer une ville où l'on peut aller d'un point à un autre par deux voies différentes, un canal et une rue. Bien n'est plus simple cependant : sur les cent vingt îlots dont Venise se eompose, les palais sont construits de telle sorte que la lagune en baigne lès murailles- d'un côté, où se trouve un perron (|ui descend dans l'eau; de l'autre cùlé, une porte ouvre sur la rue, ce qui explique 'comment deux personnes partant du même point, l'une en gondole et l'autre à pied, arrivent au même but par des rlieniins dill'ércnts. La circulation par les rues « coûté plus <ie travaux que l'autre, puisque Venise ne compte pas moins de quatre cents et quelques petits ponts jetés sur les canaux. Les deux entrées des palais, également belles et ornées, mènent au même vestibule; mais la porte d'eau est considérée comme l'entrée d'honneur; c'est par là qu'abordent les gondoles, qui remplacent, comme on sait, les carrOBsee. Le chemin que suit le piéton est tantôt le plus court, et

3a VOYAGE EN ITALIE,

tantôt le plus long, selon les détours des canaux ou des rues. Tout k l'heure, nous promènerons le lecteur dans les circuits de ce charmant labyrinthe par les deux voies de terre et ireau. Nous devons d'ahord le conduire à l'endroit le plus connu et le plus fréquenlé, la célèbre place Saint-Marc.

Le Palais-Royal de Paris, s'il avait des proportions un peu mains grandes, représenterait assez hicn la place Saint-.Marc. Les galerii-s de Monlpensier et.de Valois oiïriraient quelque ressemblance avec les Procuratie vieilles el nouvelles; mais au Heu du café de la Rotonde, il faudrait mettre l'égUse cathédrale avec ses coupoles blanches, sa façade byzantine, son péristyle et ses portes surmontées de loges en mosaïque. A la place du tbéàti'e du Palais-Hoyul, il faudrait aussi substituer le joli monument de l'horloge avec son portique ouvert sur la rue de la Merccria, et ses deux slatups de bronze qui frappent les heures. A l'endroit où se trouve la baraque du marchand de journaux, il n'y aurait plus <)u'à élever l'immense Campanile, du haut duquel on découvre tout le panorama des lagunes. Au moyen de ces petits changements et de beaucoup d'autres encore, la comparaison deviendrait possible; m;iis elle resterait toujours à l'avantage de Venise.

Si nous le voulions absolument, nous aurions bien quelques légères critiques à faire sur les travaux d'achèvement de la place Saint-Marc. Lorsque le conseil des Dix appela de Vicence l'architecte Scamozzi, pour le charger du dessin des ProcuratteSuove, on aurait dû lui imposer la condition d'imiter servilement l'an^ tienne galerie. Par malheur, c'était à la fin du seizîèitie siècle; le goût avait changé. Scamozzi voulut faire autrement et mieux que ses prédécesseurs ; sous le prétexte de rajeunir la place de Saint- Marc, il fit aux Procuratie-Vecckie un pendant d'un style plus moderne, et qu'il crut meilleur. Il s'est trompé; mais en ne regardant pas les détails de trop près, l'ensemble offre un coup d'ceil magnifique. En traversant la place dans sa longueur, et en tournant à droite, on entre sur ta Piassetta, qui est à mon goût un des

lieux les plus délicieux du inonde. D'un côté, la façade et l'entrée du Palais-Ducal, de Tautre la petite colonnade de la Monnaie; en face, l'île et l'église de Saint-Georges, les deux grandes colonnes rapportées de Grèce, sur lesquelles on voit les statues de saint Théodore, ancien patron de la ville, et le lion ailé de l'Adriatique. Si l'on s'avance jusqu'au détour du Palais-Ducal, la vue change et s'étend : à gauche, le quai des Esclavons décrit une courbe d'un kilomètre qui aboutit à Saint-Pierre du Caslello et à la presqu'île des Jardins^ promenade d'été où l'on va chercher sous de vieux arbres l'ombre et la fraîcheur ; à droite commence le Canal-Grande, dont l'eau tranquille baigne les murailles de deux rangées de palais splendides. Pour qui aime le plaisir des yeux, le bonheur est à la Piazzetta; mais Venise renferme bien d'autres séductions.

A l'extérieur, le Palais-Ducal, avec ses trèfles, ses corniches festonnées, ses fers de lance et ses marbres rougeâtres, ressemble tout à fait à un château arabe : deux étages de colonnes supportent ce bâtiment carré, dont les fenêtres arquées ne sont ni d'égale grandeur, ni symétriquement percées. Contrairement à l'usage et aux règles ordinaires de la solidité, les colonnes supérieures sont posées sur la clef de voûte des arcades inférieures; cette hardiesse, où l'on sent le caprice de l'architecte, produit un effet bizarre et agréable. Une porte peu large et placée dans un coin du monument donne accès dans la grande cour; à l'intérieur, une galerie ouverte, située à la hauteur du premier étage, s'étend sur la longueur du palais comme une salle des pas-perdus, où l'on arrive par l'escalier des Géants. C'est du haut de cet escalier que le conseil des Dix, qui recherchait toujours les scènes capables de frapper Timagination, faisait jeter au peuple les tètes des conspirateurs.

Mais avant d'entrer dans ce palais mystérieux, restons un peu sur la place Saint-Marc, cette espèce de cercle où vient toute la ville. Trois cafés se partagent la clientèle des habitants et des étrangers. Au café Florian se donnent rendez-vous les touristes, les jeunes gens, les artistes et les joueurs d'échecs; à peu de distance.

946 VOYAGE EN ITALIK.

sous la même galerie des Procuratic-Niiove, se trouve le cal'ù Stilltle, fréquenté par la noblesse véniticimc; de l'autre cùté de la place, 80US les Proeuralio-Vecchie, se réunisseut, au café Qiiadii, Jes officiers de la {garnison, cjui font une bande à pari. Pendant l'été, le» dames viennent s'as&eoir sur des chaises devant les deux établissements de Floriau et de Suttile, peur éceuter la musii]ue de lu garnison, <[ui donne concert de huit à dix heures du soir. Un trouve là toute la société i-éunic par groupes. On va de l'un k l'utilre; on s'assied près do qui l'on veut, aussi lorigleuips (lu'oii le désire, et l'on cause en preuaut des places. Une préseutatiou sur 1» pl8C« publique est aussi bonne et valable que si elle avait lieu dans un salon, et l'oit se fait là des amis dont le souvenir se lie invaria- Llemeutà tous les autres chuinies du séjour de Venise. A dix heureti, l'aspect du salon se modilic : l'urcliestre enlève ses pupitres et rentre à la caserne; les dames se retirent peu à peu, la t'uule s'écoule lentement. Les musiciens amhulauLs viennent ri'icler leur» violoofi (!t souffler dans leurs flûtes. On reconnaît alors ces amateurs de la vie nocturne qui semblent détester le lit; pour eux les cafés resteni si bien ouverts (|u'on en supprime les poiles depuis la Fête-Dieu jusqu'à la Toussaint; pour eux les garçons veillent h tour de rôle. A minuit on mange et.on cause; à trois heures du matin on bavarde encore; enfin, à quelque heure de la nuit que TOUS descendiez à Saint-Marc, vous y trouvez des gens attablés, dsfi promeneurs, des mangeurs de glace, des joueurs d'échecs, et sur» tout des flâneurs oisifs, qui ne font rien, ne s'ennuient jamais, ^ restent là, parce qu'ils s'y trouvent bien. Au mois d'août, chassé d» lit par une chaleur insupportable, je me levai un jour, entre quatr* et cinq heures du matin, pour aller prendre une glace chez Florian : j'étais curieux de voir si les rôdeurs nocturnes seraient partit ; je trouvai quinze personnes discutant avec vivacité sur cett« impor» tant* question : un seul rameur pourrait-il mener une gondol« im la Piaàxetta aux Giardini en dix minutes ? H y eut gageure, et l'oa pwtU k l'instant pour les Jardins, ie suivis les parieuwi 6fltt#

a&ire occupa quioze personnes jusqu'à huit heures, et tandis que les viveurs de nuit allaient enfin dormir, on servait le café glacé, les œufs, le chocolat aux gens matineux, et les marchandes de fleurs dressaient leurs étalages sous les arcades où Ton déjeunait.

£n hiver, le programme varie : c'est de deux à quatre heures après midi qu'on se réunit pour écouter la musique militaire. Le soir, Topera fait tort a la place publique; mais les jours de relâche et en carnaval, toute la ville accourt sous les galeries. Un bal masqué perpétuel, qui n'a rien de commun avec nos tristes cohues, anime les Procuratie jusqu'au mercredi des Gendres, sans interruption. Celui qui veut se déguiser va mettre un costume, et revient ensuite intriguer les dames. Nul tapage n'empêche d'écouter les masques, dont la vivacité, Tenvie de se divertir n'excluent point l'esprit. Il faut avoir passé le temps du carnaval à Venise pour sentir combien les efl^rayantes saturnales du Nord s'éloignent de la véritable gaieté. Le Vénëte aime autant le plaisir qu'aucun peuple du monde; il a l'esprit délié, la parole à la main, et un certain tour original dans les idées; il se moque avec finesse, et goûte extrêmement toute chose bien dite ou bien exécutée, ne fût-ce qu'un tour de gobelets. Avec Tappàt de la musique, dont il a un sentiment exquis, on l'entrainerait en pleine mer. Mais ce qui le distingue particulièrement, c'est la galanterie : une belle dame ou une jeune fille ne passe point devant un homme du peuple sans recevoir un compliment, un hommage rendu à sa beauté, et ce compliment, prononcé à voix basse si la condition de la dame impose le respect, est encore assez bien tourné pour ne point déplaire.

Il faut se donner la peine d'écouter les conversations, les guerres d'esprit et les escarmouches galantes des gondoliers de Venise, pour comprendre tout ce que la nature a donné à ces hommes naïfs et incultes : dans leurs querelles, s'ils s'emportent jusqu'à la colère, ils s'accablent d'injures et de menaces, dont la violence

augmeota en rai^oa directe de ta distance qui aépare lia d#ux

adversaires; mais lorsqu'ils se disputent sans emportement, leurs dialogues sont profondément comiques et divertissants. Quant au sens poétique, le Vénète le possède au inèuie degré que le lazzarone de Naples.

Tous les soirs, après le départ de la musique militaire, je voyais arriver à Saint-Marc un certain improvisateur en habits râpés. mais propres ; il se glissait au milieu des personnes assises en plein air, et promenait ses regards autour de lui pour chercher un sujet à mettre en rimes, en frottant sa mauvaise guitare. Il commençait par murmurer tout bas, en manière d'essai. Bientôt les idées lui venaient en abondance, et il parlait sur un ton entre le récit et le chant, avec une facibté d'élocution qui finissait par étonner et plaire. Tout objet que ses yeux rencontraient, se mirant dans sa cervelle, y produisait une image qui lui sortait aussitôt des lèvres sous la forme d'un quatrain plus ou moins ingénieux, mais toujours vif et sonore. Je suppose, par exemple, qu'il remarque un jeune homme appuyant son front dans sa main d'un air mélancolique, à l'instant il lui décoche ce couplet :

E?t-ce d'amour que soupire Ce jeuDG homme au front rêveur?

Il est blanc comme la cire ; Que de peines dans eon cteur!

Le jeune homme, ainsi apostrophé, n'a garde de se Hicher ; il change de posture, et l'improvisateur, regardant d'un autre côté, voit une jolie personne aux yeux bleus sourire à son voisin ; aussitôt le poète de carrefour récite ce quatrain :

Ah! la belle demoiselle!

Elle sourit de plaisir.

J'aperçois sous son omln^Ue Son œil bleu comme un saphir.

Avant que la demoiselle ait levé h tète, l'improvisateur s'«t d^

détourné; il se trouve en face d'un homme à barbe rousse, et il poursuit aussitôt en grattant sa guitare :

Ce seigneur à barbe rousse

Pourrait bien être jaloux. Si la passion le pousse^ Vite, vite rangez-vous!

Dans la crainte de mécontenter le seigneur à barbe rousse, l'improvisateur fait un demi-tour en prononçant le derniers vers. Il observe un jeune cavalière^ la bouche en cœur, coquetant au milieu d'un cercle de dames, et il continue:

Ce jeune homme au regard tendre, A la parole de miel.

S'exprime comme Clitandre, En levant les yeux au ciel!

Si le beau cavalière ne s'aperçoit pas de l'attaque, le poète insiste et hasarde un second quatrain :

n a les yeux en amandes; Belles, prenez garde à voua.

Cest l'amour qui vous commande De tomber à ses genoux.

On commence à rire aux dépens du jeune homme; le poète, qui ne cherche pas les succès de scandale, regarde ailleurs, et se trouve près d'un gros abbé en culotte courte, qui se lève de sa chaise, en disant adieu à ses amis. L'improvisateur lui adresse ce couplet :

Voilà déjà que l'on rentre.

Vous partez, monsieur Tabbé.

Que vous avez un gros ventre!

Mais vous êtes bien jambe.

L'abbë prend-il un air courroucé, comme si la plaisanterie lui

déplaisailffllorerimprovisateur, (Hantsoit chsipean, lui ail il

doux et suppliant :

Uoi, je stiis un pauvre ilublf Qui cbaulf, innlgr^ li faiini Un poôine ilt^K-slable,

l'uur gn^niT un [n'U de pniii.

U fait ensuite le lotir des groupes en ri-^ciiatit ce dernier coi pivt, ut reçoit dans son chapeau queltiues sous véuiticn.s [du trois centime») ; par-ci par-là lui tombe une piécette de monnaie LlaiH'lift jetée par un étranger touché de laol d'efforts pour une »i nioditjue récompense. II nu l'au! pas, du reste, s'exagérer le mérite et la diflîculté de la poésie de carrefour ; les rimes, iauiu& rariéeîi en italiea qu'en fran(,'ai&, la faculté des élisions et la souplesse extrême <le la langue, donnent au poète une latitude qu'il n'aurait dans aucune autre langue pour couler instantanément sa pensée dans le iiinule du quatrain. En dialecte yénitien, l'impruvisation devient encore plus facile, grâce à une règle bizarre de prosodie populaire : Ips mois iproii iippellf sdnircioli, c'est-à-dire ceux oii l';iceent se truuve placé sur ranté-pénultième syllabe, riment ensemble. Cette convention permet de placer à la fin du vers un nombre infini de mots qui n'ont d'autre ressemblance que la manière de les accentuer, comme on peut le voir par le couplet d'une ancienne chanson :

In conchiglia, î Grec! Vmere Ferero sognar un df.

Forte, Tisto i aven in ftmdola Uni twla come li.

« Un jour, dans une coquille, les Grecs ont fait rêver Vénus. « Peut-être ils avaient vu en gondole' une belle comme toi. »

Sur le papier les mots Venert et ffondola ne se ressemblent pas plus en vénitien que Vénus et gondole en français; mais l'accent est piticA snr la première des trois syllabes, et comme' les oreîHM v4ni-

tiennes aiment les sdruccioU, on accorde à ces mots mélodieux le privilège de rimer ensemble, afin d'engager les poètes à les employer souvent. Malgré ces facilités, on doit pourtant reconnaître que la nature a doué les méridionaux d'une prestesse d'intelligence et d'expression capable de faire envie à nos plus grands orateurs.

Tout innocents qu'étaient les quatrains de limprovisateur de la place Saint-Marc, ne fallait-il pas, de la part de ses auditeurs, une bonhomie et une patience qu'on n'aurait point dans nos contrées? Un soir, je fus témoin, à ce propos, d'un véritable esclandre. Le poète ambulant adressait un de ses couplets à un vieux Allemand, qui, par grand hasard, comprit le sens des paroles. La plai-* santerie n'avait rien d'oflcnsant; mais l'étranger, saisi d'une colère rouge, leva sa canne sur l'improvisateur. Nous eûmes beaucoup de peine à empêcher ce vieillard furieux de faire arrêter le pauvre diable, bien honteux et bien repentant de sa faute. On apaisa cette querelle d'Allemand; mais il y eut, à l'instant même, une conspiration entre tous les garçons du café Florian pour ne point servir l'étranger susceptible. Lorsqu'il demandait des œufs (wom),on lui apportait du raisin [uva]. S'il voulait un verre de vin de Chypre, on feignait d'entendre Scirpo, et le garçon lui prenait des mains sa canne de jonc pour la déposer dans un coin, d'un air si empressé qu'il n'osait se plaindre. Je le vis, un soir, attendre pendant um demi-heure le lait qu'il voulait mettre dans son café. Ce lait n'arrivait point ; les garçons répondaient aux cris du vieux Allemand avec le plus grand respect, couraient, se croisaient en témoignant leur désespoir de ne pouvoir comprendre ce que souhaitait le seigneur étranger.

— Je vous ai dit, répétait le vieillard, que je ne puis boire !e café sans lait.

Et comme il prononçait un peu durement le mot bottr [bevere]^ on feignait d'entendre pei^ere (poivre). Cette nuance légère servait de prétexte au quiproquo, et on répondait avec le plus grand étonnement :

3S2 VOYAGE EPi ITALIE.

T- Excellence, ce n'est pas l'usage de metlre du poivre dans l« café. Cependant, si votre seigneurie l'exige absolument, uous lui ferons du cai'é au poivre.

Les Vénitiens ont un talent particulier pour prolonger les mystifications. Celle-ci dura jusqu'au moment où l'on servit à l'étranger une poivrière, qu'il jeta au visage du garçon. Mon ami le clianoine •", un des hommes les plus savants de l'Europe, mais Vénitien dans rame, riait comme un eut'anl de cette scène burlesque. Aussitôt la comédie achevée, le bon chanoine, reprenant son sérieux, déployait sa vaste érudition, sans pédantisiiie aucun, avec un naturel qui doublait le prix de ses récits et de ses aperçus. Minuit sonnait, et je le suppliais de rester. On nous apportait uu petit souper fort simple dans un coin du café Florian. Il se laissait entraîner. Un verre de chypre l'excitait. A deux heures, Taimahle chanoine parlait encore.

— Pourquoi, disait-il, pourquoi ne suis-je pas né au quinzième ou au seizième siècle, dans ce beau temps dont il ne reste plus qui* des monuments déserts, des palais en ruine el des noms glorieux I Celait alors qu'il taisait bon vivre à Venise. Qu(^] nioiivcmentl qutO luxel quel travail, et quelle fermentation dans les cervelles! Puisque DOS archives vous sont ouvertes, vous savez si la république avait sur les bras de grandes afTaires, mais ce que vous De verrez pas sur les registres, c'est qu'au milieu de ces guerres, de ces ligues, de ces traités, de ces alternatives de succès et de revers, notre infatigable gouvernement trouvait le temps de protéger les lettres et les arts. On embellissait les édifices, on faisait des distributions de vivres aux pauvres, et on amusait le peuple par des réjouissances publiques, d'après ce précepte emprunté aux Romains : « Tout citoyen nécessiteux doit trouver du paiu sur ja place et des fêtes plus belles qu'en aucune ville du monde. » Un Vénitien ne devait redouter ni la faim ni l'ennui, ces deux éléments principaux de toutes les révolutions. Au moment d'une guerre terrible, la république votait des fonds pour tes décorations

du Palais-Ducal, et accordait Thospitalité à une industrie nouveUement arrivée d'Allemagne, l'invention de rimprimerie. Pourvu qu'on ne songeât pas à médire de son gouvernement, la seigneurie laissait à tout le monde une liberté dont la pareille n'existait nulle part sur la terre. Un jour, un pauvre fou, partisan de Jean Uuss, dont l'hérésie comprimée depuis longtemps appartenait à Thistoire, vint publier à Venise un ouvrage dans lequel il faisait un peu trop chaudement l'éloge du grand hérésiarque. Le pape écrivit au sénat pour demander que l'auteur fut livré au saint-office. On délibéra mûrement sur cette affaire; le collège * répondit au nonce du pape que jamais un délit commis sur le territoire de la république, même en matière de religion, ne serait jugé ailleurs qu'à Venise, et qu'on allait citer au tribunal de la quarantie Fauteur du livre signalé par le saint-père. Les quarante examinèrent, en effet, l'ouvrage incriminé ; ils le trouvèrent impie et contraire à la foi catholique; en conséquence, le livre fut condamné au feu et exécuté; mais on ne fit aucun mal à Fauteur.

La publicité de jugements de ce genre attirait à Venise les savants et les écrivains à qui le droit de cité assurait la protection des lois, dans un temps où l'on ne trouvait dans le reste de l'Italie que la protection de quelques princes. Une étrange et sublime fièvre agitait le monde lettré. Des prélats se faisaient correcteurs d'imprimerie, travaillaient à des éditions de Gicéron ou de Virgile, commanditaient des libraires, et consacraient leur crédit et leur fortune à réparer le désordre qui avait trop longtemps régné dans les lettres. Cette passion, héréditaire dans la famille des Manuce, acheva l'œuvre commencée par Nicolas V et par Poggio. C'est par erreur qu'on appelle ces hommes célèbres les Aide, Leur nom était Manuzzio. Aide n'est que l'abréviation de Teobaldo, prénom du premier et du troisième de ces éditeurs, et comme le second, aussi

* Le collège était la réunion du sénat et des conseils en séance solennelle pour la réception dea ambassadeurs.

su

fameux que les deux autres, s'appelnil Paul, et non pjis Théobald, le seul nom qui leur soit commun a tous Iruis eut c-elut de Hauuzzio.

Théabald Alanuce, le premier, étant fort jeune encore, mais d'une instruction iiolide, fut choisi pour faire féducation du prince Albert de Cai-pi. neveu du fameux prodige Pic de ta Mirandole. Manuce sut inspirer à ma élève un tel amour des scieuces et des lettres qu'il lui lit consacrer son temps e! ses richesses consid^ rables k l'étaldissement d'une grande imprimerie, dans le but Ue rétablir les meilleurs textes de tous les ouvrages anciens et modernes que l'ignorance, les censures et les sophisliqueur.s avaient corrompu.-), abrégés ou altérés. L'entreprise était énorme et demandait Don-soulement des capitaux et un travail efliayanl, niai» une prudence extrême, un goût parfait et des connaissances uaiver> scUus. Aide Manuce, secouru pai' le prince Albert, uvait tout cvla. Il lui fallait un pays calme, une ville libre, où les pillages, leit assauts ut le cauuu ne pussent troubler ui interrompre «Ht tratvaux. 11 choisit Venise comme le lieu du moude le plus sûr, et il y établit, vers la fui du quinzième sii'cle, cette irijprimerii* si justo ménl vantée qui a produit tant de monuments scientifiques et littéraires; il reprit tous les ouvrages classiques grecs, latins et italiens, et il en donna des éditions si excellentes, corrigées avec tant de soin qu'elles ont depuis servi de base et de règle à la librairie moderne. Les exemplaires qu'on en retrouve se vendent atyourd'hui au poids de l'or.

Aide Manuce avait fort à faire. Des curieux et des oisifs le déraS' geaient sans cesse. Four échapper à leurs importunités, il flt graver sur la porte de son cabinet une inscription latine dans laqudle il suppliait les visiteurs de ne point le détourner longtemps de mv travail, et surtout de ne lui point parler de choses frivoles. 11 «At mieux fait, ce me semble, de rédiger son inscription en langue vulgaire, car les gens qui ne savaient pas le latin, n'ayant pu la comprendre, ont dû plus d'une fois l'entretenir de bagatelles.

Kn 1515, Aide mourut, épuisé par vingt-cinq ans de travaux opiniâtres. Son fils, Paul, n'avait alors que quatre ans. Personne ne se sentant capable de remplacer le chef, rimprimerie demeura fermée. Mais aussitôt que Paul Manuce eut vingt ans — à Tàge où autrefois à Rome on Teût encore appelé puer — il acheva les travaux commencés par son père, en entreprit d'autres, et déploya la même science, le même zèle et plus d'ardeur que sa santé délicate ne le permettait. Sa maison, où le célèbre cardinal Bembo venait se délasser de la politique, ressemblait à une véritable académie. Le pape Pie IV l'appela près de lui, et le retint pendant neuf ans. Paul Manuce eut une imprimerie au Capitole, ce qui explique pourquoi plusieurs de ses éditions portent, au-dessus de la date, cette inscription : « In œdibus populi Romani. » Il avait eu tort, k mon sens, de quitter Venise, dont les traditions ne variaient pas, et où la protection du gouvernement ne dépendait ni du caprice d*un prince ni de la vie d'un homme. Il aurait du songer que les papes, n'étant point élus jeunes, régnaient peu de temps, se succédaient et ne se ressemblaient pas. En 1570, il fut obligé d'abandonner les presses du Capitole, et il revint à Venise reprendre son imprimerie. Sa fille, dont il ne s'était pas assez occupé, lui donna des chagrins; elle se fit enlever, et répondit fort mal aux reproches de son père. Paul Manuce mourut à soixante-deux ans, laissant un fils qu'il avait appelé Théobald, dans l'espoir que ce nom lui indiquerait la route qu'il devait suivre.

En effet. Aide le jeune fut aussi savant que les deux premiers Ma* nuce. Mais il commit la même faute que son père en quittant Venise pour céder aux sollicitations de princes qui protégeaient les lettres en paroles. Il alla professer à Bologne et à Pise, ce que d'autres auraient pu faire avec moins d*énidition que lui. Clément VIIl l'attira enfin à Rome, et sut tirer parti de ses talents en lui confiant la direction de l'imprimerie du Vatican, fondée par Sixte-Quint. Aide se crut fixé pour la vie. Il eut l'imprudence de transpartir de Venise à Bologne aa bibliothèque, composée de

38fr VOYAGE EN ITALIE.

quatre-vingt mille volumes, tous précieux, et il ne tarda pas k s'en rept'iilir. Le pape ne pouvait pas être aussi curieux dis livres profaues (|ue d'ouvrages de religion. Aide le jeune eut k imprimer plus de jisaumes que de poésies anciennes et nouvelles. Il fit d'excellentes éditions; mais sa vie ne fut ni aussi longue ni aussi bien remplie que celle de -son père. La tempérance n'était pas une de ses vertus ; il aimait ji se récréer de Texcès de travail par des excès de table, ce qui ajoutait une fatigue à une autre ; il en mourut U cinquante ans, avec le regret de ne point laisser de successeur. Sa bililiothi'que, d'un prix inestimable, qu'il avait eu l'envie de donner par testament à la seigneurie de Venise, éveilla la convoitise des spéculateurs. Des créanciers eu demandèrent la vente : ee trésor fut mis à l'enchère, passa de main en main, se dispersa et s'évanouit avec le temps, ce qui ne serait point arrivé si le dernier Maiiuce fût resté fidèle à la patrie d'adoption de son grand-père. Le cousuil des Dix n'aurait point soufl'erl que cette bibliothèque sortit de» lagunes, et nous la retrouverions aujourd'hui dans le magnifique local où s'est conservée celle de Saint-Marc.

Le bon chanoine avait une petite collection de livres, entièrement composée d'éditions anciennes et toutes de Venise. Un jour qu'il me montrait ces reliques, je lui demandai s'il voudrait tro-, quer avec moi un vieux Pastor fido, assez mal imprimé, contre un exemplaire du même ouvrage, édité par Elzevir, que j'avais à Paris. [| se mit à rire en me répondant que tout ce qui venait de Leyde et de Hollande était suspect d'hérésie, et ne pouvait convenir à un chanoine vénitien. Des trois Manuce, celui dont il recherchait les éditions le plus avidement était te second, parce que celui-là était né à Venise. Enfm j'appris avec étonnement que cet homme ai instruit n'avait jamais mis le pied hors de ses chères lagunes que pour aller jusqu'à Padoue le jour de la fête du saint.

Il ajouta que sur les cent dix mille habitants de Venise, la moitié, au moins, n'en avait pas vu plus que lui.

Au pied du campanile de Saint-Marc, du côté qui fait face à la

porte da Palais-Ducal, est uq petit monument qui ressemble à l'entrée d'un temple païen en miniature. Une grille ornée de statuettes en bronze, d'un style un peu contourné, en ferme l'entrée au public. Tous les samedis, à deux heures, la foule se presse autour de ce petit autel consacré au dieu Hasard, pour assister au tirage de la loterie : le préteur y représente la magistrature; un enfant tire les numéros, et dans le bon temps un prêtre bénissait Furne. Aussitôt le dernier numéro sorti, une bande de gamins part au galop dans toutes les directions, afin de répandre la liste aux quatre coins de la ville. Celui qui a les meilleures jambes ayant plus de chances que les autres de vendre ses bulletins, c'est à qui arrivera le plus vite dans les quartiers lointains. En un moment, Venise retentit des hurlements de ces messagers en guenilles, et, si Ton n'était averti, on pourrait croire à quelque malheur. Mais, pour les Cris et la vélocité, les coureurs de la loterie vénitienne sont distancés par les facchini de Naples.

A présent que nous avons assez rôdé dans le salon public de Saint- Marc, nous pouvons nous diriger vers l'église. Nous n'entreprendrons pas la description en détail de cette basilique où , pendant deux siècles, les ornements de toutes sortes sont venus s'entasser. La Grèce, la Dalmatie, l'Asie Mineure, la Morée, la Turquie ont toutes contribué à l'embellissement de Saint-Marc. Je ne sais si les dieux antiques ont vu avec insouciance ou chagrin leurs dépouilles consacrées au grand évangéliste ; mais il ne parait pas que la pensée leur soitjamais venue d'y mettre opposition. Ils auront craint le conseil des Dix et les strangulations nocturnes. Les cinq cents colonnes de marbre et de porphyre qui ornent l'extérieur ont passé de Byzance ou d'Éphèse à Venise , du culte de Minerve à celui du Christ, sans accident et sans difficulté. Au-dessus du portail, les quatre fameux chevaux de bronze, enlevés de l'hippodrome de Constantinople dans le temps des croisades, ont voyagé plus tard jusqu'à Paris. La chute de l'empire les a ramenés à Saint-Marc. Le profane et le sacré se mêlent partout : Cérës, montée sur son char,

VOYAr.E EN ITALIE, est voisiof du groupe dt» Hau^HiUva. Parmi re» inaooibniblw lj|iiirta de bronze «t de niarhrr, il faut renonci-r û disUuguftr l«s origines et destitintioiis premim-s de rhaque morceau. Mai» les mo- HuiftiKts admirable* de mailre Zuccalo ci de &« élèves n'ont jamais appartenu (|ii'au patron de la sérêuissime seigneurie. Il faut chuistr, pour pi'fn^lrer dans l'intérieur de Saint-Man', le milieu du jour t»l un moinriit de soleil, la lumière rûnéchie par W ciiuiiol4''SilHiieenft comme une pluie d'or; ruas vous croiriez dans une timbale de vermeil. Nulle idée sombre ne saurait vous entrer dau.H l'esprit au milien de etm mosaïques aux reflets de pour]>re et d'azur. C'est a Sainl- Mnrc qu'il faisiil bon ehanter l« Tf Deum le lendemain d'une vtelaîrr. Il y ferait encore bon se marier aven une belle et gaie jeuti« fille tte rAdriati(|iie. Piiur «Voûter le l)e profundis du fond d'une bière, on serail'micux dans la froide é){ii:se des Frari, près du mausolée de Nicolas Trono, qui mourut de ebagrin dn voir l'étendard du cjvî»s»nt arboré sur la bonne ville d T'diiic. Quoique tonl réjouisse Im yeux k Saint-Marc, le recueillement n'y est pas impossible, à cause des recoins et des cacbctteâ où l'on peut s'isoler. Si le romun ne di^vtiîl , p<)r bienséance, s'abstenir de s'introduire dans un lieu saint, on serait tenté de placer sous ces voûtes dorées la scène dtt quelque récit aventureux. Peut-être on n'y résisterait pas dans uu autre ville ; mais il Venise le roman trouve un champ si vaste, qu'il n'aurait point d'excuse à franchir le seuil de l'église, autrement qu dans la tête de quelque rusée Vénitienne.

Passons plutôt cette porte qui touche aux murs de la cathédrala, et montons l'escalier des Géants. Il s'en faut que les deux statues <!• San-Sovino auxquelles cet escalier doit son nom soient gigan> tesques; mais, relativement, elles paraissent grandes prèa des autres sculptures du Palais-Ducal. Ici nous ne trouvons que peu d« mélanges et de disparates. Hormis des marbres de Sao-SoTÏno «t de Tilien-Aspetti, tout appartient il l'architecte grec Philif^ Cftlendaro, amené d'Orient par Marine Faliero, et qui Ait peodu poqr avoir pris une part active à la conspiration de son protecteur. L«s^l«

grec-arabe était à la mode alors, et, fort heureusement, Cjilendaro eut le temps, avant de mourir, de fonder une école d'architecture à Venise et d'achever le palais du gouvernement. Selon toute apparence, c'est à ses élèves qu'on doit attribuer ces palais charmants sans nom d'auteur, tels que la Casa-Doro^ le Fondaco dci Turchi, le palais Loredan et quantité d'autres construits dans le même siècle que le Palais-Ducal, et qui semblent transportés du fond de l'Espagne mauresque. Cette mode dura longtemps, et ces modèles avaient pullulé quand les architectes de la renaissance apportèrent leur style nouveau. La supériorité des monuments byzantins sur leurs ouvrages prouve combien Venise et TOrient étaient civilisés au moyen âge. Maître Philippe Calendaro connaissait bien son monde, et le gouvernement mystérieux, qui lui demandait le plan d'un palais, fut servi selon ses goûts. Il fallait de grandes salles pour les réunions solennelles, pour le grand conseil et le sénat, des appartements splendides pour le doge, des endroits bien clos et cachés pour les délibérations secrètes des Dix et des inquisiteurs d'État, une salle des tortures dont nul cri douloureux ne pût traverser les épaisses murailles, des escaliers dérobés, des prisons souterraines, d'où les accusés pussent monter devant le tribunal, redescendre dans leurs abîmes sans rencontrer personne, et disparaître ensuite par la porte deau des morts. Rien ne fut oublié dans les plans de l'architecte. Quand il eut satisfait aux exigences d'une distribution si compliquée, on donna carte blanche à sa fantaisie pour l'ornementation, et il couvrit de fleurs et d'arabesques cet antre où, malgré l'opinion du bon chanoine, régnaient une perfidie et une oppression systématiques. Calendaro fut pendu aux colonnes de ce palais qu'il avait fait construire.

Entrons dans l'intérieur par la salle des Quatre-Portes. Pas un pied carré de muraille qui ne soit couvert de peintures : la Foi, du Titien; l'Ambassade du Sophi, par Carletto Véronèse; FEntrée solennelle de Henri III à Venise, par André de Vicence; une Bataille, par le Gontarini ; un plafond, du Tintoret. Passons dans la

salle de rAnti-CoUége. On appelle ainsi un petit salon d'attente où les ambassadeurs s'asseyaient avant l'ouverture des audiences. Pour leur récréer la vue, six tableaux délicieux ornaient les cotés des deux portes et la muraille qui fait face à la fenêtre. Quatre de ces ouvrages appartiennent au Tinloret: Ariane couronnée par Vénus, la Forge de Vulcain, Mars et Pallas, .Mercure devisant avec les trois Grâces. LeTintoret, habitué aux travaux de grandes dimensions, exercé à manœuvrer trois cents personnages, souvent avec un peu de désordre, s'est surpassé dans ces quatre petits ouvrages. Le Bassano, à qui l'on peut souvent reprocber la trivialité de ses sujets, s'est aussi élevé au-dessus de lui-même dans sa peinture du Retour de Jacob. Mais le plus cbarmaut des six tableaux est TRulèvement d'Europe, de Paui Véronèse. Europe, qu'on reconnail pour une blanche Vénitienne aux cheveux d'or, sourit en cherchant son équilibre sur le dos du taureau blanc, Ses folles compagnes s'empressent autour d'elle pour l'aider à s'asseoir. Ellcâ ont attaché des couronnes de (leurs aux cornes du taureau, et, pendant ces apprêts, l'animal amoureux, tournant son large cou, lèche le pied nu de la belle iinprudenle. Il y avait là de quoi faire oublier aux envoyés des princes étrangers le sujet de leur ambassade. Dans la grande salle du Collège, le Tintoret et Paul Véronèse se retrouvent aux prises ensemble. Le premier a représenté sur la muraille de droite André Gritti prosterné devant la sainte Vîei^ et Louis Mocenigo adorant le Christ. Au-dessus du trône des doges, le second a placé un ciel ouvert, une Gloire, une image allégorique de Venise et deux autres belles figures de femmes. Les deux maîtres se sont partagé le plafond, et l'on ne sait auquel donner la préférence. C'est au milieu de ces chefs-d'œuvre que le cardinal Bembovintprononcer, en présence des trois grands corps politiques réunis pour l'entendre, cette fameuse harangue fort applaudie fa Rome, et qui n'obtint à Venise que des marques de froideur et d'improbation. Dans la salle du Sénat sont quantité de belles peintures de Palma le Vieux, du Tintoret et de Marc Vecellio, neveu du

Titien. Les ouvrages de Palma représentent la Ligue de Cambrai et les doges François Venieri et Pascal Gicogna. Quatre grands maîtres onX travaillé au plafond. Un matin, j'assistai dans la salle du Sénat à la séance d'ouverture d'une commission nouvelle instituée pour la création des salles d'asile. Madame la duchesse de Berry, assise sur l'estrade du doge, présidait la réunion. Tous les membres du comité portaient des noms de l'ancien sénat; c'étaient les Priuli, les Sagredo, les Correr, les Mocenigo, etc. Le monde élégant de Venise avait été convoqué. Pendant un moment, les portraits à mines austères de Venieri et de Gicogna, en voyant arriver la foule dans ce palais depuis si longtemps désert, purent s'imaginer que les Pregadi venaient enfin reprendre leurs places; mais il ne fut point question de la politique de l'Europe ni du commerce de rOrient, et les illustrations déchues, réunies dans ce local déchu comme elles, délibérèrent sur les moyens de secourir les enfants pauvres.

Par un corridor étroit nous arrivons à la salle du conseil des Dix. Marc Vecellio, le Tintoret, Aliense, Palma, le Bassano et Paul Véronèse, influencés sans doute par l'esprit dudit conseil, ont traité, dans ce lieu plein de souvenirs terribles, des sujets fort sérieux: une Adoration des Mages d'une composition magistrale, la Rencontre du pape Alexandre et de l'empereur Frédéric en présence du doge Ziani) une Entrevue de Gharles-Quint avec Glément VII à Bologne, une singulière Figure de vieillard décrépit, assise auprès d'une femme jeune et belle, qui parait l'écouter avec effroi. Le Bassano, comme pour se glisser parmi les décemvirs et surprendre leurs secrets, s'est représenté lui-même, portant le parasol qui couvre la tète du pape Alexandre. De la salle du conseil des Dix, on passe, en traversant une antichambre , dans une petite pièce où se réunissaient les trois inquisiteurs d'État. Paul Véronèse n'a rien trouvé de mieux à peindre sur le plafond qu'un Ange courroucé, chassant quatre flgures allégoriques des vices et des crimes. Il aurait pu sans mentir y placer aussi bien le diable acharné après l'innocence, ou

VOYAf.E EN ITALIE.

aiipelant a son aido I* soupron, la cniaiiU^, r«nvîfl et \-a délation. Dans un coin de cetto petil« salle K'nuvre une sorte d'aniioirp i>fi Ton découvre un «scnlier taillf^ dans l'i^paisscur du mur. Cette ftplraie étroite descend en tournoyant dans les puils et innnlf jusqu'aux combles appelés les plombs. GVet par là que les malheiirwix, rondamnAs d'iivmirt!, étaient amenés devant leurs jugrs, pour la forniH, et sommé» d'avouer leurs fautes, qu'îLs fussent ou non coupables. Les instrum<;ats de torture déliaient la langue aux rebelles et Iflur faisaient dire re qu« l'on voulait. Mai» laissons le triste laboratoire de ces bourreaux, et rondons-nnus au grand cotiscil.

L'immense salle consacrée aux assemblées générales de tout le corps de la noblesse «si à la fois un cours d'Iiistoiro cl un musée. Depuis la déroulfl navale du prince. Otbon Jusqu'il la bataille de Lépante, les faits tes plus glorieux des anciennes annales de Vcuise s'y trouvent représentés. Uenri Dandolo prenant d'assaut Constantinople i) rage de quiiln^ vingt-quatre ans. Zara soumise, le triomphe de Contarini sur les Génois, des épisodes de la guerre contre les Turcs, forment une suite de fastes belliqueux, oii Tordre chronologique n'est pas scrupuleusement observé. Il ne faut point s'étonner si huit de ces tableaux sont consacrés à l'histoire de la querelle entre Alexandre III et l'empereur Frédéric. La seigneurie avait un but politique en insistant sur cet événement, qu'on ne pouvait livrer à l'oubli sans renoncer à la tradition du mariage des dogeset de la souveraineté de Venise sur la mer Adriatique. Sans s'inquiétw des sujets historiques, le Tintoret, à qui on laissait la bride sur le cou, s'est emparé d'un espace de so)xanteK]uinze pieds pour y représenter un paradis de sa façon, composition désordonnée, dont chaque figure est assurément belle, mais qui ressemble h une cohuè vénitienne comme le Broglto ou la fête du jeudi gras, plutôt qu'à ee inonde inconnu oii les affligés se reposeront de leurs souffrances. Au-dessous du plafond, une série de portraits, qui font le tour de la salle, représente tous les doges de Venise, depuis Luc Anafeste jusqu'k Louis Pisani. Cette série, commencée par Palma le Vieux,

VENISE. ass

le BassaDo et le Tkitoret, se compose moitié de figures imaginaires, et moitié de véritables portraits. Antérieurement au quinzième siècle, Palma n'a guère trouvé que des documents écrits sur les visages qu'il avait à peindre ; mais k partir du moment où Mantegna et Jacques Bellin eurent pris le pinceau, nul ne fut plus élu sans se faire portraire. Après le doge André Dandolo, sur le cadre où devrait figurer Marino Faliero, est peint un voile noir, portant cette inscription : Hic est locus Marini Faletri décapitait pro crirninibus^ Le gouvernement ombrageux n'a point voulu que la postérité connût les traits d'un conspirateur; mais il a perpétué le souvenir du crime.

Ce n'était pas tout plaisir que de coiffer la corne ducale. Marino avait imuvé la république avant de songer à la perdre. On l'élit à quatre-vingts ans, et à peine installé, on l'outrage odieusement. Ce vieux guerrier, blessé dans son orgueil, son honneur et sa tendresse pour sa jeune femme, n'avait plus qu'à dévorer son aflVont ou à conspirer. Il se décida pour le dernier parti et risqua sa tète flétrie par une insulte publique. La hache du bourreau donna en sa personne une leçon de patience aux doges à venir. Les Falieri avaient un magnifique palais, situé à l'entrée du sestiet^e appelé le Canareggio, On en mura la façade, et du vestibule on fit un passage, en détruisant les portes et l'escalier. Ce passage et cette façade murée se voient encore; c'est par là qu'on arrive à la place des Santi'Apostoli. La rancune et la jalousie des patriciens écartèrent la famille entière des emplois publics; elle resta quelque temps encore sur le Livre d'Or, et puis elle s'éteignit, peut-être avec l'aide du conseil des Dix.

