ROUTE DE N1JN1-NOVGOROD
part ; et prendre la poste, c'était s'exposer à être arrêté au premier relai, ou à payer les chevaux des prix exorbitants.
Mon intention avait été d'abord de prendre la route de Yaroslaff, en passant par Rostoff, cette ancienne et célèbre principauté russe, pour descendre ensuite le fleuve jusqu'à Nijni ; mais je renonçai à ce projet, décidé à suivre l'itinéraire du compagnon à la recherche duquel je m'étais mis, et qui aurait une voiture avec une place à m'offrir.
— Ne vous tourmentez pas, me dit un matin un de mes amis, je viens de voir un propriétaire des environs de Kazan, qui part demain ou après-demain pour sa terre, et qui se fera un véritable plaisir de vous offrir une place dans sa tarantass1 jusqu'à Nijni.
— Dans sa... ?
— J'ai dit sa tarantass : est-ce que le mot vous effraie?
— Ni le mot ni la chose. Seulement, ceci vient de me rappeler l'un de vos ouvrages modernes les plus spirituellement humoristiques.
— Du comte Solohoub. Eh bien, cher monsieur, seriez- vous fAché de rencontrer un nouveau Vassili-Ivanovitch8?
— Ce serait, au contraire, une bonne fortune dont je bénirais le ciel.
— Alors bénissez le ciel, car le prince T***, que vous pourrez appeler aussi Alexandre (Alexandrovitch), a toute la bonhomie, toute la raison et l'excellence de caractère de Vassili-Ivanovitch.
— C'est donc une obligation que je vous aurai et dont je vous prie d'agréer d'avance l'expression la plus reconnaissante. Soyez assez bon pour revoir le prince T*** et arranger cette affaire.
— Elle est toute arrangée. Seulement, je m'en vais écrire au prince que vous acceptez.
Effectivement, il traça quelques lignes et fit monter un homme
• En russe, tarantass est masculin; mais la physionomie française de ce mot m'a engagé à lui donner le genre féminin.
* Un des deux héros du livre de M. Solohoub, la Tarantass.
à cheval pour les lui porter. Sa réponse ne se fit pas attendre. L<» prince me faisait demander le jour où il me plairait de partir. J'allai me mettre moi-même a ses ordres.
Il était logé dans un des plus jolis hôtels de Biéloï-Gorod, chez le comte A..., son parent. Je vis un homme d une cinquantaine d'années, la tête grise, le teint halé, des yeux pleins de feu, et un grand air de honhomie répandu dnns tous ses traits. 11 était corpulent, vétu comme on l'était au commencement de ce règne, mais portant avec beaucoup de naturel ces habits à la coupe vieillie. 11 avait un gros paquet de breloques en cornaline, qui se balançait sur son abdomen arrondi, comme pour appeler les regards sur ce signe apparent et glorieux de la santé moscovite.
Le prince me tendit cordialement la main, et après quelques paroles échangées, nous étions de vieilles connaissances. Il fut convenu que nous partirions le lendemain dans la matinée; je devais me trouver chez lui à neuf heures. Je fus exact au rendezvous.
La tarantass était au milieu de la cour. Ce genre de véhicule consiste en une espèce de large calèche fixée sur deux longues traverses de bois, dont les extrémités retiennent les essieux des roues; ces deux traverses, légèrement flexibles, tiennent lieu de ressorts,- qu'elles remplacent mal, on peut le comprendre, mais elles sont au moins d une facile réparation lorsque le cas l'exige.
Les domestiques étaient occupés à la charger. Ce qu'on y avait déjà entassé était fabuleux. J'en eus le frisson. Je vis une pyramide d'oreillers, un entassement de caisses, de valises et de sacs de nuit; une collection de pipes turques, des manteaux, des pelisses, un samovar, une cage avec une perruche, et je ne sais combien d'autres objets encore. J'eus un instant l'idée que ce n'était là qu'un fourgon destiné à nous suivre; mon erreur ne dura pas longtemps.
Je trouvai le prince en costume de voyage; il était vêtu d une longue casaque ouatée, en étoffe d'Erzeroum, avec un large pan-