KOUTE DE NIJNI-NOVGOROD
talon de drap gris, et des bottes en maroquin de Torjok ; son front était couvert d'une casquette de drap, ouatée comme la casaque, et un énorme sac à tabac en cuir de Russie lui battait sur les flancs.
Alexandre Alexandrovitcb paraissait affairé : il soldait quelques notes en retard à des marchands duGostinoï-Dvor. En m'apercevaut, il hâta ses comptes et vint à moi. Au bout d'un quart d'heure le thé fut annoncé; c'était un splendide déjeuner, auquel le thé ne fit guère que prêter son nom. On vint ensuite annoncer que les chevaux étaient attelés, et nous descendîmes; les maîtres de la maison, tous les domestiques nous entourèrent; le prince se hissa non sans peine sur sa pile d'oreillers, qui lui formaient littéralement un lit; je m'arrangeai à côte de lui, après avoir courageusement lutté contre deux ou trois colis envahisseurs : de ses domestiques, l'un se plaça sur le siège près du cocher, et l'autre, le valet de chambre, un nain, s'accroupit aux pieds de son maître. Ce nain était un homme de quarante à cinquante ans, assez bien formé, imberbe, et d'une adresse extrême.
Lorsque nous fûmes tous placés, les derniers adieux et les vœux de bon voyage se firent entendre, puis le postillon harangua ses chevaux, poussa un sifflement aigu, lâcha les guides, et le lourd véhicule, d'abord ébranlé, fut bientôt entraîné par les quatre petits chevaux qui en formaient l'attelage. Nous prîmes les rues qui aboutissent à une des barrières de l'est, passâmes près du couvent d'Andronieff et sortîmes de la ville par la route de Vladimir, que nous devions suivre.
D'abord mon compagnon garda le silence , bientôt il ferma les yeux et s'assoupit. Effet du déjeuner, pensai-je. Le nain s'était arrangé une couchette entre deux sacs de nuit et il s'endormit comme son maître. Je n'avais nulle envie d'en faire autant. Je me mis donc à observer la campagne et la route sur laquelle nous allions. La campagne n'était pas sans analogie avec celle de Tver, seulement on apercevait de loin en loin de vastes et sombres forêts, qui donnaient je ne sais quoi de sévère et même
•2 il» VOYAGE EN RUSSIE.
de Iriste au paysage. Quant à la route, il y régnait une animation extraordinaire; elle était couverte d'équipages de toute espèce; il y avait surtout de longues files de télègues chargées de caisses et de ballots : tout cela se rendait à Nijni-Novgorod. J'en comptai une tile de soixante, c'était une véritable caravane.
Je viens de parler d'analogie avec ce que j'avais déjà vu. Je dois dire cependant qu'on sentait à certains signes qu'il m'eût été impossible d'indiquer, et qui néanmoins étaient partout , qu'on pénétrait dans la vieille Russie. Ce n'était pas seulement le langage, le costume et l'allure des voituriers, c'était je ne sais quelle couleur locale dont les reflets s'étendaient à toute chose : il n'était pas jusqu'à la voiture qui me portait, la lourde tarautass du prince T***, son chargement, le nain que j'avais en face de moi, mon compagnon de route lui-même, qui n'exprimassent un caractère éminemment moscovite.
Nous arrivâmes au premier relai. La cour de la maison de poste, ou plutôt le large espaco qui s'étend devant sa façade était rempli de voitures qui stationnaient, attendant probablement des chevaux : il y avait là tous les véhicules en usage dans le pays ; entre ces équipages, on voyait les yamtehiks circuler, le petit chapeau couronné de plumes de paon ou de roses sur l'oreille, la chemise rouge fixée aux reins, le large pantalon de velours noir perdu dans des bottes au cuir brisé, puis un colloque s'établissait entre eux et le propriétaire de quelque voiture, qui ne tardait pas à partir.
Mon voisin s'était éveillé. On vint lui annoncer qu'il n'y avait pas de chevaux.
— Je connais cela, dit-il, qu'on me fasse venir le maître de poste ; on lui dira que c'est le prince Alexandre Alexandrovitch qui le demande.
Celui-ci parut bientôt. Je vis un homme à la tournure empesée, roide, faisant toutes sortes d'efforts pour se donner un air important et qui n'arrivait qu'à paraître insolent. 11 portait un vêtement semi-militaire; une sorte de capote vert foncé à pare-