La salle du grand conseil, quoique fort grande, ne contient pas la série entière des portraits des doges. On trouve la suite dans une pièce voisine, celle du scrutin, dont l'antichambre est un petit musée de sculptures, parmi lesquelles on remarque une délicieuse sta-

* Le premier des FaUeri s'était appelé FttMrms,

tuette d'Hébé. Au fond de la ^Ttinde salle et en {ace de la peinture du Paradis, on a donné une place d'hoiiiieut- à un marbre antique de Ganymëde enlevé par Jupiter. Les {dafonds des deux salles sont cfluverls de fresques des meilleurs maîtres. Celle de Paul Véronèse, représentant l'Apothéose de Venise, est célèbre; mais je reprocherais volonliers au peintre d'avoir donné â celte blonde image de U reine des lagunes un embonpoint débordant, que Rubens aurait fort approuvé. Du temps de Paul Véronèse, Venise touchait à la fin de sa gloire et de sa fortune. Les guerres terribles dn Mikaais, d'où elle venait de sortir épuisée de fatigue et meurtrie, le aang qu'elle avait perdu dans ses luttes avec des colosses, les insomnies et l'inquiétude avaient dû maigrir OU marquer son visage. On la pouvait montrer avec de riches habits, car les voUes de ses vaisseaux couvraient encore la Méditerranée; les gouverneurs de ses colonies vivaient comme des satrapes ; elle avait k sa solde dix mille matelot»; ses maisons de bnnque ne comptaient pas moins de vingt mille succursales en Europe , et dans ses palais, ses monuments, ses maisons particulières, une galerie, un mur, une cloison, qui n'étaient point ornés de quelque chef-d'œuvre de peinture, étaient considérés comme une tache qui faisait honte ii la ville. Mais la découverte du passage des Indes par le cap de Bonne-Espérance avait porté un coup aussi profond à son commerce que la bataille de Pavie à son importance politique. Les vieux sénateurs, accablés de sombres pressentiments, devinaient la ruine prochaine de la républitgue, et. pour faire une image vraie de Venise à la fin du seizième siècle, i) aurait fallu montrer une femme pale, abattue, laissant tomber de ses mains aflàiblies les attributs de sa puissance, et tristement assise près du lion de Saint-Marc, fermant ses ailes de bronze. Il est vrai que si le peintre se fût piqué de tant d'exactitude, on l'aurait mvoyé dans les puits où nous allons faire descendre le lecteur.

Figurez-vous une suite de caveaux humides, entre lesquels règiH un long corridor, un endroit excellent et frais pour y laisser vieillir du vio de Médoc, Par malheur, au lieu de feuillettes, c'étaient des

créatures de Dieu qu'on enfermait une à une dans ces cellules souterraines. Sur ce petit ban(kde pierre que vous voyez adossé au 0iur du corricTor, un prisonnier se tenait assis, les mains et les pieds liés par des chaînes. Une corde, passée autour de son cou, sortait de l'autre côté du tour par une petite ouverture qu'il faut observer de près. Dans le corridor, les bouts de cette cravate du patient venaient s'enrouler autour d'un tourniquet de bois. On vous laissait là des jours, des mois, des années, attendant la mort, qui ne se pressait pas d'arriver. La manie de temporiser se manifestait jusque dans les puits. Un matin, au milieu d'une rêverie, d'une prière au Dieu crucifié ou à sa mère, vous étiez interrompu tout à coup ; le geôlier, sur l'ordrç de l'inquisiteur d'État, tournait la manivelle en passant dans le corridor, et vos peines étaient fmies. Encore si vous aviez apporté sur cette sellette mortelle une conscience chargée d'uu crime capital! Mais il suffisait, pour vous amener U^ d'un propos imprudent ou léger recueilli par un espion, d'une confidence à un faux ami, d'une délation anonyme, d'un papier jeté par un envieux, un rival, dans la bouche du lion, cette boite aux lettres des dénonci^eurs que j'ai oublié de vous faire remarquer sur une des portes de la galerie ouverte. Une fois entré dans les puits j vous n'en sortiez plus qu'après le tour de cabestan , et par fuelle porte ? Regardez là-bas cette espèce d'égout pratiqué dans le mur et fermé par une grille ; une barque y est attachée à un anneau. Pendant la nuit, les gondoliers du bourreau venaient ouvrir la grille et enlever les morts pour les mener à l'Ile du cimetière. Quelquefois une prétendue conspiration avait empli les cachots. U y avait foule sous terre. Par une nuit sombre, à une heure avancée, quand tout dormait, plusieurs barques arrivaient dans le petit canal et s'arrêtaient successivement à l'entrée de Tégout : — Allons, seigneurs prisonniers , embarquons-nous , s'il vous plaît, disaient les fanti masqués, le poignard à la main. — On s'asseyait en ordre sur des bancs , à l'avant du bateau , et chaque barque pleine , glissant sous le petit pont de la Paille, traversait le port et ensuite la Gtu-

36« VOYAGE EN iTvUJE.

decca, qui ressemble ïi un bras de mer. Les prisouiiicrs puuvaîout sahiw, âu i)assaoI, le clocher de SaintrGeorge el, de plus loin, l'église qui porte tuii noMi.ô Rédempteur I etpuison touriinitàgauclie dan» le ctirial Oifamt. ^a cet endroit, l'eau a trente pieds de protbndeur; derrière les jurdiiis déserts, U ii)»ri|ue «'arrêtait. Pur ud méranisme ingénieux, la plaiicbe oii les coiidumnéB l'-lait^iil asù» ne retournait, et toiiic la bande disparaissait dans la lagune.

Les plombs du Palais-Ducal ne sont pas, à beaucoup prë», d'un aspect aussi terrible ijue les puiU. On n'y manque \tan de luiniÈra; l'uir eu est pur, et si le touriste distrait moule l'eNralitu' dégradé qui mène dans ces combles pvudaul l'hiver ou au début du \inntfliups. il u'y verra que dos mansardes tort habitables. Mais, en été, la couverture de plomb, échauffée par le soleil, élève lu tt-uipéraluro à un de^ré qui dépasse lu chaleur du sang humain. Le» suftsares y pénétraient p»r milliers, et leurs piqûres insupportiiblvs ne laisaaieut paa un instant de repos au misérabla eilfcrmù dans ces cabanons. Par un raftincmcnt de cruauté dont on-^ne doit point s'étonner, le conseil des Dix envoyait ses prisonniers sous les toits dans h saison In jilus cbnude, et quand venait l'automne un les descendait à la cave. Le célèbre Casanova est le seul homme qui w soit jamais échappé des plombs de Venise; le récit qu'il fait de. MB évasion serait admirable si le caractère vantard du personnaga im le rendait suspect. En comptant les cellules des puiU et des plomt$ on n'y trouverait pas de quoi loger cent personnes; mais, sur Ift rive opposée du petit canal qui baigne les murs du palais, sont d'autres prisons dont la porte s'ouvre sur !« quai des Esdav^if. Un pont aérien, couvert et fermé, joint ces pris<tps au PalBi»4>ucal. Par cette galerie, que le peuple a nommé» le poiU des Soupirs, m faisait passer les gens condamnés à la détention, soit limitét^ aoit perpétuelle. On réservait les puits et les plombs pour les priventu et les condamnés b mort. Quoique je professe une horreur profonde pour toute espèce de dégradation des moaumenta, ja ctm* fîessé que je n'ai pu me défendre d'une certaine tatisfacttoa «a

voyant les traces de la révolution dans ces tristes cachots. Ce sont les crosses des fusils français qui ont brisé les cloisons et les portes. Sur la façade du Palais-Ducal tout le monde a pu remarquer, dans la galerie du premier étage, deux colonnes grises qui font une tache au milieu de la colonnade de marhre rouge. Autrefois, c'était du haut de ce balcon que le doge se montrait après son élection, et qu'on lisait au peuple les lois nouvelles et les bulletins des victoires. Un soir du mois d'octobre, je me promenais sur la Ptazzellay une pluie d'orage avait chassé les rôdeurs nocturnes. On n'entendait que les pas réguliers de la sentinelle en faction devant le corps de garde, et le murmure lointain de la pleine mer encore émue par la tempête; la lagune, un moment agitée, s'était rendormie sur les marches de la rive. Le vent faisait vaciller la petite lumière qui éclairait dans sa niche la madone des gondoliers. Je marchais de long en large devant les quatre canons autrichiens auxquels leurs grosses couvertures de bois donnaient l'apparence tout à fait pacifique de cabanes bariolées de noir et de jaune, lorsque j'entendis le bruit rare à Venise de plusieurs charrettes à bras. Des ouvriers élevèrent sur la Piazzetta une sorte d'échafaudage que je reconnus pour un pilori. Je demandai à un agent de police à qui était destiné cet appareil.

— Demain, à neuf heures, me répondit-il, on exposera ici un gaillard condamné aux galères pour avoir donné à un homme une coliellaia,

— Il y avait donc, repris-je, quelque circonstance atténuante en sa faveur, puisqu'on ne Ta point condamné à mort?

— Aucune, répondit l'agent; mais il a refusé obstinément d'avouer son crime, et par conséquent on ne pouvait pas lui faire subir la peine capitale.

— Voilà un singulier usage.

— C'est la loi.

— Dans mon pays, on ne demande pas à un accusé son consentement pour lui couper la tête.

— On a peut-être tort.

— Peut-être, eu effet, car la justice humaine n'est point infaillible, et si elle avait toujours hésité à frapper celui qui |irotest« de son innocence, elle aurait quelques erreurs de moins à se reprocher. Mais les aveux doivent être rares dans ce pays-ci.

— Moins que vous ne l'imaginez. A force d'interroger, de presser les gens et de les mettre en face des preuves et des témoignages, ou finit par leur arracher la vérité.

Le lendemain, une foule considérable encombra la Piazzelfa. Au moment où l'un attachait le patient au pilori, le greffier du tribunal parut dans la galerie supérieure du l'ulais-Ducal; il s'arrèu entre les deux colonnes grises, et donna lecture de l'arrêt de condamnation. Depuis lors, cet incident m'est sorti de la tête, et je regrette de n'avoir point vérifié si cette loi qui interdit de prononcer la peine de mort contre un accusé retranché dans les dénégations existe réellement, ou si c'était une fantaisie de l'agent de police.

Promenade dçns le grand canal. — L'Académie des beaux-arts. — L'École vénitienne. — Pétition du Titien au conseii des Dix, tirée des archives. — Les Foscari et leur palais. — San-Sovino. — Les palais Mocenigo, Pisani, Loredano. — La guerre des bâtons. — Traces du séjour de Henri 111 à Venise. — La Ca-Doro, — Les palaU Vendramin, etc. — Course à pied. — La Frezzaria. — Les TragheltK — Sainte-Marie des Frari, — San- Roco. — André Schiavone.

Puisque nous voilà sur la rive de la Piazzetta, prenons une gondole à rheure, et faisons un giro dans le grand canal, qui décrit une S immense pour aller du centre à l'une des extrémités de la ville. A peine embarqué, vous reconnaîtrez devant vous ce tableau connu que possède si bien Jules Joyant, le peintre de Venise, amoureux de son modèle : au premier plan, la Douane de mer, surmontée de la coupole de la Saluie >• plus loin , les profils d'une suite de palais aux façades mauresques, dont Feau baigne les murs, et qui se perdent à l'horizon dans les détours du canal. U faudrait tout un livre pour examiner et décrire chacun de ces monuments d'architecture et d'histoire. Nous en passerons beau coup, non sans regret. Ne nous arrêtons pas devant les palais Fini, Corner, Dario et Venieri, car il faut avancer. Permettez-moi seulement de saluer les deux fenêtres d'un petit appartement que j'ai habité, au coin de la rue Valaressa. Gela fait, nous irons tout droit au palais de FAcadémie des beaux-arts.

Dans ces vastes galeries se déroule toute l'histoire de l'école vénitienne, depuis les deux Bellin jusqu'aux trois Caliari. C'est là

qu'on peut mesurer la puissance du Titien. Tout le monde connaît

par la gravure sa fameuse Assomption, qu'on attribuerait volontiers à une société de maîtres, tant cet ouvrage renferme de beautés et de perfections réunies. Dessinateurs et coloristes, oubliez vos systèmes, et donnez-vous la main devant cette grande page. Voua TOUS querellerez ailleurs. Léonard de Vinci n'aurait pas mieux groupé les personnages; le Pérugin n'aurait pas donné plus d'expression aux têtes , et la couleur semble sortie de la main dr Rubens. II faut voir dans l'original cet homme en robe rouge qui lève le bras vers la sainte Vierge, et cette lumière fantastique qui descend d'un ciel éclairé pour une apothéose. Paul Véronès« luimême parait terne à côté de cette toile illuminée. Regardons cependant la Madeleine du maître véronaîs, son Souper du Chri^ chez Lévi, su belle Vierge accompagnée de saint Joseph, el quanUté d^autres ouvrages de dimensions énormes. Le Tintorot supporte bravement la comparaison avec s» Résun-ection du Christ; Bonifazzio, avec son Adoration des Mages; Palma le Vieux, avec se» Madones entourées de saints. André Schiavone se distingue par une grâce éminemment vénitienne, et le rieux Jean Rellîn, travailleur minutieux, s'émancipe quelquefois jusqu'à prétendre comme ses élèves au titre de coloriste. Mais lorsqu'on revient Mi Titien, il faut s'incliner devant l'IIercule de Venise, le vainqueur de tous, hormis d'un seul aussi fort que lui, Giorgione Barbarelli.

A l'époque- où les lettres renaissaient par les soins d'Aide M*nuce, deux écoliers du inème âge entraient dans l'atelier de itan Bellin : l'un était le Giorgione, et l'autre le Titien. Le premier, ennuyé, de la manière un peu gothique de son maître, s'en *Ba chercher d'autres modèles à Florence. Il y rencontra Léonard de Vinci, et ce fut une révélation soudaine, Cn jour, une heure, nn regard suffisaient ti un artiste organisé comme lui. Il revint transformé dans son pays. Les monuments, les étoffes, les costumes de la noblesse et des femmes, tout à Venise éveillait dans l'innghlation et les sens du peintre le sentiment du coloris. Le seuvenir

du Vinci, modifié par Tinfluence du milieu pittoresque où vivait le Giorgione, enfanta ce talent complexe et inimitable qui n'appartient réellement à aucune école. George Barbarelli ne relève que de lui-même, et ne doit rien qu'à Dieu et à la nature. Il n'eut point de maître et ne fit point d'élèves. Mort à trente-trois ans, il laiswsa une œuvre considérable, dont il reste quelques portraits et un bien petit nombre de tableaux; mais ses ouvrages ont un cachet si particulier qu'on y croit voir un art perdu, dont il a emporté le secret. Le hasard acharné semble avoir pris à tâche d'en eifacer les traces. Deux incendies du Palais-Ducal ont détruit ses plus grandes pages. Le temps en a consumé d'autres. Enfm, en deux occasions, un fanatisme stupide a livré au feu des chefs-d'œuvre qualifiés de nudités obscènes. Heureusement, ses portraits, à l'abri d'un semblable reproche, ont tant d'éclat et de vigueur, qu'à moins de les brûler on peut les croire indestructibles.

Si le Giorgione eût vécu plus longtemps, le Titien, qui était jaloux, aurait trouvé en lui un concurrent formidable. Élevé à l'école du bonhomme Bellin, Tiziano Vecellio produisit d'abord quelques ouvrages travaillés avec ce fini un peu mesquin dont son maître lui avait fait un devoir et une habitude, ce qui paraît incroyable lorsqu'on voit sa seconde manière. Le retour du Giorgione à Venise lui ouvrit les yeux, et aussitôt la grande école des coloristes vénitiens se trouva fondée. Tiziano Vecellio inonda nonseulement l'Italie, mais le monde entier de ses ouvrages. La force de sa santé, la fécondité de son pinceau et son amour du travail lui procurèrent l'existence la plus brillante et la mieux occupée. On sait que Charles-Quint, fayant appelé à Bologne pour y faire son portrait, eut la royale courtoisie de ramasser le pinceau que le Titien avait laissé tombera terre. Cette anecdote, d'une date plus récente que la rencontre de Léonard de Vinci avec le cardinal de Gurck, chez les dominicains de Milan, ne pouvait être citée par Léonard à l'appui de son discours sur les égards dus au génie; mais comme le cardinal vivait encore au moment de ce voyage du Titien à Bologne, il

372 V0VA«;E en ITALIE.

a pu coiinattrf- ce trait honorable de Charles-Qtiitil, cl r»jr« un

retour sur lui-même.

Au mois de niai lôlA, après la dissolution de la sainte ligue, et peu de temps avuiit la mort de Louis XII, le conseil des l>ii cherchait un grand peintre (jui voulût bien se rharjïer de décorer un vaste piin de muraille de lu salle du grand-conseil, situé entre deux lenËlres, sous un jour déravorabie, Jean Bellin avait plusieurs fois rerusé ce travail. Le Titien, alors âgé de trente-sept ans, ne jufgeu point eette tâche trop difficile ni trop ingrate. Une pétition de lui, que nous avons trouvée dans les archives de la république, fer» voir avec quel sentiment de sa valeur ce grand mattrc deiuandaîl de Toccupation aux décemvirs.

« Le dernier jour de mai 151 \. en conseil des Dix, a été lue la pétition ci-dessous :

« Sérénissinie prince et très-excellents seigneurs,

« Moi, Titien Vet^ellio, de Cadore, ayant appris la peinture, non pas tant par amour du gain que pour acquérir quelque peu de renfunniée, cl pour cire coni[itc parmi ceux qui, dans U- temps présent, font profession de cet art; quoique notre saint-père le pape et d'autres princes m'invitent à les venir servir, cependant, désireux de laisser souvenir de moi dans cette noble cité, comme un lidèle sujet de vos seigneuries, j'ose vous proposer, si vous l'avez pour agréable, d'entreprendre les peintures de la salle du grand-conseil, et d'y appliquer mon talent et mes efforts, en commençant par le côté qui regarde sur la place du Palais, le plus difficile de tous et celui dont personne jusqu'à ce jour n'a voulu se charger, tant l'entreprise était grande. Moi, très-excellents sdgneurs, j'en accepterai la commission, et ma plus douce récompense sera la satisfaction de vos seigneuries, si elles trouvent mon travail convenable. Je ne souhaiterais plus, si j'obtenais un tel honneur, que le strict nécessaire pour vivre. En conséquence, je demande humblement à vos seigneuries de m'accorder la première

sensaria vacante sur le Fondaco dei Tedeschij aux mêmes conditions que mon maître Jean Bellin, pour prix de la peinture susdite et de toutes celles qui me seront confiées, ma vie durant, au même Palais-Ducal; pluad'entretien de deux jeunes gens, mes élèves, qui m'aideront dans mon travail, et que vos seigneuries pourraient faire payer sur Voffice du sel. Je demande, en outre, le payement à part de mes frais de couleurs et des autres objets nécessaires, comme vos seigneuries Font accordé le mois passé au susdit messer Jean Bellin; et je promets à ce très-excellent conseil de faire ce . grand ouvrage avec tant de promptitude et de soin que vos seigneuries en seront contentes.

(Signé) TiziAN Vecelli. »

Au-dessous de cette pétition, écrite en dialecte vénitien, était, en mauvais latin, le décret suivant :

« Par autorité de ce conseil, nous voulons que Foffre dudit Titien soit agréée, aux conditions qu'il demande, et que Texécution soit recommandée à nos provéditeurs de Y office du sel, afin qu'ils se conforment à notre désir. »

Le- scrutin, noté au bas de la page, porte que dans le conseil, assisté de la seigneurie, c'est-à-dire du doge et de six conseillers, ce qui élève le nombre des votants à dix-sept, dix voix ont voté pour, six contre, et un des membres s'est abstenu. La demande était accordée; mais il n'y avait point alors de serisarta vacante, et ce ne fut que deux ans après, à la mort de Jean Bellin, que le Titien obtint la pension viagère de cent ducats d'or, pour prix de tous les travaux qu'il aurait à faire. C'est assurément un des contrats les plus avantageux que le conseil des Dix ait jamais signés. Malheureusement, les fresques furent détruites par le second incendie du Palais-Ducal.

Attiré successivement à Vienne, à Inspruck, à Florence et à Rome, le Titien, comme tous les enfants de Venise, préféra les éloges de ses concitoyens aux faveurs des princes étrangers; il

Ï7i VOYAOE E> ITALIE,

revînt dan* ton pay». «I j tranitta joaqn'à » aiort. La pestr de \ôlâ Irourx ce gnad wtktc âgé de qtutre-tiii|1-dji-neaf ans; m»'a tuujoun vert et |4cîa de ffèaie. U falbil un Oéau apporté da fond de rOrîenl pour délniire ce vieillard rotiMte. San» cria. j«* crui» en vmlé qu'il vifrail encore. • C'r*l domina^, dil-JL fo n>udaal kr dmwr wupîr. jr coaiiiKO(*is â camprcBëre h peiniiirrr. - A sou cuuipti?. il fallait d'aliord rïne ecot «m mot d'oser (iréleiidre à la iuajlriM>, cr qui eM acn>rdé à si peu d'éooiierK que le nuuilire ilea muiln» Di-^ âerail pa& cansidérable Les VènilieDs juiii.'Ueiil, du reste, d'uu privilétte de luiigé\nlé Inut exrepliooneh proLiableinenl l'air doux e( iuipri'|;ué de sel des lafnincâ exeire une action salutaire qui conserve les orgnne» sans ralentir leur acti> vite. Cf n'e»t ni dans la sobriété ni daus la purvté deïi nia'urs qu'on peut cheicber ht cuum; de ci-ltc faveur de la uaturc, puisquc \Viiii»e e»l du trèa-petit nombre dei> villes d'Italie où Ton trouve des ivrognes, el une de celles doot on rite la rorruption; cependant lo9 eeflleJiaireiiyRout moins rares que partout ailleurs. Dans l'aniûenne noblesse, on voyait fréqueuiutent des vieillards de (jnatrevintîls .■iiis coiniiianiler les flotles, se battre contre les Turcs, entreprendre des voyages longs et pénibles, revenir ensuite se marier, briguer une place au sénat ou au conseil des Dix, et se reposer en gouvernant leur république à l'âge où d'ordinaire on n'est plus bon à rien. Us épousaient des lilles de vingt ans; ils connaissaient la jalousie, l'emportement et toutes les passions causéel par la chaleur du sang, et leur intelligence se soutenait si bien que pendant cinq cents ans ils ont passé pour les politiques et les administrateurs les plus habiles du monde.

Remettons-nous en gondole, et poursuivons le giro commencé dans le grand canal. I^s palais Lolin, Gontarini et Rezzonico seraient fort remarquables à Florence ou à Gènes; mais ces ouvrages de Scauiozïi et de Longliena deviennent des anachronismes dans la ville des doges. Tout de suite après, nous trouvons trois palais de ta famille tiiustiniani, du style vénitien le plus pur. Nous nous y

arrêterions si le suivant, le palais Foscari, n'attirait notre ^tttention par sa splendide façade. Situé au second détour du grand canal, le palais Foseari semble régner sur tout ce qui Fenvironne. L'orgueil était le vice héréditaire de cette famille : partout où un Foseari avait passé, il laissait iprès lui quelque trace de sa magnificence ou de son arrogante générosité ; mais ces fiers patriciens se distinguaient aussi par une intelligence rare, et surtout par un dévouement aux institutions de leur pays, qui approchait du fanatisme. De trop grandes qualités étaient plus dangereuses que des travers au milieu d'une aristocratie envieuse et susceptible. Les Foseari furent punis et accablés avec tant d'acharnement et de féro* cité, en la personne du doge François et de son fils, qu'on oublie leurs défauts pour maudire leurs persécuteurs. Le jeune Foseari, exilé pour une peccadille, dévoré par le mal du pays, revient à Venise sans permission. Il est reconnu, on Tarrète. Il avoue sa faute. Le conseil des Dix feint de ne point le croire, et prétend découvrir un autre motif que l'amour du pays à sa désobéissance; on l'appfique à la question, en présence de son père, qui lui commande de souftrir avec patience et respect. Le jeune homme, brisé par les instruments de torture, meurt peu de temps après, et le père n'ose proférer .une plainte. Ce n'étail pas assez que de lui tuer son fils, on le déclare incapable et on le dépose, lui qui avait ouvert à la république le champ de la politique européenne, où les esprits timides et routiniers l'avaient suivi avec tant d'hésitation I Comme si, d'ailleurs, un doge,* ce mannequin sans autorité, pouvait passer pour incapable, fût-il stupide I On sait que Foseari mourut de douleur en écoutant le carillon de Saint-Marc qui fêtait son successeur. Pour comprendre les sentiments hors nature de cet homme et de son fils, il faut avoir vécu longtemps à Venise et s'être épris d'une passion déraisonnable pour cette ville singulière. Puisqu'un étranger peut aimer Venise jusqu'à éprouver quelque chose approchant de la nostalgie, qu'était-ce donc quand on s'appelait Foseari et qu'on avait pour père le personnage le plus important de la ville,

.176 VOYAC.E P:N ITALIE.

le politique le plus habile, le véritable directeur des afiiaires el du gouvernement, quoique doge!

On trouve des preuves de l'orgueil des Foscari jusque dans les dél^iîls les plus puérils. En 14'23, les secrétaires du sénat furent apparemment congédiés et remplacés par le doge François le lendemain de soQ élection, car les grimoires des registres deviennent tout à coup des modèles de calligraphie. Les majuscules sont historiées, et peu s'en faut que les tètes d'alinéas ne soient peintes cocaiDe celles des livres d'heures des princes. En prenant possession de l'appartement des doges, quel besoin avait le nouvel élu d'agrandir le palais de famille où il ne pensait plus rentrer? Cependant il le fait augmenter d'un étage et surcharger d'ornements, alin que sa demeure domine en hauteur et en luxe celles de ses voisins. Graves imprudences que tout cela.

Plus lard, lorsque San-Sovino vint à Venise et qu'il eut élevé plusieurs beaux monuments, les Foscari se crurent obligés d'employer l'architecte à la mode, lis lui demandèrent le plan d'un palais à construire au centre du grand canal, dans l'endroit le plus recherché de Venise, où le prix de la toise carrée devait sulîire à en couvrir de ducats la superficie. San-Sovino avait trop de goût pour ne point consulter le style du pays, et pour mettre impudemment des pierres fausses dans un écrin. Il était Bomain dans la ville des papes, Florentin chez les Médîcis ; à Venise il devint Mauresque. Le palais Foscari, si on ne le savait dessiné par San-Sovino en plein seizième siècle, se prendrait pour un ouvrage du moyen âge et de l'école de Calendaro; c'est que l'artiste, non par modestie, mais bien par intelligence, savait servir à chacun ce qui lui convenait, au lieu d'imposer en tous pays la même marchandise, comme ces faiseurs médiocres et vaniteux qui ont empoisonné tour à tour Venise de styles étrangers, depuis le guindé jusqu'au Pompadour inclusivement, car on attribuerfiit au ciseau maniéré de Bouchardon une certaine église des jésuites, située fort heureusement dans un coin de la ville, où peu de gens l'iront chercher.

San-Sovino travaillait à Rome lorsque les pillarde de Tannée du connétable de Bourbon vinrent l'interrompre. François T' voulut rattirer en France, mais il donna la préférence à la seigneurie de Venise. Cest à lui qu'on doit les belles salles de la bibliothèque de Saint-Marc, le petit palais de la Zecca, le palais Cornaro, et divers autres monuments. A ses débuts, il eut une mésaventure qui faillit lui coûter cher : la voûte de la bibliothèque s'écroula par suite d'une rupture de la charpente. Le conseil des Dix, qui n'entendait pas raillerie, le fit arrêter, et le condamna provisoirement à mille ducats d'amende, qu'il ne pouvait payer. Interrogé par les décemvirs, San-Sovino démontra que cet accident, impossible à prévoir, ne dépendait point d'une faute de l'architecte. Des experts reconnurent la vérité de cette assertion. Pendant ce temps-là, une souscription publique avait payé l'amende. San-Sovino, disculpé, prouva sa science et son habileté en relevant la voûte écroulée et en faisant construire d'autres édifices. «Donnez-moi du bronze, disait-il au chapitre de Saint-Marc, et je fermerai votre sacristie avec de telles portes, que celles du baptistère de Florence n'auront qu'à se bien tenir. » Il fit un chef-d'œuvre, en effet, mais les portes de Ghiberti ne s'en tiennent pas moins bien.

Soit que depuis longtemps on ait trop négligé l'entretien du palais Foscari, soit que San-Sovino n'ait pas donné tous les soins désirables à la solidité, cet ouvrage précieux menaçait ruine il y a quelques années. Aujourd'hui, le gouvernement autrichien en a fait l'acquisition, et procède aux réparations nécessaires, qui entraîneront des dépenses auxquelles un particulier même trèsriche n'aurait pu suffire. I^s peintures de Paris Bordone, que le temps et l'humidité commençaient à dégrader, seront peut-être sauvées d'une destruction complète, si elles ont le bonheur de tomber dans les mains de restaurateurs moins intrépides que ceux des musées de France.

Passons devant le palais Balbi, dont la richesse ne rachète pas le mauvais goût. Les belles sculptures du palais Contarini font par-

donner son style de ferre fi>rme. Voici, à droite, quatre pabis MoceDigo à iii suite les tius des autres. Daus un de ces ]>alais a demeuré lord Byruu. Le grand poète, avec sa fureur de se sintfulariber, avait trouvé le bon moyen de faire parler de lui en établissant un Ur su pistolet dans une galerie. Son ours aoir, à lachiiiiut, {(iirdail l'anlictiambre. Sur le perron qui descend duos l'eau, sa Fornurina l'attendait un jour qu'il revenait en iiageaut du couvent des Arm^ niens, — rude exercice par un temps dorage; — aussi la Vénitienne en eolifre le r«<;ut en l'ajipelant diien de la Madvru- Sous iv tuit des Mocenigo mourut Léopold Robert, un des artistes les plus aimables et un des Injuiuies les plus malheureux du siècle du suicide. A ^auehe, nous trouvons un palais l'isani, surmonté de deux petites pyramides, modèle parfait de l'arrliitecture du quiozième siècle. Bien des gens seraient embarrassés d'un palais à Venise: ^^L- oiudeiuoiselle Tagtioni eu possède trois, et je crois que celui-ci i;&t

^^Bb du nombre. Ce sont de grosses bagues pour les doigts miguoiu ^H^ d'uM danseuse. Si je ne me trompe pas, U est à soubaitur que la

^^ sylphide de Carabas ait acheté en même temps les tableaux,

et surtout celui d'Alexandre recpvanl la t'amillc de Daitus. une des plus grandes et des plus belles œuvres de Paul VéroBèss, A deux pas de là, au palais Barharigo, on trouve encore une magnifique galerie de peintures : des Giorgione, des Titien, un groupe ' de Ganova représentant Dédale et Icare. Sur l'autre rive dti caoal, nous rencontrons le palais Grimani, masse énorme de pierre* grises qui serait mieux à sa place dans une rue de Florence ; c'est une de ces belles taches par lesquelles San-Micheli a marqué son passage dans la ville orientale.

Du même côté, tout auprès l'un de l'autre, stmt les ckux pabU Loredan et Manin. Le premier, avec ses fines colonnes de marbre soutenant des arceaux arabes, son portail élégant, ses fenêtres hautes et rapprochées, ses trèfles à jour, ses chemines en ttiliiws^ pour n'avoir pas de Dom d'auteur, n'en est pas moins vn dw restes les plus curieux et les plus remarquables de l'arcbitectiire au trû-

ziëme siècle. Quand je suis parti de Venise, le paiaÎB Lorodan était dans un état de délabrement pitoyable : un acquéreur nouveau s'apprêtait à le faire restaurer. Son voisin, le palais Manin, attribué à San-Sovino, a été si complètement remis à neuf qu'on le croirait fait d'hier; mais il a perdu à ces embellissements sa physionomie vénitienne. Cet endroit, qui est un des plus agréables du grand canal, mérite qu'on s'y arrête un moment. Le pont du Rialto, sous lequel nous allions passer, ouvre sa grande arche pour laisser voir uAe rangée de portiques et de balcons qui se perdent en tournant de droite à gauche. En face du palais Loredan, on peut aborder sur un petit quai de cent pas de longueur et peu large. Une vieille vigne couvre de son feuillage une espèce de tonnelle audessus de laquelle s'élève la petite église de Saint-Silvestre. Dans le temps de ces fêtes populaires que le conseil des Dix donnait à ses administrés qu'il traitait comme de grands enfants, on établissait un pont de bois étroit, sans garde-fou, et des lutteurs, armés de lances épointées, se rencontraient sur ce sentier pour y jouter de force et d'adresse; le vaincu tombait dans l'eau, et un nouvel adversaire marchait au-devant du vainqueur. On appelait ee jeu la lutte des bàtotis. Quelquefois on choisissait pour ee divertissement la rive du palais Foscari ; mais on était mieux à Saint-Silvestre, à cause du Rialto, qui oifrait d'excellentes places aux juges du eombat et aux spectateurs.

Lorsque Henri III, rappelé de Pologne par la mort prématurée de son frère, revint prendre possession de la couronne de France, il eut, comme on sait, la fantaisie de passer à Venise. Avec son air indolent, ses façons de femmelette, son visage pâle et éteint, le dernier des Valois n'a point du donner une haute opinion du maître que la France allait avoir à ee peuple vénitien, toujours pétillant d'esprit et d'entrain. Pendant que j'avais à ma disposition les archives de la république, je voulus y chercher quelque trace du séjour de Henri 111. Le caractère d'un homme se trahit toujours en quelque chose. Parmi les fêtes et les spectaclea offerts au roî,

il parait que 1^ guerre des bâtons lui plut tellement, qu'il ténioi^in» un désir extrême d'en voir une seconde représentation. Or, il arrivait souvent que les gondoliers rouges et noirs, plus paitsionnès que Henri III, s'animaient trop à ce jeu; la lutte ()é.};énérnit alors en bataille où le sang coulait. Nous allons voir le grave conseil des Dix délibérer sur cette matière comme sur une aftaire d'ÉUt.

Le n Juillet I&74, Ml coueell avec IB ]ud1«.

«. S. M. le Hoi Très-Chrétien ayant exprimé le désir de revoir une lutte des bâtons, et ce conseil ne pouvant se dispenser de satisfaire Sa Majesté, nous voulons :

« Qu'il soit accordé à notre colonel, sous la surveillance (lea trois chefs de ce (îonseil, la liberté de faire exécuter cette guerre, dans le lieu qu'il voudra choisir, aux conditions suivantes : le matin du jour désigné, et à l'instunt même du speclaclc, il sera crié i^t publié cet avertissement, que tout lutteur qui mettra la main il quelque arme offensive, comme couteaux ou pierres, ou autres objets capables de blesser, sera immédiatement pendu parla gorge; en oiilre, quiconque montera sur le pont pour lutter avec un bâton ferré. ou lance pointue, sera condamné à la peine de cinq années de galères. »

Le conseil, assisté du doge et de la junte du sénat, se composait de vingt-sept votants. On voit par le scrutin, marqué au bas de la page, vingt-une voix voter pour, six contre, et une voix non sint^re, c'est-è-dire douteuse. 11 serait curieux de savoir si les six conseillers qui ont volé contre le décret étaient d'avis de laisser aux giH^ doliers rouges et noirs ta liberté de s'entre-tuer, ou s'ils voulaient simplement refuser à Sa Majesté Très -Chrétienne le divertissement de la lutte : nous ne connaîtrons jamais leur pensée sur cette belle question. Par un autre décret du même jour, on voit qae le roi de France avait brigué l'honneur d'être inscrit sur le livre d'or; les décemvirs, pour lui olfrir l'occasion d'exercer ses droits de membre du grand-conseil, choisissent une députation chargée de

porter au roi les deux boules d'or et d'argent du scrutin, afia qu'il puisse prendre part aux votes et délibérations dudit grand-K^onseil, à la séance du lendemain 23 juillet. Cette décision passa à Tunanimité. Les boules furent portées à Henri III, et Ton trouve sur la marge du registre la note suivante :

« Aujourd'hui, Sa Majesté Henri III, roi de France et de Pologne, membre du grand-conseil, s'est rendu à la séance, et a pris part au vote sur la proposition d'élire membre du sénat ser Giacomo Gontarini, fils de feu Pietro Contarini, lequel a été nommé avec un grand nombre de suffrages. »

On trouve encore sur le registre trois décrets de grâce entière à des Français condamnés, les uns à la prison, les autres aux galères pour divers crimes ou délits. Ces condamnés graciés se nomment Louis de la Bastie, Jean Ghérin, Laurent de Trêves, George de Arin et Marcia. A la demande du roi, un médecin français, appelé Jean Allien, obtint le droit de cittadinance et la permission d'exercer la médecine dans tout le territoire de la république. Henri III eut tant de satisfaction de son voyage , qu'il dit, en partant, au doge Louis Mocenigo : « Si je n'étais roi de France , je voudrais être citoyen de Venise. » Il avait raison. Par ce mot flatteur pour le doge et pour la seigneurie, il a montré qu'il comprenait ce sentiment d'assurance et de dignité que donne à tous les hommes la conscience du droit dans un État fort. Ce n'était pas un vain mot que le droit de cittadinance à Venise. Celui qui en était investi trouvait non-seulement en Italie, mais au bout du monde, la protection des lois. Il n'avait pas à craindre d'être abandonné ni oublié de son gouvernement, si un prince ou même un pape lui portait quelque préjudice. Nous l'avons vu par l'exemple de cet écrivain qui échappa au feu et à l'inquisition pour s'être réfugié dans la patrie adoptive des Manuce.

A peine notre gondole a-t-elle passé sous le pont du Rialto, que nous découvrons, comme au détour d'une allée, une nouvelle suite de palais où le regard se perd. Le plus proche à droite est le célèbre

Fondëoo dêi Tède$cki, sur leqdd dis Mwhao 0»itw iiriifMHt rwtoB effeeés de fresqMs d» Giorgionew ¥ignt^aMnte hiy iiiii V«i* marant, ranis à neuf par le» milis d'Un àrlati testait ^ pModar prix de Rome, <|ui, ea reveont d'HaUe, i^eat «nMè à ¥èili8è j^otv quelles jours, et u'en est plus aorti. A ftnclM, I»palaia4*èlidp* Gritti, le sauveur de la répttbliqm et le priaeiiMar da IMralee; puis un monument admirable, élevé par lea négecîanlt tMCB.-i quinzième siècle, et derrière lequel ae tnNite le maffeM de Vkmé^ fie, où nous côtidnirona le lecteur à Toceasion d'nncr ftUM papnlairo Au palais Michieli demeurent encore 4ea deecelldantadvOoaBiIl^fBa Michidi, surnommé tammir rfes Grèc$^ Danseette flttûWatàafuaaaia, dont lesdames ont tougon» fait Fornenient delà aôdélé iê VértMi on garde, comme des reliqoea curieuses, lea aimes qirt pattM% d0|[e Dominique pendant sa glorieuse campagne 'dtMelit VotalM droite la petite place de Sainte-Sophie, an eoiii de hqueWe 4Êt*^ palais Sâgredo. Les galeries du rez-de^ausaée sont fcraéei MMa doute à quelque négociant , car on les a tranrfoifiaéëa mtiUÊgê^ sins de marchandises; mais, à Fétage supérieur, habite le eoiAte Sagredo, qui conserve, en connaisseur et en savant, ses archives de famille. Sur les murs d'un large escalier, le peintre Longlii a représenté une Chute des géants. Nous touchons enfin au délicieux petit palais de la Ca-Doro. Pour en traduire le nom, il faudrait dire maison de la famille Doro, et non pas maison d'or. Quelques livrets et guides s'y sont trompés, à cause delà richesse et des dorures de la façade. Ce bijou, vraiment sarrasin, a excité la convoitise de touristes anglais, qui, m'a-t-on dit, ont conçu le plan d'une spéculation tout à fait britannique. II s'agissait d'acheter non-seulement la Ca- Doroy mais plusieurs autres palais des plus beaux du grand canal, de les démolir avec précaution, d'en numéroter les pièces et de les transporter en Angleterre. On espérait regagner une partie des frais par la vente en détail des pilotis conservés daae la vase salée, et que l'on croit composés de bois de sandal. L'inmgination des Anglais s'échauffisiit déjà, lorsque la chambre* an-

llque refusa net son consentement à ces spéculations vandales.

Un peu plus loin que la Ca-Doro, sur la gauche , nous rencontrons le palais Pesaro, bloc énorme de pierres comme Thôtel des postes, et dans lequel pourraient loger un roi et sa maison, fùt-^le aussi nombreuse que celle de Louis XIV. On le disait en vente au prix de trois cent mille livres, et marchandé par un notaire pour le compte du duc de Bordeaux. Le prince demeurerait ainsi presqu'en face du beau palais Vendramin, où madame la duchesse de Berri donne quelquefois des fêtes. La société vénitienne y vient voir représenter les petites pièces de Tancien répertoire du Gymnase. Au dernier détour du grand canal est le palais Labia, qui ressemble à une citadelle. On trouve à Tintérieur des peintures de Tiepolo. Terminons cette revue par une visite au palais Manfrin, qui renferme la galerie particulière la plus riche et la plus variée de Venise : des tableaux de Mantegna et même de Giotto, des Murillo, des Rembrandt, un portrait curieux de Catherine Cornaro, des Pordenone, des Paul Véronèse, et une des œuvres capitales du Titien, la Déposition de croix.

Notre gondolier nous ramène promptement à Saint-Marc par la ligne droite et les petits canaux. Si vous m'en croyez, nous lui payerons ses deux heures et nous irons à pied. Je connais assez Venise pour ne point m'y égarer, quoique ce soit assurément le dédale le plus inextricable du monde. L'indiscret qui voudrait suivre une femme lorsqu'elle n'a point envie d'être observée serait bientôt en défaut parmi ces ruelles tortueuses, ces passages, ces petits ponts, ces sous-portiques où les rusées Vénitiennes se font un plaisir de se montrer et de disparaître. A moins de vous attacher à la robe de la dame, vous perdrez ses traces à la première cachette qui se présentera; mais quelque autre jolie fille, peut-être moins sauvage, se trouvera sur votre chemin, et si sa beauté vous arrache une exclamation involontaire, la jeune fille vous remerciera du compliment par une occhiadina et une inclination de tète. On ne se fîiche point pour si peu de chose à Venise.

:i8i VOY\(îE KN ITALIE.

Sortons donc de Saint-Marc à pied par Borca-<li-Piazza et entroas | dans le petit quartier de la Frezzaria, dont le nom est un problème. Les uns disent que ce mot dérive du verbe aJlemaud freissen, qui veut dire manger, et, par hasard ou autrement, il est certain que les marchands de comestibles ont élu domicile dans cet esjuict! i étroit. Mais comment admettre qu'une expression d'origine tudesqu&J ait pu se glisser dans le dialecte le plus pur de la péninsule, «près J le toscan? Les autres pensent que Frezzaria vient de frezzia^^ nèclie, et qu'avant rinvenlloii de la poudre, on fabriquait eu cell endroit les arbalètes destinées ik l'armemeut des troupes de uier.j Quoi qu'il en soit de ces étymologies, la Frezzuna actuelle ne contient pas une llèche, et semble justifier l'opinion des antiquaires allemands. Les viandes salées, la mortadelle de Bologne, les fruits. les légumes, les victuailles de toute sorte s'y étalent avec des artifices pleins de charlatanisme. Toujours les bons morceaux parais-J sent à la surface et déguisent le fond du panier. Les rdtisseurf forment des guirlandes avec leurs volailles: le charcutier di$pase| en festons ses chapelets de saucissons, et, selon la saison, les < rises, les Ogues ou les raisins s'élèvent en pyramides vermeilles oui pcndeut eu arceaux dorés. Le marchand de la Frezzaria » le géoie de la décoration; mais ce qui domine dans tout ce quartier, c'est i te parfum vigoureux produit par te mariage du fromage el del rhuik', arôme puissant, deux fois délicieux pour les narines dol celui qui chérit Venise.

