‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 13 sur 45 · ROUTE DE NIJM-NOVGOROD · texte numérisé non relu

ROUTE DE NIJM-NOVGOROD

ments et à collet de velours noir; ce dernier, droit et agrafé sous le menton. 11 tenait sous le bras un registre crasseux, qu'il montrait aux voyageurs incrédules, obstinés à demander des chc- . vaux.

Lorsque cet homme fut arrivé devant notre tarantass, il s'inclina profondément, en protestant qu'il ne lui restait que quatre chevaux de réserve, pour un aide de camp général qui s'était fait annoncer.

— Ivan Serguéiévilch, lui dit gravement le prince, l'aide de camp général que vous attendez ne passera que demain, je l'ai vu à Moscou...

— Votre Excellence en est-elle bien sûre ? demanda sans rire le maître de poste...

— Parfaitement sûr : Ivan Serguéiévitch, reprit avec non moins de sérieux mon compagnon, m'a recommandé, si je prenais ses chevaux, de les payer double, ainsi vous allez faire atteler sans retard.

— Votre Excellence parle trop bien et foi entendu elle va être servie.

Et au bout de cinq minutes nous partions, aux yeux stupéfaits de la foule de voyageurs retenus là par l'inexorable maître de poste.

Ce maître de poste, me dit Alexandre Alexandrovitch, comme nous venions de partir, est un coquin (machennik) comme tous ses confrères, mais moins encore que les yamtchiks : il m'a fait payer double, ceux-ci m'eussent fait payer dix fois plus sous prétexte de la foire. Vachka, fit-il ensuite à son nain, une pipe. Je suivis son exemple, et allumai un cigare.

Nous avions quitté Moscou à midi, à cinq heures nous arrivions au relais de Bogorodsk, petite ville de district à cinquante verstes de Moscou , sur la rive droite d'une rivière qu'on me dit

1 Expression consacrée d'inférieur i supérieur : slouchowu, j'entends.

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être la kliazma, la même qui passe à Vladimir. La salle des voyageurs riait comble. Nous humes debout uu verre d'hydromel ♦ et remontâmes en voiture. Quatre heures plus tard, nous riions à Pokroff, autre petite ville de district, au milieu des bois et des marais, à l'aspect assez triste, mais vive et bruyante, grâce au passage des voyageurs. Ici le prince lit descendre de la tuiuntass une corbeille pesante avec le samovar; nous avions obtenu un cabinet particulier, où bientôt une table fut dressée, et nous pûmes nous asseoir autour d'un excellent souper froid que nous arrosâmes de xérès et de vin de Bordeaux. Le samovar fut ensuite allumé, et Vachka nous prépara le thé. A ce moment on frappa à la porte et un voyageur se présenta...

— Pardon, dit-il au prince, j'ai appris (pie vous étiez ici, Alexandre Alexandrovitch, et je n'ai pas voulu quitter la station sans vous serrer la main...

— Et vous avez bien fait, Vladimir Stépanovitch, mettez-vous là, vous allez boire un verre de thé. Celui qu'il venait d'appeler Vladimir Stépanovitch était un homme sec et musqué, minutieusement peigné et brossé, quelque ci-devant merveilleux que trahissaient certaines formes prétentieuses, d'ailleurs un intarissable bavard : en moins d'une demi-heure, il nous avait parlé de ses terres, de ses enfants, de son oncle le sénateur, de la cour, de l'empereur, de ses voisins, de sa femme, de ses domestiques, de ses domestiques surtout, selon lui les plus heureux serviteur qui aient jamais existé dans le saint empire de Russie. Il était si juste! sa femme si bonne!.. Vous la connaissez, dit-il au prince, un ange de douceur, on ne trouve pas de créature semblable, aussi ses camérisles sont-elles au paradis.