En allant tout droit, nous pouvons sortir de la Frezzaria par Itti pont qui mène au théâtre de la Fenice, ou bien, en achevant I tour, nous arrivons ù Saint-Moïse. Passons devant la petite églîtM* 1 dcSainte-MarJe-Zobenigo; du haut de la façade, la statue de l'amiral | Barbaro, son bâton à la main, semble nous donner, d'un air arro- 1 gant, des ordres auxquels nous n'obéissons point. Nous arrivons àJ Saint-Maurice, dont le campanile penche comme la tour de Fise,.! puis à la grande place San-Slefano. Par habitude, je prendrai un» rue élrnile où demeurent de.s dames aimables, musiriennfs excet-1

lentes et qui parlent français comme des Parisiennes. La rue aboutit au grand canal. Point de pont pour traverser; mais il y fi là un traghetto. — On appelle ainsi les stations où les barcarols vous transportent d'une rive à l'autre pour la bagatelle de trois centimes. De l'autre côté du canal, la gondole aborde en face d'une ruelle qui conduit à la place San-Toma, voisine de l'église des Frari. Plusieurs grands personnages reposent dans cette vaste basilique ; mais le plus grand de tous n'a point de monument. Parmi les dalles , une simple pierre noire, portant une inscription devant laquelle on passe bien souvent sans la lire, couvre les restes du Titien. En revanche, Canova est favorisé d'un riche mausolée de marbre blanc. Trois autres tombeaux splendides, avec de grands frais de marbres et de sculptures, dont un surmonté d'une statue équestre, attirent l'attention. Ces hommes si regrettés de leurs contemporains et mis en terre si pompeusement, s'appellent Nicolas Trono, Pierre Savello et Benoit Pesaro. On leur dirait volontiers comme au commandeur de Séville : — Les voilà bien avec leurs airs d'empereurs romains I — Qu'ils ont bonne grâce à se pavaner là-haut, tandis que le Titien dort au-dessous d'eux sous un pavé I

Les bâtiments de l'ancien couvent des Fran contiennent aujourd'hui Y Archivio générale de.Ytàncienne république. C'est là que voulant mettre à profit l'autorisation de compulser cette énorme collection^ je suis venu travailler pendant un an ; douce année qui a passé comme un jour! Tout près des Frari se trouve Saint-Boch, dont trois maîtres ont couvert les murailles et les plafonds de peintures admirables. Le Titien avait commencé ; mais soit que la mort Tait interrompu, soit que son antipathie pour le Tintoret l'ait éloigné lorsqu'il sut que ce rival était appelé à partager les travaux, il n'acheva point son ouvrage. André Schiavone s'empressa d^accepterla décoration du grand escalier, que le Tintoret lui céda. Il V fit ses deux chefs-d'œuvre : la Peste de 1575, et Venise convalescente, rendant grâce à la sainte Vierge du départ du fléau. U est des artistes à qui tout réussit; d'autres, avec un mérite incon-

tMiàble^ languisseot et meurent misent^* ^ijDifi qpp?qi| nc^ quelle raison donner de leur peu de auccès. André SchiaTone étttt du nombre de ces êtres malheureux. Sans le secours dn TintoreC» il eût vingt fois succombé aux persécutions de sa manvaifl^. éfg^/^ Les bonnes gens et les cœurs généreux sont si rares en ce VfÊfsoé^ qu^on leur doit un tribut particulier d'attention et dliOBUiyifes» lorsqu'on les rencontre sur son chemin. Puisque le lintofet nie tombe sous la main, je ne résiste point à Tenvie d'écrire ici ThiÊr toire de cet homme excellent, et celle de sa fille, la célèbre M'^rrffttn. Que d'autres biographes tâchent, si cela leur convient, deaiMiTer 4e l'oubli les cœurs secs, les cupides et les ainbitieux.

Comme s'il eût voutu dédommager le chapitre de Saint^Boehc 4* la retraite du Titien, le Tintoret ne laissa pas ni|.pif)|j cwrÀdft murailles sans y appliquer ses pinceaux. Plus de 8oixan|ft jqjflfMI sont traités avec une aisance, une abondance d'idécti.et.mHB ingimiE d'exécution qui ravissent les yeux et l'esprit. Mais la plua-belle pigii — peut-être de l'œuvre entière de ce maître, — est le CnieifiaoïiHjf^ qu'on montre avec raison le dernier. La scène est exposée avec, un profond sentiment du drame. Déjà le Christ et un des larrons sont fixés sur leurs croix ; des hommes d'une force athlétique dressent le troisième gibet avec des efforts et des jeux de muscles d'un grand effet, où ron reconnaît ce disciple qui de loin imitait Michel- Ange sans ravoir jamais vu. Au pied de la croix est le groupe de saint Jean, de la Vierge en pleurs et de sainte Madeleine évanouie. Je ne connais rien de plus pathétique ni de plus touchant que l'expression de ces trois figures. Sur les côtés du tableau deux cavaliers romains, du haut de leurs chevaux à large portrait, veillent au bon ordre d'un air indifférent; ces deux personnages, en pendant l'un de l'autre, sont les portraits du Titien et de l'auteur du tableau, dont nous remettons l'histoire au chapitre suivant.

Le Tintoret et sa flile.

Dans le quartier marchand, appelé la Merceria, on lisait, en 1 512, le nom de Robusti , tracé en gros caractères sur renseigne d'un teinturier. En ce temps-là, les nobles de la sérénissime seigneurie et les riches bourgeois aimaient et recherchaient les étoifes de luxe. Pour remettre à neuf des veloun et des tissus de soie qui coûtaient fort cher, le choix d'un teinturier était une affaire importante, et comme Robusti pratiquait son art avec amour et intelligence, il .gagnait beaucoup d'argent. Lorsque le ciel lui eut donné un fils, héritier futur de ses talents et de sa clientèle, le bonhomme estima que sa patrie lui aurait un jour de grandes obligations. Il ne se trompait point, car ce fils devait rendre immortel le nom de son père. Dès Tâge le plus tendre, le petit Jacopo montra du goût pour les belles couleurs, mais avec le désir d'en faire un usage qu'on ne pouvait lui enseigner dans aucune boutique de la Merceria. Tandis que le vieux Robusti s'extasiait devant les bleus crus et les rouges éclatants, Jacopo s'en allait rêver devant la façade du Fondaco dei Tedeschi, où l'on voyait de grandes fresques toutes fraîches, commencées par le Giorgione et achevées par le Titien. Peut-être le métier, les préoccupations constantes, Tamour-propre même du père avaient-ils puissamment aidé la mystérieuse nature à développer chez l'enfant ces instincts heu^ux et précoces, tant l'en-

thousiasme appelle le génie et porte de beaux fruits, jusque dans Pâme d'un teinturier!

Robusti eut assez d'intelligence pour ne pas' contrarier la yoc^ tien impérieuse de son fils. A dix ans, l'enfant apprit le dessin; k quinze, il fut admis à travailler cbez le Titien, et ce grand maître lui prédit qu'il serait un de ses meilleurs élèves. Sans doute Imcofio était là quand les envoyés de Charles-Quint vinrent oflHr au Titien les présents de l'empereur, et l'inviter à rejoindre la coar d'Espagne à Bologne, car c'était en 1 530, et Jacques Eobusti n'avait encore que dix-huit ans. Cependant le coup d'oBil inquiet du maître reconnut bientôt que cet élève allait devenir un rival. Au lieu de s'en réjouir, le Titien sentit gronder dans son cœur une jalousie indigne d'un artiste si grand et si heureux. Un jour^ en faisant le (our de son atelier, il s'arrêta devant le chevalet de Jacopo, et, fronçant ses gros sourcils noirs, il lui dit d'une voix ter* rible :

— Cette étude est excellente. ^ sais peindre à présent. Je n'ai plus rien à t'apprendra; sors de cette maison, et n'y rentre jamais.

L'élève sortit, en effet, un peu étonné de cette boutade; mais la colère du Titien venait de lui donner son brevet de maîtrise. Jacopo retourna chez ses parents, et leur raconta pour quelles rai* sons le Titien Favait chassé. Robusti ne se sentit pas d'aise; il pressa son fils entre ses bras.

— Ne t'embarrasse pas de cela, mon garçon, dit-il ensuite. Puisque tu sais peindre, je t'en fournirai les moyens I Ce maître orgueilleux s'imagine qu'on ne saurait se passer de lui ; mais je lui montrerai quelles gens nous sommes, et que, sans recevoir de cadeaux des princes étrangers, nous avons aussi de bons écus, et que notre commerce est aussi lucratif que le sien.

Et le vieillard, s'échauffant par degrés, se mit à marcher à grands pas.

— Par ma barbe I s'écria-4-il, le maître a lâché une parole im-

prudente. Ahl mon iils sait peindre I Eh bieni je profiterai de cet avertissement. Je donnerai à ce fils qui sait peindre un atelier, tous les ustensiles de son état et une pension si ronde, que pas un artiste n'aura débuté de la sorte.

Le bonhomme tint parole : au bout de huit jours, Jaeopo, installé à San-Luca dans un vaste atelier décoré par lui-même et garni d'objets d'art, se sentant dégagé des liens de l'école et des entraves du besoin, comprit sa force et accepta bravement le déli du Titien. La flamme divine qui brûlait en lui jeta dans son esprit une lueur éclatante et nouvelle; poussé par une noble ambition, Jaeopo voulut entreprendre sans délai, dans la mesure de ses forces, une lutte acharnée avec son illustre adversaire. Il commença par des portraits de personnes connues, et il imita si habilement la manière du Titien, que les vieux connaisseurs auraient pu s'y méprendre. Quand on eut bien applaudi à la souplesse et au coloris de son pinceau, il changea brusquement de système, et se mit à reproduire, dans une suite d'études sérieuses, la manière large et les savants raccourcis de Michel-Ange. Il employa le bon moyen de se faire connaître et apprécier, en distribuant ces études à ses amis, et en invitant tout beau visage qui lui plaisait à venir se faire peindre chez lui gratuitement. Cette libéralité lui attira des partisans, qui commencèrent à répandre son nom dans toute la ville, et qui, par allusion à la profession de son père, lui donnèrent le surnom de TintorettOf c'est-à-dire le petit teinturier \

Quand il se sentit de force à entreprendre un ouvrage de grande dimension, le Tintoret s'adressa aux curés, et il leur offrit ses services sans autre rétribution que ses frais de couleur, de toile et d'échafaud«ge. Sa réputation se trouva bientôt assise sur des bases solides, et les commandes arrivèrent de tous côtés. A vingt-huit

* C'est par erreur que les livrets des musées traduisent ce surnom par fils du teinturier. Il faudrait pour cela que Jacques Robusti eût été nommé del Tintore, et non pas Tintoretto.

99s, r^ule du Titien avait déjà produit trente ouTnigee 49 mier ordre pour 1^ monuments publics» deux fois autant 4^ p^iitF tableaux, et un nombre incalculable de portraits.

L'Arétin, honteusement chassé de Rome et de Florence» yif9^ alors à Venise et y abusait de la liberté d'écrire', en mettant» du fond de sa retraite, les princes et les rois à ranson. Le Titien honor rait ce coquin d'une amitié que TAré^n lui rendait en clia|it«!it ses louanges. Il n'y avait pas grand mal à cda ; mais qoafid et marchand de flatteries poussa la partialité pour sm ami j<mitt*| déchirer le rival du Titien» maître Jacopo troÙYit le procédé m^qr vais. On faisait circuler à Venise un sonnet iiqtt|ieix| pour le pe$H teinturier j qui résolut aussitôt d'imposer silence aux laiignes venir meuses. On jour qu'il aperçut l'Arétin dans les enviiOBS de le place Saint-A|arc» lacopo l'aborda polimept» et le pria 4e vmw jete( un coup d'œil sur ses ouvrages et Iv^ donner une deqrf 4a séance, disant qu'il youlait faire d'un personnage si çéMM m portrait au crayon. L'Arétin, entraîné par tant de eaurtoisie, dl pensant que le jeune peintre n'avait pas connaissance du sonnet, se laissa conduire à San-Luca. A peine entré dans l'atelier, il vit son hôte fermer la porte avec soin, courir vers un trophée d'armes, en décrocher une dague fort pointue, et s'avancer Taroie au poing. Jacques Robusti portait bien son nom : ses épaules carrées, se taille haute, ses bras nerveux, sa mine énergique et Fépaisse forêt de cheveux qui se dressait sur sa large tète, lui donnaient l'apparence d'un athlète solide et de mauvaise rencontre pour un homme qui l'avait oifensé. L'Arétin se repentit trop tard de son imprudence.

— Ehl seigneur Robusti, s'écria-t-il en changeant de visage, que voulez-vous faire de cette dague?

— Tenez-vous droit et ne bougez pas, lui dit brusquement le Tintoret, sans quoi je ne réponds de rien.

L'Arétin, tremblant de tous ses membres, vit Jacopo s'appro-

cher de lui, et le toiser des pieds à la tête avec la dague.

— Vous avez, poursuivit le peintre, deux fois et demie la longueur de cette lame. Ne fallait-il pas, pour faire de vous un portrait exact, que j'eusse la mesure de votre personne? Voilà qui est fini; mais n'oubliez pas que s'il vous arrive de m'insulter dans vos sonnets, je prendrai avec cette dague la mesure de votre cœur et de vos entrailles. A présent, asseyez-vous dans ce fauteuil, et causons ensemble sans nous fâcher, pendant que je mettrai sur ce papier le visage effaré de votre seigneurie.

Depuis ce moment, TÂrétin ne prononça jamais le nom du Tintoret, et s'abstint de blâme aussi bien que de louange. Mais la coterie du Titien et de ses amis demeura toujours hostile à Jacques Robusti; c'est pourquoi il eut l'avantage sur son rival, sinon par le talent, du moins par le caractère. Jamais le Tintoret ne cessa de professer une égale admiration pour le Titien et Michel-Ange, comme Tattestaient ces deux noms inscrits dans son atelier, pour rappeler aux jeunes gens les deux grands modèles que, selon lui, tout peintre ambitieux se devait proposer. Cet hommage et cette justice n'apaisèrent point ses ennemis; et lorsque San-^ovino acheva les belles portes de bronze de la sacristie de Saint-Marc, il y plaça, parmi ses figurines gracieuses, les tètes de TArétin et du Titien à côté de la sienne, et il oublia celle du Tintoret, dont, assurément, le voisinage n'eût point fait tort aux trois autres. Au contraire, Jacques Robusti, dans ses compositions, se plut, avec une généreuse obstination, à reproduire souvent la figure du grand maitre, dont il ne put jamais adoucir la rancune.

Cette antipathie était d'autant plus fâcheuse, que le Titien et le Tintoret ne pouvaient manquer de se rencontrer bientôt sur un terrain où l'amour de Tart aurait dû les réconcilier. Robusti, plus jeune de trente-quatre ans que son rival, finit par obtenir sa part des embellissements du Palais-Ducal. Dans les vastes salles du Sénat et du Grand Conseil, il dressa ses échafaudages en face de ceux du Titien ; les deux rivaux travaillèrent ainsi à côté l'un de l'autre, sans que le rapprochement pût s'opérer, malgré toutes les avances

392 VOYAiiE EN ITALIE.

du bon Jacopo, Los artistes d'aujourd'hui, qui se plai^nenl, souvent avec raison, du faible prix qu'ils tirent de leurs œuvres, s'étonneront, sans doute, des sacrifices d'un si ^and inailre au pur amour de la ^loir^. Ces pages admirables qu'ils vont étudier k Venise ont été faites pour rien, sans autre indemnité i[iu'. le remboursement des frais, et ce fut k Tàge de soixante-deux ans quff Jacques Robusti reçut enfin du gouvernement le plus riche de l'Europe une pension que le conseil des Dix voulut placer sur la tête d'uB de ses eufants, afin de lui oter tout prétexte de la refuser. S'il pouvait exister quelque doute sur un désintéressement si rare, nous le lèverons eu peu de mots.

Le commerce allemand avait obtenu de la république le privilège d'établir à Venise un grand dépôt de ses marchandises, et il avait acheté, à cet effet, un magnifique palais, qu'on voit encore près du Rialto et qui s'appelait le Fondaco àei Tedeschi. Dans cette bourse des Allemands, le trafic se faisait par l'entremise de courtiers, qui payaient à l'État une patente annuelle de cent ducat» d'or. C'était sur ces redevances que la seigneurie accordait des jiensions viagères aux artistes el à quelques vieux sei-viteurs. A lu mort de Jean Bellin, le Titien avait hérité, dès l'année 1516, de la scnseria que possédait son maître. En 1574 seulement, la naème faveur fut accordée au Tintorct sans qu'il l'eût demandée, comme on te verra par la pièce qui suit :

U 37 septembre 157 4, en coneell des Dix, avec la junte.

«I Pour prix du tableau de notre heureuse victoire (la bataille de Lépante) , exécuté par notre fidèle Jacques Robusti, dit le Tintoret, et des autres peintures qu'il nous propose de faire encore, sans autre payement que celui des toiles et des couleurs, selon les commandes qu'il recevra de ce conseil, — nous voulons qu'il lui soit donné l'expectative de la première senseria vacante dans le Fondaco dvi Tedeschi (à la suite de celles que nous avons déjb accordées), putir l'enlrelien de sa famille , laquelle renie sera

portée au nom d'un de ses fils, filles ou neveux à son choix ^. » Laissons le désintéressement bien constaté du Tintoret, et revenons de quinze ans en arrière. Emporté par la passion du travail, par sa facilité prodigieuse et la fougue de son génie, Jacques Bobusti échappa sans peine aux écueils de la jeunesse, dans la ville la plus dissipée du monde ; mais à quarante-sept ans, lorsqu'il eut perdu son père, et que la boutique du teinturier se trouva fermée, il s'ennuya de la solitude et songea, en homme raisonnable, à se donner une compagne. Une belle et douce jeune fille, dont il avait étudié le caractère, et qu'il demanda lui-même, accueillit ses ouvertures avec joie. Il se maria, et l'amour lui rendit une seconde jeunesse, comme il arrive souvent aux cœurs bons et tendres qui ont sommeillé longtemps par distraction et non par froideur. Son bonheur ne dura que trois ans. Cette femme, qu'il adorait, mourut en 1562, en lui laissant une fille âgée de deux ans, et un fils nouveau-né , sur lesquels il reporta tout Tamour qu'il avait eu pour leur mère. Ses deux enfants furent élevés sous ses yeux avec des soins extrêmes. Rien ne fut éi)argnc pour le développement de leur santé et de leur intelligence. Le regard attentif de Jacques Robusti ne découvrit dans ces deux petits êtres que d'heureux

' Voici cette pièce, en dialecte vénitien, telle que je l'ai copiée sur les registres du conseil des Dix.

« Die XXVn septem... 1374, in consilio X, cum add...

« Che in premio del quadro délia felice vittoria del fedel nostro Jacopo Robusti, detto Tentoretto, e délie pittureehe s'è offerto di fare nell' avenir, senzaaltropagamento che délie telle e colori, secondo che gli sara commesso da questo conseio, gli sia data espettativa d'una sensaria in fontego di Todeschi prima vacante, doppo le altre fine hora concesse, per sustentatione de la sua fameia, da esser posta in nome d'une di soi fioli o fiole, over nepoti corne a lui ))arer<i

De parte. ... 25

De non 3

Non sincère. . . 2 On voit par le scrutin que sur les trente membres du conseil, assisté d'une junte du sénat, trois n'étaient point d'avis d'accorder la (tension, et deux ne savaient qu'en penser.

aM VOYAGE EK ITALIE.

inttiBcts. Mariette sartOBt était douée p» h mbÊré ifflnié ÊffÊÊUÊù eitraordinaire pour tooB les aria: EDe apinrit le ileaain et la pâÉÊan ra regardant travailler son père, la nmriqiie sans y aonger, ël té chant pour ae dirertir. Sa beauté s'épanouit de iNmiie hemrn^ «É aorte qu*à quinze ans, Marietta Robuati, grande, aveite, péUBaMb d'eq)rit et de gaieté, parée de tootea les gréées d'une jeuneaan ék fleur, ornée de tous les talents, paseait pour la Jmine fiBe M ptak aimable de Venise. Elle excdlait parâcufièrement dana lea pOÊlInÊtÊ, où l'on retrouvait le coloris puissant et la hardieise dn TinloM, adoucis par une finesse et par une lég^té de main qui ^^%iHMilt dire à ses flatteurs qu'dle avait aurpassé son père, ce dont le aiaMé souriait dans sa barbe. Les grandes dames de Venise, pour rhoth neur de leur sexe, approuvèrent ces louanges exagérées; éflea voÉ^ lurent avoir leurs portraits p^r la belle fille du Tlntoret, et la nioJH^ qui se trompe si souvent, prit cette fois Tapparenee du dlaeeraa^ BMBt et du goût.

L'atdier de Jacques Robusti serait devenu le rendea-vona té tous les jeunes gens, si le maître n'y eût mis bon ordre, en fermant sa porte aux faux amateurs de peinture. Le nombre de ses élèves s'accrut beaucoup; mais il écarta impitoyablement tous ceux qui n'annonçaient pas de véritables dispositions. Les autres furent admis à jouir de la compagnie de Marietta, qui ne quittait jamais son père. Lorsqu'elle avait travaillé à ses portraits et que le modèle était parti, elle chantait des ariettes en s'accompagnant de son luth, selon Tusage de ce temps-là, et composait elle-même des morceaux de musique , ou bien elle posait devant le maître , dont son charmant visage était devenu Tidéal. Déjà dans le tableau de la Présentation de la Vierge au temple, fait pour l'église de Santa- Maria-dcll'-Orto , lorsque sa fille était âgée de cinq ans, le Tintoret avait donné à la Vierge enfant les traits de Marietta. On voit encore aujourd'hui cette douce figure à l'Académie des beaux-arts, où. le tableau a été transporté. Pour monter les degrés du temple, éclairés par un jet de lumière qui rase les marches du monument, Tenfant

relève sa petite robe avec une grâce naturelle et simple que le peuple curieux semble admirer. Plus tard, dans son immense composition du Paradis , le maître se plaça lui-même un peu au-dessus de sa fille ; elle parait avoir vingt ans, et le Tintoret fixe son regard paternel sur la tète blonde de Marietta, comme si toutes les joies du paradis se trouvaient dans la contemplation de cette fille chérie.

En effet, Jacques Bobusti avait pour son enfant une tendresse qui approchait de la passion. Cet homme, si fort, si grave et si laborieux, qui comptait par minutes l'emploi de son temps, et détestait les paroles inutiles et les occupations frivoles, sentait pour sa fille un amour plein d'inquiétude, de faiblesse et d'agitation. La plus légère indisposition de Marietta le rendait fou de douleur et de crainte. Pour la guérir, Tamuser ou la distraire, il eût couru toute la ville, abandonné ses chers travaux et sacrifié tout son bien. Heureusement Marietta ne lui donnait guère de soucis et n'avait nulle envie d'abuser de cette faiblesse; elle était gaie, sage et d'une. santé parfaite.

On peut juger des angoisses terribles que dut éprouver le Tintoret, quand la peste de 1575 vint désoler Venise. Deux cents personnes mouraient par jour, dans une ville de cent cinquante mille âmes. Les amis fuyaient leurs amis; on ne se voyait plus entre parents, et les maisons semblaient abandonnées. Le transport des morts au cimetière devenant impossible, on creusa sur une place de Venise un fosse profonde où les pestiférés furent jetés pèle-mèle; mais le nombre s'en accrut tellement, que la fosse devint un monticule, aujourd'hui recouvert de dalles, et qui s'appelle encore Catnpo del pestrino. Le Titien, âgé de quatre-vingt'diayneuf ans, fut atteint par le fléau, et mourut le pinceau à la main. L'atelier de maître Robusti se ferma. Les travaux furent interrompus, et le Tintoret n'eut d'autre soin que de séquestrer ses deux enfants. Tout à coup la peste s'éteignit comme par miracle; on vit revenir le mouvement, la vie, le luxe, les plaisirs, et l'insouciante Venise oublia ses pertes et ses souffrances. Les travaux reprirent avec

son VOYAGE EN ITàLlE.

ardfrur, ut l'arrivée de Paul Vérooèse leur donna une impulnon

nuuvdle.

Mariella n'avait encore que seize ans. el cepcDdaol. — c« qui peut Mtmtiler incroynhie, — la iwnoiiiniée nvaît drjâ porté son nom juMpie dans les ileus cours de Vienoe et di* 3la«irîd.. l'o jour l'ainiMNHudf'ur il'Allcfiia;;ne entra t-'ht-s le Tinlorel, et, après avoir looé «es beaux uuvrugiis, il lui ilît en souriant :

— A préitCDL, seigneur Robu»U, <-'e!>t au nom dcSa Najeslé Cis»rieiine que j'ai à vous [>:irler. L'empereur .Maximitten U. mon tnallrc, voun invite ii vous rendre k Vienne, aecoiiipa^é de vo» deux enfantA. Il a pen^ que tous les talents réuniâ dans \ulrr. beurcust! fainilie seraient rornenient de sa cour. Je ne sais pas eiicorp ji (|urlle!t runditions; mais je puis viiusQire d'avanoe que plus vote désintéressement est grand, plus ses conditions st^roiil magnïâquoB.

— Monspi^ni'Ur, n'^piindit le Tintorel, les hoiili'-s de Sa .Majesté Césarienne me pénètrent de reconnaissance; le souvenir eu restera gravé au tond de mou âme, tant que j'aurai un soufllo de vie: mais il m'osi impossible de me rendre aux désirs de l'empereur. Je n'ai jamais quitté Venise, et il me semble que si je perdais de vue ces monuments, ces palais oii son histoire est écrite, j'y laisserais derrière moi mes idées, mes yeux, tous mes sens, et, par conséquent, mon génie; votre maître ne posséderait à sa cour que l'ombre du Tintoret.

— Je comprends vos raisons, reprit l'ambassadeur. A voire âge, on ne rompt pas sans peine avec ses habitudes; mais vos enfants...

— Mes enfants! interrompit le Tintoret en pâlissant, s'il existait un prinre assez (iiiissanl pour me séparer d'eux, ce prince là aurait le pouvoir de me liiiru mourir.

— Ne vous alarmez pas, seigneur Robusti; mon maitre ne veut que votre bien et votre bonheur. Vous réfléchirez, je l'espère, à ses propositions.

— Que Votre Excellence daigne m'excuser: si ma volonté chan-

geait, il faudrait qu'on m'eût volé mon cœur pour m'en donner un autre.

L'envoyé de Maximilien insista encore; mais il ne put rien obtenir. L'incendie du Palais-Ducal, qui détruisit, l'année suivante, les peintures des salles du Grand-Goi^il et du Sénat, procura tant de besogne aux peintres de Venise, que le Tintoret n'aurait pas pu s'éloigner, quand même il l'eût souhaité. Quelque temps après, l'ambassadeur d'Espagne ayant appris les refus de maître Robusti, ne se hasarda point à répéter les mêmes propositions que l'envoyé de Maximilien. Il suivit une marche plus habile, en s'adressant au conseil des Dix, pour lui demander son intervention. Le conseil, qui avait alors le désir d'être agréable au roi Philippe II, promit de tenter une démarche. Il y eut une vive émotion dans la maison du Tintoret, lorsqu'on vit arriver un faute, c'est-à-dire un agent du terrible tribunal, portant une assignation à comparaître devant le chef de semaine. Jacques Robusti, toutes affaires cessantes, courut au Palais-Ducal. L'excellentissime seigneur Capo l'appela mon fils, et lui conseilla froidement de partir pour Madrid, où l'attendaient un accueil flatteur et une faveur telle, que cette situation le mettrait en état de rendre à la république de bons offices, puisqu'il aurait, par ses talents et par les grâces de sa fdle, l'amitié de la reine et l'oreille du roi. Maître Robusti se jeta aux pieds du seigneur chef, et le supplia de ne point l'enlever à sa patrie, à ses travaux. Le très-excellent seigneur demeura immobile, comme s'il eût été de marbre, et répéta, dans les mêmes termes, que son cher fils ferait bien de partir.

— Eh bien I s'écria le Tintoret, en se relevant, puisque le conseil des Dix, gardien de nos lois et protecteur du droit de cittadinance, veut exiler un de ses enfants, je sortirai des États de la république, mais je m'arrêterai au premier village. Chaque jour, je viendrai sur la frontière tendre mes bras vers l'ingrate Venise, et les passants vous diront qu'ils ont vu le Tintoret assis au bord du chemin, plus Iriste et plus malheureux que Bé(jsaire.

;tll8 VOYAGE EN ITALIE.

Appnremmenl la sévérité du seigneur Capa n'étail qu'un masqtit* d'emprunt, car il s'adoucit tout à coup : une espèce de larme gliss» entre ses paupières, et le son de sa voix s'altéra lorsqu'il répondit :

— Embrasse-moi, mon fils. Tu es citoyen de Venise, et libre d'y rester. On n'e\ile point un artiste amoureux comme loi de la patrie dont il fait l'orgueil. Nous offrirons un cadeau d'étoffes d'Orient et de pierres précieuses à l'envoyé d'Espagne, et, aussitôt après, il trouvera de lui-même que l'envie du roi son maître esf fori diminuée.

Revenu de tous ces assauts, le fintoret rentra chez lui jileîn de joie, et se remit à travailler au milieu de ses élèves. Il sentait bien au fond qu'il avait trompé l'ambassadeur et le très-excellent clief du tribunal des Dix, en n'opposant à leurs désirs que son amour pour Venise, car le véritable motif de son refus était la crainte d'exposer sa fille aux fatigues et aux dangers d'un long voyage. Au lieu d'éprouver le moindre scrupule, il se félicitait de son stratagème, tant les Italiens les meilleurs ont encore de penchant pour la ruse. Deux années s'écoulèrent ensuite paisiblement, pendant lesquelles le maître eut la satisfaction devoir le talent de son lils Dominique pousser et fleurir sous son aile. Mais le bonheur d'une famille «if l'on s'aime est chose fragile qu'un rien peut entamer, et c'est le sort des cœurs trop tendres que de souffrir sans cesse.

Parmi les élèves qui venaient à l'atelier se trouvait un jeune Flamand nommé Martin de Vos, dont le père, ancien compagnon d'études de- Jacques Bobusti, était doyen de la corporation de Saint-Luc d'Anvers. Ce jeune homme ne put voir Marietta sans être touché de ses grâces et de sa beauté. La douce familiarité qu'il avait dans cette maison patriarcale encourageait son amour. Le jour que Marietta eut dix-buit ans accomplis, Martin de Vos ne parut pas à l'atelier. Le maître crut son élève malade, et il s'inqiuiétait déjà, lorsqu'il vit entrer un seigneur banquier, correspondant du jeune Flamand, qui lui demanda un entretien particulier. L» banquier, connaissant bien la fortune de son client, et naturelle^

ment enclin à Tadmiration des richesses, commença par un exposé détaillé des biens du jeune homme, après quoi il aborda la question secondaire des sentiments, et il termina en exhortant le père à profiter de cette belle occasion de marier sa fille. Le Tintoret ne se dissimulait pas que cette situation se devait présenter tôt ou tard; mais, comme tous les gens faibles, il n'avait point osé approfondir d'avance une question qui Tépouvantait. Il demeura interdit, proféra quelques paroles vagues, et demanda le temps de réfléchir.

La passion du Tintoret pour sa fille s'arrêtait au point où elle serait devenue de Tégoïsme. Vivre séparé de Marietta lui semblait impossible; mais à Tidée que par excès de tendresse il pouvait agir en mauvais père, il frissonna de .terreur. Cette réflexion mit fin à sa perplexité. Il prit avec lui-même rengagement de ne point contrarier les inclinations de sa fille, — et le sacrifice étant fait dans son àme, il se sentit moins accablé.

Le lendemain, il appela Marietta; et, après avoir composé son visage et son maintien, il annonça d'un air grave la demande en mariage de Martin de Vos. La jeune fille se mit à rire, et répondit que cela ne pouvait être sérieux, puisque Martin ne lui avait jamais parlé d'amour.

— Une demande de ce genre est toujours sérieuse, répondit le père. Il peut sembler étrange, à Venise, qu'on devienne amoureux sans le dire; mais ces Flamands silencieux, quoique lents à aimer, n'en sont pas moins capables d'un bon et solide attachement. Il convient donc de délibérer sur cette proposition.

— La délibération ne sera pas longue, dit Marietta. Martin de Vos est un jeune homme estimable, mais je ne saurais avoir pour lui les sentiments qu'une femme doit à son mari.

— Est-ce bien résolu? demanda le père.

— Si bien que je vous prie de porter cette réponse sans tarder, pour mettre fin à des espérances que je ne veux pas entretenir.

Jacques Robusti saisit à deux mains la tète de sa flile, et lui

déposa un baiser sur le front; puis il ôla ssi granile robe «l'atelier, avec laquelle il ressemblait Ji un juge, mil son manleau de velours noir, et sortil d'un pas léger comme un homme soulagé fi'uii ^r»ii4) poids. Marielta, assise sur le bras d'un fauteuil, observai! tous les mouvements de son pi're. Elle avait déjà démêlé dans le regard, le geste et h voix, les signes d'un combat intérieur. En voyant l'accts de'joie que ce cœur paternel ne pouvait dissimuler, elle comprit Ifl frayeur qu'il avait ressentie, et cette tendresse muette la touiih» profondément. Afin de prendre, autant qu'il dépendait d'elle, les intérêts d'un père si bon, elle décida, dans sa petite sagesse, qu'elle n'épouserait jamais ni un étranger, ni un homme dont les goûts, la fortune ou la profession pourraient l'arracber à sa famille et :iu% arts qu'elle cultivait. De son coté, !e Tintoret, familiarisé par une première alarme avec la pensée d'un sacrifice nécessaire, résolut de laisser à sa fille la liberté de choisir un époux, en se résorvaiil le droit d'examen auquel la prudence d'un père ne doit jamais renoncer. Ces conventions tacites leur ayant rendu à tous deux le calme dont ils avaient besoin, la gaieté rentra au logis.

Ervfaisant part au seigneur banquier de l'arrêt prononcé par sa fille, maître Robusli adoucit la sécheresse du refus par des témoignages d'estime et d'alTection. II voulait que Martin de Vos revînt dans sa maison, comme s'il ne fût rien arrivé; mais oo connut que l'amour du jeune Flamand lui tenait au cœur, car il ne put s'en rendre maître qu'en s'éloignanl. Martin de Vos partit pour Aovers, ou il devint, comme son père, un des membres distingués de la société de Saint-Luc.

Les esprits vulgaires soot faits de telle sorte que la conduite des autres leur semble volontiers le guide de celle qu'ils doivent tenir, ce qui explique pourquoi une demande en mariage en attire souvent quantité d'autres. Lorsqu'on sut la cause du départ de Martin de Vos, beaucoup de jeunes gens, persuadés de leur mérite, s'enipressèrçnt de se mettre sur les rangs. Tandis que le père délibérait, de nouvelles propositions arrivèrent de toutes parts, les unes

VENISE. 40i

extravagantes, les autres avantageuses. Le Tintoret en discuta le pour et le contre avec sa fille, en lui laissant le soin de prononcer. iMarietta pencha pour la négative, et afin de mettre un frein à cet engouement général, elle publia son envie d'attendre encore deux ou trois ans avant de songer au mariage.

Il y avait alors sous les galeries des Procuratie un vieil orfèvre économe et laborieux, qui aurait pu faire fortune s'il n'eût été empêché par les bornes de son intelligence. Le Tintoret, qui était de ses amis, répétait souvent au bonhomme Toldi que toute profession où il fallait du goût devenait un art, et qu'au lieu de suivre aveuglément la mode, un orfèvre de talent devait la diriger.

— Tous les arts sont frères, disait le maître, et qui peut plus peut moins. Si vous aviez appris le dessin, vous sauriez mettre sur le papier des projets de votre invention, au lieu d'imiter les trouvailles des autres, et si vous étiez exercé à manier la terre glaise, le bronze et le marbre, vous verriez que l'or et l'argent vous obéiraient mieux. Vous pourriez alors prétendre au titre d'artiste, et peut-être un jour l'orfèvrerie de Venise deviendrait la rivale de celle de Florence.

— A quoi bon? répondait messer Toldi. L'ambition éveille les soucis. Gardez vos insomnies et votre gloire. Je suis heureux de ma condition; artisan je demeure; artisan sera mon fils, et dans un siècle je veux qu'on lise encore au-dessus de notre porte : Toldi, orfèvre. Si je vous écoutais, cent jaloux, ennemis de ma race, me persécuteraient avec fureur, et l'on vendrait quelque jour des chaussures dans ma bouticfue, comme dans celle où llorissait le respectable teinturier qui vous a donné la vie.

Le fils du vieux bijoutier ne partageait point ces préjugés de routine. Lorsqu'il entrait dans TateUer du Tintoret, Paolo Toldi tombait en extase. Il parlait bas et marchait sur la pointe du pied, comme dans une église. Il lui semblait que tous ces personnages créés par le pinceau l'appelaient dans un monde dont rentrée lui

était fermée; devant les portraits de Marietta surtout, il éprouvait

41)2 VOYAGK EN IT.AIJK.

une admiration qui lui déchirait le cœur, comme si le géiiït- de U jeune lille eût mis un abîme eutre elle et lui. Il avait plus ik'UP d'HIe que d'une princesse, et il aurait cru lui manquer de respect en l'appelant autrement que la divine Marietla. Heureusemont, niesser Toldi n'interdisait point la musique à son lils. Paolo. qui avait une belle voix, chantait des ariettes à deux parties avec la fille du Tintoret. Ce commerce de voisinage et d'amitié durail depuis plusieurs années, lorsque Paolo sentit avec effroi l'amour se glisser dans son âme. A l'instant même où il faisait cette terrible découverte, il était précisément le sujet d'une altercation entre les deux vieillards de qui dépendait son bonheur.

— Mon compère, disait le Tintoret, il n'est jias hicii k vous de mettre empêchement aux heureuses dispositions de voire fils. Doniiez-lc-moi pendaul un au ; je dirigerai ses études dans le sens qui convient à sa profession , et quand j'en aurai fait un artiste en orfèvrerie, vous verrez que nous le marierons plus facilement.

— Mon lils sait assez de dessin pour un orfèvre, répondit le përf . Si je vous le donnais, il m'échapperait bientôt, et les g«ns de notre métier se doivent préserver de la manie de barbouiller.

— Il vous sied bien, s'écria le maître avec colère, il vous sied bien de blasphémer contre la peinture, misérable batteur d'or t

— Oui, je suis batteur d'or et j'en fais vanité, reprît l'orfèvre, et ([uant aux facilités de marier mon fils, je les trouverai plutôt en battant de l'or qu'en chargeant de couleurs des murailles et des toiles.

— C'est selon à quelle porte vous irez frapper, répondit le Tintoret.

Marietta, voyant que la querelle s'échauffait, s'empressâ d'intervenir; elle eut quelque peine il réconcilier les deux vieillards, et lorsqu'ils se furent touché la main, elle se tourna vers Paolo en loi disant d'un ton de compassion sincère :

— Mon pauvre ami, vous voilii condamné : vous ne serez jantais qu'un ouvrier.

Ce mot fut un coup de poignard pour Tinrortuné Paolo. II sortit de la maison du Tintoret et courut comme un fou dans les rues de Venise. Il s'arrêta enfin, éperdu de douleur, sur un des quatre cents petits ponts de cette ville romantique, et voyant son image dans Teau du canal, il se dit à lui-même :

— Ouvrier que tu es, méprisé du père et de la fille, oses-tu' bien vivre encore I misérable batteur d'or, ne vois-tu pas que tu es perdu? Mets donc fin à tes maux en te plongeant dans la lagune.

Par bonheur, un vent frais rida la surface du miroir, et le pauvre garçon, qui était frileux, trembla d'horreur à l'idée de mourir dans l'eau froide. En attendant un jour plus chaud , il se lamenta sur son triste sort, et comme il se crut l'être le plus malheureux qui fût dans l'univers, l'attendrissement lui ôta la force d'exécuter son fatal dessein. Il lui sembla possible de vivre encore, et de condamner son amour à la peine du silence perpétuel ; mais c'était un homme simple que le bon Paolo, et le fond de ses pensées, qu'il voulait ensevelir comme dans un tombeau, était lisible sur son visage expressif. Un jour, Jacques Robusti lui posa la main sur l'épaule en souriant.

— Mon ami, dit le maître, est-ce que le mot cruel de ma fille ne t'a produit aucun effet ?

— Il m'a brisé le cœur, répondit Paolo.

— Eh bien I il faut vaincre l'obstination de ton père et te réhabiliter dans l'esprit de Marietta. Imagine quelque belle pièce d'orfèvrerie; invente le dessin d'un vase ou d'un ciboire; tu me montreras tes essais, et je te donnerai des conseils.

— Vous me rendez la vie, s'écria le jeune homme, car le mépris de Marietta et de son bon père était plus affreux pour moi que la mort même.

— Dépêche-toi donc de faire ton chef-d'œuvre, puisque c'est le seul moyen de plaire à ma fille.

Paolo courut s'enfermer avec ses crayons, et se mit à Fouvrage sans tarder. L'espoir, en rentrant dans son âme, y appela Tentheu-

404 VOYAGE KN ITALIE.

siasme. Sod imagination, comprimée Jusqu'alors par ta crainte, s'illumina tout à coup, 11 couvrit de dessins plusieurs feuilles de papier, et bientôt de ce chaos sortit le projet d'une coupe en »r){enl, soutenue par trois anges groupés autour d'un eep de vigne Pendant la nuit suivante, une multitude de figurines pjissa devant les yeux de Paolii, et le matin, en regardant son travail de ia veille, il se sentit capable de mieux faire. Au bout de huit jours, il tira enfin de ses ébauches des dessins finis (|u'il alla présenter au Tinlorel en tremblant.

— Eh i dit le maître, cela n'est pas trop mal. Ces tètes d'anges sont jolies. Je sais à qui ressemble celle-ci. Mais voilà une main qui ne vaut rien. — Ces draperies sont roides. Il faut leur donner de la souplesse, briser les plis, — comme ceci, — marquer les formes du corps à travers l'étoffe.

Tout en parlant, le Tintoret retouchait une figurine, changeait une attitude, corrigeait une draperie, tant et si bien que le projet du pauvre Paolo se trouva entièrement de la main du maître.

— A présent, mon ami, que tu as fait un excellent dessin, il faut exécuter cette coupe aven la cire, et tâcher de la bien modeler. Garde-toi de montrer ces papiers à ma fille, car elle y verrait que je t'ai donné quelques avis, et cela est inutile.

Paolo éprouva des difficultés infinies à mettre en relief ces figures dont le crayon n'indiquait les formes que par artifice. Un jour qu'il s'était épuisé en vains eff'orts, il sortit de chez lui découragé, et prit en rêvant le chemin de San-Luca. Marietta, seule dans l'atelier, terminait les accessoires d'un portrait. Tandis que Paolo contemplait cet ouvrage achevé, la jeune fille lui dit sans tourner la tête :

— Vous n'avez donc plus le désir d'être un artiste?

— J'en meurs d'envie, répondit-il, et je voudrais faire un chefd'œuvre d'orfèvrerie pour vous l'offi-ir.

— C'est une bonne idée, et le moyen de vous relever dans l'estime de mon père, sans fâcher le vôtre. Dépéchez-vous de mettre ce projet k exécution.

— J'y travaille sans relâche; mais la cire rebelle refuse de prendre sous mes doigts les formes que je voudrais lui donner. Tout à l'heure, dairs un accès de dépit, j'ai jeté mon ébauchoir pour venir me distraire près de vous.

— Tant mieux! ce dépit-là est d'un artiste. Apportez-moi votre ouvrage, nous le retoucherons ensemble. Je m'entends assez bien à modeler la cire, et je pourrai vous être utile. Il faut absolument terminer votre chef-d'œuvre, et prouver à mon père que vous n'êtes pas un batteur d'or.

La coupe ébauchée fut présentée secrètement à Marietta qui s'étonna fort du mérite de la composition, et comme Paolo se garda bien de lui montrer les dessins retouchés par le Tintoret, elle n'eut aucun soupçon de la supercherie. Les difficultés qui avaient rebuté le pauvre orfèvre s'aplanirent en un moment sous les doigts habiles de Marietta. Le chef-d'œuvre touchait à sa perfection, et Paolo, ravi de sa double connivence avec le père et la fille, voyait approcher le jour de son triomphe.

Sur ces entrefaites, un jeune homme de la noblesse, qui revenait d'une mission en Egypte, oii il avait déployé du courage au service de la sérénissime seigneurie, entendit parler, jusqu'en Afrique, de la célèbre fille du Tintoret, qu'on appelait la merveille de Venise.

Le seigneur Valaressa, riche, indépendant, membre du grand conseil, parent ou allié des personnages les plus illustres, voulait choisir une femme dans sa ville natale, et il la voulait accomplie. La jeune fille, dont la réputation Tétait venu chercher si loin, et que des reines avaient demandée pour fille d'honneur, lui parut le meilleur choix qu'il pût faire. Pour ne rien entreprendre à l'étourdie, Valaressa vint en curieux à l'atelier du Tintoret, admira les peintures du maître et lui commanda un tableau. Ce travail devint le prétexte de visites et d'entretiens. La facilité de mœurs et la bonhomie de Jacques Robusti donnèrent au jeune homme un libre accès dans la maison. Bientôt il fut reçu en ami. Comme il parlait avec esprit de ses voyages, et qu'il aimait réellement ht peinture, il

sut intéresser le père et la Hlle. Il avait un palais sur le grand canal : il y donna une ft't« aux artistes, parmi lesquels figuraitrnl le» frères Caliari, André Sehiavone, Francesclii et d'autres moins célèbres. >l»ilrc Robusti recul d«>s honneurs particuliers, et présida la réunion coitime doyen des peintres de Venise. Après eerlain temps, birsqu'il jugea le moment favorable, Valaressa députa son cousin, le sénal«*tir Zeno, qui vint detiiandvr oflicieilemeiit, et en termes fort polis, la msin de Marictta. Le Tialorctae montra, comme il le devait, louché d'une démarche si ilalteuse. Il répomiit qu'il ne voyait poinl. d'objection il faire, et que le reste dépendait de la volonté de sa fîDe, car il ne voulait la (Contraindre en rien. I-e ma/jnifique seigneur approuva celle sollicitude paternelle, et se retira en disant qu'il n'ea rapportait 'a la sagesse, au goût et aux sentiments élevés de la jeunR lille.

Aussitôt qu'il eut reconduit le vieux sénateur jusqu'à sa gondole avec toutes sortes de respects, mailre Robusti chercha dans sa têt*quelle objection il avait pu oublier, et il n'en trouva »ucune. Toutes les conditions les meilleures semblaient réunies potir !'■ bonheur de Miwiella, ri cepi^ndatil le inariafîc lui inspirail une répugnance dont il voulut découvrir la cause. Alors il reconnut que ce qu'il redoutait le plus, c'était précisément la fortune, le beau nom, la noblesse du jeune prétendant. Il sentait que sa fille une fois emmenée dans un monde brillant dont elle serait l'idole, il ne la verrait plus que de loin en loin, comme par faveur, et que les échos de l'atelier ne résonneraient plus gaiement aux accords du luth et de la mandore. Mais toutes ces considérations ne regardaient que lui seul, et c'était de sa fille qu'il voulait le bonheur. Kclairé par cet examen de conscience, maître Robusti envoya chercher Marielta, et lui lit part avec solennité des ouvertures du sënaleur Zeno. Il insista sur les avantages d'une telle proposition, sur les mérites du prétendant, sur la délicatesse et la bonne grâce de ^es procédés; eitlin il présenta tout ce qui faisait son inquiétude et ses craintes connue des raisons déterminantes en ftveur du

mariage, et il ajouta qu'en refusant un parti si honorable on s'exposerait au reproche d'orgueil et de folie, au mépris des gens de qualité et au blâme de toute la ville.

Marietta, pendant ce discours, tenait ses grands yeux fixés sur le visage du Tintoret. Elle n'y découvrit nul indice de contradiction entre les paroles et la pensée. Elle ne sut point deviner que l'avocat plaidait contre lui-même. Ce raflinement de tendresse et de dévouement lui échappa. Trompée par ces apparences, elle crut obéir aux désirs de son père en lui disant qu'elle consentait à recevoir le protégé du sénateur Zeno sur le pied d'un prétendant à sa main. Elle demanda ensuite la permission de se retirer dans sa chambre, et chacun de son côté, le père et la fille se mirent à pleurer de leur séparation.

Paolo, ayant terminé son chef-d'œuvre de cire, venait de le porter chez le fondeur pour le transformer en une belle coupe d'argent, lorsque messer Toldi lui annonça brusquement le prochain mariage de iMarietta.

— C'est une affaire de vanité, poursuivit le vieillard sans remarquer le trouble de son fils. Maître Robusti ne me trouvera plus digne d'être son compère; mais nous rirons bien quand cette fille tant chérie rougira de lui dans sa nouvelle famille.

Le pauvre Paolo demeura d'abord comme frappé de la foudr^. Son désespoir se tourna ensuite en frénésie. Il tira de sa cachette le fruit inutile de ses études, et il leva le poing pour écraser d'un seul coup son chef-d'œuvre; mais la figure d'ange à laquelle il avait donné les traits de Marietta désarma sa colère, et au lieu de frapper cette image charmante, il lui adressa les reproches les plus tendres. Malgré les assurances de messer Toldi, quelque chose lui disait que tout n'était pas encore fini. Les encouragements qu'il avait reçus du père et de la fille, à l'insu l'un de l'autre, lui faisaient pressentir un malentendu. Cent été une folie, il est vrai, que de vouloir se poser en concurrent d'un jeune patricien ; mais il y a toujours tant de raisons pour qu'un projet de mariage soit

WK

VOYAllK EN ITALIE,

rompu, qu'on en peut meftrp en doute la cnnclusion jusqu'tfrf nier moment. Il n'éluif donc pas impossible qu'en y aidant, du seigneur Valaressa vint à manquer comme les précédents. I meilleur suppléant de l'intelligence et du savoir, c'est !'întérèl, < Paolo, qui avait une juste connaissant du sien, ne prit pas d'uutn ronseiiler. Il résolut d'aller aux informations, d'épier son rival < rie fuurnir au Tinloret des prétextes de retirer sa parole.

Il faut .savoir qu'à Venise, les membres du grand conseil se i Hissaient sur la Piazzetia, une heure avant d'entrer au Palais Ducal, pour s'entendre entre eux, recueillir des voix et organisi des partis, afin de se préparer aux divers combats du scrutin. I ce gouvernement, tout se faisait par des votes. La politic[ue et I' ministration de la seigneurie avaient pour précepte le mensonj la dissimulation, les lenteurs avec les gens pressés, la surprise ( ta célérité à l'égard des temporisateurs; on y considérait les cabal^ comme un droit, l'intrigue comme une partie importante de l'édtt cation, et la mauvaise foi comme un don do nature. A i:es réuiiioit préparatoires du grand conseil, qu'on appelait le hrof/lio. les jeunei gens les plus rusés, les plus habiles à former de petites factioDs t à s'en constituer les meneurs, étaient réputés tes meilleurs sujele l'espoir de la génération à venir et les forces vives de la républiqu Df \ieux sénateurs venaient diriger leurs enfants et neveux b t école, et leur donner l'exemple des bons manèges et des sava combinaisons, et l'on entrait ensuite au Palais-Ducal pour li\Teï bataille avec les boules d'or et d'argent.

Ce fut au hroijUo que Paolo Toldi alla chercher son rival. On ' lui indiqua dans cette foule animée le seigneur V»lare.ssa, el comme il n'était point connu de ce jeune patricien, il l'observa et le s lie près; mais le pauvre orfèvre, mal instruit du jargon des alTain ne comprit rien à ce que disaient ces écoliers en politique. ' qu'il put saisir, c'est que Valaressa briguait un emploi, qufl t nomination dépendait d'un vote du sénat, et qu'il avait de doui breux compétiteurs L'heure du bmtjlin passa l'anlo. arrrti^ U Itfj

porte du palais, vit la troupe des patriciens monter les degrés et disparaître en bourdonnant sous les sombres galeries. Sans chercher à savoir quel usage il pourrait faire de ses informations, il attendit la fin de la séance, avec l'espoir d'apprendre le résultat du scrutin qui concernait son rival. Au bout de deux heures, on vit les membres du grand conseil sortir moins agités qu'ils n'étaient en entrant, et se disperser dans la ville. La séartee du sénat n'était pas encore levée. Le seigneur Valaressa restait devant la porte du Palais-Ducal; il marchait de long en large sur la Piazzetta, regardait l'horloge, et semblait impatient. Une robe noire parut enfin au sommet de l'escalier des Géants; une autre vint après, et tout le sénat descendit lentement, comme une procession de moines octogénaires. Valaressa courut vers un de ces vieillards, qui arrivait le dernier d'un pas majestueux.

— Parlez sans crainte, mon cousin, dit le jeune patricien; je m'attends a un échec. Si vous m'apportiez une heureuse nouvelle, vous iriez plus vite.

Le sénateur ne répondit pas, et s'approcha d'un de ses collègues pour l'entretenir d'une autre affaire que celle de son cousin. Valaressa le suivait en se mordant les lèvres. Cependant les deux vieillards se séparèrent, et le seigneur Zeno, s'appuyant sur le bras du jeune homme, entra sous les Procuraiic.

— Cousin, dit-il d'un ton sévère, cette inquiétude de corps et d'esprit annonce peu d'empire sur toi-même. Ce n'est point ainsi qu'un futur sénateur doit attendre le vote qui le concerne. Combien de fois encore, dans ta longue carrière, ton nom sera-t-il ballotté par les flots changeants du scrutin? Si tu veux qu'il sorte' souvent de l'urne, commence par dominer tes passions et montrer le même visage dans le succès et dans la défaite. Quel spectacle pitoyable aurions-nous donné à ces vieux routiers qui m'accompagnaient, si j'eusse pressé le pas, comme un courrier de dépêches, pour te faire part de la victoire? Tu es nommé; que ce mot te suffise, et parions d'autre chose. Le peuple doit ignorer ce qui se passe là-haut.

-~ Laissez, an moins, que je vous remercie...

— C'est inutile, Occupe-loi plutùt de tes prApanitifl

— Et mon mariage?

— Il faut en presser la conclusion. Tu recevras duns huit jours les inslruclions du sénat. Une .semaine siprÈs, il sera tir(i«nl dtl'enibanjiier. A présent, lu peux oller près de ton acrordée.

Paolii, qui avait écouté cette conversation, c-ourait déjà de toutes ses jambes. Il sortit de la place Saint-Marc par Itorca-di-l^ia-isa, cl fui en trois bonds ii San-Luca, tandis (jue le jeune patricien, voulant arriver en gondole chez son futur heau-pére, prit le chemin d'eau, qui était plus long. Le TintoreL n'iHuit pas à lu maison; il faisait mettre en place son lableuu de la Naissance de saint Jeau dans l'église deSaint-Zaciiarie, Taolo le trouva en manches de chemise, dirigeant la manoeuvre.

— Maître, lui dit-il. j'ai à vous communiquer un secret d'importance.

— Tout à l'heure je suis à toi, répondit le maître.

— Il s'afiit d'une affaire qui intéresse la divine Mariella

— >la lille? c'est différent. Parle vite. Tu parais essoufflé. CelUaffaire est donc grave î

— Vous en jugerez.

Le petit orfèvre raconta dans tous ses détails el sans aucun déguisement son expédition du broglio et de la sortie du sénat, le dialogue qu'il avait entendu, et les recommandations du s^gneur Zeno à son cousin, sans oublier celle du secret.

— I! y a péril en ma maison, dit le Tintorel. Ces patriciens sunt sans pitié. Ils ont bien sacrifié leur propre tille Catherine Cornaro; comment ai -je pu croire qu'ils épargneraient la mienne T Père imprudent que je suis! Dans quel abîme de chagrins »ll»is-je tomber I Et il faut que ce soit un enfant, un innocent qui me montre le piège au moment où je m'y laissais prendr^c ! Heureusement Dieu protège les cœurs simples i

La compagnie était nomhieiise dans l'atelier quand k maître y

rentra. Une grande dame de la famille du doge posait en habits de cour devant Marietta. Pour tenir éveillée la physionomie de la dame, une symphonie de six musiciens' jouait des barcaroles et des airs de danse. Valaressa partageait ses hommages et ses frais d'esprit entre le modèle et le peintre, et le vieux messer Toldi, qui ne s'y connaissait point, admirait par politesse la ressemblance du portrait. Le Tintoret emmena le jeune patricien dans un coin.

— N'avez-vous rien à m'apprendre? dit le père.

— Rien, répondit Valaressa d'un air étonné.

— Je croyais qu'une faveur du sénat vous appelait à remplir quelque poste important; au point où nous en sommes, je devrais être instruit le premier d'une si heureuse nouvelle.

— On vous a fait un conte ; je n'ai point de nouvelle à vous annoncer.

— J'en suis fâché, reprit le Tintoret, car mes informations sont bonnes, et votre discrétion prouve que la faveur du sénat est contraire à mes intérêts.

— Puisque vous faites un appel à ma loyauté, répondit le jeune homme, je vous dirai tout. La discrétion est une des règles de notre gouvernement; je manquerai à cetle règle pour vous plaire. Il est vrai que je suis nommé d'aujourd'hui orateur de la république à la cour du Soudan d'Egypte.

— Et vous comptez sans doute emmener votre femme au Caire?

— Assurément.

— Je vous remercie de votre franchise ; la feunne que vous emmènerez si loin ne sera pas Marietta.

— Cher maître, dit le patricien, entre gens raisonnables, il ne faut point de résolution précipitée. Vous ne savez pas quels plaisirs et quels honneurs attendent votre fille dans la carrière des ambassades. Nous voyagerons à petites journées avec trente domestiques. La sérénissime seigneurie donne à ses envoyés des équipages de prince. J'aurai cent mille livres vénitiennes d'appointements, autant pour mes frais de représentation, vingt-cinq mille ducats d'or k

distribuer en cadeaux, des cavaliers à la solde de l'État pour me faire un cortège. Le palais de Tambassade au Caire est le plus \u»tc et le plus beau de la ville. Nous y donnerons des fêles; in feuime du représentant de la seigneurie de Venise sera l'objet d'adtilalious sans fin ; c'est à elle qu'on rendra autant de présents que j'en aurai distribués, et après deux ou trois ans d'une vie féeri(]CH', je vous ramènerai Marietta aussi riche en écrins. bijoux, parures et cachemires d'Orient qu'une sultane de Constantinople nu une princesse du Mogol. Vous savez maintenant l'horrible mystère : je vous demande seulement de le révéler à votre tille avant de rompre avec moi

— Je craindrais de m'en »c(juitter mal, répondit le Tinlor^l; faites-lui part vous-même des plaisirs du Caire, N'oubliez rien de ce qui peut charmer l'imaginution d'une femme; je vous donne carte blanche, et que ma fdie accepte ou qu'elle refuse, re sera, du moins, avec connaissance de cause.

Dans le conseil où Marietta fut appelée, le patricien dépassa les limites du vrai et presque du possible en faisant le tableau des délices orientales résen'ées ii l'heureuse épouse de rambn.ssaileur Il chargea les truils et les couleurs en appuvani sur lont ce qui pouvait séduire l'artiste aussi bien que la jeune tille. Les récits prodigieux qui couraient dans le peuple sur les magnificences des gouverneurs de Candie et de Zara furent effacés par l'éloquence du futur orateur en Kgypte. Marietta écoutait en souriant ces pompeuses descriptions, et semblait ponctuer chaque phrase par des mouvements de tète approbateurs. Quand le morceau fut achevé, elle demanda au Tintoret ce qu'il en pensait, i-^ maître répondit qu'il parlerait le dernier,

— Eh bien! dit la jeune lille, voici mon opinion : tout cela est beau, splendide, séduisant et surtout présenté avec art; mais je donnerais toutes ce.s merveilles pour une chanson, pour une promenade en gondole, et c'est perdre son temps que de me les ofifrir pour m'engager à quitter mon père, mes amis et ma chère Venise. Allez au Caire, seigneur Valaressa, devenez baïle de Constantinople,

sénateur, inquisiteur d'État et mênoe Doge. Mon destin ne me conduira ni si loin ni si haut. Tout ce que j'aime est encore à Venise, et je ne veux rien aimer qui m'en puisse éloigner. Je n'accepterais pas à ce prix la couronne de Chypre, et je ne porterai jamais celle de Toscane, comme cette folle de Bianca Capello. Suivez votre fortune, et oubliez une pauvre fille dont les inclinations modestes ne répondent pas aux vôtres. Nous vous rendons votre parole et vous souhaitons tout le bonheur que vous méritez.

— Vous Tentendez! s'écria maître Robusti, je ne le lui fais pas dire.

— Méchant père, ajouta Marietta ; vous m'auriez donc laissée partir?

— Je crois que j'en serais mort, répondit le Tintoret. Valaressa exprima ses regrets de la rupture en homme de goùl,

et prit congé en homme de qualité; mais une fois embarqué sur un navire de l'État, avec un nombreux domestique, des lettres de créance pour la cour d'Egypte, et des instructions secrètes du conseil des Dix, tant d'occupations ne lui laissèrent plus le loisir d'avoir du chagrin. Pendant le temps qu'il voguait vers Alexandrie, la famille du Tintoret avait repris ses habitudes paisibles et sa douce sérénité. Marietta chantait avec plus de gaieté que jamais; le jeune Dominique faisait chaque jour de nouveaux progrès. Le soir, on allait au Fresco, sur le grand canal, avec Messer Toldi et son fils. En rentrant, les deux vieillards jouaient aux cartes, et la jeune fille préparait les verres de limonade glacée. On arriva ainsi jusqu'à la veille de l'Assomption. Dès le matin, Paolo avertit son père que c'était le jour de fête de la sainte Vierge, patronne de Marietta. Le vieil orfèvre, malgré ses airs bourrus, avait pour son compère une amitié solide, et pour la jeune fille une véritable tendresse. Il fouilla dans ses tiroirs et y prit un bracelet de corail qu'il mit dans sa poche, en disant à son fils de se pourvoir d'un bouquet. Ce jour-là les Procura a'e étaient inondées de fleurs; Paolo fit une gerbe avec les plus belles qu'il put trouver, et l'on se rendit à l'atelier du Tin-

loiel. Leinnitrect S.1 fille ne inaiiqiù^renl jias de U-inoigiu'i' la pltM grande surprise, comme s'ils n'eussent point songé » reganter Ip calendrier. Le bouquet fut reçu avec joie, conlemplé. admiré vn détail et placé sur un Viise di* Chine. Messer Toldi déroula ensuite le papier qui enveloppait le bracelet de corail, et Mariella se mit â battre des mains et k sauter de plaisir, comme si ce niiMli'ste présent eut valu dix mille sequins.

— Cela n'est pas lieau, dit le vieil orfèvre, cela n'a de valeur ni pour la matière ni pour la main-d'œuvre. C'est le travail d'un ouvrier borné, opiniâtre, à eourt d'esprit, mais riche de cœur, el qui vous offre son ouvrajie grossier avec les sentiments d'un ami et d'un père.

Marietta répondit qu'elle aimait parliiiutièremciit le corail. Elle soutint que la main-d'œuvre était fort belle fil le bracelet d'un goût parfail. Pour montrer le prix qu'elle attachait au cadeau de son vieil ami, elle le voulut mettre k son bras à l'inslant niémp, ce qu'elle fit avec tant de vivacité que le bonhomme Toldi en cul le» yeux humides. Alors le Tintorel. voyant Paolo tourner entre ses mains un objet doni il leconnut la iDriiic à liavers un pajiror lin, encouragea le pauvre garçon par des signes et des sourires. La belle coupe d'argent sortit de son enveloppe; une main tremblante la déposa sur une table, et l'auteur intimidé recula de deux pas en regardant l'assemblée d'un atr suppliant.

— Que vois-je? dit le Tintoret en s'approcbanl; cette coupe est tout simplement un chef-d'œuvre. Et où donc as-tu trouvé cela, jeune bomme?

— Je l'ai fait moi-même, répondit Paolo, pour la circonstance présente.

— Quoi! s'écria Marietta, c'est vous-même qui avez imaginé ce groupe de trois figures I mais regardez donc, mon père, comme cda est composé.

— C'est surtout l'exécution et le modelé qui me frappent; j'en demeure stupéfait.

VENISE. 4fâ

Et rétonnement du Tintoret n'était plus une feinte.

— Mon ami, dit-il ensuite, je rétracte solennellement mon injuste pronostic; tu deviendras un maître ciseleur, et non pas un batteur d'or.

— Un artiste, et non un ouvrier, ajouta Marietta.

— Mon fils, un artiste, un maître ciseleur I murmura le vieux Toldi consterné.

— N'en doutez plus, mon compère, rq)rit le Tintoret, votre enfant a du génie. La crainte que vous lui inspiriez Fa trop longtemps rendu sourd à Tappel de la nature. Louons-le de sa docilité ; mais cette vertu du cheval et du bœuf a pourtant des limites, et Ton n'est pas pendable pour avoir une heureuse vocation. Un sentiment que j'approuve, et dont nous parlerons plus tard, a fait jaillir l'étincelle de sa jeune tète. Pardonnez-lui. Nous dînerons ensemble aujourd'hui, et dans cette coupe je veux boire à la santé de ma fille et au talent de maître Paolo Toldi, l'habile ciseleur de Venise.

L'orfèvre ne résista plus. Il accorda son pardon, et sur la fin du dîner, quand il eut vidé plusieurs verres de bon vin de Chypre, il se vanta d'avoir donné le jour à un grand artiste. Le Tintoret, profitant de cette belle humeur, emmena son compère dans sa chambre, pour l'entretenir d'une affaire d'État. On ne sait point ce que dirent les deux vieillards; mais en sortant de leur conférence, ils avaient des visages radieux, et se tenaient par la main.

Un mois après, le beau monde de Venise assista au mariage du jeune Toldi avec la fille du Tintoret, dans l'église de San-Luca. Ce fut pour toute la ville un jour de fête. Paolo demeura dans la maison de son beau-père; avec les leçons du maître, il devint réellement un artiste, et il n'eut plus besoin du secours de personne pour faire des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie.

Le bonheur de cette famille charmante dura dix ans, sans aucun nuage. Il n'y avait point de jour où le Tintoret ne se félicitât d'avoir donné sa chère fille à un honnête homme laborieux, qui ne pouvait remmener ni en Egypte, ni même dans un de ces palais

ULi ri^i^naieiil le fasti; et l'ctiquettL-. Tetidanl ces dix aunées de paix, Jacques BobiisLi teniilua ces travaux prodigieux de Saiut- Ruch et du Pâlais-Duca], qui confoudçnt l'imagination par lu fraudeur de l'enlrcpriàe et l'incroyaLle aisance de l'exécution. Comme celle de Rubens, l'œuvre immense du Tiiitorel semble dépasser les mesures de la puissance humaine; on peut aiTinner, sans craindre de se tromper, qu'elle n'aurait pas atteint de telles proportions, si la tendresse inquiète du père eût troublé l'àme de l'artistts mats il est certain qu'elle eût été plus grande encure si un malbcur subit ne ftil venu briser cette belle existeoce. Comme le Titien, Jacques Robusti était constitué pour devenir centenaire, et produire jusqu'à sa dernière heure, à la condition de n'être point frappé dans .ses aiTeclions. La jeunesse de sa fille permettait de croire que Marielta lui fermerait les yeux; mais ce lut elle qui s'endormit la première, A trente ans, Marietta mourut tout à coup d'une tifcvre d'éruplioD que le médecin ne sut point reconnaître. Elle s'éteignit en trois jours dans les bras de sou père, qui trouva dans son désespoir assez de force pourapporler ses couleurs près du lit de sa fille, et peindre en quelques Iieures n- visa},'!* doux sui' lequel smiiiail encore le dernier adieu.

Le Tinloret ne survécut que de quatre ans à son enfant. Le feu de son génie se noya dans les larmes, et pour laisser avec Tima^ de sa nile morte celle du plus malheureux des pères, il fit ce portrait de lui-même que iiosséde le nmsée de Paris, et où Ton reconnaît ta décrépitude hàtivé que donne le chagrin. Ce fut un de ses derniers efforts, et il partît pour aller rejoindre dans ud inonde meilleur la fille qu'il avait tant aimée.

Le Rialto. — Le Canareggio. -^ Les noirs et les rouges, — L'église de Saints- Jcan-ot-PauL

— Les sculptures de Bonazza. — L'arsenal, — Fra-Paolo. — Les Jardins. — Une calèche à Venise. — La frégate le Cuvier, — La fête du Rédempteur. — La maison d'Othello. — Le couvent des Arméniens. — Les lundis du Lido. — La Qu'mta-Yalle. — Les gondoliers chantants. — Musique et poésie populaires. — i>a Biondina et la Mora,

— Dialecte vénitien. — Origine des adverbes. — Le Fresco. — Les médisances. — Théâtre de la Fenice. — Charles VII, amoureux de Jeanne d'Arc. — Fanny Klssler. ^ Bals masqués. — Les petits théâtres. — Souvenirs de Goldoni et de Carlo Gozzi — Les porteuses d'eau. — Le gaz hydrogène. — Murano. — La saline de Saint-Félix.

Reprenons maintenant notre course à pied dans les rues de Venise, et rendons-nous de Féglise des Frari au pont du Rialto. Deux rangées de boutiques garnissent les cotés de ce beau pont à une seule arche; mais, outre la voie du milieu, on peut encore passer, derrière les boutiques, sur deux larges trottoirs d'où Ton jouit de la vue du grand canal. Dans les circonstances périlleuses, et au moment des déclarations de guerre, une commission du sénat venait s'établir en cet endroit pour y négocier les obligations des emprunts. La république obtint toujours Targent dont elle avait besoin au taux de six pour cent, tandis que ses puissants adversaires, notamment Tempereur Maximilien, offraient quarante pour cent, et ne trouvaient pas de crédit, tant les gouvernements fidèles à leurs engagements ont d'avantages sur les autres I

11 existe encore aujourd'hui, au pont du Rialto, une ancienne fabrique de chaînes de Venise. Cette spécialité, comme on dit dans le jargon des marchands de Paris, se soutiendra aussi longtemps

que les bourgeoises vénitiennes conserveront leur goût pour cctlo parure nationale. A cause de l'extrême linesse des chaînos de Venise, le prix de la main-d'œuvre dépasse la valeur même de la matière première; on en vend jusqu'à soixante francs Ifi bras, qui contiennent Ji (lelne pour vingt-cinq francs d'or. Les femmes de Venise ne se croiraient point parées, quelle que fiil d'uilleurs leur toilette, si elles ne portaient des écheveaux entiers de ces ctiainctt<.'j fines. La fleuriste de la place Saint-Marc, dans son costume de» dimanches, en avait plus de trente aunes roulées autour du cou et sur ses bras nus. Il n'y a guère d'affaire galante qui ne profite à cette industrie, caria Vénitienne mesure volontiers l'amour qu'elle inspire à la longueur d'une cliaine d'or.

En re'.'enaut par le Rialto, si nous tournons à gauche, nous pénétrons dans le redoutable spstiere du Canareggio,- je ne répondrais pas de ne point m'y égarer, si l'on n'y ei'it tracé sur les dalles une espèce d'ornière de marbre blanc marquant la roule qu'il faut suivre pour en sortir. Dans ce vaste labyrinthe s'agite une popaiition turhulenlo, inculte, ennemie de la police et sobre par force majeure. C'est lit que vivent les barcarols noirs appelés \icùloin !du nom de leur paroisse, San-Nicoloj , lesquels préfèrent la cantinebande et ses dangers au simple exercice de leur profession. Lorsque vous prenez une gondole, si vous voyez aux deux rameurs la ceinture et ie bonnet noirs, ne faites point avec eux de contrat de longue durée, à moins que vous n'ayez l'envie de connaître tous les mauvais tours dont ils sont capables. Si vous leur commandez de vous attendre quelque part, ils mèneront au Lido ou ailleurs le premier Anglais qui passera. Si vous leur payez d'avance une partie de leurs gages, ce qu'ils obtiendront de vous par importunité, ils disparaîtront pour aller chercher fortune à l'autre bout de la ville. Si vous leur faites franchir, en vous promenant, la ligue des douanes, ils cacheront dans la gondole quelque marchandise prohibée, au risque de vous mettre sur les bras un procès dont assurément ils ne payeront ni les frais ni l'amende.

Outre le douanier eu habit vert, le Nicololto a pour ennemi mortel le barcarol rouge, appelé Castellano. Celui-ci, infiniment plus doux dans ses mœurs, ne court pas après les gains aventureux de la contrebande, et se trouve bien de cette domesticité, qui lui attire le mépris du noir. Les jours de régates, les deux bandes se disputent le prix de la course avec une passion qui tourne en frénésie. Si le vainqueur est un rouge, tout le sestiere duCastello s'en réjouit; si c'est un noir qui gagne le prix, il y a fête à San-Nicolo; mais le triomphateur ne se hasarderait pas à promener son cortège dans le pays vaincu. On n'y supporterait point son arrogance, et le divertissement finirait par un carnage.

A mesure qu'on avance dans le Canareggio, l'aspect des rues devient plus triste et plus misérable, jusqu'à ce qu'enfin on arrive au Ghetto, ancien parc des juifs, pays sauvage où la police de voirie ne se fait plus. Des maisons délabrées s'affaissent et se lézardent sans qu'on s'inquiète du moment où elles s'écrouleront sur la tète de leurs habitants. Certains marchands de bric-à-brac ont encore dans leurs coffres de vieilles étoffes qu'on pourrait avoir envie d'y déterrer, si l'on ne craignait d'y trouver aussi la peste de 1575, ou l'acarus égaré de quelque maladie de peau orientale. Un employé des archives, qui par économie s'était logé avec sa famille dans le Ghetto, occupait un appartement complet, dont le loyer s'élevait à quarante francs par an. Cet honnête garçon, fort assidu à son bureau, ne venait à Saint-Marc qu'en carnaval et aux grandes fêtes, et quand je lui appris qu'une lettre jetée à la poste à Paris m'était parvenue en dix jours, il me regarda d'un air défiant, persuadé que j'abusais de sa simplicité. Je ne me chargerais pas de lui faire comprendre les prodiges de la télégraphie électrique.

Pour sortir du Canareggio, passons devant la façade murée de ce palais Faliero dont nous avons parlé plus haut, et rendons-nous à l'église de Saints-Jean-et-Paul, la plus belle après Saint-Marc. La statue équestre qui orne la place est celle du condottiere Colleoni de Bergame. Les parois de cette immense basilique sont occupées

par les tombeaux des Morosini, des Lorédan, des Vaiicr, des Brafpdiii, des Miciiifcli, (lui avaient bien mérité de la patrie, les uns pour avoir péri en défendant une colonie attaquée par les Tures. les autres pour avoir noyé quelque rébellion dans un lac de s:inf< caudiote. Le plus remarquable de ces mausolées par la splendeur des marbres et le mérite des sculptures est celui du doge André Vondraniin. Quant aux peintures, elles sont en plus grand nombre que dans aucune église de Venise. Au premier rang, il faut placer le Martyre de saint Pierre du Titien, à cause du nom de rauleor, tableau fort estimé, dont je confesse que je n'ai pas bien saisi les beautés. D'autres ouvrages de Palma, de Paul Véronèse, du i'adouao et de fionii'ace m'ont ebarmé davantage. Mais, à mon goût, le morceau le plus original est une Vierge que le Tintoret a eu l'idée bi/arrfi de placer au milieu d'une réunion de sénateurs vénilions en costume. N'oublions pas de nous faire ouvrir la sacristie, illustrée par quinze ou vingt bas-reliefs de marbre, représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ces bas-reliefs à deux plans forment de petits tableaux d'une liberté de ciseau et d'une fantaisie cbiiniianles. Quelques-uns des sujets sont traités sérieusement ; d'autres sont empreints d'un sentiment comique tout à fait amusant. Comme les plus grandes figures n'ont pas deux pieds de haut, il serait facile de faire mouler les groupes les plus jolis et de tes convertir en ornements de pendules ou de cheminées. Dans le basrelief de l'Adoration des Mages, par exemple, on trouverait des sujets à faire la fortune d'un mareband de bronzes, si nos marchands de bronzes pouvaient se résoudre à vendre autre chose que Bélisaire mendiant. Les auteurs de ces figurines ingénieuses sont deux sculpteurs du dix-septième siècle, nommés Tagliapietra et Bonazza, dont je n'ai plus rencontré d'autres ouvrages, et qui probablement auront travaillé plus souvent pour des boudoirs que pour des sacristies.

Enfonçons-nous à présent dans le sestiere du CaslcUo, le pays ides ceintures et bonnets rouges. Je vous fais grâce de la visite k

rhôpital. Laissons de côté rétablissement consacré au soulagement des misères humaines, et cherchons des impressions moins pénibles dans le vaste édifice où Ton prépare les instruments qui distribuent les plaies, les souffrances et la mort. L'arsenal de Venise serait un des plus considérables de TEurope, si on jugeait de son importance par l'espace qu'il occupe et par la grandeur de ses bâtiments. La porte principale, parée des dépouilles de la Grèce, et surmontée d'une statue de sainte Justine, ressemble à un arc de triomphe. Quatre colonnes rapportées d'Athènes supportent la voûte , et des deux côtés sont quatre bons de marbre, proches parents des chevaux du Quirinal à Rome, et offerts à l'État par le grand Morosini lors de la guerre du Péloponèse. Un de ces lions, vraiment antique et plus beau que les autres, faisait l'admiration de Canova, le dernier des maîtres italiens. A l'intérieur de l'arsenal sont d'immenses darses, des chantiers couverts pour la construction des vaisseaux, et cinq fonderies de canons. Il n'y manque que des canons fondus et des vaisseaux en construction. En voyant tout cet appareil, tout ce luxe de préparatifs, on ne peut s'empêcher de sourire lorsqu'on pense à l'activité qui règne dans les arsenaux de Brest et de Toulon, à ces milliers de mètres de cordages que file en un jour la vapeur, à ces pyramides de canons, d'obusiers, d'ancres et d'outils maritimes qui attendent l'heure de l'armement pour descendre à bord des vaisseaux et s'éparpiller sur les mers. II serait injuste de dire que l'arsenal de Venise demeure immobile. Les travaux n'y sont jamais interrompus; mais ces travaux sont hors de proportion avec les énormes dimensions du local. Avant Tannée 1848, il n'y avait dans le port de Venise qu'une corvette de guerre à vapeur, d'une construction reconnue défectueuse. La Marianna s'est rendue tristement célèbre par un naufrage qui a coûté la vie à cent cinquante personnes. Pas un homme de l'équipage n'a pu gagner la terre, et c'est par les débris et les cadavres qu'on a connu le désastre.

L'arsenal de Venise mérite attention au point de vue historique. Dans la collection d'armes anciennes, on voit des reliques du temps

4SS vova(;k !•:>; itai.ie.

des croisades, des cuirasses, des lioudiers. des arquebuses, H nièin^ un u&tensiie étranger aux arts de la guerre el de la navigaltnn, (jue j'avais toujours cynsidéré comme nan fiction romiinlifuie : c'est uu« ceinture à cM inventée par la Jalousie vénitienne et au moyen de laquelle les magniliques seigneurs, avant de partir pour rOriciil, s'assuraient de la Udélité de leurs feniniea. Parmi les armures moderocfi, on eu montre une fort belle, donnée par le roi de Frap<w Henri IV à l'arsenal de Venise, lorsqu'il eut réconcilié la républiqui' avec 1» cour de Rome. L'entremise du roi s'était présentée à propos pour mettre lin a une querelle terrible, qui menaçait de dt-f^énérer en schisme. On sait que le gouvernement vénitien avait pour précepte de témoigner au pape tin respect profond cl la soumission d'un Tils il son pt-re. Il prescrivait aux ambassadeurs à Rome l'Iitimilité dans le langage et la plus grande douceur dans la discussion. Ces formes extérieures lui procurèrent un grand crédit au Vatican; mais ce n'étaient que formes extérieures. Toutes les fui» que le saint-siége voulut tenter quelque empiétement, il trouva la répubUque inébranlable dans son opposilion. Enlin au dix-septième sièiiie, lorsque ia puissance vénilieutie était sur son dédia, va apprit encore jusqu'où pouvait aller cette résistance systématique. Il s'agissait d'un crime commis par deux ecclésiastiques auxquels le sénat ne s'intéressait point, mais qu'il ne voulait pas distraire de ses juges naturels, pour ne point abandonner la question de principe. Paul V, cédant à un mouvement d'irritation, lança un bref imprudent, et Venise se réveilla un matin excommuniée. On vit alors les patriciens, fort peu émus de ce coup de foudre, discuter l'autorité du pape comme ils auraient fait d'un privilège seigneurial. Vu religieux servite, grand casuiste et prêt à plaider aussi bien le noir que le blanc, fut chargé de la controverse, avec le titre de théologien consultant de la république. Paolo Sarpi, connu sous le nom de Fra Paolo, alliait la fougue méridionale à un esprit sceptique el raisonneur. Il répondit au brefdu saint-siége par un libelle où il s'efibrçait de réunir les motifs qui pouvaient dispenser les

citoyens de Venise d'obéir au pape. Les propositions V et V^I de ce livre donnent pour de bonnes raisons de la désobéissance la crainte du tribunal des Dix, à qui les lois permettaient de faire arrêter, emprisonner et mettre à mort tout sujet de la seigneurie qui tiendrait compte des ordres du pontife. A cette étrange argumentation, la cour de Rome n'était pas embarrassée de répliquer victorieusement. La querelle s'envenima. Lorsqu'il reprit la plume pour la seconde fois, dans son Sentiment d^in théologien^ Fra Paolo, excité par la contradiction, eut recours k l'ironie qu'il maniait assez bien, et, passant de la question particulière aux généralités, il attaqua ouvertement la religion, avec l'approbation du sénat. En le voyant, au chapitre 11, examiner avec un sérieux affecté, si Notre Seigneur Jésus-Christ était dispensé de payer des contributions à César par sa qualité divine, et s'il avait fait tort à son prochain en s'emparant d'un âne qui ne lui appartenait point , pour entrer à Jérusalem, on sent Venise entraînée rapidement, par sa politique et son obstination, sur le penchant où l'amour avait poussé Henri VIII et avec lui toute l'Angleterre dans le siècle précédent.

Le 5 octobre 1607, Paolo Sarpi, en rentrant chez lui, le soir, fut attaqué sur un des petits ponts de Venise, par des gens masqués, qui le frappèrent de plusieurs coups de poignard et le jetèrent dans la lagune. Ses blessures étaient graves, mais non mortelles; le canal où il tomba n'était pas profond. La république fit soigner à ses frais son théologien consultant, et Paolo Sarpi, plus animé qu'auparavant, se remit à Touvrage. Il eût été déplorable pour le saint-siége qu'un État de Tltalie se séparât de TÉglise romaine. Le pape, comprenant que ce gouvernement opiniâtre ne céderait jamais, n'osait retirer son bref d'excommunication, et regrettait d'avoir pris ce parti extrême. L'intervention d'un huguenot converti le tira de cette difficulté. Le roi de France et le cardinal de Joyeuse proposèrent un accommodement qui fut accepté. La cour de Rome leva l'interdit, et le sénat de Venise, toujours prodigue de témoignages apparenU^, pourvu qu'il sauvât le fond, accorda

lit VOYAGE EN ITALIE.

aiitanl de gétuillesions et de paroles humbles que le saiol-père en pouvait souhaiter. A la suite de ces négociations, il y eul des échanges de présents et de bons procédés. Henri IV fui inscrit sur le Livre d'Or, et il envoya une belle armure qu'il avait portée sur plusieurs champs de bataille.

De l'arsenal rendons-nous aux Gùmimi, seul endroit où l'on trouve de grands arbres, car excepté les giroflées qui poussent entre les pierres, on ne voit guère de végétation k Venise. Les Jardins pourraient devenir une aussi belle promenade que les Tuileries, si la ville voulait y mettre un jardinier; mais ce n'est qu'ul | préau abandonné de la fashion vénitienne. J'ai vu rarement plus! de trente personnes à la fois sous l'ombre épaisse de ces beaux 1 platanes. Il faut l'appât de quelque nouveauté pour attirer les promeneurs aux C.iardini. En JWG, un spéculateur avait imaginé d'yJ tnuisporler do Padoue une méchante calèche à quatre places ctJ un exemplaire de cet animal inconnu qu'on appelle cheval. Ce full un événement pour la population. Bien des gens qui n'avaient ^ aucune idée d'un carrosse accoururent pour contempler ce véhicule extraordinaire, ainsi que le quadrupède chargé de le traîner. Pour la bagatelle de cinq ijuarantanc par personne, on pouvait monter dans ta calèche, et faire au petit trot le tour complet du jardin. Il y avait place pour six, en comptant le cocher. Les curieux s'y entassaient huit ou dix, et se penchaient pour observer, tout en roulant, le mécanisme prodigieux de ces roues qui tournaient sur un essieu. Jamais la pauvre rosse qui menait ce monde primitif n'avait excité pareille admiration.

Un autre événement de conséquence attira encore la foule aux Giardini. Un matin, les canons du Lido annoncèrent l'entrée d'un vaisseau de guerre français. La frégate à vapeur le Cuvier, qui amenait ii Venise la reine de Grèce, vint jeter l'ancre à la pointe de la presqu'île. Pendant quinze jours, cette masse énorme, avec sa machine de la force de huit cents chevaux, ses deux cents hommes d'équipage e( son matériel perfectionné, absorba toute l'attention

publique. Une flottille de gondoles tournait sans cesse autour du vaisseau colossal. Les visites se succédaient sans interruption, et les daines, parées de leurs toilettes les plus fraîches, grimpaient à l'échelle Tombrelle en main. On leur faisait goûter des liqueurs des lies, et, pour rendre aux officiers leurs politesses, elles chantaient, en s'accompagnant sur le piano du capitaine Touchard, qui commande aujourd'hui un des vaisseaux de l'escadre d'Orient. Le soir, après dix heures, quand l'équipage, pour obéir à la consigne, était rentré à bord, des barques de musiciens venaient lui donner des sérénades; et, par les écoutilles, sortaient les salves d'applaudissements. Lorsque le Cuvier repartit pour le Pirée, la population se rassembla sur le quai des Esclavons; les gondoles voltigeaient dans le port. Sans qu'on eût entendu l'ordre du départ, le vaisseau, décrivant un demi-cercle, tourna majestueusement, et disparut derrière les arbres des Jardins. Bientôt les canons du Lido saluèrent le pavillon français. Mais le Cuvier ne rendait point le salut. Vingt minutes s'étaient écoulées; le vaisseau, depuis longtemps en pleine mer, restait encore muet. Enfin les paixhans se décidèrent à parler, lorsqu'on n'espérait plus les entendre. Un vacarme effroyable succéda au long silence qui commençait à paraître inconvenant; on comprit, aux secousses causées par les détonations et au frémissement des vitres, qu'une politesse plus empressée aurait coûté cher à la ville. Dans ce moment dramatique, je vis deux jeunes gens s'embrasser sur le pont de la Paille^ en se félicitant de la supériorité d'organe du canon français. Les Italiens, comme les enfants, jugent de la puissance d'une nation par le tapage que font ses armes à feu.