Mais ma femme a pour principe de n'avoir jamais près d'elle de servantes mariées, et elle a raison. Effectivement, les enfants arrivent : c'est ceci, puis cela, et en définitive le service de la Traîtresse en souffre. 11 faut être humain avant tout. Un jour, il y a environ dix ans, nous visitions un de nos villages. Nous faisons

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rencontre, chez le sfaiosle*, d'une jeune fille charmante au possible : c'était la sienne. Ma femme me dit alors : « Coco, — c'est le nom d'amitié qu'elle me donne, — si nous prenions cette enfant chez nous? elle me plaît. » J'y consens. Le staroste se jette à mes pieds; il ne s'attendait pas à une pareille faveur. La petite fille pleura d'abord : c'était naturel ; mais elle s'habitua bientôt à son nouveau genre de vie. Elle fut dressée par les autres femmes de chambre, et fit de rapides progrès. Ma femme se prit d'une véritable passion pour elle, et, notez ceci, l'admit d'emblée comme première camériste. Mais, il faut lui rendre celte justice, ma femme n'avait jamais été aussi parfaitement servie. Cette fille était adroite, diligente, modeste, soumise : c'était un vrai trésor; aussi était-elle gâtée entre, toutes, toujours très-bien habillée, nourrie de notre table2, recevant du thé, enfin comblée.

Eh bien ! figurez-vous qu'un jour Arina, — c'était son nom, — entre dans mon cabinet sans se faire annoncer et tombe brusquement à mes genoux. Je vous avoue que je ne puis souffrir cela. L'homme ne doit jamais s'oublier à ce point, n'est-il pas vrai? — Qu'est-ce? que veux- tu? lui dis-je. . — Monsieur, daignez nf accorder une grâce. — Laquelle? — Daignez me permettre de me marier. — Franchement, la demande me surprit. — Te marier? mais tu sais bien que madame n'a pas d'autre femme de chambre. — Je ne cesserai pas de la servir, reprit-elle. — Non, non ; madame ne garde pas de femme mariée. — Mais Prascovie pourra me remplacer. — Pas de raisonnement, je ne les aime |K>int. — Qu'il soit donc fait selon votre volonté.

J'étais atterré. Rien ne me blesse comme l'ingratitude. Vous connaissez ma femme, un ange de bonté. Je fis sortir Arina. Elle ivfléchira, pensai-je, et la reconnaissance lui fera entendre sa voix.

' L'ancien, le doyen du village.

» Les géniteurs, en Hussie, ne sont jamais nourris de la table des maîtres, sauf quelques rares exceptions.

Le croirez-vous? six mois plus tard elle revint à la charge et me supplia de nouveau de lui permettre de se marier. Cette fois je me fâchai et la fis sortir de mon cabinet, en la menaçant de tout dire à sa maîtresse. J etais révolté; mais quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, quelque temps après, je vis venir à moi ma femme tout en pleurs et tremblante d'émotion... — Qu'y a-t-il? qu'est-ce?... demandai-je moi-même troublé. — Arina... vous comprenez; je n'ose prononcer le mot. — Est-il possible?... Mais qui donc? — Pierre, le valet de pied. — Je fis explosion. Pierre n'est pas le coupable, dis-je... La coupable, c'est Arina. — Je lui fis couper les cheveux, comme de raison, et la faisant vêtir d'une simpie robe de toile, je la renvoyai au village. Ma femme fut privée d'une excellente caméristc, mais que faire? On ne peut pas tolérer le désordre dans sa maison. Et maintenant jugez vous-même : ma femme, cet ange... enfin, elle s'était attachée à Arina, celle-ci le savait, et malgré cela... Qu'en dites-vous? voilà l'ingratitude. On a beau dire, ces gens n'ont ni cœur ni sentiment... Je tenais seulement à vous le prouver '.

Ayant fini cet étrange récit, Vladimir Stépanovitch se leva, serra la main au prince, me salua et disparut. Le prince me regarda.

— Voilà un étrange personnage, dis-je.

— 11 se croit excellent, observa-t-il.

— Et il l'est à sa manière... comme le sont les égoïstes. Ce monsieur-là aime les gens pour lui-même, et voilà tout.

Vachka avait desservi la table , et l'autre valet avait tout rapporté dans la tarantass : nous reprîmes notre route.

La conversation se prolongea encore quelques instants sur le même sujet. Je parlai à Alexandre Alexandrovitch de l'attachement que paraissaient lui porter Vachka et l'autre valet, de leur zèle et de leur empressement à le servir.

— Voyez-vous, me dit-il, ce sont des serviteurs que j'ai vus

1 Voyi z les Mémoires d'un chasseur, par M. Tourguénieff.

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