Après le départ du Cuvier, les Giardini retombèrent dans leur solitude accoutumée. Pendant le jour quelques gondoles venaient aborder au beau perron de marbre, et s'amarrer à ces poteaux qui ressemblent à de gros mirlitons, car il faut d'abord, à Venise, que toutes choses plaisent aux yeux et soient ornées, ne fût-ce que d'une enluminure. Les fêtes les plus simples ne vont pas sans un

appareil considérable de banderoles, de festons et d'éclairage. Avw (les bouts de cliandelles, des pa[iiers peints, du feuillage et des oripeaux, les gens du peuple composent des trophées sans frais qui étonneraient par leur grâce et leur élégance nos décorateurs patentés. Comme il y a presque autant de petites paroisses que de Jours dans l'année, c'est fête quelque part à peu près tous les soirs. Iji population entière n'assiste qu'aux fêtes d'eau, comme celles du Rédempteur et de Sainte-Marthe. Un matin, dont j'ai oublié la date précise, je fus averti par ma padrona di casa qu'il fallait m'assurcr d'une gondole pour le soir, si je voulais voir la Saijra du Rédeini»teur. C'était pendant les cbaleurs du solstice d'été. De dix heures à minuit, tout ce que Venise contenait de barques et de ^ondoies fut couvert de lanternes chinoises, et se rendit au milieu du ranal de la Giudecca, sur lequel on avait improvisé un pont di- hateaiix. Vue de la rive des Eaclavons, la flotte illuminée ressemblait à un essaim de /"crio/f jouant et s'entrcmêlant à la surface de la lagune; bientôt un certain ordre s'établit, et les lumières parurent moins agitées. On se préparait à souper en barque. Le gondolier que j'avais retenu dès le matin, espérant me tirer une grosse somme, n'avait voulu pour rten au monde fixer d'avance le prix de ses services. Je ne craignais point qu'il me faussât compagnie, parce que mon accent étranger l'avait alléché. Les deux convives que j'attendais arrivèrent enfin avec le panier aux provisions. Je priai l'un d'eux, le seigneur Matfeo"*, patricien de Venise, de terminer mon marché. 11 s'approcha aussitôt du barcarol, et lui demanda ce qu'il voulait pour la nuit entière.

— Son Excellence le seigneur français, répondit le drôle, sait bien le prix convenu. Nous avons fait notre contratto ce matin.

— Nous l'avons si peu fait, dis-je, que tu n'as jamais voulu fixer de prix; mais tu vas être puni de ta mauvaise foi, car tu n'obtiendras pas du seigneur Matteo ce que je t'aurais donné.

— Finissons, reprit le patricien; combien demandes-tu? -

— Deux napoléons d'arzento, répondit le gondolier.

— Dix Trancsl Tu ne les auras jamais, dit le seigneur iMatteo. Ne t'imagine pas cela.

— Combien donc me donnerez-vous, Excellence?

Par un geste aussi prompt que l'éclair, Matteo leva trois doigts en Fair et referma la main.

— C'est bien peu, Excellence; promettez-moi au moins la buonamano.

— Pas un centime de plus.

— Allons I avanti! s'écria gaiement le gondolier. Vos seigneuries me donneront bien un verre de vin pour boire à leur santé.

Matteo me dit en français :

— Le marché n'est pas mauvais. Vous voguerez toute la nuit pour trois francs.

Au milieu de la Giudecca, un gros bateau de marchand de bois, paré comme le Buceniaure, contenait un orchestre excellent. On soupait dans les gondoles découvertes; on riait, on bavardait, sans perdre un coup de dent, et les voix argentines des femmes, auxquelles l'accent vénitien prête une douceur particulière, ressemblaient au gazouillement d'une volière d'oiseaux; à une heure, l'orchestre se tut pour souper à son tour. Notre panier de provisions était si bien garni que mes deux convives se grisèrent. Le comte Matteo avait le vin tendre, et voulait prendre d'assaut une gondole remplie de jeunes filles. L'autre, capitaine dans le régiment hongrois, eut avec son major une querelle épouvantable, qui se termina par des embrassades. L'aurore vint éclairer ces épisodes plus ou moins comiques, et comme on suit toujours un programme dans les fêtes italiennes, les gondoles abordèrent, au point du jour, à la rive du Redeniore. Un vœu public a élevé, en peu d'années, cette église, après la peste de 1575. Dans le souvenir d'une époque lugubre, cette population heureuse et frivole puise le prétexte d'une nuit d'excès et de folie. — I^s Vénitiens sont habiles à prendre les choses du bon côté.

Près de l'église se trouvait un jardin public où la foule vint

s'enlasser sous les acacias en fleur. Dès que les horlogos soniièrenl cinq heures on s'embarqua, et toutes les gondoles voguèrent dans U même direction. II restait encore un article au programme de la fêle. .En passant dans un rio étroit, qui aboutissait au grand canal, mes compagnons me montrèrent l'ancien palais d^OthcUo. Cest pn faisant croulor un plafond sur le lit de sa femme que ce fuu furieux a exterminé une créature qu'il adorait. J'ignore si le personnage de lago est liistontjue; mais assurément si ce démon n pu vivre quelque part, c'est dans le pays gouverné par le conseil des Dix. Partout ailleurs sa perfidie et sa férocité sortiraient des Itornes de la nature humaine. Le génie de Shakspeare, qui ne se trompe jamais, a compris qu'à Venise ce caractère n'aurait rien do forcé. Si le hasard de la naissance eût placé lago dans le grand conseil, il serait devenu inquisiteur d'État, et se serait délecté à trahir, accuser et condamner ses collègues. Il eût été de ceux qui dénonçaipnl leurs amis, et ne leur épargnaient ni la question ni le séjour des puits. Tandis que nous glissions devant la maison maudite, je ne pus m'empécher de fredonner la phrase mélancolique du gondolier de Rossini : Nessun maggior dolore. — Mais la harpe de Desdemona ne me répondit point, et ce souvenir tragique se perdit au milieu des cris et des chants de Venise en goguette. La flotte joyeuse passa sous le Rialto et vint aborder en tumulte au marché de VHerberie. Un coup d'œil charmant nous y attendait, Des monceaux de (leurs et de fruits, artistement rangés par les marchands, étalaient leurs brillantes couleurs. En un moment toutes les dames furent parées de bouquets; les paniers de cerises, de groseilles et de prunes se vidèrent comme si on les eût mis au pillage, et puis, le dernier article du programme étant exécuté, on se dispersa pour aller se mettre au lit, vers six heures du matin.

Mes deux compagnons, échauffés par la fumée du festin, n'avaient aucune envie de dormir. Ils me proposèrent de tuer la matinée à coups de pistolet. Des gens de la fètc, amenés comme nous par l'oisiveté, avaient éveillé le gardien du tir. On chargea les armes.

et j'excitai Tadmiration de la galerie en touchant le but douze fois de suite. Pour éviter le reproche de fanfaronnade, je m'empresse d'ajouter que la mouche était un cercle blanc aussi large que mon chapeau. Un officier russe, nommé Martinoif, moins émerveillé que les autres de mon adresse, me proposa de jouer une bouteille de vin de Champagne en douze balles. Nous tirâmes sur une pièce de cinq francs, et, faute d'un point, je perdis la gageure.

Après la fùte du Redenlore et celle de Santa-Marta, dont le programme est presque le même, arrive celle de l'Assomption : pour peu qu'on ait de curiosité, il ne faut pas manquer de se rendre, le 15 août, à dix heures, au couvent des Arméniens, pour voir les bons pères célébrer l'office divin dans leur rite oriental. La messe arménienne diiTère de la messe latine par quelques détails singuliers. L'officiant et les deux frères qui l'assistent parlent dans leur langue maternelle. Au lieu d'une sonnette, on se sert de bâtons chargés de grelots, et les deux servants, au lieu de se prosterner pendant l'élévation de l'hostie, marchent et se croisent autour de l'autel en agitant ces espèces de pavillons chinois. Mais ce qui produit l'effet le plus pittoresque, c'est la forme extraordinaire et la richesse incrovable des costumes. La robe de l'officiant est couverte de broderies d'or si épaisses qu'on en voit à peine le fond blanc, et qu'elle pourrait littéralement se tenir debout. Les fleurs et les dessins sont parsemés de pierres fines d'une valeur incalculable. Sur le large collet rabattu du surtout, j'ai compté plus de vingt émeraudes et rubis d'une grosseur extrêmement rare. En écoutant ces chants gutturaux dans une langue inconnue, le bruit étrange des grelots, en suivant du regard ces évolutions auxquelles j'avais peine à reconnaître le sacrifice chrétien, il me semblait assister à quelque cérémonie de l'adoration du soleil, et j'aurais pris volontiers le prêtre couvert d'or et de pierreries pour le grand mage Zoroastre.

L'office terminé, les pères arméniens nous ouvrirent leur jardin,

où l«s dûmes cuoillireiil des fleurs, l'iie [tetitc collation de coiilltures et de fruits se trouva sen'ie au coin d'une terrasse, sous ilen treilles en arceaux. De cette ten-aasc, baignée par l'eau de la mt>r, on voyait d'un coté Venise, il une lieue de distance, et de l'autre côté le rivage du Lido. Ces pitres sont lotis des lionimes tl'uue instruction profonde, et connaissant !e monde; leur onlre ne les oliiigeanl pas à la vie sédentaire. Un d'eux, le pi're Sicfauo, Jivw lequel je causai longtemps, avait parcouru deux fois l'Asie enlièrfi, et parlait cinq langues vivante», qu'il avait apprises en voyagranl. Un jour, de congé, les enfants du collège de Venise, en venant mi couvent des Arméniens, furent pris par un orage terrible. Trois ou quatre gondoles cliaviri-rent devant les uiurs du jardin, l-es pères le plus jeunes se jetèrent à la nage, d'autres sautèrent dans Im barques du couvent et prirent les rames. En un niomcnl la lagune se couvrit de robes noires, sous lesquelles ImltaieDl des cœurs pleins de courage; grâce au dévouement et ii l'énergie t\es pères arméniens, les écoliers en furent quittes pour la peur. Nous ne manquâmes pas de visiter la bibliothèque et le cabinet où lorrf Bvron venait quelquefois s'enfermer pour écrire. On nous monlra les vers qu'il avait laissés sur le registre du couvent, et le vieux père Pascal, son ami et probablement son confident, disait avec un sourire triste: «< J'ai beaucoup aimé ce jeune bomme, et je savais bien qu'il me causerait des cbagrtns, car, avec sa tête ardente et sa sensibilité d'enfant, comment aurait-il pu atteindre l'âge où la raison lui aurait donné le bonheur? »

Les fêtes que nous venons de citer sont les plus brillantes de la saison. En automne il y a encore fête au Lido, tous les lundis, précisément à l'époque où le Parisien va prendre ses ébats à Saint- Cloud. On danse, on mange et on boit du vin noir. Ce vin, récolté dans le Erioul, pourrait être assez bon, si on le conservait seulement avec soin ; mais on l'apporte ii Venise, en bateaux, dans de grandes cuves découvertes, où le contact de l'air le gâte et l'épaissit. On ne le met en bouteille qu'au moment de le servir, ef l'eau à forte dose

peut seule corriger son effroyable âcreté. L'Italien eut jadis le génie du commerce; on ne s'en douterait pas aujourd'hui à voir son incurie, son peu de souci de contenter le consommateur. L'idée ne vient pas même à un marchand de la Frezzaria, qu'en vous trompant il y perdra votre pratique. Le cultivateur cueille ses fruits aussitôt qu'ils paraissent à peu près mûrs, et porte au marché ses pêches dès que le soleil les a colorées de rouge, fussent-elles dures comme des cailloux. S'il pouvait vous offrir des boules de bois peint ou de petites vessies gonflées d'air, avec la moindre chance de réussir à vous duper, il le ferait sans scrupule. Il est vrai que ces fruits, mal cultivés, se vendent à des prix d'une incroyable discré-

lion, comme on dit en Italie. La pac/rona de la maison que j'habitais me montra un jour deux douzaines d'artichauts qu'elle avait payés vingt centimes. Lorsque j'étais fatigué des ragoûts à l'huile des traiteurs, cette brave patronne me préparait, pour la bagatelle de trente sous, un nombolo (filet de bœuf) dont j'avais peine à voir la fin en deux jours. Les fraises, les cerises ou les raisins, suivant la saison, se donnent pour rien aux gens qui savent en débattre le prix. Un jour, à la quinta-valle, où l'on va dîner dans les jardinets, le propriétaire d'une guinguette nous livra ses figuiers pour dix sous, avec la permission de cueillir autant de fruits que nous en pourrions manger. Nous étions quatre personnes; le patron nous regardait en souriant.

— Excellences, nous dit-il, quand nous fûmes bien repus, ces fruits ne valent rien; ce sont des figues-fleurs. A la seconde récolte, je vous aurais fait payer le double.

Je me souvins d'avoir lu dans une histoire d'Italie qu'un grand personnage du seizième siècle avait été empoisonné avec des figuesfleurs où ses gens avaient introduit un toxique. Le traducteur français crut devoir avertir son lecteur que les figues-fleurs étaient un fruit inconnu en deçà des Alpes. C'est le contraire qu'il aurait dû dire : nous ne connaissons, sous le quarante-neuvième degré, que la primeur du figuier, dont l'Italien ne fait point de cas, et la

seconde r^'colte, qui scniit la meilleure, n'îilteinl pas su malurilt-, Taute de rtmleur.

Depuis qiieliiues années, il existe à Venise une conipatinie dft gondoliers chanteurs, compostée de dix ou douze gaillards tous doués de voix charmantes cl orecchiantt, c'est-à-dire musiciens par nature sans connaître aucune règle. En chantant enseinltle dans les cabarets pour se divertir, ces gondoliers ont imaginé de s'associer et d'exploiter leur talent. Ils se formèrent uu répertoire de morceaux, paroles et musique de leur invention, el mêlé» de solos, de quatuors et de choeurs. Ils oll'rirent ensuite k qui voudrait les entendre de chanter pour de l'argent. .Moyennant un tiapolron d'or, on dispose d'eux pendant deux heures. Le procédé commode de l'association permet aux auditeurs de diviser la somme à l'inrini, en sorte que pour une faible contribution de deux francs, dix personnes peuvent régaler de musique eux et leurs amis. Les chanteurs ont leur barque particulière, dans laquelle ils se promènent sur les canaux et sous les ponts, en s'arrètant devant les palais où l'on désire donner une sérénade. On leur trace un itinéraire, cl on les suit en gondole, à la distance convenable pour bien jouir de leurs chants. Guidés par le seul sentiment de l'harmonie, ces hommes ignorants composent leurs parties de basse, de tierce el de quinte sans qu'un accord i'aux blesse jamais l'oreille. Le premier ténor de la troupe était, en 1 8'i6, un garçon de seize ans dont la voix adolescente avait des sons d'une suavité délicieuse. Le second ténor, plus âgé de quelques années, prenait la première partie des morceaux tendres on pathétiques. II excellait dans la canzonelta d'ainore. C'est ordinairement vers minuit, quand les canaux sont plongés dans le silence et l'obscurité, que la troupe se met en route; sur son pas.sage les fenêtres s'ouvrent, les balcons se couvrent de dilettanli en robe de chambre et de dames en cornette de nuit. Le concert se termine toujours par un choeur comique dont les paroles s'adressent aux seigneurs ili qualità pour les prier d^ajouter une gratification au prix convenu, ce qu'on ne refuse jamais.

II va sans dire que les paroles de ces barcaroles et chansonnettes sont en dialecte vénitien. La poésie n'en est pas d'une grande profondeur, ni le sujet bien émouvant. C'est toujours une fille blonde assise au bord de la rive, et qu'un gondolier invite à vogare avec lui. Quelquefois, la belle fille possède un anneau d'or dont le rameur finit par s'emparer, mais qu'il lui rend en l'épousant. D'autres fois, c'est une princesse qui s'amourache du gondolier on se faisant conduire à Murano, et qui s'égare jusqu'à Saint-François du désert; ou bien, la belle n'a pas de quoi payer le prix de son voyage, et le rameur se contente d'une œillade amoureuse pour tout salaire. Ce désintéressement sentimental du gondolier doit être considéré comme une fantaisie poétique. Il est à remarquer que ces poètes populaires, comme les anciens peintres, ont adopté pour idéal la Vénitienne blonde; il s'agit toujours d'une biondma, au cou de cygne, aux cheveux d'or. Tout en rendant hommage à la beauté parfaite de ce type féminin, les Vénitiens le jugent sévèrement sous le rapport du caractère. Au rebours des autres pays, où Ton accorde gratuitement aux femmes blondes la bonté, la douceur et toutes sortes de qualités aimables, on les redoute particulièrement à Venise. « Défie-toi, dit un proverbe, des pierres vertes et des filles blondes. » L'eau des lagunes dépose sur les marches des rives un limon verdàtre fort glissant; avec la Vénitienne rusée les faux pas sont plus dangereux. Ses airs enfantins, son parler caressant, ses manières de chatte, déguisent un égoïsme implacable. Comédienne admirable, la Vénitienne blonde se plait à jouer tous les rôles par amour de l'art. Elle trompe avec délice, et si on la prend en flagrant délit de mensonge, elle i)lcure à chaudes larmes, et obtient son pardon pour pouvoir mentir et tromper encore. Lorsque enfin la dissimulation n'est plus possible, elle découvre la noirceur de son âme avec une joie féroce. Dans ces rares instants où elle se montre telle que Dieu l'a faite, peu s'en faut qu'elle ne soit laide : Tange hypocrite au parler de miel s'eflace tout à coup, et vous avez devant vous une furie aux yeux flamboyants, à la

Ui VOYAGE EN ITALIE.

voixrauque, Ti-l est. du moins, le portrait peu llall« ({ue les Viiiii-

tiens eux-méines font de leurs belles blondes. Je leur en laisse la

responsabUit«.

La fille brune, au contraire, avec ses traits m.i(ir(<<ir|uef), ne» livres en accolade, sa peau légèrement cuivrée et ses yeux si noir» qu'on ne distingue point la pupille de la prunelle, pastw pour avoir le cœur simple. Généreuse et passionnée. la Moi-a s' exprima aviv; emportement et vivacité. EUe n'a point les séduction» de la filkaux cbeveux d'or; mais lorsqu'elle pleure, ses larmes ne déguisent aucun artifice. Le Vénitien, volontiers menteur comme la blonde et crédule comme la brune, se venge des fourberies de la premit're en trompant la seconde. Malheureusement Venise n'est pas le seul pays où Ton pratique cette justice distributive.

Comme l'improvisateur de la place Saint-Marc, les gondoliers chantants emploient souvent le sdnirciolo, qui diminue les difHcultés de la rime, et dont les finales mourantes plaisent aux oreilles vénitiennes. Si on essayait de traduire littéralement ces morceaux légers, leur grâce nuïvc disparaîtrait avec l'accent du dialecte, et il ne resterait la plupart du temps qu'une platitude. Il y aurait une étude longue et allaehante à faire sur ces dialectes italiens, qui changent d'une ville à l'autre. Ce ne sont point, comme on pourrait le croire, des patois dérivant de la langue italienne, corrompue par l'ignorance, mais bien de véritables langues, qui se sont toutes formées à la fois. La preuve de cela, c'est que jamais on n'a parlé le toscan à Venise, à Milan, à Naples. On voit dans les archives des Fiari le latin s'altérer peu à peu, tourner au vénitien et non à l'italien. Par exemple, tandis que le mot latin toxicum (poison) devenait, en s' adoucissant, tossico à Florence et à Rome; il s'adoucissait davantage à Venise et devenait tosego. Tandis que de consilium, les Romains faisaient consiglio, les Vénitiens en faisaient conseio. En général, le dialecte des lagunes évite toute syllabe dure, et réduit autant que possible le nombre des consonnes. Il semble que ce langage ait été fabriqué par des enfants dont les oi^anes se refusaient

à tout exercice difficile. Le zézaiement se reproduit sans cesse dans les mots où le G et le C, suivis de voyelles, demanderaient un effort de prononciation. Giavine (jeune homme), piangere (pleurer), caccia (chasse), etc., donneraient trop de fatigue à des bouches vénitiennes; tout ce qu'elles peuvent faire, c'est d'articuler zovene^ pianzere, cazza. Les doubles lettres sont aussi réduites : quello (celui-là) devient quelo; bello (beau) se dit helo. Dans les noms des jours de la semaine, la terminaison d% se supprime. — C'est autant de peine d'épargnée. — Ainsi lunedt^ marled), mercoledt, gioved), etc. , deviennent luni^ marlBy mercorey ziobà^ etc. C'est comme si on disait en français, lune^ Mars, Mercure, Jupiter, etc. Sabbalo [samedi) s'abrège et devient sabo. Jamais une Vénitienne n'aurait la force d'articuler scarpione (scorpion) ; elle se contente de dire sorpio. Il ne faut pas croire pourtant que cette paresse des organes entraîne après elle la continence de langue. En abrégeant et adoucissant chaque mot, on en dit, au contraire, davantage. Les commères du Canareggio et les rameurs de Chioggia ne cessent de parler et de se quereller que pour dormir. La petegoleza ; bavardage) des unes et les baruffe (disputes) des autres sont proverbiales et célèbres dans toute la Lombardo-Vénétie.

Les registres des Frari fournissent le document le plus complet qu'on puisse souhaiter pour suivre, siècle par siècle, sinon année par année, la formation du dialecte vénitien. On y voit comment le latin, la langue mère la plus concise et la plus vigoureuse du monde, a pu se changer en un langage mou , enfantin et diffus. Dans ce travail mystérieux de la transformation des idiomes, choisissons au moins une observation utile. On a beaucoup écrit en tous pays sur la linguistique et les étymologies; je ne me souviens pas d'avoir lu l'origine des adverbes. Pendant les douzième et treizième siècles, lorsque le latin s'altère et devient méconnaissable sur leh^ registres du sénat, on voit d'abord sortir une espèce de jargon participant de la langue mère et de la langue vulgaire; bientôt celle-ci prend le dessus, et expulse la langue morte. A cette épo-

que (le Iransition, les lettres da gouveraement à ses provédi leurs

et à ses secrétaires en mission se terminent par lii recommandalioD d'allier la prudence au courage. Celle recommandation se formule d'une façon moitié latine et moitié vulgaire : El eerli tunitis saprai frrti fnr prudenlemenle et mtorosamente. ^Quelquefois les deux derniers mois se trouvent ainsi décomposés : Prudente et taUtrosà mente [ Nous sommes surs que lu sauras agir avec un esprit prodcnl et courageux;. Il est évident que les terminaisons meiUe en ilalien et ment en français viennent du mot latin mens esprit' . — Lorsqu'on dit ffenerosamente en Ilalie, et gênéreuxement en France, on fait uae seule expression des deux mots getterotâ -mente et gé>iéreu3r-ment , c'est-à-dire esprit fjniéreu.T. L'Iiubilude et le leropw ont fini par étendre cette terminaison k des mots qui n'exprimaient point une qualité de Tesprit. On oublia ce que signifiait lii syllabe nienl, et on l'appliqua bientôt à tous les adjectifs. Les adverbes n'ont pas d'autre origine. Un philologue scrupuleux ne devrait donc se senir de la terminaison menl que pour les adverbes applicables aux opérations de l'esprit. Sitrement, résolument , pan'ablement , sont de bons mots dans ce sens : avec un esprit sûr, résolu, variable. Mais premièrement, finalement, prochainement, sont des mots corrompus et mauvais, parce qu'ils ne sauraient signifier : avec un esprit premier, final et prochain. Par malheur (pour ne point dire malheureusement], le respect des origines nous forcerait à renoncer à l'usage d'un si grand nombre de termes consacrés, que l'expression de la pensée la plus simple deviendrait un problème fort compliqué. Cette digression nous ayant mené loin, sortons-en promplemcnt { avec un esprit prompt) , et revenons aux divertissements de la vie vénitienne.

Le plus fréquent des amusements d'été est le Fiesco^ qui a lieu deux fois par semaine. Ces jours-là, de huit à dix heures du soir, la musique de la garnison, au lieu de jouer sur la place Saint-Marc, donne concert sur l'eau. Deux orchestres militaires, instaUés dans de grands bateaux pontés, partent des deux extrémités du grand

canal , et s'avaDcent lentement vers le centre en exécutant leurs morceaux. Le beau monde vogue de l'un à Tautre, et par moments, les gondoles s'accumulent sur un point en si grand nombre, que la circulation est suspendue. Pour aller au Fresco^ les dames se parent, les hommes se gantent, et les barcarols mettent leurs vestes à ramages. Quelques personnes riches ont des gondoliers vêtus en laquais ; mais dans l'exercice de la rame, les attitudes si gracieuses, avec la ceinture et le bonnet, paraissent outrées sous le chapeau rond et la livrée. Les basques de Thabit volent dans les airs; Técart forcé des jambes, et la courbe que décrit le dos du rameur, lui donnent un air grotesque et furieux. On voit aussi des domestiques étrangers, devenus bons rameurs après un long séjour à Venise, se faire des costumes de fantaisie plus ou moins ridicules. Deux longs bouts de ceinture leur pendent jusqu'aux chevilles, et Ton sent à leur tenue empesée le valet du Nord voulant singer l'aisance naturelle du Méridional. En Italie, en Espagne, en Sicile, en Orient, dans tous les pays où le peuple porte la ceinture, vous ne verrez jamais pendre ces longs bouts à franges que les débardeurs de nos bals masqués étalent avec affectation. Autant la ligne rouge qui divise le corps en deux parties fait ressortir la souplesse des mouvements, autant cette loque prétentieuse, que l'exercice rejette en avant ou en arrière, effarouche le regard et messied à celui qui s'en affuble, pensant faire le beau. Le dernier barcarol de Venise pourrait donner une leçon de goût aux danseurs costumés de nos bals publics.

Pendant les quatre mois d'été, il est fort rare que le Fresco soit empêché par le mauvais temps. Un soir du mois d'août pourtant, j'allais m'embarquer avec une nombreuse compagnie, lorsqu'un orage terrible éclata sur la ville. Les dames, effrayées par le tonnerre et la grêle, se dispersèrent comme des oiseaux, et je me trouvai seul dans la rue avec une jeune personne charmante que sa famille avait oubliée comme la femme d'Énée. Nous cherchâmes un abri chez un pâtissier. Tandis que la grêle et la pluie faisaient rage, nous mangions des baicoli, espèce de . massepain en pâle légère.

i:W VOYAGE EN ITALIE.

Bienlol la rue devint un ruisseau qui pénétra dans la Iioulique du pâtissier. Il fallut d'abord monter sur df^s cliaises, et ensuite iiouk réfugier dans l' arrière-boutique. Nous y restâmes k causer musique Iiaisihiement tant que dura la tempête, après quoi je reconduisis la jeune personne diez sa mère. Lorsque la eoiiipagnie dispersée fut réunie au complet dans le salon, chacun raconta en rtani ses malheurs et accidents ; le récit des nôtres parut fort simple, et personne n'eut l'idée d'y penser à mai. Si pareille aventure me fût arrivée à Landernau, les parents de ta jeune fille l'auraient grondée, on aurait mal parlé d'elle dans la ville, et l'on m'aurait jeté lu pierre dans tout le Finistère. Mais, plutôt que d'exposer une jeune tille aussi honnête que belle aux médisances de nos provinces, je l'aurais ramenée à travers des étangs et des fondrières, la grêle et la pluie sur la tète, dût-elle y perdre sa toilette et gaj^ner une pleurésie.

Ce n'est pas que les Vénitiens s'abstiennent de parler ilu prochain. Us s'en donnent au contraire le passe-temps avec beaucoup d'indiscrétion, et la curiosité leur fait cxcrtor une surveillanrt- furt incommode à qui veut se cacher. Leurs bavardages sont d'autant plus redoutables, qu'ils les font tout haut, sans malice. Dans leurs propos les demoiselles sont épargnées, mais les dames, et surtout les étrangères, servent iierpétuelleinent de sujet à leurs conversations. Quand on ne sait point leurs usages on s'expose à des suppositions et commentaires fâcheux. Par exemple, contrairement aux habitudes françaises, il n'est pas reçu, à Venise, d'offrir le bras aux personnes jeunes, mariées ou non. Une jolie femme peut se promener en compagnie d'un ou de plusieurs adorateurs, sans qu'on en jase; mais si quelqu'un la voit passer bras dessus, bras dessous avec un cavalier, on tire à l'instant même des conclusions graves. J'ai vu, pendant deux mois, une des femmes les plus aimables, les plus respectées et les plus recherchées de Paris, accompagnée de son mari, renoncer au inonde et s'enfermer dans son palais par ennui et dégoût des propos. Les Vénitiens n'ont jamais su ce qu'îb

avaient perdu en se privant, par leur faute, d'une société charmante. Durant tout l'hiver de 1 84G, j'assistai souvent dans les salles du café Florian aux conciliabules nocturnes des chercheurs d'historiettes. Leur police était fort active, et, dans le nombre inlini de leurs remarques et anecdotes, il s'en trouvait où les détails de mœurs et les épisodes romanesques méritaient d'être notés. Mais une chronique de ce genre est bonne pour la conversation, et ce serait manquer aux devoirs de l'hospitalité que de l'introduire dans un livre.

L'imprésario de la Fenice avait réuni, cette année-là, une troupe assez bonne. Le ténor était Guasco, et la prima donna une canta- ' trice allemande, appelée madame Lœve. Les basses chantantes, quoique médiocres, ne nuisaient pas à Tensemble. Le théâtre ouvrit le jour de Saint-Etienne, suivant l'usage, par la représentation d'une Jeanne d'Arc de Donizetti, qu'on ne pourrait exécuter en France, qu'à la condition de changer entièrement le libretto. Dans cet opéra, la bergère tombe amoureuse du roi de France, et lui déclare sa passion en le conduisant à Reims. Charles VII, de son côté, s'enflannne subito pour la vierge des Vosges, et les voilà chantant ensemble le duetto damore, avec tout l'assortiment desten mio^ idol mio et autres fadaises usitées dans les libretti. Cette inconvenance historique peut passer en Italie, mais en France elle n'échapperait ni au ridicule ni aux huées. Après la Jeanne d'Arc vint un opéra du prince Poniatovvski, la Fiancée dAbydos; puis YAUila de Verdi, fait exprès par le maestro à la mode, pour le théâtre de la Fenice. Le public attendait cette primeur avec une curiosité extrême. Un opéra nouveau e§t un grand événement en Italie. La surenchère des loges fut poussée à des prix exorbitants pour le pays. Les dernières c/<'/i* se vendirent, sous les P/ocM/a//^», jusqu'à soixante swansics ou livres autrichiennes, c'est-à-dire cinquanteun francs. L'agitation se calma au second acte : la pièce fit le plus beau fiasco du monde, et, comme elle ne se releva pas à la troisième représentation, sa mort fut délinitive.

iU) VOYAGE EN ITALIE.

l'uur comble de iiialbeur, Fanny Elssler, eugygée par Yimprrsario, et qui devait paraître dans le cliarmant liallnt iVEsméralda, vi'nait de perdre sa chèvre blanche. Épuisée par les veilles et les fatigues de ses débutsàlaSm/w, celte pauvre bète était morte delà poitrine, dans le trajet de Milan à Venise. Le matériel du halle! et les dépenses de la mise en scène ne soufTraieut ni retard ni ebangcmenl au programme; il fallut supprimer le rôle de la chèvre apprivoisée La pièce y perdit un de ses agréments; mais le succès de la danseuse alla anx nues. Fanny Elssler, belle encore, réveilla mes souvenirs du meilleur temps de l'opéra de Paris. Son talent s'était prodigieusement développé sous le rapport de Tcxpression. Je l'avais connue vive, espiègle, pétillante: je la retrouvais avec toutes ces' qualités, et de plus tragédienne. Sa pantomime, dans la scène finale où E.sniéralda, prête a monter sur le bûcher, fait sa prière, pardonne à ses bourreaux et repousse les tentations de Claude Frollo, s'éleva au pathétique le plus toucbaot. Il y eut des larmes versées, et le triomphe de l'artiste prit des proportions inquiétantes, car, en Italie, lorsque le public a pleuré, la snlle court le risque dr s'écrouler au bruit et aux trépignements de l'ovation. Pendant quinze représentations de suite, le vacarme fut le même, et Vimprcsario se consola de la disgrâce du roi des Huns. J'avais eu la précaution d'acheter mes entrées pour la saison entière, moyennant la faible somme de soixante-dix livres, en sorte que je ne perdis pas une seule de ces représentations intéressantes. Après YEsméralda, Fanny Elssler joua la Jolie Fille de Garni, et nous arrivâmes ainsi à la fin du carnaval.

Le jour du mardi gras, pour la clôture, il y a cavalchtna, c'est-àdire bal masqué, non pas une des cohues échevelées et barbares où l'on ne croirait pas s'amuser si on n'en revenait avec des horions ; mais une de ces réunions de bon goût, telles que les vieillards en ont vues en France du temps de la société polie. Les choses ne se passent point à la Fenive comme à Paris. Les dames se montrent à visage découvert, tandis que les hommes déguisés et masqués vont

de loge en loge pour se livrer au plaisir d'intriguer. Je puis donner aux Français, qui assisteront à ces fêtes, une excellente recette pour n'être point reconnus. Si un étranger s'avisait de vouloir parler l'italien sous un déguisement, il n'irait pas loin sans se trahir. iMais, comme tout le monde parle français à Venise, il faut noter les fautes de langue et de prononciation des gens du pays, imiter leur accent et parler un plus mauvais français que le leur. Ce procédé m'a si bien réussi, qu'on me disait sans cesse : « Parle donc italien; tu ne sais point le français. » Personne ne m'a soupçonné d'estropier à dessein ma langue maternelle, excepté un de mes compatriotes, qui finit par reconnaître le stratagème. — Aux bals masqués du Ridotto, les hommes ne se déguisent pas, et les dames prennent le masque. De cette façon chacun peut avoir son tour.

Lorsque la Fenice est fermée, on joue encore la comédie sur les petits théâtres, San-Benedetto, San-Samuele et Malibran. Mais les Vénitiens oublieux, au lieu de s'attacher à leur comédie nationale, courent aux traductions défigurées des j)ièces françaises. Le Gymnase et les Variétés défraient leur théâtre. J'ai vu, à San Benedetto, la Fille de r Avare, jouée avec de grands cris, comme un mélodrame, ce qui composait bien le vaudeville le moins français qui se puisse imaginer. Comment les pièces de Bayard, ainsi métamorphosées, ont-elles pu détrôner le répertoire de Goldoniî C'est ce qu'on a peine à comprendre. Sur la place Saint-Moïse, un théâtre de marionnettes donne des représentations en toute saison; l'énorme affiche en toile peinte invite le public à entrer, par l'appât de quelque titre de pièce aussi pompeux que celui-ci : Lacaverna terribile ovvero la toza valorosa e i malandrini puniti colla piova di fuoco la caverne terrible, ou la jeune fille courageuse, et les brigands punis avec une pluie de feu). Les épithètes terrible, e/froyable, lamentable, remplacent la clarinette et la grosse caisse du théâtre de la foire.

Dans les derniers temps de sa décadence politiffue, Venise brilla par son théâtre et son génie comi<iue. Deux troupes rivales se dis-

U-i VOYAGE EN ITALIE.

imlaient l» laveur irtiii public intelligent et imiH-tt>i>ioi)nat>le. L'abbé Cbi»ri d riuliloni donnaient des drames lynnoyauts H dex comédies populaires sur un théâtre, et C;irlo Oorii faisuit juuer sur ui) autre ses-féeries allégoriques, mêlées de paiitaluniiudps. 1^ li-oupe excellente de Sacchi exi^îcait du poêle une part pour l'improvisalioti. Le pantalon nommé Darbés, le lartaylia Fiorillo, et le Iruff'atdin Sacchi n'étaient pas seulement de» acteurs purlaitsi ils «valent de l'esprit, une verve et uiic l'aciblé si prodigieuses i|Ui' d'un canevas iuforme, ils auraient su tirer une comédie complète, sans prci](lre le temps de la répéter. L'auteur se suntail Tort tjuand il s'appuyait sur de tels hommes. CUiari ctGoldoDi tranibléreiil vu voyant cette troupe formidable s'installer à Saint-Samuel et y n^ssusciier Tancienne comédie deW arii^. Le public, partigé entre le» deux genres, s'amusa de celte guerre courtoise, où chaque victoire tournait \i son prolit. Bientôt Charles tiozzi eut toute sa faveur; Je théâtre Sau-Salvator fut désert, et la foule ne se porta plus qu'à San-Samu«lo. Chiari partit pour l'Amérique, Goldoni pour la Fraace, et la comi)ag(iic comique des l'anlalous ot des Trui'aldina demeura maîtresse du champ de bataille. Pour elle, Carlo Gozzi composa cette oeuvre bizarre dans laquelle les sujets fantastiques sont mêlés de bouffonneries et d'allusions : le Corbeau, le Roi cerf, la Zobéide, le Monstre lurquin, la Femme serpent, la Chute de dona Elvire, etc., répertoire énorme, qui représente quarante ans de travaux et de succès.

La révolution, la campagne d'itahe et la catastrophe de Venise interrompirent ces spectacles. Charles Gozzi vit sa patrie mourir, et du même coup son incomparable troupe se disperser. Adieu les génies, les fées, les lazzis de Pantalon, les bégaiements de Tartaglia I Adieu ta comédie dcll' arte. Comme son gouvernement, la compagnie comique s'évanouit un beau jour, et Goldoni fut vengé. Le poëte préféré eut à son tour la douleur de voir son bagage englouti. Probablement on ne reverra jamais un Sacchi, un Darbès, un Fiorillo se rencontrer dans la même troupe pour remettre à la

scène le Roi des génies^ et combler les vides du canevas avec leurs frais d'esprit, de verve et de gaieté. La comédie delV arie jette encore quelques lueurs à Naples : en arrivant dans ce pays-là, nous nous empresserons d'en parler avant qu'elle ait rendu le dernier soupir. Dans l'œuvre de Goldoni, au contraire, trois ou quatre pièces surnageront éternellement : on jouera toujours en France le Bourru bienfaisant^ en Italie la Bottega dicaffe. Mais je ne conçois pas que les Vénitiens ne reportent pas sur leur littérature nationale l'intérêt et le respect qu'ils témoignent pour leurs institutions passées. II serait plus facile de réveiller leur théâtre que le grand conseil. Comment n'ont-ils point le désir de revoir et d'applaudir ces centaines de petites pièces et de tableaux populaires que Goldoni a écrits dans leur dialecte et pour eux seuls ? Us reprochent à ces ouvrages légers la trivialité des sujets et du langage, et ils ont raison ; mais ces vérités vulgaires sont au moins puisées dans leurs mœurs et leur caractère, et par conséquent elles devraient leur offrir plus d'intérêt que les trivialités d'un vaudeville français; ils retrouveraient dans Goldoni les types du barcarol, du chiozzote, de la Pagoia, qu'ils ont sous les yeux et qui vivront tant que Venise sera debout.

A ce propos, il faut dire un mot de la Pagoia, que nous allions oubher. Venise, comme on sait, ne renferme d'autre eau potable que celle du ciel, conservée dans les citernes. Les petites porteuses d'eau, leurs seaux sur l'épaule, parcourent toute la ville au trot pour distribuer ce liquide indispensable. Ces seaux de cuivre contiennent trois ou quatre h très chacun ; mais on les remplit bien des fois en une matinée. Il est aisé de reconnaître k leur visage pâle et délicat, à leur costume étranger, que ces filles viennent de loin : le Vénitien ne daignerait pas faire lui-même sa provision d'eau ; la Pagota lui rend ce service moyennant salaire. Page est une ile froide et nue de l'archipel dalmatique, située le long des côtes de la Croatie : le privilège de porter Feau à Venise appartient, par la force de l'habitude, aux filles de ce pays. On les appelle encore bigolante^

du nom de leur proression. Comme on n'en voil que déjeunes, il est évident qu'elles ne font que passer k Venise, et qu'elles retournent se marier dans leur pays quand elles ont gagné leur dot en travaillant. Elles sont actives et prestes, quoique d'une constilution fréifl, et les gondoliers perdent leur temps à vouloir les enjôler. Leur pian de conduite est réglé d'avance, et rarement elles s'en écartent. L'eau des citernes du Palais-Ducal étant la meilleure et la plus recherchée, c'est dans la cour de ce palais que les pagote se réunissent en grand nombre le matin. Les margelles en bronze de ces deux puits contiennent des ornements et des figurines, dont le mouie a été,<lit-on, envoyé îiM. le baron de Rothschild pour orntr une de ses maisons de campagne.

Au moment de mon dernier départ de Venise, il était quostioD de suppléer à l'insuffisance des citernes. Deux compagnies se formaient, l'une jiour amener l'eau de la terre ferme par un conduit attaché au grand viaduc du chemin de fer, l'autre pour l'entreprise d'un puits artésien : ta première était composée de Français, et la secondp aussi très-probablement. Les Vénitiens se donnaient le plaisir de critiquer les deux entrcj)rises, comme ils avaient persillé celle du gaz hydrogène, fondée par des Lyonnais, et qui a parfaitement réussi. L'idée de faire sortir de terre une gerbe d'eau douce en perçant un ilôt des lagunes avec une sonde, paraissait aux causeurs nocturnes du café Florian un rêve absurde et pitoyable. On m'a dit cependant que l'eau avait jailli aussi bien que la flamme du gaz. J'étais à Venise le soir où, pour la première fois, on tenta d'allumer, en présence de la foule incrédule, cette lumière chimérique sans huile et sans mèche; par un hasard plaisant, le premier bec de gaz sur lequel on posa la petite lampe ne voulut point prendre feu ; un immense éclat de rire retentit d'un bout à l'autre de la place Saint-Marc. Si le second bec ne se fût point enflammé, on allait infailliblement apporter une couverture de laine pour berner l'entrepreneur et son ouvrier. Fort heureusement la lumière parut pour confondre les rieurs, et en cinq minutes la place illuminée ne

permit plus de nier la réalité du prodige, qui depuis s'est renouvelé tous les soirs.

Ce fut bien pis encore lorsqu'un habitant de Montpellier, en passant à Venise, s'étonna qu'une ville baignée dans l'eau de mer consommât du sel étranger, et se mit en tête de créer une saline.

— Si cela était possible, disaient les causeurs désœuvrés, auraiton attendu que ce monsieur arrivât de France? Ces gens-là ne doutent de rien. Deux rivières versent leurs eaux dans celles des lagunes, et les rendent impropres à la fabrication du sel. Cela saute aux yeux.

— Il faudrait, disais-je à mon ami, M. A..., vous assurer que ces objections ne sont point fondées.

— Avant deux jours, me répondit-il, j'en aurai le cœur net.

M. A... prit une simple cuvette qu'il emplit avec l'eau d'un canal, et en voyant se former sur cette eau stagnante une croûte légère qu'il était impossible de prendre pour autre chose que du sel, il se sentit rassuré. Huit jours après, il était à Vienne, quinze jours plus tard à Paris. Au bout d'un mois je le vis revenir, et en dînant au café Gallo, il m'apprit qu'un traité avec le gouvernement autrichien l'obligeait à fournir dans deux ans cent mille quintaux de sel pour commencer; un autre traité avec M. le baron de Rothschild mettait à sa disposition les capitaux nécessaires aux travaux.

— Demain, me dit M. A...^ nous irons voir ensemble l'emplacement de ma saline.

Nous partîmes de grand matin dans une barque à quatre rames. Nous visitâmes en passant Tîle de iMurano, oii sont ces verreries autrefois si célèbres, et qui n'avaient pas de rivales en Europe; puis ensuite Burano, peuplé de pécheurs, et enfin, laissant sur la gauche Torcello, où Attila eut la curiosité de se faire conduire, nous abordâmes au fond des lagunes sur Tîle de Saint-Félix. Pas un arbre ni une plante dans ces terrains marécageux et salins. En nous voyant arpenter une île déserte, les gondoliers pensaient que nous y venions chercher le diable et faire un maléfice. Nous ne rentrâmes a Venise qu'à la nuit noire. Un mois plus tard, cinq

us

s'enroncer dans la paroisse de San-Gallo, et comme je la suivais, je tombai par hasard âu milieu de la fêle populaire. L'entrée de la rue des Fabri était décorée dun manteau d'Arloquin et d'une toile de théâtre. Des quinquets à trois becs, soutenus par des guirlaudes. éclairaient à fjiorno. Les habitants avaient tiré de leurs maîson.s ce qu'ils possédaient de plus beau pour l'exposer aux regards des passants. Tout ce qui peut à la rigueur être considéré comme ornement dans les pièces d'un mobilier se pavanait eu plein Jiir. Les murailles étaient couvertes de draperies, rideaux de lit, tapis de pieds, paillasses, courtes-pointes, comme pour une procession. La rue était jonchée de feuilles d'arbres. Des oriflammes groupées en faisceaux représentaient, les unes des armoiries fabuleuses, des comètes, des croissants et des constellations en papier de toutes couleurs, les autres des sujets historiques, des allégories et des personnages saint.s ou des dieux de la fable. Tous les portraits de famille, tableaux et ima(;es étaient suspendus pèle-méle. La gravun.' du Mauvais sujet se trouvait ii côté d'une sainte Vierge en cire et d'un buste d'Ilippocryte. Tu fabricant de poêles avait exposé deux gros chiens en terre cuite, destinés à servir de bouches de chaleur; le pharmacien avait étalé son portrait tenant à la main un bocal de sangsues; enfin le marchand de chandelles, n'ayant apparemment rien de plus beau à offrir que sa marchandise, avait formé avec ses chandelles des figures géométriques. Les balcons ressemblaient à des loges de théâtre, et comme toutes les Vénitiennes sont jolies, leurs profils antiques et leurs magnifiques chevelures ne nuisaient pas à l'embellissement de la Sagra. Des parfums de cuisine, d'oranges, de fromage et d'huile à quinquet, voltigeaient dans les airs, et la foule faisait entendre ces bruits comiques et confus auxquels on la reconnaît partout, en Italie, pour le peuple du monde qui sait le mieux rire, chanter et se divertir à peu de frais.

Au milieu de ces décors pittoresques, la musique du régiment bohémien s'arrêta sur la place et se rangea en cercle pour exécuter des airs de danse. Le monument dédié à saint Gall, petite chapelle

d'une architecture fort simple, était si bien enterré sous les festons et les guirlandes, qu'on n'en voyait plus les formes. Dans un coin de la place, une inscription, posée sur la porte d'une maison, annonçait que là était mort Canova , le prince des sculpteurs. Des enfants dansaient devant cette inscription; des pécheurs chiozzottes se querellaient, et des barcarols buvaient en plein air sur un tonneau. Mais le plus poétique tableau qu'offrît la fête de San- . Gallo, c'était la boutique volante du célèbre Zamaria, le plus important personnage de toute sagra vénitienne, le prince des faiseurs de beignets, comme Canova le fut des sculpteurs. La boutique de Zamaria était dressée au centre de la place. Sur la façade de son établissen^nt brillaient trois beaux plats en cuivre, somptueusement étalés entre de faux pains de sucre en carton, des fiasques au col élancé, des corbeilles élégantes, des casseroles et des cuillers à pot rangées avec art. Le fronton de ce monument portait un large écriteau sur lequel on lisait cette phrase pompeuse : Qui lavora Zamaria di hignh (ici travaille Jean-Marie en matière de beignets). Au fond du théâtre, éclairé par les flammes rouges du fourneau, s'agitaient quatre niarmitons et une vieille femme autour d'une vaste poêle où gémissait la friture. Le premier commis versait dans cette poêle la pâte et les tranches de pommes, qui sortaient bientôt du laboratoire transformées en beignets délicieux, sur lesquels Zamaria répandait lui-même la poudre blanche ornée du nom de sucre, et dont il ne conliait le gouvernement à personne. Le grand homme surveillait d'un œil ses aides respectueux, et de l'autre le cercle indécis et contemplateur des chalands ; car ceux qui n'ont pas un centime pour acheter un beignet jouissent gratuitement du plaisir de flairer Tarome de la friture à Fhuile. Si Rembrandt eût passé par là, comme il eut noté ce tableau dans sa mémoire I Et le lendemain, dans son ateher, comme il eut bien rendu sur la toile ces lueurs infernales de la cuisine et ces figures si sérieuses I Zamaria est un maître despote devant lequel tremblent ses marmitons. Malheur à celui qui laisse tomber un beignet hors

m) VOYAGE EN ITALIE.

de la pnèlw I Le bras terrible du patron se lèvo armé île lécuiiioirtr. Il faut voir dans kk moment quels regards l'ouilroyaiilft lanceul les yeux du géu6ral en chef. Mais bientôt son visage reprend un air calme et majestueux; le souffle de la respiration enfle pcriodiquemeot ses grosses joues; ses paupières s'abaissent ii demi sur se» prunelles fsrises, et daus sa physionomie un reste de folêre luUe encore cuutre celte pensée impériale : « N'oublions que nous sommes Zamaria, le princ« des beignets. » Parmi les officiers de cuisine est un idiot sur lequel Jeiiii-Marie passe ses accès de brutalité; le:» curieux ont la barbarie de rire aux éclats à chaque gourmade que reçoit l'idiot; car le peuple italien est comme les enfaots. et ne connaît pas la pitié que doit inspirer la dégradation de la nature humaine.

Je m'étais donc rangé dans le cercle des admirateurs, et je suivais du regard avec respect tous les mouvements de Ziuuaria. Des jeunes filles perçaient la Ibule de temps à autre pour demander des beignets, qu'on leur servait avec use promptitude surprenante. Quelques personnes graves et âgées cousomiiiaienl sur place, en puisant dans la corbeille à l'aide d'un cure-dents de bois que Zamaria leur présentait. Le niailre prit une large feuille de papier gris dont il fit un cornet, et compta douze beignets de la fournée la plus récente; puis il se tourna vers la foule attentive, pour y chercher un visage sympathique et digne de confiance. Son coup d'œil napoléonîeD s'arrêta sur moi ; il me tendit le sac de beignets en uie disant d'un ton auiical et protecteur :

— Mon cher, fais-moi le plaisir de porter cette douzaine au comte Andréa, qui demeure ici en face, au premier étage. C'est une commande que le signor comte vient de me faire en passant. Quand tu reviendras, je te donnerai un beignet pour ta peine.

Subjugué par l'ascendant dominateur de Zamaria, flatté d'ailleurs de cette preuve de confiance, je me gardai bien de montrer une mauvaise volonté à laquelle personne autour de moi n'eût rien compris. Je m'empressai de prendre le cornet de papier des n

VENISE. tëi

de Zamaria , et je me dirigeai tout droit vers la maison indiquée. La porte était ouverte; une veilleuse brûlait sous le vestibule, au pied d'une Madone peinte à fresque. Je montai au primo piano, et je tirai le cordon de la sonnette. Un homme d'environ trente-cinq ans, pâle de visage, avec des yeux vifs, quoique pleins de tristesse, vint ouvrir, et me demanda un peu brusquement ce que je voulais.

— Signor comte, lui dis-je, voici une douzaine de beignets que Zamaria m'a chargé de vous remettre.

— Ce Zamaria, dit le comte avec un sourire mélancolique, est un beignet que le Tout-Puissant a pétri en pâte de sottise et de vanité. Il faut que vous soyez bien complaisant. Monsieur, pour n'avoir pas remis ce drôle à sa place. Je lui reprocherai tout à l'heure sa maladresse.

— N'en faites rien, je vous prie. Zamaria m'a honoré d'une mission importante. Ses marmitons ne suffisent pas au grand débit de la sagra, et s'il eût confié ce précieux dépôt à quelque polisson, le messager aurait bien pu s'enfuir avec la marchandise. Il a donc agi prudemment et montré du coup d'œil en choisissant un homme qui ne pourrait pas voler douze beignets sans risquer de faire tort à sa réputation.

— Puisque vous prenez la chose avec tant d'obligeance, daignez au moins accepter votre part de mon souper.

Le comte Andréa ouvrit le cornet, et, après m'avoir offert un de ces legnetli qui peuvent aussi bien servir de fourchette que de cure-dents, il se mit à manger des beignets en homme de bon appétit. Pendant ce premier silence qui règne toujours au commencement d'un repas, j'examinai à la dérobée le mobilier de la chambre. Il me parut assez bizarrement composé : les quatre murs, peints à la détrempe, étaient entièrement dépouillés d'ornements; sur une malle de voyage étaient rangés des livres , des cahiers de musique et deux paires de bottes; la table, en simple bois blanc, laissait voir les outrages de la lampe et de Técritoire ; une ficelle tendue remplissait les fonctions d'armoire et portait des habits et ud manr

teau. Cepeudiinl itii tuuteuil en velours, ^Hriii de dorures, i'C|)osait sur une estrade en manière de trône; il était recouvert d'um* chemise de gaze, taudis que nous étious assis sur un véritable banc de cabaret; un escabeau vermoulu était placé devant un assez, beau piano à queue de façon allemande. Quoique l'Italie soit le pays des intérieurs liétéroctites, celui-ci avait tout l'air d'appartenir à un mauiaque, et je résolus de savoir chez qui le hasard venait de in'introduire. Après avoir niiingé deux beignets, je déposai le le/ftietlo sur la table, et je feignis de regarder autour de moi pour la pn^ mière l'ois.

— Vous avez lu un fort beau meuble et qui paniil trï-s-précieux, dia-je eu montrant le fauteuil en velours,

Le comte me lanva un regard terrililc, enlla ses poumons de Stentor, et répondit en faisant routier les r ;

— Si je ne vous avais pas reconnu à votre accent pour un Français, je ne pourrais déjà plus me tromper sur le pays d'où vous venez. Les railleries ne sont pas de saison cher. nous. Monsieur. Vous éles ici tîous au ciel chaud, parmi des cœurs de ieu. Apyraue^ que je suis la bienveillance même pour qui me veut du bien ; mais pour les mauvais plaisants, je deviens un lion féroce, un géant armé d'une massue; je les déchire, je les écrase...

— Aimez-vous la cigarette ? mon cher comte, dis-Je en tirant du tabac de ma poche. Tandis que vous fumerez ceci, je vous prouverai que vous me faites une grande injustice. Je suis plein d'admiration pour l'Italie et de sympathie pour les Italiens. A Dieu ne plaise que je songe à les tourner en ridicule. La gaieté française , sans ressembler ii la vôtre, a son mérite et serait digne d'être mieux comprise. Nous ne parlons pas du feu de nos cœurs; mais nous en avons. Quant aux lions féroces et aux géants armés de massues, nous savons que ce sont au fond de bonnes gens, incapables de déchirer personne, et trop polis pour vouloir pulvériser un homme qui leur apporte des beignets avec complaisance. Vous avez une belle voix de basso contante, mon cher comte.

— Hélas ! j'ai su chanter autrefois ; mais je ne fais plus de musique depuis qu'elle s'est envolée loin de moi.

— Est-ce votre voix qui s'est envolée, ou une personne qui vous était chère?

— Une divine, une adorable personne.

— Je comprends. Votre amie était musicienne, et depuis que vous Favez perdue, vous avez renoncé au chant et fermé pour toujours votre piano; et quand vous allez à la Fenice, si une cantatrice vous rappelle le son de sa voix, votre cœur se fend de douleur.

— Jamais je ne remettrai le pied à la Fenice.

— V^otre amie a donc chanté sur ce théâtre? C'était une prima donna. L'inconstante a quitté Venise pour s'en aller à San-Carlo, à la Scala, peut-être en Russie. Voilà comme sont les artistes. Malheur à celui qui s'attache à ces êtres, changeants I leur seul amant, c'est le public ; leur seule passion, c'est le succès.

Le signor comte me regardait avec un sourire d'approbation.

— Si la gloire, dit-il, s'était enveloppée de flammes, cette fille^ insensée s\v serait jetée la tête la première, tant elle avait soif d'applaudissements.

— Il n'est pas impossible qu'elle vous rende sa tendresse, si vous savez saisir le moment favorable. Le public est capricieux. Quelque jour peut-être, à Bologne ou à Naples, votre amie recevra un mauvais accueil. Partez alors, courez auprès d'elle pour lui porter des consolations.

— Le public qui jouit de ses chants à cette heure, interrompit le comte, n'a pas de caprices et ne peut manquer à ce qu'il lui doit.

— Grand Dieu ! est-ce qu'elle serait morte?

— Votre seigneurie a fini sa cigarette; me permettra-t-elle de lui offrir un dernier beignet?

Le comte avait affecté de répondre a la française; mais son naturel reprit aussitôt le dessus; il poursuivit avec le ton académique en se frappant violemment la poitrine :

4SI ■ VOÏAflK EN ITALIE.

— Si ce corps o'élait pas plus roijuste que i'«Iui de Sainson, ot si l'àme i|ui Thahite ti'élail pas de fer, il y a longtcnipa qui; toul cela serait brisé, ùparpiilé, poslo in cptito bmni.

Ce n'était pas le nioinenl de faire observer au comte qu'on ne meurt pas de douleur lorsqu'oQ parle de ses chagi'iiis d'une manière aussi exagérée. L'hyperbole est un bannie que l'esprit distille a l'usage du coeur. Cependant on verra tout à l'heure que je me trompais en soupçonnant cet homme singulier de puiser des consolations dans la manie de produire de l'efTet. L'emphase était dans son :4âng, et morne à l'heure de La solitude, elle no l'abandonoail pas. C'est ce que le hasard devait bientôt me permettre de vérifier. Après avoir mangé le dernier beijïnet, je revins avec précaution h mon l'auteuil enveloppé de gaze.

— Mon dier comte, repris-je, il y a sans doute (pielipie liaison entre votre douleur et cette espèce de trône. Si vous m'avez faiisMv ment accusé de malice, c'est que vous sentiez vous-même qu'il n'e»t pas ordinaire de traiter un fauteuil comme un tableau de Itapliat-L ou un bijou de nacre de perle. Vous nie devei! une réparation pour votre injuste accusation de raillerie, et la seule réparation que je vous demande, c'est de me dire si mes conjectures sont vraies. Je me ligure que votre amie est venue vous voir, qu'elle s'est assise là, et que depuis, vous n'avez pas voulu que personne se servît de ce siège d'honneur.

— Les grâces, la beauté, le génie, s'écria mon homme eo reprenant sa voix de basso cantante, sont venus répandre ici leur céleste lumière, et changer cet obscur séjour en un temple consacré. A leur suite, les muses descendirent du ciel et se groupèrent autour de ce piano. La divinité qu'on ne cessera jamais d'adorer en ces lieux s'est reposée un moment sur ce meuble indigne, et dès lors elle en a fait une relique sacrée dont aucun mortel impur ne doit plus faire usage.

— Vous avez raison, mon cher comte ; c'est ainsi que j'aurais dû m'exprimer. SoufTrez maintenant que je vous adresse une prière

dont je sens toute la gravité. Le peu que vous m'avez dit a excité vivement ma curiosité. Je m'intéresse de tout mon cœur à vous, à vos chagrins, au sort de cette belle inconnue que vous regrettez avec tant de force; achevez une confidence commencée avec cet abandon aimable qui distingue les Italiens, et moi je me féliciterai de Tindiscrète vanité de Zamaria.

— Vous voulez savoir mon histoire? dit le comte en soupirant. Les événements de ma vie sont peu de chose, quoique mon chagrin soit bien grand. Vous ne voyez en moi qu'un original, un homme bizarre, déclamateur et ennuyeux; c'est le malheur qui m'a rendu comme je suis.

A ces mots du pauvre comte Andréa, j'éprouvai une véritable compassion. Je regardais avec attendrissement ce mélange singulier d'emphase et de simplicité, de folie et de bon sens. Je lui pressai la main sans rien dire; mais il vit mon émotion, et il m'en sut gré.

— Puisque vous prenez intérêt à mes ennuis, me dit-il, je veux satisfaire votre curiosité. Dans un moment, il faut que je sorte pour remplir un devoir important. Je vais vous raconter ce que je pourrai de mes aventures.

Le comte passa la main sur ses yeux; sa physionomie devint sombre; on aurait dit qu'il allait fondre en larmes; puis un souvenir de jeunesse ramena subitement dans ses traits Tépanouissement du bonheur, et il commença son récit.

Le lecteur, plus pressé, sans doute, que je ne l'étais d'arriver au dénoùment, n'aurait pas autant de patience que moi, si je lui rapportais exactement le récit du comte Andréa. Le besoin de s'apitoyer sur lui-même entraînait le héros à tant -de digressions et de tirades, que nous manqueriojis à toutes les règles de la narration en nous piquant de fidélité. Voici donc en peu de mots l'abrégé de cette fatale histoire. Le comte, Vénitien du sang le plus pur, était un'peu poète et surtout excellent musicien. Abonné au théâtre de la Fetiicej comme tous les jeunes gens de la bonne société , il s'était pris d'une passion extrême pour une belle prima donna qu'il

4o6 VOVACE EN ITALIE,

uvait eotendue tous les soirs pendant un hiver entier. Miil^ré l» pureté de son iiniour pour nette grande cantatrice, il refusa ohsiinéuient de ni^ dire coiiiment elle se nommait. Il m'apprit seulcinenl ((u'aprés trois ou quatnt ans de succès, elle avait quitté le théâtre pour épouser par inciinalion un homme rÏL-he, aimable, et de 1» meilleure noblesse de Lonibardie. Ce mariage n'avait inspiré au seigneur Andréa ni chagrin ni jalousie, tant sa tendresse était désintéressée. Au contraire, il s'était réjoui de la fortune de son amie, et consolé de ne phis l'entendre au théâtre en faisant de la musi(|m* avec elle. Un jour, la comtesse, — car elle l'était devenue en se mariant, — vint avec d'autres personnes ])asser une matinée chez lo seigneur Andréa pour essayer un piano qu'il avait acheté. Son mobilier était alors tout neuf et fort beau. Depuis ce jour mémorable, il avait conservé avec un soin religieux le fauteuil où la comtesse s'était assise, et le piano que ses belles mains avaient touché; mais, dans un excès de mélancolie et de chagrin, il avait vendu lout le reste.

Cette vie douce, partagée entre la musique et l'intimité d'une personne si charmante, avait été brisée tout à coup, La comtesse, appelée dans la famille de son mari, partit pour Milan, et le pauvre Andréa faillit mourir de douleur. — A ce moment du récit, je demandai au narrateur pour(|uoi il n'avait pas abandonné sa ville natale pour courir après son amie.

— J'ai toujours habité Venise, répondit-il, et je ne saurais vivre à JMilan, où l'on parle un dialecte blessant pour mes oreilles; le poisson, d'ailleurs, n'y est pas frais.

Cette raison me parut sans réplique. Pendant trois ans, le seigneur Andréa ne revit pas la comtesse. Un jour, il apprit par les journaux sa rentrée et son engagement au théâtre Valle^ à Rome. Cette fois, il n'hésita pas à quitter Venise, et il voulut assister aux débuts de son amie dans le rôle de Roméo. Il partit en poste et arriva le jour même de la représentation. Son émotion fut grande en voyant paraître en scène celle qu'il avait tant aimée

et regrettée. La prima donna lui sembla pâle et souffrante. Elle chanta mieux que jamais, et joua son rôle avec un feu, une passion qui excitèrent des transports d'enthousiasme; mais Andréa, qui l'observait avec d'autres yeux que le vulgaire, devina qu'un mal intérieur la dévorait. En effet, après la chute du rideau, Roméo fut transporté dans sa loge évanoui. La grande cantatrice rentra chez elle avec une fièvre ardente. Une maladie grave la retint longtejnps au ht. Elle ne s'en releva que pour aller mourir de langueur à iMilan.

Ici le narrateur s'interronjpit. Après un moment de silence, il essuya ses yeux inondés de larmes, et, prenant le papier gris qui avait enfermé les beignets, il recueillit dans le creux de sa main ce qu'il restait de poudre blanche au fond du cornet, puis il avala ce prétendu sucre râpé d'un air tout à fait sensuel. En ce moment, l'horloge fêlée de l'église de San-Gallo sonna onze heures.

— Excusez-moi, Monsieur, dit le comte ; j'ai une tournée à faire en ville. Nous sortirons ensemble, si vous le voulez.

— Volontiers, répondis-je; mais ne m'apprendrez-vous pas le nom de cette channante aune que vous avez si tristement perdue?

— .Que d'autres vous l'apprennent, s'écria le comte. Ce nom que je révère, je ne le prononcerai plus que dans le silence de mes veilles et les accès de mon désespoir.

Le seigneur Andréa mit son manteau et alluma une petite lanterne. Nous descendîmes sur la place. Les derniers vestiges de la sagra allaient disparaître : les quinquets étaient éteints, les maisons fermées, les tableaux, tentures et portraits de famille étaient remis au clou ; il ne restait plus que les guirlandes de feuillage et de papier. Au milieu de la place déserte, on voyait encore la boutique volante de Zamaria ornée de son drapeau et du magnifique écriteau. Les fourneaux ne brûlaient plus; les marmitons pliaient bagage, démontaient les planches et emballaient rétablissement dans une charrette à bras. Le prince des beignets surveillait la manœuvre , et promenait dans le désert des regards majestueux ,

«8 VOYAGE EN ÏTALIK.

romme Napoléon sur le cliainp de liataillc d'Iéna. J'abordai c6 fppand homme avec rpspeft.

— Signor Zaïiiari» . lui dis-je, je viens vous rendre coniple de lu commission imporlantp dont vous avez bien voulu me charger. Le signor comte Andréa peut vous dire que je lui ai remis tidèlemenl son cornet de beignets.

— Je te remercie, mon ami, répondit Zamaria en gardant sa posture académique, les bras croisés sur sa poitrine; je te remercie. Tu as fait la commission en galant homme, avec intelligence et politesse, je n'en doute pas.

— Vieux fou, s'écria le comte, tu ne vois donc pas que le signor FraïKais se moque de toi comme tu le mérites î C'était une grossière inconvenance que de prier un zentHuomo de porter des l)eignet« comme un marmiton. Entends-Iu cela, vaniteux cuisinier f

La physionomie de Zamarix trahit une angoisse mortelle, el comme un reuversemenl de toutes ses idées.

— Vous vous trompez, signor comte, inlerrompis-je; Zaniarla m'a honoré; je suis fier de sa confiance. Je le prie d'employer encore mes services à Ja pteniièie occasion. Se lui dites pas qu'il a commis une faute, et ne me brouillez pas avec lui; vous me priveriez de la récompense qu'il m'a promise, et que je réclame pour le prix de mon obéissance et de mon exactitude.

Le visage de Zamaria reprit aussitôt son calme impériaL Le grand homme m'offrit un cure-dents de bois, et me présenta la corbeille aux beignets, en me disant d'un air paternel :

— Mon ami, puisez vous-même.

J'enfonçai le legnetto dans un beignet, que Zamaria saupoudra de sucre, et je mordis dans une pâte fade et refroidie, qui n'avait rien de régalant. Le comte me regardait avec un œil envieux.

— Zamaria, dit-il, que feras-tu de ces beignets froids qui re»leat dans ta corbeille ?

— Ce sera le souper de mes gens, répondit le cuisinier.

— Tu connais bien mon ami le comte Geronimo, qui demeure k

Saint-Sylvestre f C'est un homme de bon appétit : il tous mange quatre douzaines de beignets à son souper comme une cuillerée de pois. Je lui ferai Téloge de ta marchandise, et je lui conseillerai de ne plus acheter sa friture aux marchands de la Frezzaria,

— Excellence, répondit Zamaria, je vous serai reconnaissant de ce service. Je m'étonne qu'un homme de qualité, comme votre ami le comte Geronimo, se fournisse ailleurs que chez moi.

— C'est une mauvaise habitude qu'il a, et dont je lui ferai honte; mais il faut pour cela que tu me donnes un beignet, comme au signor Français.

— Avec plaisir. Excellence.

Zamaria offrit sa corbeille. Le comte y chercha longtemps pour choisir le plus gros beignet ; il exigea une double ration de sucre, et mangea ce morceau de friture avec Tair fin et radieux de l'homme habile qui vient de réussir dans une mystification diplomatique. Il fit ensuite claquer sa langue pour exprimer la jouissance dont son palais était flatté ; puis il se drapa tragiquement dans son vaste manteau, me salua gravement, et s'éloigna comme un conspirateur.

En retournant aux Procuraiie, je me trouvai, par liasard, derrière le comte Andréa, et je le suivis machinalement. II me conduisit par un détour à la petite place de San-Zuliano ; là il s'arrêta tout à coup, regarda autour de lui avec précaution, tira de sa poche un morceau de charbon enveloppé dans un papier, et traça des caractères sur la muraille à la lueur de sa lanterne. Il se dirigea ensuite vers San-Salvatore, où il orna encore les murs d'une inscription; puis il revint à San-Fantino, au théâtre de la Fenice, et enfin à Saint-Moïse. Dans ces divers endroits, il recommença le même manège. L'obscurité ne me permettant pas de lire ce qu'il avait écrit, je remis au lendemain à en prendre connaissance. L'inscription était toujours la même, et en voici le texte exact :

« // di 29 magyio 1 840^ cessa di vivere la divina cantante Giuditta Grisi. Pregate per i anima sua! »

Depuis quatre ans, Tunique occupation du pauvre Andréa était

d'entretenir et de inu!ti|ilier ces épitaphes en Thonneur de son amie. Toute personne qui est allée a Venise en w. lenips-là a di'i les voir comme moi dans les endroits (jin; j'ai nommés tout à l'heure, et dans beaucoup d'autres.

Lorsque je revins à Venise, en IS-Vt', les inscriptions avaiiMil disparu, et l'on m'apprit que l'admirateur fidHe de Judith Grisi était parti pour Rome. J'arrivai trop tard pour le rencontrer dans cette dernière ville; mais j'y trouvai Tépitaphe récemment écrite au crayon sur les murs du palais Chiggi.

XXYll

Bni»sano. — Giacomo da Ponte. — Trente. — Débordementô de TAdige. — Bolzano. — Inspruck. — Le tombeau de Maximilicii. — Le château d'Amras. — André Hofer. — L'insurrection de 1809. — Un miracle. — Les bec-fljjues. — Rentrée en Italie.

Au moment où le Parisien lit sur son calendrier ces mots illusoires : jours caniculaires^ un changement notable s'opère dans le climat de Venise. Le ciel s'embrase tout à coup ; plus de rosées ni de brises du soir ; le martinet et Thirondelle, incommodés par l'excès de chaleur, sentent le besoin de partir pour la terre ferme. Leurs petits étant élevés et capables de voler, ces familles nomades se dirigent vers les montagnes du Frioul et du Tyrol, en attendant l'époque du grand voyage outre-mer. Dès le lendemain de leur départ, les cousins, n'ayant plus d'ennemis à craindre, font leur entrée dans la ville, coamie Onjer-Pacha dans Bucharest, après la retraite des Russes. On voit des nuées de ces insectes détestables tourner le soir autour des becs de gaz; mais on s'aperçoit à leurs piqûres que tous ne se brûlent pas les ailes. Il faut dormir le jour, vivre la nuit, se promener au Lido et demander un peu de fraîcheur à la pleine mer. On comprend alors que les lois de la fashion, en vous commandant de déserter, ne sont pas dénuées de toute raison.

Pendant le mois caniculaire, tout le beau monde se rend à Recoaro, le Vichy de Venise, pour se divertir sous le prétexte de prendre les eaux. Recoaro est situé au-dessus de Vicence, dans ces montagnes où la tradition suppose qu'un débris de rinvasion des

402 VOYAGE KN ITAI.IK.

Ciiiibrt's, t'chappé aux armes Je Marius, est venu s'JiisUtler. Ce t\ui donne à cette histoire une certaine vraispnii)Ia!ice, c'est qu'on parle allemand dans plusieurs villages enclavés au milieu d'une province italienne; mais les Ciinbres de Vicence ne seraient-ils pas îles soldats de Maximilien ? Je n'avais nulle envie d'aller à Recoaro ; cependant, un soir, un artisie de mes amis m'aborda sur la plaee Saint- Marc, en me disant :

— Ne trouvez-vous pas qu'on se sent enfermé à Venise? CetlR vie féerique, cette musique perpétuelle, ces merveilles des arts, tout cela vous enlace comme les délices du jardin d'Armide; mais c'est pour vous faire oublier que vous êtes ea prison.

Sans me laisser troubler par ce mol malsonnant, je compris que, dans rintérêt même de ma passion pour Venise, je pouvais consentir à m'en éloigner pendant huit jours. Comme on fait acte d'indépendance en voyageant, j'acceptai la proposition d'une tournée dans le Tyrol italien, que j'avais déjà traversé l'année précédente. Nous partîmes te lendemain pour Pudoue, et le jour suivant pour Trente, parles messageries. Notie picoiière stalioii tut à Bassano, situé sur la Brenta, dans une vallée riante. La vue de quelques grands arbres et de vieux remparts, les travaux des champs, les vagues parfums de la végétation, que nous n'avions pas sentis depuis longtemps, présentaient des tableaux récréatifs à l'imaginatibn de prisonniers échappés des lagunes et surs d'y revenir bientôt. La population de Bassano et des environs nous parut belle et robuste comme celle de la campagne de Rome. Les hommes affectaient ces postures académiques dont l'habitude se transmet avec le sang, aussi bien que le type du visage. Ces bonnes gens portaient la main à leur chapeau avec une politesse remarquable, pour montrer qu'ils n'avaient point hérité des mœurs barbares de leur compatriote Ezzelin. Nous trouvâmes dans cette petite ville de dix mille âmes beaucoup de peinture» de Giacomo da Ponte. Après avoir lait fortune à Venise, le Bassano revint dans son pays et n'en sortit plus. Sa r^utation s'était répandue dans toute l'Europe; les princes

^ -«fc M^iH^ t

le voulaient avoir à leur cour ; U fut assez sage pour préférer sa jolie maison, sa famille et ses amis à des honneurs fragiles. Cependant le Bassano était du nombre de ces artistes qui ont besoin d'être dirigés ; les exigences de la peinture monumentale avaient longtemps soutenu son talent; quand ces conditions changèrent, sa manière se gâta. U avait dans l'esprit un côté vulgaire que l'isolement développa : ce fut à son retour à Bassano qu'il se prit d'un goût immodéré pour les scènes triviales, les marchés, les animaux et autres sujets indignes du pinceau qui avait représenté les fastes de Venise sur les murs du Palais-Ducal. Ses tableaux de chevalet se vendaient bien ; du fond de sa retraite il les envoyait au bout du monde. On s'aperçoit aujourd'hui, dans tous les musées de l'Europe, de l'extrême facilité de Giacomo da Ponte ; mais c'est à Venise seulement qu'on l'apprécie comme peintre d'histoire.

Au delà de Bassano, les montagnes du Tyrol commençaient à grandir. Un orage vint nous avertir que nous n étions plus dans ce climat réglé où l'on peut donner des bals en plein air, et préparer ses lampions un mois d'avance, sans craindre le mauvais temps. La tempête nous obligea d'attendre une heure à Primolano, et quand nous arrivâmes à Trente, l'Adige roulait dans ses eaux toutes sortes de débris. J'ai vu trois fois TAdige en diverses saisons ; j'ai toujours trouvé cette rivière déréglée hors de son lit : au printemps, c'est la fonte des neiges qui sert de prétexte a ses débordements ; en automne et en hiver, ce sont les pluies ; en été, au moindre orage, elle s'étend dans toute la vallée de Trente, et en fait un lac plein de tourbillons. L'hùteUer de VAquila doro se frotta les mains en voyant des voyageurs, et nous annonça de l'air le plus gracieux qu'il ne fallait pas songer à sortir de son auberge avant une huitaine de jours. Pour mieux nous conflrmer dans cette idée, il s'empressa de nous raconter tous les malheurs et accidents causés par l'Adige ; les voyageurs imprudents, trop pressés de quitter ï Aigle d'or, avaient toujours été, comme on le devine, les premières victimes des inondations.

i*H VOYAGE EN ITALIE.

— Mais, dis-je, est-wque le couiTÎer de Vérone à Inspruck attendra la retraite des eaux pour porter ses dépêches*

— lusprurkl s'écria i'hote, Inspruck est bien au delà du Brenner. Par un temps semblaljle, que de gens ont péri dans cette moul;igni! effroyable ! Il s'agit bien d'hispruck ! Vous n'irez pas seulement à 6olz»no.

— Combien de jours t'aul-il donc à l'Adigc pour rentrer dans sou lit?

— L'Adige ! fleuve terrible et mauditl A cette heure, l'eau s'ëlère sur la route à la hauteur de deux hommes iilue iiominid'acqua).

— Tâchez donc, repris-je, de répondre à mes questions. L'an dernier, un omnibus, monté sur de hautes roues, partait tous les matins pour Bolzano. Si cette voiture, malgré vos ileii^r luimmn fVeait, fait le trajet demain, nous voulons la prendre.

— Excellence, répondit l'hûte en levant les yeux au ciel, c'est une mort affreuse que de se noyer dans un large torrent. d"éln,> broyé en mille pièees sur les rocliers, de rouler dans Ifs précipices, et d'arriver enfin dans la plaine sous la forme d'un cadavre défiguré.

— Je vois bien, dis-je, qu'il faut renoncer à obtenir une réponse vraie d'un homme intéressé à mentir; mais vous ne dissimulez pas assez votre envie de nous retenir dans votre oslcria.

Au lieu de persister à interroger cet hôtelier moitié Machiavel et moitié gribouille, nous descendîmes sur les bords de la rivière pour vérifier par nous-mêmes l'état des choses. La population pauvre de Trente avait fait comme nous. Des pêcheurs d'une nouvelle espèce lançaient des harpiins attachés à des cordes, et tiraient de l'eau avec beaucoup d'adresse, l'un une planche, l'autre un arbre fruitier, celui-ci un baquet, eehii-Ià une botte de foin. Ces écumeurs d'eau douce nous répétèrent avec moins d'exagération les menaces de notre hôte, et nous assurèrent que la rivière croissait encore pendant douze heures après l'orage. Nous rentrâmes à VAigle d'or, l'oreille basse.

Trente n'a guère aujourd'hui que dix à onze mille âmes. Les rues en sont larges ; quelques-unes bordées d'anciens palais dont les façades attirent l'attention. Deux de ces façades portent encore de grandes peintures à fresque qui ont résisté au temps et au climat pluvieux. Nous avons cru reconnaître à certaines figures naïves et sans relief la main de quelque élève de Mantegna. Le palais épiscopal est riche en marbres de diverses nuances. A Tépoque du fameux concile, il fallait que cette petite ville eût de bien grandes ressources . pour loger les prélats, les cardinaux de tous les pays, accompagnés de leur suite nombreuse. Le cortège du cardinal de Lorraine se composait de trente gentilshommes français ayant sans doute aussi des gens pour les servir. On conserve dans Téglise de Sainte-Marie- Majeure un immense tableau représentant les portraits de tous les princes de TÉglise et pieux personnages qui ont assisté à cette assemblée œcuménique pendant les dix-huit ans qu'elle a durée. Quand nous eûmes bien regardé cette toile, les peintures de Tévêché, la belle fontaine de la grand'place, et jusqu'à la manufacture des tabacs, TAdige étant encore débordé, nous demandâmes un jeu d'échecs pour tuer le temps. Le (îourrier de Vérone avait laissé ses voyageurs et sa voiture à Trente, et il était parti, son sac aux dépêches sur le dos, par les petits sentiers des montagnes.

Enfin le troisième jour, on nous annonça que Tomnibus tenterait le passage. Tout le monde voulut s'embarquer. La lourde voiture, traînée par trois chevaux attelés de front, contenait bien quinze personnes. Nous avions retenu deux places dans le cabriolet découvert, décoré du titre de coupé. Des jeunes gens occupaient Timpériale. Nous sortîmes de Trente à dix heures du matin, suivis par une troupe d'enfants qui se réjouissaient de nous voir noyer. Au bout d'une demi-heure a peu près, un véritable lac s'offrit à nos regards. A droite et à gauche du chemin, on apercevait à distance des arbres et la pointe de quelques ceps de vigne sortant de Teau. Le cocher fouetta ses chevaux et entra résolument dans le lac. Des bornes rapprochées les unes des autres marquaient les deux côtés de la

route ; mais bienlùt Tcaii s' élevant au-dessus des bornes, lo coiiduol leur parut effaré. Dans l'intérieur, les dames poussaient des crisJ per(;ants. La voilure perdit la voie et monta sur un tas de pierres;! les chevaux, refusant de marcher, irrités par les coups de fouet,] commenc6rent par regarder les ceps de vigne avec l'intention é*i- j dente de se diriger de ce coté. Encore un pas, et nous allions verser. Les cris des femmes redoublaient, et l'eau entrait dans la voiture. Je m'apprêtai à gagner à la nage uu arbre fruitier, lorsqu'un jeune 1 Tyrolien, sautant de l'impériale sur le dos du cheval le plus rebelle, harcela si bien sa monture à grands coups de talons, que tout l'attelage se remit en marche. Nous sortîmes sains et saufs de l'inondation, et, après avoir franchi de la même façon deux autres gués moins larges, nous entrâmes à Bolzano, dernier bourg oii l'on soit \ compris en parlant italien.

Une autre voiture nous attendait pour nous mener h Bi-ixen. De I ce côté de la vallée, le bourg d'où nous sortions perdait son nom harmonieux et s'appelait Botzen. Comme dans les Alpes, la roulei suivait le lit du torrent. Le paysage rappelait, par ta grandeur elJ la sauvagerie de ses sites, les beautés de la nature helvétique ; mais, ' par moments, des coteaux à pentes douces se montraient couverts de vignes, ou hien des montagnes à pic, surmontées de vieux châteaux, laissaient dans la largeur du vallon des terrains précieux i pour la culture. C'était jour de marché à Brixen. Ou voyait sur la ' route des jeunes paysans retournant à leur village d'un pas vif. io bâton à la main, le chapeau galamment penché sur l'oreille et orné d'une plume d'épervier, le gilet garni de boutons de cuivre, la veste marquant la laille, la culolte courte, bouclée sous le genou et montrant une jambe leste et musculeuse. Des filles pimpantes, en jupOD court, portant le chapeau haut de forme, le foulard en manière dd' \ gorgeretle, marchaient bravement, le panier sous le bras. Il faut 1 croire qu'elles n'engendraient pas de mélancolie, car toutes celles qui tournaient la tète au bruit rie la voiture montraient leurs denU ! blanches sans qu'on les en priât, C'est cette population courageusa

qui, par son dévouement à la maison d'Autriche, créa des embarras sérieux à Tempereur Napoléon, et résista longtemps aux troupes du maréchal Lefebvre.

Sur la route de Brixen à Inspruck, le courrier de Vérone, qui nous avait donné deux places, passa devant une énorme citadelle, récemment construite en pierres de taille et garnie de plusieurs centaines de canons. Selon Topinion d'officiers du génie français, cette citadelle, fort connue, est un ouvrage remarquable et un essai d'ingénieurs autrichiens très-savants. Cependant, en s'écartant du système de Vauban, pour se rapprocher de celui de Dalembert, qui a écrit sur les fortifications, il parait qu'on n'a pas assez tenu compte de la puissance de l'artillerie nouvelle. La pierre, quelle que soit son épaisseur, a cet inconvénient que les projectiles finissent toujours par la briser, et qu'une fois entamée, au lieu d'offrir un abri, elle devient dangereuse par ses éclats et ses débris, iï'étant point du métier, je laisse aux gens experts l'examen de cette question.

Les passages du Tyrol ont coûté moins d'eflbrts et de dépenses que ceux de la Suisse. On n'y trouve plus ces longues galeries creusées dans le roc, ces penchants rapides, ces cavernes et ce désordre des éléments qui donnent au Simplon, au Splûzen et au Saint-Gothard, l'apparence du chaos ou du péristyle de Tenfer. Nous montions à pied depuis deux heures, lorsqu'on nous dit : « Voici le sommet du Brenner. >^ La montagne n'avait rien de terrible. Dans le rempart qui enferme Tltalie^ la nature a laissé un endroit plus faible que les autres; mais, afin de réparer cet oubli, elle a placé un triple rang d'obstacles en avant du Brenner. L'enceinte regagne en profondeur ce qu'elle perd en élévation. Pour sortir du Tyrol, soit par la Bavière, soit par le lac de Constance, il faut franchir des chaînes interminables de montagnes, dont une, celle de Y Aigle, est plus ardue que le Brenner lui-même. De long-

temps nous n'avions plus qu'à descendre, et la route habilement tracée sur le flanc des coteaux ménageait là raideur de la pente.

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Les chevaux, lancés au grand tcol, taisaient sonner leurs greloU, et les jeunes postillons jouaient sur leurs cornets ces airs oalionaux auxquels les notes en fausset et le rhythme à trois temps donnent un caractèi-e d'étrangelé pittoresque. Les fanfares redoublèrent lorsque la voiture déboucha dans une belle vallée, bordée de maisonuetles peintes et de frais jardins. Eu face de nous apparut Inspruck, qu'on prendrait de loin pour une ville de plaisir, eonuoc Baden ou Aix en Savoie. En mettant pied à terre, à l'hôte] du Lion j d'or, nous fumes édifiés du luxe prodigieux de la batterie de cui~ ] sine. Les Tyroliens attachent une juste importance à la perfection des ustensiles de ménage, et surpassent dans cet art utile tous les autres peuples du monde. On nous donna une immense chambre, éclairée par quatre fenêtres étroites k petits carreaux de vUre; UD poêle, haut desix pieds, était placé au chevet du lit d'honneur. Ed hiver, le Tyrolien chautlë l'air de sa chambre à vingt-cinq degi'én Héaumur, dort fort bien dans ce four, la tète aussi prt's que possible des bouches de chaleur, et se réveille sans la moindre migraine.

Inspruck est une ville propre, lavée, fardée comme une douairière en humeur de conquêtes. L'n badigeon blanc ou colorié, saus cesse renouvelé, dissimule partout la pierre. Des galeries sombres et basses bordent la rue principale. Pour ue point perdre de temps, nous allâmes tout droit à l'église des RécoUcts, où se trouve le célèbre tombeau de l'empereur Maximilien. Cet énorme mausolée, gardé par une grille de fer historiée, occupe à lui seul la moitié de la nef. Le sarcophage, entouré de piliers de marbre noir, est surmonté de la statue de l'empereur agenouillée, l'ne séi'ie de bas-reliefs représente les faits importants d'un long règne, plulôl agité que glorieux. Vingt-huit grandes statues de bronze, toutes debout, forment le cercle autour du cénotaphe; ce sont des princes de l'empire, des chevaliers couverts de leurs armures, des ministres vêtus de la robe longue, des princesses In couronne sur la léte. Ces visages d'airain, ces attitudes guerrières ou majestueuses, ces cos-

tumés allemands,* vous reportent en plein moyen âge. Je ne sais quoi de sinistre respire dans cette réunion de trépassés, faisant encore leur cour jusque dans la tombe à celui qui fut leur empereur. Devant une pareille assemblée, Don Juan lui-même eût été saisi de respect. Insulter Timage d'un vieux commandeur dans le cimetière de Séville était sans doute une audacieuse impiété, mais si le profanateur eût osé troubler par ses railleries ce conciliabule d'hommes de bronze, quelque ancien chevalier, sans descendre de son piédestal, eût assommé d'un coup de hache d'armes le pygmée insolent. Parmi les courtisans de l'empereur figure Charles le Téméraire, tué à Nancy quinze ans avant l'élection de Maximilien, et qui, par conséquent, n'eut jamais occasion de lui rendre hommage. Cette statue, qui rappelle bien l'intraitable ennemi de Louis XI, et quelques autres d'un style sévère, sont l'œuvre d'un sculpteur allemand nommé Lofiler.

11 ne faut pas manquer de visiter le château d'Amras, situé à deux petites lieues d'Inspruck, dans une position charmante. Plusieurs empereurs l'ont habité, après les évèques de Brixen. C'est là que fut élevé le célèbre Wallenstein. Aujourd'hui Amras est une espèce d'arsenal gothique et de musée de bizarreries. On y trouve des armures de géant, des casques informes dans lesquels ne pourrait se loger aucune tète humaine, des lances faites d'un chêne de vingt ans, que la main de Roland ou celle de Ferragus pourraient seules manier, des trophées de drapeaux enlevés aux Turcs, des harnais incompréhensibles et des ustensiles dont l'usage est inconnu, le tout assaisonné d'une collection de tableaux représentant des veaux à deux tètes, des bœufs h trois cornes et autres monstruosités qui auraient transporté d'aise le bon Geoffroy-Saint- Hilaire.

Deux jours passés à Insprucket dans les environs avaient calmé notre appétit de verdure et de montagnes. Les coutumes allemandes nous faisaient mieux apprécier les douceurs de la vie italienne, et nous en étions à regretter les bavardages de la place

Sainl'Marc, Oh mange liiea dans li- Tyrol, mais en revanche on y (Joi-t assez mal. Les draps de lit, plus élriiits ifue les matda», sunt simplement étendus et non (ix^s sur les bords. Il faut s'y introduiri! avec préuiulion et ne plus bouger, sous peine de se rt'-veitler tantôt exposé à l'air, tantôt roulé comme dans un rourrcati. Nous avious déjà préparé uos bagages, lorsqu'on nous promit le spectacle d''un miracle si nous vonlinns rester un jour de plus. L'envie d'observer queltiue scène de mœurs nous décida à retarder notre départ. Lu lendemain, qui était un vendredi, une petite calèche menée par UD cocher bossu vint nous prendre à l'auberge. Nous suivîmes les bords de rinu, et puis notre phaélori tourna dans un chemin escarpé. Mou compagnon, cjui parlait l'allemand, interrogea le bossu au sujet du prodige annoncé ; mais cet homme se renfermait dans un silence mystérieux, et ses yeux, clairs comme ceux du faucon, nous lanc:iieut des regard.s farouches et scandalisés. Il nou.'! prenait sans doute pour des incrédules, et par respect pour sa i-eiîgion jtpriai mon ami de ne point insister. La voiture s'arrêta enfin devant un cabaret de village.

— Reposez-vous ici, nous dit le cocher. Je reviendrai vous chercher à trois heures moins un quart. C'est le moment où le miracle s'opère.

Sur la muraille du cabaret, une lithographie sans cadre, offensée par les mouches, représentait un personnage à figure mystique et dont la barbe descendait jusqu'à la ceinture. Au-dessous était écrit le nom d'Andréas Hofer, suivi d'une légende en allemand qui retraçait les principaux exploits de ce chef de partisans. Nous demandâmes à l'hôle s'il avait un grand culte pour André Hofer.

— Assurément, répondit-il. Hofer est le Guillaume Tell du Tyrol.

— Avec cette ditférence, reprit mon compagnon, qu'il n'a point réussi dans son enlrejirise.

— Ce n'est ni sa faute, ni la nôtre. Il est mort en brave et nous avons succombé avec lui. Cette carabine que vous voyez sur la cheminée a aidé plus d'un Bavarois el plus d'un Français à des-

LE TYROL ITALIEN. 47i

cendre dans Tlnn. Si Napoléon ne nous eût pas envoyé les grenadiers de Wagram, jamais Hofer n'aurait mis bas les armes.

André Hofer était un simple cabaretier de village, buveur illustre, connu seulement par son goût pour la bouteille, et qui, dans ces moments de crise où le peuple insurgé cherche des chefs, s'est trouvé à la tète d'une bande, puis d'une armée, puis enfin d'une nation entière. Sa dictature a duré quelques jours. Lorsque l'empereur Napoléon, pour affaiblir la maison d'Autriche, eut donné le Tyrol au roi de Bavière, le gouvernement nouveau commit la faute grave de vouloir dompter ce pays, qu'il n'espérait point conserver. Les impôts furent doublés, les franchises et les vieilles coutumes abolies; les prêtres, qui avaient une grande influence et qu'on savait hostiles, essuyèrent des persécutions. On rasa des couvents respectés du* peuple, et jusqu'à Tantique château de Tyrol, qui donnait son nom à la contrée. Des insurrections partielles ne tardèrent pas à éclater; l'influence de l'Autriche entretenait les populations dans un état permanent de fermentation. Comme dans l'histoire du soulèvement de la Suisse, trois chefs principaux s'entendaient entre eux et se partageaient la direction des préparatifs de guerre; c'étaient le cabaretier Hofer, un capucin sans asile et un autre partisan dont le nom germanique m'échappe. Ces trois chefs se rendirent secrètement à Gratz, où l'archiduc Jean vint les recevoir et eut avec eux plusieurs entrevues.

Tandis que la guerre d'Espagne absorbait l'attention de l'empereur et les forces militaires de la France, l'insurrection se répandit d'un bout à l'autre du Tyrol. Les troupes bavaroises furent massacrées ; le général français Bisson, cerné dans Inspruck avec une poignée de braves soldats, signa par force une capitulation dont les insurgés observèrent religieusement les articles. Ces événements se passaient en avril 1809. Un mois après, le maréchal Lefebvre entrait dans le Tyrol avec des forces imposantes. Alors commença une lutte longue et acharnée, dans laquelfe les deux partis déployèrent un courage égal. Du haut de leurs montagnes, les paysans

«2 VOVAGE EN ITALIE.

faisaient rouler sur leurs ennemis des troncs darhres ot des masses de rochers. Pendant une semaine du mois d'août, que les Tyrolietut appellent encore la grande semaine, on se Imtlil jour el nuit au milieu de précipices atfretix. L'insurrection ne céda qu'apn;» une résistance désespérée. André Hofer se cacha longtemps dans un site presque inaccessible. Un de ses anciens compagnons le vendit Il fut surpris disputant à la neige la cabane de branche» d'arbres qu'il habitai!. On le reconnut à cette barbe d'une longueur d^iinesurée que, par un puéril orgueil, il n'avait point voulu couper- André Hofer fut emmené d'abord à Bolzano, puis à Mantoue, Une commission militaire le jugea sommairement, et sur un ordre envoyè de Milan on le fusilla. 11 mourut debout, le.s y<-ux ouvert», en commandant lui-mèmo le feu, après avoir reçu de ses juges et des soldats l'bargés d'exécuter la sentence des témoignages d'estime dont son Ame intrépide ne parut pas émue. Sa dernit-re pensée fut pour le Tyrol, qu'il salua du haut des remparts de Mantoue.

Noire vieux cabaretier, qui avait pris part h la lutte de la grande semaine, nous raconta quelques épisodes de la guerre des montagnes; comment des compagnies entières de Français et de Bavarois avaient péri, écrasées par des éboulements de rochers préparés avec un art diabolique. Au milieu de ces tristes souvenirs l'heure du miracle sonna, et notre cocher bossu vint nous annoncer qu'il était temps de partir. Devant la porte d'une masure délabrée à l'extérieur, attendait une vingtaine de pèlerins venus de loin, la |)tupart estropiés ou malades. Les vieilles femmes étaient en majolité. L'une d'elles pérorait avec véhémence dans son patois, et mon compagnon m'apprit que nous allions avoir le spectacle de la Passioti. La porte s'ouvrit enlin, et les curieux entrèrent deux à deux, sans bruit et sans confusion. Au fond d'une chambre assez propre, sur un lit tendu de rideaux blancs, gisait une femme dont la maigreur et l'état de souffrance ne permettaient pas d'évaluer l'âge. De belles dentsVt un reste de fraîcheur contrastaieot avec les rides, le cercle noir des yeux et les cheveux grisonnante. Let

bras écartés et les pieds joints, la patiente se tenait immobile, couchée sur le dos, dans Tattitude du Christ sur la croix. Elle paraissait en extase, Tœil ouvert, mais blanc, la bouche béante, la respiration suspendue, comme dans un accès de catalepsie. Elle avait aux mains et aux pieds quatre blessures affreuses; la chemise, décemment tendue, laissait voir par une ouverture une cinquième blessure au flanc. Bientôt la mauvaise pendule sonna trois heures; aussitôt la patiente se ranima, sa poitrine gonflée rendit un long soupir; elle pencha la tête comme dans la dernière angoisse de la mort, et soit par artifice, soit par un de ces phénomènes rares que la science recueille sans pouvoir les expliquer, il est certain que les cinq plaies se mirent à saigner. Aussitôt les témoins tombèrent à genoux en frémissant; quelques-uns poussaient des sanglots, d'autres criaient du haut de leur tète, et la vieille qui avait déjà péroré récitait les litanies. Je sortis doucement de la chambre en faisant un signe à mon compagnon. Le bossu courut après nous.

— Ne vous retirez pas encore, dit-il, vous perdriez tout le fruit du pèlerinage. Dans un moment, la sainte va se relever. Ses blessures se fermeront, et en vous touchant de la main elle vous guérira de vos maux.

Nous demandâmes au bossu si la sainte lui avait jamais touché répaule.

— Très-souvent, répondit-il ; sans cela je serais contrefait. Malheureusement je ne puis lui donner que de faibles aumônes, et pour quelques sous on n'obtient pas un grand miracle.

— Eh bien, allez offrir à la patiente cette pièce de deux francs, et tâchez de revenir fait comme Adonis.

Le bossu jeta la pièce de monnaie dans un tronc, et courut chercher les grâces et la beauté du corps. Nous rentrâmes à Inspruck péniblement remués par cette scène horrible. Nous aurions préféré un miracle moins triste ; mais en fait de choses surnaturelles on n'a point le choix. Le lendemain, au point du jour, nous

M.i VOÏAGE EN ITALIE.

reprenions avec joie le chemin de Venise. Nous arrivâmes après l'heure du diner à Brixen. Les cuisiniers du Tyrol savent préparer en quelques minutes des espèces de cropes au lait, d'une pâte fort nourrissante et d'un goût agréable. Au moyen de ce met, facile el peu coûteux, on prépare à (ouïe heure un repas substantiel. Lorsque nous arrivâmes à Bassano, je voulus expliquer au chef de cuisine comment on faisait les pfanekucken ; il nous apporta une omelette, et comme il vit mon désappointement, il s'empressa de nous offrir des becs-figues à la polenta. Les prétendus becs-figues ressemblaient fort à de simples moineaux. Je me plaignis que la chair en était amère. Ce reproche éveilla une sourde rumeur dans le fond de la cuisine. Le patron de Vosteria, ses oiseaux à la main, arriva suivi du chef et d'un cortège de marmitons, criant comme un aigle, prenant à témoins les assistants de l'excellence de son gibier, invoquant la madone et jurant sur l'honneur qu'il ovail nourri et engraissé lui-même ces becs-figues à la brochette.

— Dieu soit louél dis-je au milieu du vacarme, nous voici donc rentrés en Italie I

XWIII

PLAISANCE, PARME. MODÉNE

Pavic. — Le poêle Boécc. — La Chartreuse. — Le champ de hataillc. — La vole Emilia. — Plaisance. — La place Dei Cavalli, — Jules Albcroni. — Le dialecte. — Parme. — Les monuments. — Le Corrége. — Le Parmesan. — Regçio. — Modène. — La bibliothèque de la maison d'Esté. — Muratori et Tiraboschi. — Le seau enlevé.

11 nous faut, à présent, revenir sur nos pas, alin de conduire le lecteur à Bologne par les villes du centre et Fancienne voie Emilia. Comme la malle-poste de Milan à Plaisance ne nous laisserait pas le loisir de nous arrêter, il est mieux de fréter un simple voiturin. En sortant de Milan par la porte Ticinese, nous cheminons en plaine le long d'un beau canal, et nous traversons le bourg de Binasco, où Philippe-Marie Visconti fit tuer lâchement la duchesse sa femme. Cette aventure tragique a fourni le sujet d'un opéra italien fort connu, Béatrice di tenda. La route et le canal nous mènent jusqu'à Pavie, en passant devant la célèbre chartreuse que nous visiterons tout à rheure.

Pavie, place de guerre du moyen âge, était si bien munie de remparts et hérissée de travaux de défense, qu'on l'appelait la ville aux cent tours. De la porte San-Vito, par laquelle nous y entrons, elle offre un aspect assez mélancolique. On croirait que les habitants découragés, attendant les armées étrangères, ont renoncé à réparer des désastres sans fin. On y remarque peu de palais vraiment beaux. L'ancien Palais-Ducal^ construit par les Visconti, est plutôt une citadelle. Dans l'une de ses deux grosses tours, en 1796,

i7« VOYAGE EN ITALIE.

trois cents Français unt tenu en échec, sans artillerit^, toute la population d« la ville appuyée par quatre mille hommes de troupes régulières.

Dans une autre tour bien plus ancienne avait langui le célèbre Boëce, le dernier des poètes latins. C'était vers l'année 520. L'Italie entière, occupée par les hordes du Nord, avait vu les rois gotlis succéder à ses empereurs, et s'estimait heureuse de trouver quelques sentiments humains dans un de ces princes barbares. Théodoric, après avoir détrôné Odoacre, eut l'ambition d'acquérir une autre gloire que celle des armes. Ce soldat, qui ne savait pas même signer son nom, gouverna pendant trente ans avec plus de douceur et rendit de meilleurs décrets que bien des rois lettrés oc l'auraient su faire. Il releva les murs de Borne, conserva les monuments existants el en érigea quantité d'autres, mais d'un style bien difTéront. Les architectes, soit pour flatterie gnùt du roi. soit pour obéir à h>ur propre instinct, s'éloignèrent des traditiunii dti beau et de la simplicité. Le bizarre domina partout. Sur cette terre classique, où reslaienl encore des modèles comme le tenijile de la Concorde, le forum de Trajan, le l'anthêon, etc., on vit se dresser des flèches élancées, des ogives pointues, des faisceaux de colonnes fines comme des joncs et surmontées de chapiteaux irréguliers, enlin tout un art nouveau, plein de caprices, dont ceftsines beautés étaient incontestables, mais antipathique au génie italien , comme la nation qui l'avait importé. La face de la Péninsule changea; ses mœurs et sa langue même s'effacèrent. Jamais peuple civilisé n'avait subi plus complètement ta loi du plua fort. Rome, soumise à ces barbares qu'elle avait tant méprisés^ expiait son orgueil et sa tyrannie.

Théodoric cependant recherchait les hommes de mérite et de talent. Cassiodore rédigeait ces édita sur lesquels le roi goth apposait sa grifl'e, et le poète Boëce était comblé de faveurs. Seoerinus Boëlhius, connu par son éloquence, son éruditioni ses quaiîtés aimables, avait été honoré deux fois des suffrages de ses conei-

PLAISANCE, PARME, MODÈNE. m

toyens aux élections dérisoires de la dignité de cooaul , qui existait encore de nom.

Il traduisit du grec Aristote et Porphyre, Dont le roi lui 8ut gré quoiqu'il ne sût pas lire.

Ce roi devait offrir bientôt à Severin Boèce Toccasion de se rendre immortel. Après trente ans d un règne doux, intelligent et pacifique, Théodoric sentit se réveiller en lui Tliumeur du barbare. Des courtisans de sa race lui peignirent son ami comme un traître et un conspirateur. Sans prendre la peine d'examiner cette accusation ridicule, Théodoric enferma Boëce dans une tour, à Pavie. Pendant ses années de prison , le poète, avec la force d'âme d'un vieux Romain , demanda à la philosophie le secours que de notre temps Silvio Pellico reçut de la religion, a II était seul dans Tobscurité de son cachot, lorsqu'une lumière céleste vint Téclairer. Les muses se présentèrent à lui avec des visages souriants et lui proposèrent de charmer les longues heures de sa captivité; mais les délassements qu'elles pouvaient lui donner convenaient mieux à rhomme heureux et libre qu'à un misérable prisonnier. Une autre figure de femme, plus majestueuse et plus sévère, vint alors lui tendre la main. Elle congédia les muses, s'assit auprès du poète et lui parla en des termes si élevés et si forts qu'il se sentit audessus du malheur, y^ Tel est le sujet du poème de Boèce, De la consolation de la Philosophie. Théodoric, saisi d'une rage stupide, fit mourir fauteur dans des supplices affreux, sans réussir à vaincre sa constance. Plus d'une fois encore, nous verrons la faveur des princes devenir fatale aux grands esprits de f Italie; en acceptant celle d'un roi étranger et barbare, Boëce avait manqué de philosophie et de prudence. Sa fin prouva du moins que ce n'était ai par vanité ni par faiblesse, et si on la compare à celle de Racine» mourant de chagrin pour un froncement de sourcil de Louis XIV, on apprécie mieux le courage du poète romain. Boëce fut le dernier écrivain de génie de l'ancien monde. Après lui , Tltalie, déj|à iii

mal lieu reumr, eut encore à souffrir <ics maux plus grands. Les Lodilianis el les Francs aclicvtreiit de l'écraser; de la mort de Boéce jusqu'à celle de Dante, il faut touiiiter huit siècles entiers de ténèbres et d'ignorance, pendant lesquels la poésie demeura muette,

Pavie, adoptée par les rois lombards pour ia capitale de leurs États, Dc reçut d'autre embellissement que ses cent toui-s de f^rosses piètres. La cathédrale fut commencée du temps des Sforza, sur un plan si vaste qu'il fallut abandonner les travaux ; probablement on ne l'achèvera jamais. Une des chapelles contient les cendres de saint Augustin, déposées dans une arche magnilique, dont Vas»ri a parlé dans ses ouvrages et qu'il aftriltue it Angelo de Sienne. Cette arche, soutenue par quatre-vingt-quinze statues et ornére de cinquante bas-reliefs, est un des chefs-d'œuvre curieux dc l'art au quatorzième siècle. La fameuse chartreuse, commencée en même temps que le dôme dc Milan et par les mêmes architectes, n'eut pas à subir les vicissitudes de cette grande cathédrale. ProhablemiMit Saturne et Jupiter n'avaient aucun apanage sur Jcs terres des environ.'; de l'y vie; la charlreusi*, Icriiiinée assez proniptement, se distingue par l'unité de style qui convient à un monument des premières années de la renaissance. Les quarante-quatre statues de la façade portent bien le cachet du quinzième siècle. Les médaillons et bas-reliefs s'élèvent au nombre de soixante. Sur la grande porte et les fenêtres, des ciselures en arabesques et des ligures naïvement gracieuses invitent le passant à faire l'examen des détails. On ne s'en arrache pas sans peine, une fois qu'on s'y est arrêté. Les bas-reliefs sont de Christophe Solari. Dans les quatorze chapelles de l'intérieur on trouve des peintures des Procaccini, du Bourguignon et du Guerchîn. Une voûte peinte en bleu et semée d'étoiles d'or produit un elTet des plus agréables. Les galeries du cloître n'ont pas moins de mille pas de circonférence; chaque arcade est ornée d'une quantité de fines sculptures, et si un monument de ce genre peut inspirer l'envie de goûter la vie calme du

couvent, c'est bien la chartreuse de Pavie. Cependant, je donnerais encore* la préférence au petit cloître de Saint-Onuphre, à Rome.

Sous les murs mêmes de cette chartreuse s'étaient logés les Espagnols, le 24 février 1525, au moment où François V^ eut la funeste idée de les venir attaquer, contre Tavis de tous ses plus vieux et ses plus savants capitaines. A peu de distance, dans le village de Mirabello, se trouvait Fautre moitié de Farmée impériale, séparée de celle commandée par le connétable de Bourbon. La tète du camp français, placée entre ces deux divisions, rendait leur jonction impossible. 11 n'y avait qu'à demeurer immobile, Tarme au poing. Un courrier du pape Clément VII, arrivé la veille, annonçait au roi de France que les lansquenets de Tempereur n'ayant point reçu leur solde se mutinaient à Pavie, et que dans peu de jours ce serait une débandade générale. Cet avis ne put changer ' les projets du roi. « La Providence, a dit Martin Du Bellay, avait marqué la destinée de ce prince, et lui seul voulut courir au devant. »

La journée commença bien pour Tarmée française. Le sénéchal d'Armagnac, grand maître de Fartillerie , avait pris d'excellentes dispositions. Le duc de Bourbon, fort inquiet de sa situation, voulait à tout prix passer devant nos canons, pour atteindre Mirabello. Les Espagnols défilaient en courant sous le feu, pour aller se mettre à couvert dans un petit vallon : « En sorte, dit Martin Du Bellay, que n'eussiez veu que bras et têtes voler en l'air, à chaque coup de ladite artillerie, y^ Ce fut la cause de la perte des Français. Le roi , par un mouvement chevaleresque, ne trouva point digne de lui cette façon de détruire une armée à distance, sans donner un coup de lance ni d'épée. Il voulut descendre dans la plaine et en venir aux mains avec les Espagnols. Dès qu'il se fut placé entre les canons et l'ennemi, l'artillerie, obligée de cesser le feu, perdit son avantage et devint inutile. Au lieu de continuer son premier mouvement, le duc de Bourbon commanda aussitôt un change-

ment de front, et pour recevoir les {îeuliishoranies qui s'avauçiient dans le dessein de conibatlro à l'arm» blanflie, il distribu» dans les rangs de sa cavalerie deux mille arqueljiisicrs qui montèrent en cpoupr derrière le» gendarmes. Colle mesure, que La Trémouille remarqua de loin en la sifinalant comme une d^doyauté, assurait aux Espaguols la supériorité diîs armes; mais il était trop lard pour reculer. Malgré la situation périlleuse où le roi venait de se melirc, la Ijalaille n'élait point perdue si un corps de six nnllt> Suisses qui appuyait la gauche des Françaio et sur lequel on dovait naturellement compter, n'eût tralii et pris la fuile sans attendre le premier choc des lansquenets impériaux. La cavalerie française, armée seulement de lances et d'épées, se composait de la fleur de la noblesse: tous ces hommes portaient de grands noms; tous avaient une gloire acquise sur les champs de bataille; c'étaient Chabaone, La Tréuiouillo, Moutiiiort'ucy, le maréchal de Foix, François de Lorraine, Fleuranges, surnommé l'Aventureux, Saint- Pol, Duras, Bussy-d'Am boise, et tant d'autres que la liste en ferait un volume. Malgré les arquebuses, un esciidron Lomposé de tels hommes préparait aux Espagnols une rude rencontre. Le duc de Bourbon, qui les connaissait tous, les voyaot approcher en boQ ordre, le roi en tête, envoya au-devant d'eux, pour amortir la violence du coup, une compagnie de cavaliers conimandée . par le marquis de Sant'Angelo. Cette compagnie, culbutée, se replia en désordre, et le marquis fut tué de la main même du roi de France. Sans la défection des Suisses, la victoire était au moins ioeertaine. Mais une fois sa gauche découverte, François l" se vit attaqué du côté où il se croyait en sûreté. Pendant ce temps-là, les arquebusiers sautant à terre, commencèrent à tirer presque à bout portant sur ces chevaliers qui avaient méprisé l'usage des armes à feu. La phalange héroïque, environnée de toutes parts, fit des e&orls de bravoure inouïs, et regarda la mort en face avec des visages si fiers et si terribles qu'elle hésitait à les frapper. Pbds ce moment suprême, on entendait les voix des capitaiacs

PLAISANCE, PARME, MODÈXE. «1

espagnols offrant bon quartier à ces hommes inébranlables et leur criant de se rendre. Un coup d'épée était la seule réponse, et puis aux détonations des arquebuses un de ces colosses tombait en faisant trembler la terre sous le poids de son corps et de son armure. La Trémouille, debout à côté du roi, reçut quatre balles sans broncher, et il n'eut pas le mauvais goût de dire à son maître : a Sire, pourquoi n'avez-vous pas écouté les conseils de ma vieille expérience? >> Enfin une dernière balle le renversa du haut de son cheval. A deux pas de lui, Tamiral Bonnivet, abattu par une arquebusade, occupait tant de place avec son grand corps qu'il formait une barrière devant laquelle s'arrêtaient les fantassins espagnols. Plus loin La Palice, droit comme une colonne sur ses étriers, entouré d'ennemis et couvert de blessures, frappait encore et tuait un gendarme impérial chaque fois quMI levait le bras. II tomba pourtant à son tour, sons le feu d^m ustensile manié par un obscur soldat, et dans cette lutte impie du courage contre la mécanique, le héros qui avait assisté à trente batailles rangées fut vaincu par un goujat.

C'est ici le lieu de protester contre l'injustice d'un sot proverbe, qui a déversé sur un des plus grand;$ capitaines de notre histoire le ridicule dont se couvrit un rimailleur imbécile en le voulant honorer dans ses vers. Une nation qui serait assez futile ou assez ignorante pour attribuer à La Palice les platitudes d'un méchant couplet, ne ferait tort qu'à elle-même et donnerait aux étrangers une pitoyable opinion de son jugement et de son esprit.

Au miHeu de ce carnage, François I", resté seul debout, avait tué cinq ennemis. Dans leur empressement à vouloir saisir une si belle proie, les Espagnols se querellaient entre eux à qui l'aurait pour prisonnier. Un coup d'arquebuse abattit le cheval du roi ; il .se défendit à pied et tua encore deux hommes. Les Espagnols, ennuyés de cette résistance, allaient peut-être le massacrer, lorsque Pomperant, gentilhomme français attaché au duc de Bourbon et transfuge comme lui , .se jeta entre le roi et les officiers impé«

riaux, en leur disant qu'il n'appartenait qu'au seignour del vice-roi de Naples, de rerevoir l'épée de Sa RIajpsté. Vn oerMe i forma autour de François I", qui avait une hlessnre il la cuisse.J Charles de Laiinoy parut enfin, et tout fut perdu, for» t'honnmr. An grand dépil de Pcacaire et du ronnétahle de Bourbon. Lannov emmena bien vile son prisonnier h Porlo-Fino et s'embarqua pour l'Espagne avec lui.

Lautree, éloîgm^ par le commandement d'une expt^dition, apprit que les habitants de l'avie donnaient des fêtes et se réjoui s.saienl du malheur de la France. Il jura d'en tirer vengeance.'!} jamai| l'occasion s'en présenlail. Oeux ans plus tard, Pavie tombait enll ses mains: il l'abandonna pendant huit jours à la ftireur des Ad dats, ot depuis elle ne s'est plus re!e\'(?e. Sortons de cette viH désolée pour aller traverser le Pô sur un pont de bateaux. Nouj faisons quelques pas sur la terre de Piémont, et nous entrons dail le duché de Plaisance â Castel-Sangiovanni, saccagé par les Espal gnols comme Pavie par les Français. L'ancien château (le ce bour|i frontière, converti en promenade et en marché, est aujourd'hui envii-onné de beaux arbres. Nous voiri sur la voie Emilîa. ronlï stratégique tracée par Lépida, et qui a déjii les signes de la gm» deur romaine. Apri-s avoir passé le bourg de Roltofredo, nom rencontrons la Trebbia sur les rives de laquelle Sempronius rr ( battre par Annibal. Non loin du confluent de cette rivière avct |i Pô, est assise Plaisance, qu'on prendrait, au premier coup d'o pour une grande place de guerre, îi cause de ses bastions, et alj second, pour une ville dépeuplée.

L'ne fois qu'on a franchi l'enceinte el les fossés, Plaisance preol un aspect moins sombre, et l'on comprend que son nom ail pu I venir du moi plaire, comme l'assurent les Italiens. A l'excepliim d Corso, les rues ne sont pas fort larges, La plus lielle place est celd iiei Cavalli, sur laquelle on voit deux statues équestres en bron des ducs Famèse, cl les façades de trois grands palais. L'un d'ci le palais (JojnHMfifc. date du treizième siècle. AuhIp.shius de Phoi»^

loge, les phases de la lune sont marquées par un globe tournant. Le palais dit du Gouverneur, restauré dans le siècle dernier, est d'un goût moins pur; le troisième, appelé Collège des marchands, ne m'a paru remarquable que par son étendue. Sur la place de la citadelle, que traverse le Corso, se trouve l'immense palais Farnèse, commencé d'après les plans de l'excellent architecte Vignola, mais dont la façade est incomplète. A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, il est arrivé souvent que des travaux entrepris sur une échelle trop grande sont restés inachevés. Le palais Farnèse porte, en outre, les traces de dégradations fâcheuses, causées par les guerres étrangères. Cette partie de l'Italie ayant presque toujours été le séjour des quartiers généraux espagnols, c'est sur eux que retombe la responsabilité des actes de vandalisme. A peu de distance de l'ancienne demeure des Farnèse, on voit encore un palais commencé par Marguerite de Médicis, en 1658, et dont un portique élégant fait regretter qu'on ne l'ait point terminé.

Le Corso de Plaisance, que les habitants appellent simplement Stradone (grande rue-, bordé d'assez beaux édifices, serait un lieu charmant si la foule s'y portait comme au Corso de Rome. Par malheur, cette large voie, qui va de la porte San-Raimondo à la porte San-Lazzaro, ne mène à rien et se trouve reléguée à une extrémité de la ville. C'est un désert splendide, qu'on ne voit point, à moins de l'aller chercher. Les hasards de la promenade vous conduisent plutôt dans la rue des Orfèvres, où Ton remarque des peintures à fresque sur les façades de plusieurs maisons. Ces coups de pinceaux, qui ont résisté au temps, sont des improvisations de peintres anciens, et on les croit faites à l'occasion de l'entrée triomphale d'un prince. Par cette rue des Orfèvres, on arrive à la place du Dôme. La cathédrale de Plaisance, commencée au neuvième siècle et terminée au douzième, est un mélange des styles gothique et mauresque-espagnol. Les signes du zodiaque gravés sous la voûte du portail sont entourés de statuettes, de colonnes de

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jonc et de lions on granit. A l'intérieur on trouve de belles peintures des Procaecini, des Carrache et du Flamand. Sur une zo%\p d'azur parsemée d'étoiles, comme celle de ta Cliartrcusc de Pavie, Ludovic Carrache a fait voltiger de petits auges pleins de grâce. Un beau David du Guercliin orne la voûte de la coupole.

Saint-Sixte devrait être une des églises d'Italie les plus rîcheseil peintures préeieuses. Ce beau temple, élevé par les Bénédictins au coHinieiicenient du seizième siècle, a possédé un des chefs-d'œuvre de Raphaël. £n 175^1, les Bénédictins dégénérés imaginèrent du vendre les tableaux achetés par les fondateurs de leur couvent. Ij fameuse Vierge de Saint-Sixte, donl tout le monde connaît la gravure, passa dans les maiQs du roi de Pologne, Frédéric-Auguste, piour une somme que les moines trouvèrent sans doute considérable, et qui serait probablement décuplée si on mettait h renchiTc cette toile admirable. C'est à Dresde qu'il faut aller aujourd'hui pour voir la madone de Sainte-Sixte. Il reste pourtant dans cftw église quelques beaux ouvrages de Procaccini et de Palma.

Pendant la guerre de la succession d'Espagne, il y avait à Plaisance un enfant du peuple, sonneur de cloches de son état et fils d'un jardinier, mais dévoré d'ambition et résolu à parvenir par tous les moyens possibles, bons ou mauvais, honorables ou honteux. Ce drôle flattait monseigneur l'évèque, qui ne prenait pas garde à lui, et se confondait en salutations devant le duc Farnèse, qui passait sans le regarder. Après la bataille de Luzzara, M. de Vendôme vint dans ce pays, et il n'est sorte de bassesse que le petit sonneur de cloches n'ait faites pour lui plaire. Jules Alberoni, — le lecteur l'aura reconnu, — trouva l'occasion de rendre quelques services. On ne doit pas s'en étonner, car il eût embrassé le métier d'espion et pis encore pour obtenir un moment d'attention. Quelle apparence que le fils d'un jardinier devint jamais ministre? Il le fut pourtant, et de toutes les Espagnes, avec la protection de madame des L'rsins, qu'il ne manqua pas de trahir et de sacrifier. Il n'avait que de l'intrigue, et passa pour un homme de génie. C'était

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un grand bavard, fourbe et insinuant comme Mazarin, mais vantard et présomptueux, et qui se crut un Ximénës tant qu'il eut du succès. A peine était-il ordonné, quand il demanda le chapeau de cardinal. Après la mort de la première femme de Philippe V, il eut le crédit de faire épouser à ce prince Elisabeth Farnèse, qu'il se vanta de diriger à son gré. Grand fabricateur de projets, Jules Alberoni conçut des plans gigantesques, mais impossibles. Il voulait doubler les forces maritimes de TEspagne, opposer la Hollande à TAngleterre dans les deux Indes, expulser ensuite le vainqueur, quel qu'il fût, ruiner le commerce de la France et ramener lâ puissance espagnole au temps de Charles-Quint. Tout cela était fort beau en spéculation; mais il n'en arriva rien, et la décadence de FEspagne, commencée avant Alberoni, ne fut pas retardée de dix ans par son ministère.

On parle à Plaisance un dialecte dur et disgracieux, proche parent du milanais. La lettre Uy les diphthongues on et eu se prononcent à la française, mais avec plus d'exagération. Les terminaisons sonores de Fidiome italien sont supprimées, ce qui change absolument la musique du langage. Par exemple, le mot aspettando 'en attendant! devient aspiand^ (auto meglio 'tant mieux' se dit tant mei,capello (chapeau se dit capel; tous les verbes italiens en are^ ère, ire^ finissent en ar^ er^ ir^ comme en français. Mais la prononciation de ces mots n'a point la douceur calme de notre idiome; les sons ont quelque chose de rude et d'extrême, qui répugne autant aux oreilles françaises qu'aux romaines ou aux florentines. J'imagine que ce n'est pas seulement au voisinage de Milan qu'il faut attribuer le caractère particulier du dialecte de Plaisance, mais bien au sang gaulois, mêlé probablement à plus forte dose avec le sang italien dans cette ville qu'à Milan même. Est-ce à la physiologie? est-ce à Fhistoire? est-ce à Félude des races et de leurs migrations? est*ce à l'habitude et à l'éducation qu'il faut demander la solution de ce problème difficile des dialectes? L'Italie serait le pays du monde le plus commode pour de telles recherches, à cause

de la ditlTéroiicti Lraiicliûe de ces divers langages, et de l'abondane? àts documeDts historiques '.

De l'iaisimce ii Puriiio, la voiu iWilia ue fait pas un dctour. A moitié i;hemin, sur les bords de l'Arda, oa reocontre le bourg de FioreDZUoIa, remarquable par Iroin ou quatre bentix palais. A deux lieues (Je lu, dans la direction de Crétnoue, est Busseto, berceuu de la puissante famille des l'alaviciiii : dans vts uhùteau, k présent en ruines, le pupu l'uul III eut une entrevue avec Ctiarles-Qulnt, et lui diMUunda h- dni'fié de Milau pour son neveu Octuve Furnèse, qui avait ùpousé une tille naturelle de l'empereur. Suivant son habitud*?, Charles-(>uiut témoigna au saiul-père toutes sortes de rii^pitcL», sans lui accorder rien de ce qu'il soubailait. Le Titien étitil d« Im suite de Ha Majesté césarienne; pendant ie peu de jour.'i que dur» cette rencontre, ce maître expéditif peignit rapidement sur la rii<:ade d'un palais la scène de l'entrevue, les portraits des deux souverains et ceux des cardinaux et des grands d'Espagne composant les deux cours. Des ma(,rons ont détruit cet ouvrage. Aprèb avoir passé l« joli bourg de San-Donnino, on traverse le T»ro sur un pont récemment construit, cl on entre ensuite ii Parme par la porte Santa- Croce.

Parme, située au confluent de la Baganza et de la Parma, est une des plus anciennes villes de la Péninsule. Lorsque les Romaios s'emparèrent du pays des Étrusques, ils la trouvèrent occupée depuis longtemps par une colonie de Gaulois. Elle fut annexée au territoire de la république cent quarante ans avant l'ère cbrétienae. Les barbares s'y installèrent à leur tour. Plus tard, dans la guerre des Guelfes et des Gibelins, elle se déclara pour les papes, et fut assiégée par l'empereur Frédéric 11, qui ne réussît point à s'en emparer. Parme se donna ensuite aux pontifes, dont elle avait

• Nous citerons à la lin du secoa<t volume iiuelques fragments d'ua tableau comparatif des dlrers dialectes de la Péninsule, extraits d'uQ ouvrage italien fort remai^ quable : Corofrofia delf llalia, par M. Zucci^i (klandioi {lioreoce 1839).

embrassé la cause. Plus tard elle tomba dans les mains des Visconti, des Scaligeri de Vérone, des Sforza ; puis les cours de France, d'Espagne et de Rome se la disputèrent. Paul III en fit présent à son iils Louis Farnèse. Le second mariage de Philippe V la rendit à TEspagne, Tavénement de Napoléon à la France, et les traités de 1815 à Tarchiduchesse Marie-Louise.

Aujourd'hui Parme est une ville régulièrement construite, sans Irop de symétrie, divisée en quatre parties par la voie Emilia et par la rivière qui se croisent à angle droit. Au centre se trouve une vaste et belle place ; les remparts garnis d'arbres ont l'aspect de boulevards extérieurs; la citadelle, à 1 ancienne mode, olTre un coup d'oeil d'autant plus pittoresciue qu'elle n'a plus d'importance comme ouvrage de guerre. Le Dôme, le Baptistère, l'Annonciade, réglise de la Steccata^ San-Giovanni et le Palais-Ducal sont des édilices remarquables au point de vue de l'architecture; mais uu grand nom domine tout à Parme, le divin Corrége : on le rencontre à chaque pas dans ces monuments, et il faut bien le faire passer devant les autres. Jetons seulement un regard sur la façade de la cathédrale, élevée au douzième siècle. Le gothi(|ue a fait les frais de l'ornementation : ce sont des petites loges ouvertes, des faisceaux de colonnettes, des Hons accroupis; à l'intérieur est un beau cénotaphe dédié à Pétraniue, que cette église s'honore d avoir compté parmi ses diacides. La peinture de l'Assomption du Corrége couvre la voûte de la coupole. Le maître a représenté le paradis entr'ouverl, et TÉternel recevant la sainte Vierge, qui s'élève vers lui.

Antoine AUegri, né à six lieues de Parme, dans la petite ville de Correggio, se classe parmi les fondateurs de l'école lombarde; mais il n'est en réaUté d'aucune école, et ne doit rien qu'à lui-même, puisqu'il n'a point eu de maître et n'a suivi les avis de personne. Cesi un de ces génies heureux qui apprennent à peindre comme les oiseaux à voler. Contemporain de ftaphaèl et de Michel-Ange, il ne connut point ces grands honmies» et se passa d'epx. Qu'auraientils pu lui enseigner? U n'alla ni à Florence, ni à Rome, et n'eut

pus besuiu (!<' ci'ttL' éinulation jalouse qui eiiip<>chait <le durniir !«■» peintres de cirs deux cours : s'il fûl allé leur l'aire roneurrpiirc, il leur aurait causé bien des thagrins. Pendant longtemps cet homme simple ne se douta point qu'il eiit du génie; il fallut que ilcs tableaux estimés ailleurs le vinssent trouver à Parme pour qu'il apprit k se connaître lui-même. Lorsqu'on lui montre eulin un ouvrage de ce Raphaël qui faisait tanl ilc bruit, que les p;tpes accablaient de biens et d'honneurs, et dont l'Italie entière rall'olait, le modeste Allegri examine attentivement ; il cherche pur quel cùtt^ cett« peinture s'élève tant au-dessus de la sienne. Pour la première fois le chef-d'œuvre se trouve en face d'un connaisseur peu tourhé de ses beautés ; le Corrége s'étonne; il s'attendait à qudquc chus** de prodigieux,; il éprouve une espèce de déception : « Quoi ! se dit-ii enfin, n'csl-cc donc que cela ? Voilà ce qui fait tourner loutf» les cervelles ii Rome et a Florence I Mais alors, moi aussi je suis un gi'and peintre I » Tel est le véritable sens de cette exclantalioii ; « Anch' 10 soti pittore! h A partir de ce moment il sut ce qu'il valait. Cependant ses tableaux, qu'il faudrait aujourd'hui couvrir de billets de banque, il les vendait à des prix trop modiques, et M aurait vécu pauvre, si son père Pellegrino Allegri, qui était négociant, ne l'eût aidé à soutenir sa nombreuse famille.

Le Corrége n'avait que vingt ans lorsque les religieux franciscains de Parme lui demandèrent un tableau de saint François pour le maître-autel de leur église. Au bout de six mois, il leur livra un magnifique ouvrage, qui a pris le même chemin que la Madone de Saint-Sixte, et qu'il faut aller voir aujourd'hui au musée de Dresde. Bientôt après, l'abbesse Jeanne, du monastère de Saint-Paul, appela le Corrége, et lui laissa carte blanche pour le choix des sujets de deux grandes peintures. 11 voulait aborder la mythologie; madame l'abbesse lui en donna la permission : le Corrége fit une Junon et une chasse de Diane. Du monastère de Saint-Paul il passa ensuite à l'église de San-Giovanni, et sans manquer à la sainteté du Heu, Il trouva le moyen de déployer cette science profonde des nus et du

raccourci, cette souplesse et cette grâce qui le distinguent entre tous les maîtres; il eût renoncé à peindre plutôt que de s'interdire l'usage de ces qualités. Il fut enfin a|)pelé à décorer le dôme, et il se surpassa lui-même dans sa grande composition de TAssomption de la Vierge. Pour prix de son tableau de saint Jérôme, il reçut quatre cent livres impériales, plus deux charretées de bois à brûler, plusieurs boisseaux de froment et un porc gras.

Si la mort du Corrége est telle que la raconte Vasari, elle ne fait pas honneur aux Parmesans de ce temps-là. Antoine Allegri laissait sa famille à Correggio. Un jour qu'il était allé vendre à Parme un tableau de chevalet, pour soixante écus, l'acquéreur, craignant peut-être d'avoir fait un mauvais marché, paya en monnaie de cuivre. Le pauvre artiste, pressé de rapporter cette somme à la maison, fit ses six lieues à pied, portant le sac de monnaie sur ses épaules, il rentra chez lui exténué de fatigue, se mit au lit avec la fièvre, et ne s'en releva pas. 11 avait à peine quarante ans. Des critiques ont dit que cette anecdote leur paraissait controuvée, parce que Pellegrino Allegri, père d'Antoine, avait du bien. Mais ce père mourut douze ans après son fils; et quand même il eût été riche rien ne prouve qu'il fût généreux. Le connaît-on? sait-on quel caractère il avait? quelle aflection il portait à ce fils qui avait préféré les arts au commerce? Vasari était vivant à cette époque, et recueillait les niatériaux de son Histoire des Peintres. Pour réfuter l'assertion d'un homme de cette autorité, il faudrait au moins sappuyer sur quelque fait; or, on ne peut donner d'autre version que la sienne de la mort du Corrége ; le récit de Vasari subsistera donc jusqu'à meilleure information, parce qu il ne blesse point assez la vraisemblance pour tomber de lui-même.

A peine le Corrége eut-il quitté ce monde, que son mérite fut reconnu : on courut après ses ouvrages; on les paya cent fois plus cher qu'il n'aurait fallu pour donner à Fauteur l'aisance, le bonheur et la vie facile si nécessaire au génie. On le proclama le troisième peintre de l'Italie. Ludovic Carrache, qui s'y connaissait, l'estimait

ie prei»ief, et le prit pour module. Le Corrége n'avait ptiint d'élèves, niiiiâ il forma bk-n des maîtres apri^s sa mort, l'n seul lu eompril. l'iiheerva et suivit aes trafes «le son vivant : Fraiitj^iis iMazzolu, qut-' uoUH appelons en France le P«nne»an, mais dont le nom itiilii^n t^st farmiffianitio (petit 1'arme.sau), peut piisser pour l'élève d'Autoino AUegri. Il le vit travailler diin» l'église de Ï^aint-Jean à l'arme, vapin plusieurs de ses tableaux, et se pénétra dn aa manière, Plus libr« et plus heureux que »on lualUt', il alla à Romo, et l'étudt; des merveilles lie cette capitale Ibrliliu sou talent gracieux. Ou dÎKait de lU) que l'âme de Kaphaël avait passé daa.-s .son corps : rctle àme apparemment ne voulait pa.'^ iiabiler plus de trente-sept ans la même (•nvtiluppe terrestre. Frani/ois Maziiola mourut au même ùgc que le peintre des Sfanzc, et après lui, l'àme de Haphael ne jugea personne digne de sa visite. Le Parmesan, selon ViiK.^ri, eut la faiblesse de se livrer ii l'alchimie. II était fort habile graveur. Ses derulers oiivruges sont les peintures de l'éntise de la Steccnla, qu'il n'acheva point,

A deux lieue» de Parme, par k voie Emilia, nous truuvout. la rivière d'Ensa, frontière des deux États de Mudène et de Parme. Après avoir passé deux ou trois villaftes. nous arrivons à Reggîo. seconde ville du petit duché de Modène. Comme toutes les aacienDes places de guerre de 'ce pays, Reggio est encore entourée de remparts, et dominée par une citadelle. Les rues en sont larges et biea tracées ; quelques-unes bordées de galeries en arcades. Les églises, en grand nombre pour une ville de quinze mille âmes, coDUenneal de bonnes peintures : parmi les plus riches paroisses, il faut citer Saint-Jean et Saint-Augustin. Sous le portail du Dôme sont des sculptures naïvement belles, représentant Adam et Eve. Sans doute on trouverait beaucoup à glaner datis les maisons particulières de Keggio; mais nous sommes pressés d'arriver à Modène.

Comme à Plaisance et à Parme, on reconnaîtrait au dialecte modénois le long séjour des Gaulois dans toute cette partie de l'Italie, quand même l'histoire n'en ferait pas mention. Jusqu'à l'époque du triumvirat, ces peuplades guerrières eurent l'aadace d«

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résister à la puissance romaine. Brutus , connaissant l'esprit rebelle qui les animait, vint se réfugier à Modène après Tassassinat de César, et il y soutint un siège contre Marc-Antoine. Pendant les temps de barbarie, Modène subit le sort du reste de l'Italie. Au treizième siècle, elle devint Tapanage de la puissante maison d'Esté, qui résidait à Ferrare. A la lin du seizième, Alphonse II étant mort sans entants, institua, par un testament en boniie forme, son cousin César d'Esté héritier de son vaste domaine; mais le pape Clément VIU déclara le duché de Ferrare vaquant faute d'héritier direct, et ne vit rien de mieux à faire que de se donner ce duché à lui-même. Cette usurpation, mena(;ante pour toutes les couronnes ducales d'Italie, ne rencontra pourtant aucune opposition. Les princes amis de la maison d Este, selon l'expression de Muratori, ^ n'osèrent lever un doigt pour sa défense. )> Le duc César, obhgé de céder à la menace d exconununication et surtout aux vingt-cinq mille honunes de troupes qui envahirent ses États-, remit au pape sa bonne ville de Ferrare, et se contenta de Modène et Reggio que le pontife voulut bien lui •laisser. Il assista même au triomphe et à la prise de |)ossession de Clément VIII, et baisa la mule de celui qui le dépouillait avec tant d'injustice et de cruauté.

César dEste s'estima heureux de conserver un petit fraguient de son héritage et d'obtenir la permission d emporter son mobiher. Le déménagement se lit avec une précipitation funeste pour les objets d'art. Cependant la magnilique bibliothèque formée depuis si longtemps par les anciens ducs arriva complète, quoiqu'en désordre, à Modène. Pendant un siècle entier, cent mille volumes précieux demeurèrent entassés pêle-mêle dans les combles du palais. xMais enfin, sous le duc François II, cette collection fut classée, enrichie de manuscrits et d'archives, et installée dans le magnifique local où elle est aujourd'hui. Par un hasard heureux, la bibUothèque de Modène passa dans les mains des deux antiquaires, historiens et littérateurs les plus érudits de Tltalie

m VOYAC.K KN ITALIE.

ciiliÈrc, .Mtiratori ut Tiraboschi. Lu premier conserva ri auyiiiciita ' pendant cioqnynte ans le trésor conllé à sa garde, et il en tir» Ic^ matériaux do ses Amialcs, qui sont un juiits de science. Iasecond recueillit beaucoup dp manuscrits, et euiplnya aussi les ducuments k sa disposition pour son excellente liistoire de la littérature italienne. Par un juste sentiment de reconnaissance pour la maison d'Esté, on appelle encorr cette colleclion Biblîolera

te dôme de Modène se distingue des autres églises par uiiv pureté de goût extraordinaire pour le temps de son exécution. Construit du onzième au douzième siècle, a l'époque lu'i le ^oUiique régnait partout, ce grand monument semble avoir échappé â une mode exclusive et géuérale par la volonté de quelque architecte inconnu. L'ogive en est bannie; les fronlons attiqucs et les voûtes à plein ceintre y sont rétablis avec un parti pris évident. Probablement l'arliste avait des idées arrêtées sur les rèjiles du beau, et, se sentant fort de l'étude de l'antique, il eut en se mellant à l'œuvre le courage de ses opinions. Les marbres extérieurs sont taillés de main de maître, et l'on cnnqtrcnd à leur coupe que cet archilecle devait avoir dans les veines du sang italien, sans mélange barbare. On ne regrette, en voyant son ouvrage, ni les arceaux en pointe, ni ces arcs-boulants qui ressemblent au squelette d'un animal antédiluvien. Il est fâcheux qu'on ignore le nom de cet homme à qui le sentiment de la renaissance future des arts a passé dans Tesprit, comme un phénomène de seconde vue. Sur un des côtés de l'église, s'élève une vieille tour, haute de plus de deux cents pieds, qu'on appelle la Ghirlandina, bien qu'elle n'offre aucune ressemblance avec une guirlande. C'est dans cette tour qu'on gardait ce fameux seau de bois dont l'enlèvement a fourni à Tassoni le sujet d'un poème héroï-comique, fort goûté au dix-septième siècle. La Secchia rapila, moins originale que le Morganie Maggiore de Puici, est cependant une œuvre ingénieuse et plaisante; Voltaire l'a critiquée avec d'autant plus d'injustice cl de mauvaise grâce qu'il en a plus

(Fune fois imité le genre. Les églises de Saint-Pierre et de Saint- Dominique contiennent de belles peintures; mais les plus remarquables sont au musée du Palais-Ducal, qui renferme, en outre, une excellente collection de médailles. Le jardin de ce palais, ouvert au public, est une charmante promenade.

Toujours en suivant la voie Emilia, on trouve près de Modène un pont jeté sur le Panaro, qui sépare le petit duché des États pontificaux. Apres avoir passé trois bourgs sans importance, on entre dans une grande ville entourée et coupée de petits canaux, animée par une population nombreuse et active. Le mouvement, le bruit des carrosses réveillent le voyageur assoupi dans son voiturin. Il met la tôte k la portière, et ne voyant que des rues d'assez laide apparence, il se croit encore dans un faubourg; cependant les chevaux s'arrêtent devant Thôtel de la Pension suisse, et on lui apprcMid qifil est dans le plus beau quartier de Fillustre cité de Bologne.

n BOLOGNE A iltCOM

Brtieînc. — \a li^nMlrlion it la\et II. — 1,bs iroiB Carrachx. — l/*«ile bolonai». — Le Fnncia. — 1^ miftjre et «nlnto A^r». — Le* Toan pench^ei. — Le Itoma^nol — l.n» Joupurh A la morra. — Imola. — I.m Rorgla. — Fantiia. — La tolNtcr. — Furli. — CcjPOB. — I.s Hiilitwn ba|iii«ë. — Blrainf. — I.db HiilatMtfl. — Lu tribune àrCé'ar. — P(!BUV.— tilaciHiiii llK^rliii. — SinieaeHa. — AnrOno, — l.'arr û<- triomiihe de Trojaa. I,!- ÎHune.

Si on ne savait par Xea historiens latins que BologDe a tHt* ruiif ilcît TÎlIvs principales de Tancienne Étrurie, on ne s'en dontcrail Suère aujourd'hui. On n'y trouve plus aucun vestige de monuments étrusques, et les souvenirs même de l'empire roniiiin se réduisent à un grand aqueduc et un Iragmeni de temple. Pendant le moyen âge, Bologne prit part aux guerres intestines de l'Italie et pesa souvent dans la balance des événements. Jules U, en montant sur le trône de saint Pierre, y apporta ie projet bien arrêté de s'emparer de la Romagne. En 1306, ce pontife guerrier chassa de Bologne Jean Bentivoglio, et alluma ainsi en Italie un feu qui ne s'éteignit pas de longtemps. Nous avons parlé ailleurs de la campagne de Ravenne et de la Sainte-Ligue. A la suite de ces grands événements , la Romagne, souvent occupée par les étrangers, comme la Lombardie, s'estima heureuse de revenir au saintsiège, qui depuis a conservé soigneusement ce beau fleuron de la triple couronne. La célèbre statue de Jules II, donnant aux Bolonais cette bénédiction qui ressemblait à une menace, n'était donc pas un document exact, puisque cette ville, que le pontife bénit d'un air irrité, a voulu faire partie du patrimoine de saint Pierre.

iiaiùej'-ix 'sousiz y£r]z>i£t~..

Quel que soit Tavenir résciTé a ritaiie , Bologne joiiora un rôle important <lans la destinée de ce l)oau pays, à cause du caractère énerf^icfue des Romagnols.

Dans rhistoire des arts, Boloj^ne occupe aussi une phwo cousidéral)le. Son école de peinture, arrivée la <Iernicre, a produit un mouvement de recrudescence auquel on ne devait plus s'attendre. Malfrré mon envie d'observer autant que possible l'ordre chronoloj^n<Iue des faits, Titinéraire que nous suivons ui'oldi^^ à manquer à <'ette reple. I/origine de l'école bolonaise est d'ailleurs un in<'i<lent imprévu que la persévérance et la feruu? volonté d'un bomme ont fait éclore k travers mille obstacles, (l'était à la tin du seizième siècle. iMilan, Florence et Rome jetaient leurs dernières lueurs. Le goiit commençait à se pervertir, et la peinture* tombait <lans la manière, le faux et la né^dijjjence. Venise seule résistait en<*ore à la décadence. Le fils «l'un bouclier de Bolo^'ue se mit en tête de ranimer les arts expirants. Cet bomme s'appelait Ludovic Carra<'be. Il prit quelques leçons d(» Prosper Fontana , qui se moqua de son peu de facilité, et lui conseilla <le retourner à la boutique de son père. Carracbe n'en lit rien, et se rendit à Parme, où il étudia longtemps les ouvrages du (lorrége. Quand il s(» crut en état de se présenter cbez un grand maître, il partit pour Venise et demanda des leçons au vieux Robusli. Le Tiiitoret, qui peignait comme en se jouant, prit mauvaise opinion du pauvre Bolonais en le vovant travailler avec des diflicultés infinies : H Tu ne feras jamais rien de bon , «lisait le Tintoret. Pourquoi tobstiner à peindre si la nature ne l\v invite point? » Et par dérision l(»s jeun«»s g«»ns de l'atelier appelaient Ludovic Carracbe il bovc. Mais si le Bolonais avait la lenteur du bœuf, il en avait aussi la patience et l'entêtement. Il marcbait vers son but d'un pas lourd el tran<|uille, sans reculer devant les obstacles, sans s'émouvoir des plaisanteries. Il se rendit <b» Venise à Florence, afin d\ étudii»r le style pur d'André del Sarto; de là il v(uilul t»ncore retourner à Parme, et se pénétra davantage de la manière du divin

«Hi VOVAr.E EN ITALIE.

('■orréjçe. Sîir lio lui-im-iiie, ;i|irt-s taut <lViToi'ls cl de mi-ilitalidiis, il rentra fiifiu à Bologne.

Ludovic Carrache avait deux cousios, artisans coiiinu- lui, Aniiibal et Augustin. Le premier exerçait le métier de tailleur; l'aulit^ était joaillier. Il leur raconta tout ce qu'il avait fait depuis cinq ans qu'on ne l'avait vu, et il leur proposa de partajjer avec eux le fruit de ses études eu leur donnant des levons. Tous deux quitièreot leur profession et se mirent k peindre avec enthousiasme et as-iîduité. Étrange chose que cette aptitude des Italiens pour les aris! Le tailleur et l'orfèvre étaient de grands peintres sans le savoir, e* si cet original de Ludovic ne fut venu les débaucher, ils faisaJeu! jusqu'à leur mort . l'un des habits et l'antre des couverts d'argpnl. Avec des organisations différentes, ces trois hommes s'aoeordêreot à merveille pour atteindre le même but, Us donnèrent à leur école le titre ambitieux d'académie, et sur leur porte une inseriplion annoncii au public que les Carrache avaient entrepris de ressusciter la peinture en Italie. La hardiesse de leurs premiers ouvra^jes souleva contre eux une critique acharnée. La routine et le phéhus, menacés d'une disgrâce, crièrent à l'hérésie; mais plus les délrarteurs mettaient de passion dans leurs attaques, plus les iruis Carrache déployaient d'ardeur et d'opiniâtreté. Les jeunes ((eos désertèrent les autres ateliers, pour venir  l'académie nonrelle. Parmi ces élèves se trouvèrent François Albano, Guido Reni, Bartholoinée Cesi et Dominique Zampieri, qui devait bientôt surpasser ses maîtres. De là sortit cette pépinière de grands peintres qui compose l'école bolonaise et qui a rendu à l'Italie un demî-siéi-le de gloire.

Des trois Carrache, il se trouva que le tailleur d'habits étail le plus heureusement doué; moins instruit que son frère Augiistiu. moins correct et moins appliqué que Ludovic, ilavail plus de fougue et de véritable génie. Ses instincts l'auraient peut-iHre poussé vers le style dangereux de Michel-Ange, si le jugement et les coasciltt de son cousin nelVussi-nt préservé de cet écncil. Annihal Carraclie.

malgré sa prédilection pour le Corrége, introduisit dans Técole bolonaise cet élément de réalité que le Guerehin développa davantage et dont le Dominiquin lui-même a subi Tinfluence. Annibal avait des systèmes sujets à discussion sur Tordonnance des compositions, sur le nombre de personnages auxquels il convient de se borner, sur la meilleure manière de les grouper et de présenter l'action. Augustin, plus pénétré du sentiment de Tantiquité, eut de fréquentes querelles avec son frère. Cependant lorsqu'Annibal fut appelé à Rome par le cardinal Farnèse, Augustin l'accompagna et partagea ses travaux. Le Guide et TAIbane vinrent aussi rejoindre leurs maîtres. Cette association produisit le Samson et les Heures du palais Ruspigliosi, le Céphale et la Galatbée de la galerie Farnèse, et quantité d'autres belles pages devant lesquelles nous nous arrêterons à Rome. La mort des deux frères Carrache est triste à raconter. L'ainé, Augustin, aussi habile graveur que bon peintre, fut invité à venir décorer le palais du Gianlino, à Parme. 11 en couvrit les murs de fresques admirables, et, comme il ne voulait pas interrompre ses travaux de burin, une maladie causée par la fatigue remporta à quarante-trois ans. Au bas de sa dernière fresque inachevée, le duc Farnèse lit mettre une inscription où Ton voit encore les regrets que cette perte a inspirée aux amis des arts.

Annibal ne fut pas plus heureux que son frère. Après huit ans de travaux dans la galerie Farnèse, il pria son cousin et son maître de venir juger son ouvrage. Ludovic lit exprès le voyage de Rome, et confirma par ses éloges le succès conmiencé par les applaudissements du public. L'auteur satisfait attendit avec confiance le fruit d'une si grande entreprise. Il avait eu trop de délicatesse et de désintéressement pour fixer d'avance le prix de son travail. On ne marchandait point les frères et les neveux des papes, et l'on ne craignait que d'être trop confus de l'excès de leur générosité. 1^ cardinal Farnèse donna l'ordre à son trésorier de compter au décorateur la somme de huit cents écus. — Cent écus par année I mais non pas par chef-d'œuvre I — Il n'est donc pas content de mon

406 VOYAGK KN ITALIE,

ouvrageî 8e dit Aniiibni. — Kl. malgré t'asuuraUCP du son coui d« luus Ins connaissf'tii'N, iiiulgri^ I» euiisciitnct' «lu'il rlovait avoir tlt* Bon mérilo, il rentra chez lui consteiné, humilié, dévoré de chagrin. Sa blessure At»il el proronde (ju'un voya)j;6 k Naploa ne put pas le guérir, 11 en revint t-omme il «lait parti av*»c une maladie de lantiuoiir dont il mourut à Rome. Le beau siècle de l'Ilalle ét«il pai^aé: le {;rand sif'cte de I» Franc» uonimeuçait. Dix ans après l» mort d'Aniiibai Cnrrache, un jeune homme, absorbé dans la eontamplalion des puinlurca de la galerie Farnèse, s'écria tout haut : • Voilà donc ce qui l'a tué) Que! est le peintre amoureux de I» gloire qui ufl sérail iieureux do mourir comme lui? » Ce jeune homme s'appelait Nicolas l'oussin. Ludovic Carrnche, plus prudent que «» cousins, n'écouta pas les parole» dorÉes du cardinal Farnèse el ret'uSH de ([uiller Bologne, o(i ses amis el ses nomhreux élèves lui faisaient un cortège dont son atiiour-pro[>ru se conlenlait. Il cnri- «hit sa ville natale do lous ces beaux ouvrage» qui Ugureut II c6lé des Dominiquin, des Alhane, des Francia.

Bien longiciiips avant l'apjiarition des Carritche, avait existé è Bologne François Baimondi, surnommé le Francia, contemporain de Baphaël et même du Férugin ; mais le Francia est un maître li part qui ne ressemble en rien aux peintres de la recrudescence, et qui par son style pur appartiendrait plutôt à l'école romaine. C'est un double honneur pour Bologne, que de posséder des ouvrages de deux époques si éloignées l'une de l'autre. Dans l'ancien collège de Saint-Ignace, oii est aujourd'hui l'Académie des Beaux-Arts, on a eu le bon esprit d'établir un musée de tableaux extraits des couvents et des églises. C'est lu qu'on trouve celte Sainte Cécile deRaphsèl, qui regarde le ciel avec une expression de piété si touchante, prto de Saint Faul appuyé sur son épée et plongé dans la méditation. Selon Vasari , l'arrivée de ce tableau k Bologne aurait causé au Francia tant de jalousie qu'il en serait mort; mais heureusement cette histoire manque de vraisemblance. Non loin de la Sainte Cécile, on voit une des plus grandes pages du Uominiquin : le Martyre

de Sainte Agnès. Les pens difficiles peuvent reprorher à re magnifique ouvrage un peu de lourdeur dans Tordonnance des groupes; mais quelle expression vraie dans les tètes et les attitudes! ('omme les sentiments des personnages sont lisiblement éerils sur leurs visages! On se sent frémir en voyant le geste furieux de ce bourreau qui enfoneele poignard dans le sein virginal d'une enfant de seize ans. Quelle douceur et quelle résignation dans les yeux de la petile sainte! On ne sait plus en sortant du nnisée si les groupes étaient bien ou mal ordonnés; mais on emporte le souvenir d\iue scène terrible, et pendant longtemps le regard de la jeune fdle vous poursuit, comme si vous étiez responsable de sa mort. Autour de ces deux morceaux principaux sont d'autres toiles du même maître, empreintes d'un cachet profond de pathétique et de vérité.

Les tableaux du Guerchin représentent ces scènes de la vie réelle, ces femmes coiffées de turbans et vêtues de riches étoffes pour lesquelles ce peintre fécond avait un goût particulier. Souvent il faut de la bonne volonté pour y reconnaître les sujets de TAncien ou du Nouveau Testament, mais aujourd hui je sais plus de gré au Guerchin de m'apprendre comment on sliabillait de son temps que s'il eût cherché une fidélité fort douteuse. L'Albane vous repose de ce fouillis de robes, de manteaux et de plumes, par ses suaves compositions, où les femmes nues, les enfants et les anges se jouent en souriant dans la lumière. Il ne court pas après la soie et le velours; les armes, les panaches et les instruments de musique le touchent peu , les scènes nocturnes pas davantage. Ce qu'il aime, c'est une nymphe bien blanche, un enfant potelé, un groupe de chérubins voltigeant dans un rayon de soleil. A peine s'il admet d'autre étoffe que la gaze, encore la veut-il si transparente qu'elle ne voile pas grand'chose. I.,e8 nombreux ouvrages du Guide se divisent en deux parties distinctes , Tune du bon temps où Ludovic Carrache lui donnait des aTis, l'autre de l'époque où la vanité , l'inconduite et le jeu araient

nmolli son esprit et son piDceau. Nous le retrouveront^ à Rome ■

dans l'éclat de la jeunesse et du talent.

N'aurai-je pas mauvaise grâce » mal parler d'une ville où sont réunis tant de sujets d'admiration? Il faut pourtant dire la vérité. Bologne n'offre pas aux étrangers ces séductions qui les retiennent à Venise, à Florence, à Borne. Des rues sombres, bordées de (galeries basses et mal construites , des monuments d'un caractère indécis, des boutiques obscures enfoncées dans l'ombre des arcades, je ne sais quoi de monotone et d'ennuyeux étalé sur tes murs, tout vous invite à plier bagage une fois que vous possédez votre musée par cœur. La tour degli Asinctli et l'autre tour pencbée, avec leurs faces noires et enfumées, donnent un échantillon de l'aspect de Bologne. C'est partout le même air dîsgnil'ieux, bormis sur les visages des habitants.

Le Romagnol est aimable, intelligent, d'un caractère résolu et passionné. Sous les dehors d'une gaieté frivole, il déguise les qualités solides du cœur et de l'esprit. Son patriotisme ne s'enrenne pas dans les limites étroites d'une enceinte municipale. Ce sentiment, aussi vivace qu'au temps oîi l'Espai^ne et la France lui donuaient de graves sujets d'alarme, peut produire de grandes choses, appuyé sur le courage et l'énergie qui distinguent cette race d'origine gauloise. Le peuple de Bologne est moins buveur d'eau que celui des autres villes de la péninsule, et je croirais volontiers que cette nuance dans le régime influe sur son caractère. Il a d'ailleurs les instincts et les goijts du méridional, la loquacité, la galauterie, l'amour du jeu. Il faut voir deux Bolonais jouer à la morra, les jambes écartées, les yeux brillants, les muscles tendus, toujours prêts à sauter sur les pauvres baiocs qui composent l'enjeu. Quelle rapidité de coup d'œill quelle pétulance dans le geste I la partie est achevée avant que vous ave/, compris ce qui se passe. Le jeu de la morra est fort simple. Au lieu de dés ou de cartes, on emploie les cinq doigts que la nature vous a mis au bout du bras. Chacun prononce en même temps à haute voix un nombre, d«

DE BOLOGNE A ANCONE. SOi

un à cinq, et ouvre un autre nombre de doigts. Celui qui le premier réussit à dirç le nombre que présente la main de son adversaire, gagne un point. Exemple : vous appelez le chiffre quatre eu ouvrant trois doigts de la main droite; si votre adversaire a ouvert quatre doigts, vous avez gagné. Tant que personne n'a deviné le point de son adversaire, on recommence Tépreuve, et cet exercice peut durer un certain temps. L'étranger qui voit pour la première fois ces deux énergumènes, criant du haut de leur tète, comme s'ils allaient se battre et gesticulant à se déboiter les épaules, prendrait les joueurs à la morra pour des fous furieux qui se préparent à s'arracher les yeux.

Bologne, située dans le territoire le plus fertile du monde, a l'avantage d'être une ville d'affaires autant que d'arts et de plaisirs. Outre la mortadelle^ justement appréciée des gastronomes, on y fabrique de belles étoffes, de l'orfèvrerie, des fleurs artificielles. Une école de musique et de déclamation, fondée depuis longtemps, fournit aux théâtres beaucoup d'artistes distingués, et les chanteurs des autres villes trouvent à Bologne un public éclairé, prompt à reconnaître le talent et à l'applaudir. L'université, l'une des plus anciennes d'Italie, jouit encore d'un certain éclat, bien que ce ne soit plus le temps où le roi de Danemark venait présider aux examens dans l'église de Saint-Pierre. Ce sont là de véritables mérites sans doute, et si le ciel m'eût fait naître à Bologne, il est probable que j'en serais fier; mais pour nous autres touristes qui ne faisons que passer, la beauté, les charmes extérieurs ont plus de prix que des vertus et de grandes qualités. A moins de voir le monde, de se créer des relations et des amitiés, ce qu'on peut entreprendre en tous pays, on n'a point de raisons de manquer pour Bologne un programme du voyage, et Ton regagne ainsi quelques jours sur les mois que vous a pris Venise.

Lorsque Lépide fit exécuter la voie Émilia, qui traverse l'Italie comme en sautoir, parallèlement à la chaîne des Apennins, les expériences de la guerre avaient depuis longtemps indiqué le tracé

?i(W VOYAdK EN ITALIE.

il« wi»e roule Blratéf^iiiue. C'élail par ce diemiii t] n'A Ad ru bal, prohvblement aur l'avift d» «m Irùrc, avait tenté de lui amener lin renfnrt (lu ciiupiante mille soldats, qui fut délait tiaijs rnussir ft rejoindre Annibiil. OSsav »viiit suivi la même voie en se rcndanl k Rouiu, avant la t)utiiillr de l'Iiarsale. Au moyen de ee diHour, on évitait k pa&sa^>e dit dùlîlés souvent dangereux aux jurandes armée*. Faisons eomme Asdnibal et prenons I» plus lont; pour mnrclipr sur Rome, puisKiuo tout chemin y mène. La premttNre ville ijur nous rencontrons après Bolopne est ecile d'Imola. que Cifrt^i-on appelle le Furum de Cornélius, Imola était le siège d'un rvèclié, lorsque César Burgia i'nni;iit le pruji-t di- s'en rinparcr par un coup de mail). La Providence, potir mieux préparer rilalio an beau siècle dus Médicis, l'a Tait précéder du ré^uo de» Itorgia. Alexandre VI, préoccupé de la fortune de son incestueuse fiimillc, cftmmença |Mir donner le cliapeau de cardinal à son tils César; maii* ce brigand. peu soucieux de» dignités ecclési antiques, déposa la biirrette pour épuuner l;i prinee.siw de Navarrd. It n'y a point, it mon nea». de considération politique ((ni puisse excuser l'alliance de l.onf!t XII avec cette infâme maison.

César- Borgia n'était pas homme à se conlenler du duché de Valentinois que le roi de France avait constitué pour lui, et il voulut se créer un domaine à proximité du saint-sîéfte. Avec Tap- (lui des troupes françaises, il prit Imola, Forli, Faeaza et Rimini, sur lesquelles il n'avait pas plus de droit que Mandrin, et il les gouverna comme l'aurait pu l'aire un bandit de profession, confisquant à son profit les biens de ceux qui lui avaient résisté, obligeant par la violence les i^ens riches à tester en sa faveur, et les empoisonnant pour hériter plus vile. La population dlmola fut décimée en peu de temps sous sou administration expéditive, et le souvenir de ce fléau est si profond qu'on en parle encore, au bout de trois siècles et demi, avec plus d'horreur que de U peste el du choléra. Jules U, dont Tambilion se proposait du ntoins l'agraudiswineQt du patrimoine de Saint-l'ierre, trouva un beau prétexte à d^ouitler

César Borgia dans sa façon de gouverner. Le nouveau pontife mit rusurpateur en prison et lui demanda pour rançon les villes qu'il lui restait encore ; mais ce fut pour les retenir et non pour les rendre, comme il arrive aux objets volés, qui ne retournent jamais à leur légitime propriétaire.

Imola, bien reposée de ses secousses, est à cette heure une petite ville agréable, où Ton arrive en traversant (W belles campagnes coupées de bouquets d'arbres et de rideaux de peupliers. Les deux principales églises, et notannnent celle des Dominicains, sont couvertes de peintures de Ludovic Carracbe, qui a fait un long séjour à Imola. Lue de ces anciennes compagnies savantes qui ont rendu tant de services aux lettres italiennes, TAcadémie des Induntriosi d'Imola, s'est illustrée par des travaux historiques et littéraires.

Faenza, quon rencontre à trois lieues d'imola, est construits avec une régularité dont on pourrait s ennuyer si Ton y demeurait longtemps; mais, pour le voyageur pressé, la symétrie n'est pas un défaut. Deux grandes rues qui se croisent divisent Faenza en quatre quartiers égaux. La façade de la cathédrale, celles du palais communal et du théâtre, une tour ancienne, d'autres édifices ornés d« galeries en arcades, et une belle fontaine, donnent à la place ceo^ traie un air de luxe digne d'une capitale. Les curieux trouveront k l'église des servi des peintures primitives et sans relief, auxquelles je préfère de beaucoup le tableau du (iiorgione qu'on voit au couvent de Saint-Magloire. Mais ce qui a procuré à la ville de Faenza une célébrité universelle, c'est l'industrie qui porte son nom. L'Italie du moyen âge nemploya d'autre vaisselle que celle de la terre de faïence, et ce fut un Italien qui transporta cette industrie à devers, d'où elle se répandit en France. Bernard Palissy en avait fait un art que la fabrication de la porcelaine à bon marché finira par détruire entièrement.

A trois petites lieues de Faenza, se trouve Forli, autre ville d*uo aspect plaisant, symétriquement bâtie, avec des rues bordées d'arcades, et quelques beaux palais, dont un dessiné par Michel-Ange,

soi \OY.\GI-: EN ITALIE,

du temijs où papa Giulio, comme on dit en parlniil dp Jules II, daigna s'emparer du bien volé par les Borgia. Plusieurs maîtres de l'école bolonaise ont travaillé à Forli ; leurs nuvrages se voirai dans les églises de Saint-PhlIippe-de-Néri et de la MadontMlti-PeupIe. Les plus remarquables sont la Conception du Guide et un Irèsbeau Guerchin. Trois autres lieues plus loin que Forli, nous trouvons à Cesena de nouvelles traces de ("école bolonaise. Dans le palais où est né le pape Pie Vil, la galerie de tableaux contient un des rares cbel's-d'œuvre du Francia, quatre toiles du Guerchin et une Vierge de Sasso-Ferrato de l'école romaine.

En sortant de Cesena, le cocher de votre voiturin ne manquera pas de vous dire : ifSignori, conviene calare. » F-l comme vous ne verrez rien de remarquable sur la route, vous demanderez pourquoi il faut descendre : « C'est, répondra le guide, que nous allons passer le Rubicon. » César n'eut pas grand'peine à franchir cette limite qui séparait la Gaule cisalpine des terres de la république. Dne rivière large de douze pieds, qui descend de la montagne voisine, et dont le parcours n'a pas six lieues, pouvait-elle arrêter les cohortes victorieuses des Gaulesf Cependant le général hésita devant ce méchant ruisseau. Encore un pas, et il devenait un rebelle aux yeux du sénat, un usurpateur, que le succès ou ta défaite devait mener au Capitole, soit pour y recevoir la couronne, soit pour y être précipité de la roche Tarpéienne. Tandis que le visage du général exprimait le doute et l'hésitation, ses talons pressaient les flancs de son cheval pour le faire avancer, comme l'a si ingénieusement représenté Chenavart dans cette grande page qui devait figurer au Panthéon de Paris, si Paris eût donné suite à cette belle idée d'ouvrir un monument aux gloires de tous les pays et de tous les siècles. César passa ta petite rivière. Serait-il venu jusque-là si le sort n'en eût été jeté depuis longtemps dans son esprit? Après lui passèrent les vieux centurions, puis les aigles et les cohortes; des institutions de cinq cents ans furent foulées aux pieds, et sur les rives du Styx l'ombre de Brutus se voita le visage,

tandis que celle de Tarquin poussait un éclat de rire homérique. En 1845, nous étions trois personnes ensemble au bord du Rubicon à chercher le point où, à notre gré, César avait dû lancer son cheval, quand un paysan, qui venait de la montagne, s'arrêta pour nous regarder d'un air ironique; et comme il murmurait entre ses dents, nous lui demandâmes ce qu'il avait:

— Voilà déjà deux fois, nous dit-il, que je trouve des seigneurs étrangers en contemplation devant cette rivierctte. D'où vient cela. Excellences?

— C'est, répondis-je, (lue cette rivierette porte un nom célèbre.

— Excusez mon ignorance, reprit le paysan, je ne savais pas que le Pisciatello fût un ruisseau fameux.

— Comment appelles-tu le Rubicenf

— Pisciatello, Excellence.

Et le cocher du voiturin nous apprit, en effet, que le Rubicon de la république a été baptisé de ce nom grotesque depuis Tère chrétienne.

Après cinq lieues de route dans un pays accidenté, nous arrivons à Rimini, la ville des Malatesta. L'histoire ne dit rien sur le seigneur de ce nom, qui poignarda sa femme si brutalement. Ce n'est que par les vers de Dante qu'on connaît cette triste aventure. Les Malatesta les plus célèbres, Sigismond et Robert, furent de grands capitaines, et tous deux condottieri au service de Venise. Le premier se distingua dans la campagne de Morée, au quinzième siècle; le second battit Alphonse de Naples, et le pape Sixte IV lui fit élever une statue dans l'église de Saint-Pierre de Rome. Pandolphe, fils de Robert, dépouillé par les Borgia, sen alla mourir à Ferrare. Les habitants de l'antique Ariminum étaient aimés du sénat romain pour avoir fourni des subsides à la république pendant la guerre contre Annibal. On voit encore à la porte Romana un arc de triomphe élevé en l'honneur d'Auguste. Derrière l'église des capucins sont les restes peu distincts d'une espèce d'amphithéâtre. Quant à cette prétendue tribune qu'on montre sur la place

sot VOYAGE KN ITALIE.

du marcha, el <lu haut de laquelle César aurait li«run#[ué mb irnupRS aprts le passage du Rubicuii, il est impustsible dn ne poini In reconnaître piiur un simple |)iédestal d'obélisque ou de colonne, sur Iwiuel un orateur ne trouverait que bien juste la place nét-e»- SHire pour se tenir debout. C'osl se moquer des (jens que d'appeler cela un!> tribune, comme l'ont fait les auteurs de Tinscription qu'on y a mise.

Les mnnninents modernes et les enibellissementa de la ville sont dus en partie iiux Malatesta, et partie au pape Paul V, dont la statue do bronze est élevée sur une des ()lacfl». l'Iusieurs belles fontaines versent de l'eau eu abondance; la calhédrale, ouvrage du Florentin All)erti. et l'éniise de San-Oiuliano. eoulieiineiit des sculptures el des tiibleaux de prix, entre autres une magnitique toile de Paul Veronèse, repri^sentant le iniirlyre de saint Julien. Nous retrouvons à RiminI la mer Adriatique. Fandolfe Malatesta eut l'idée sinftiiUère d'enipbiyer les pierres du port à élever une église, d'où il résulta que ce port, déjà endommagé par la retraite îles iiaux, se dégrada tout k fait. Les débris do l'ancienne tour du [iliare se trouvent aujourd'hui assez loin du rivage. Cependant la population dr Rimini se livre à la pêche et l'ait un grand commerce de poissons. Près de la porte 8aint-Juhen, la voie Kmilia se réunit a la voie Flaminia. Le point de jonction de ces deux routes est un beau pont construit du temps de Tibère. Passons de l'une sur l'autre, et suivons le bord de la mer pour nous rendre à Fesaro, petite ville située au milieu d'un paysage verdoyant parsemé de bouquets d'oliviers, de figuiers célèbres par l'excellence de leurs fruits et de peupliers d'Italie. Salut à Pesarol le génie est assez rare aujourd'hui pour qu'on n'oublie pas de lui rendre hommage. Cette petite ville a donné k l'Italie et au monde l'homme à qui notre génératioo doit ses plaisirs les meilleurs, l'illustre Giacomo Rossini, le seul artiste de notre siècle qui mérite le nom de grand maître. On ferait mieux de chanter plus souvent ses opéras que de lui reprocher te repos auquel lui donne droit l'œuvre immense de sa jeunesse.

A deux lieues de Pesaro, nous traversons le bourg de Fano, près duquel Claudius Néron détruisit Tannée d'Asdrubai. Laissons k notre droite une grande route qui va rejoindre par les montagnes celle de Florence à Rome, et suivons le bord de l'Adriatique jusqu'à Sinigaglia, antique chef-lieu d'une colonie gauloise. C'est dans cette ville que César Borgia réunit un jour à sa table les gouverneurs de Pesaro, de Rimini, de Faenza, les seigneurs les plus puissants de ce pays, et qu'il fit étrangler tous ses convives. — trait d'esprit, que iMachiavel a trouvé fort ingénieux.

I^ 22 juillet, jour de Sainte-Madeleine, la foire de Sinigaglia attire une foule considérable d'étrangers. Des services extraordinaires d'e bateaux à vapeur amènent, de Trieste et de Venise, les négociants allemands, dalmates et lombards.. Les navires à voiles arrivent de Baguse, de Zara, de Corfou. Des Hongrois, des Croates vêtus de cdstumes divers, des Albanais en habits rouges» des Turcs de Cattaro, encore coiffés du turban, se promènent sur le port, et viennent échanger les produits de leur pays contre les toiles et les cuirs de la marche d'Ancône, h's chanvres de la Polésine, las draps, les soies et l'orfèvrerie de la Romagne. Des troupes chantantes ou comiques donnent des représentations, et, pendant les quinze jours que dure la foire. Tétranger trouve à Sinigaglia les ressources, les plaisirs, les occasions de semer son argent que lui offrirait une grande ville. Les messagers galants y exercent leur industrie mystérieuse, et, ne fut-ce que pour prendre note de leurs manèges et de leurs fourberies, écouter leurs mensonges, histoires fabuleuses et chuchotements, il faut engager avec eux une guerre de mystifications, de ruses diplomatiques et de manques de parole. On sera payé de sa patience en apprenant à les bien connaître.

Nous n avons plus qu*un village à passer, une rivière à traverser, et nous arrivons à Ancône la D<»rique, comme rappelle Juvénal. Les chercheurs d'origine attribuent sa fondation à une émigration de Siciliens, et je pencherais volontiers \h\uv cette opinion, à cause du beau sang des habitants et particulièrement des

SOS VOYAr.E EN ITAMi;.

feiiiiiieis. Les profils di; médaille et le type syracuisuiii »c icnvuiitrent k chaqoe pas. Outre U citadelle, deux promuntuires garnis de travaux de défense protègent Ancone à droite et à gauche. A rentrée du môle se trouve l'arc de triomphe de Trajau, le monument romain le plus parfait de cette partie de l'Italie. Les sculptures, les colonnes cannelées, les ciiapiteaux et les volutes sodI dans un meilleur état que ceux de l'arc de Rimini, et l'inscription dédieatoire existe encore. Le port, construit par l'ordre de Trajan, a peu souffert des ensablements et les hateaux dfi Trieste y font un service réguher. Ancône eut la gloire de résister à l'armée formidable de Tolila. Plus lard, elle fut deux t'ois saccagée par les Lombards et par les Sarrasins, et cependant le monument- dédie au bienfaiteur de la ville a écliappé à ces deux désastres. Comme Gènes, Ancone paraît plus belle de loin que de près. Les rues étroites laissent à désirer sous le rapport de l'eQtretîen et de la propreté.

Le dôme, qu'il faut aller chercher un peu loin, est orné de belles colonnes de marbre el d'un portail élégant. Nous retrouvons à l'intérieur quelques peintures intéressantes de Philippe Lippi, le Florentin dont Léonard de Vinci a raconté l'histoire. D'autres peintures moins naïves ornent l'intérieur de Saint- Augustin, dont la porte principale est un chef-d'œuvre de sculpture attribué à Mocrio de Sienne. L'église de Sainte-Pélagie possède un des plus beaux ouvrages du Guerchin, et sur la façade de la Bourse des Marchands on remarque des bas-reliefs pleins d'imagination, faits par un artiste dahnate.

Au lieu de prendre la voie Flaminia, qui nous mènerait promptement k Rome, arrêtons-nous à Ancône et faisons nos adieux au golfe Adriatique. Il est temps d'introduire le lecteur en Toscane.

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LIVOVRNE. PISE, FLORENCE

Origine de Livourne. — Les portefaix insolents. — Pise. — La belle fille de la ballade. — Le Dôme. — La Tour penchée. — Galilée. — Le Campo-Santo. — Les touristes vandales. — Le Tempietto. — La Tour de la faim. — Malédiction de Dante. — ArriTée à Florence. — Coup d'œil général. — Une visite au quatorzième siècle. — Les rues. — Les palais particuliers. — La maiM>n des Portinari. — Dante et Béatrix.

Cest par mer qu'il est bon d'arriver à Livourne, le port le plus riche de toute Tltalie, la seule ville moderne et vraiment commerçante qui s'occupe exclusivement de ses affaires, n'ayant point de passé glorieux et regretté qui puisse Ten distraire. Livourne sortit un jour des ruines de Pise, comme ces boutures qui poussent sur les racines d'un arbre mort. Tant que les navires purent entrer à Porto-Pisano, le commerce ne cheirha pas d'autre point pour déposer ses marchandises ; mais, dès le seizième siècle, le havre de Pise, encombré par les sables, ne donnait plus accès qu'aux felouques et aux barquettes. Les Médicis, depuis Alexandre jusqu'à Côme III, favorisèrent le développement de Livourne. En quelques années, cette petite baie, flanquée de vieilles tours qu'on regardait de loin sans y aborder, devint un port excellent; les consuls y transportèrent leurs chancelleries. Des Grecs, des Juifs, des Maltais et autres gens de race trafiquante, attirés par la franchise du port, apportèrent leurs capitaux, et composèrent, avec le personnel qui les suivait, une population mêlée, intelligente et peu choisie. La tolérance des grands-ducs leur laissa le libre exercice de leurs religions diverses : on construisit une synagogue et une église

31U V»\AGK ES ITALIE.

grecque non loio des teiii|)les catholiques; de Leaux palais sortirenl àv. terre; des places, des rues ré^'ulières, des quartiers neufs s'élevèrent progressivement, à mesure que le commerce se développait. Ce mouvement n'est point encore arrêté. Livournc poursuit son période d'iiCfToissiiment et de fortune; mais comme je n"y ai fait d'autre afraîrc que d'acheter un parapluii;, cette transaction ne m'a pas mis à mémo d'Bpprécier toute l'imiiortance commerniale de la place.

Au point de viir de i'artisti'. Lîvourne mauipic d'intérêt, si i-e n'est que le peintre de marine y peut trouver un sujet do tableau, et que pendant l'iiiver ou y chante l'opéra itidimi. Iji cathédrale, peu considérable, est ornée de peintures assez belles de Chimeiiti, élève d'André del Sarto el de Donato Creti, de l'école bolonaise. Uvourne est né trop tard pour pouvoir ap[)clcr les premiers grands maîtres k l'einbellir. Oui sait, d'ailleurs, s'il» auraient i-épondu ii HOU appel? Kxcepté le modeste Corrége, In phipart ne voulaient U'availler que |iour les ]irinces; se seraipiit-il9 dérangés pour dM marcbands cosmopolites r

On sait que d'un bout à l'autre de la péninsule, la grande question des bagages soulève quantité d'incidents qu'il faut tâcher de prendre gaiement. A Livourne cela n'est pas facile : le facckino du port, comme le portefaix d'Avignon, joint à la fourberie une insolence intolérable. Non content d'importuner, il menace, et l'argument du baslone, si efficace à Naptes, pourrait bien être rétorqué ï Livourne par celui de la coUellala. Si vous vous emportez jusqu'à vouloir mener votre homme à la police, ses camarades viendront le soutenir de leurs témoignages, et prendront fait et cause pour le voleur. J'ai vu des voyageurs, dont la patience était à bout, se eréer de longs ennuis, se remuer la bile, et employer le temps de leur séjour en débats, querelles et démarches, qu'un léger sacrifice leur aurait épargnés. Le conseil de céder est bon à donner de sang^ froid; mais j'avoue qu'une l'ois en colère, je deviendrais aussi tsntété qu'un Anglais.

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