ROUTE DE N1JNI-NOVGOROD
particulièrement de tant d'autres chefs-lieux de province : la ville <*st propre, les bâtiments de la couronne y sont réguliers et d'une tenue constamment officielle, ce qui peut avoir son utilité, mais t e qui n'est pas très-pittoresque.
Mais Vladimir a son passé, dont quelques vieux monuments conservés attestent encore la grandeur, seulement repassé a été soumis aux plus cruelles et aux plus sanglantes péripéties, sorl qu'ont partagé à peu près toutes les villes un peu importantes de la Russie. J'ai dit quelques mots de cet état de choses à l'occasion de Tver, c'est pourquoi je ne m'arrêterai point aux vicissitudes du vieux Vladimir, me contentant d'indiquer la fondation de cette ville et ce qui reste de son antiquité.
Cette cité fut-elle fondée au dixième siècle par Vladimir le Grand, lorsqu'il allait propageant le christianisme en Russie, ou bien doit-elle son origine à Youryi Vladimirovitch,qui est du douzième siècle? C'est sur quoi on n'est pas d'accord. On assure seulement que le prince André Bogoloubsky, ayant reçu en apanage Souzdal et Vladimir, choisit cette dernière pour résidence et l'agrandit en l'embellissant. Il est de fait qu'avant d'avoir été brûlé par les Talars, Vladimir s'étendait jusqu'au couvent de Bogolouboff, qui en est éloigné aujourd'hui de douze verstes. Ce fut le terrible Batou-Khan qui, s'en étant rendu maître en 1*257, à la suite d'un assaut acharné, y promena le massacre et l'incendie.
On peut encore voir à Vladimir deux cathédrales contemporaines de ces scènes de désolation : celle de l'Assomption, bâtie sur les bords élevés de la rivière, et celle de Saint-Dmitri de Sallone, où la chronique place une catastrophe digne de cette époqhe de barbarie. Le grand prince George était absent de Vladimir au moment où les Tatars s'en rendirent maîtres ; et l'archevêque Milrophane voulant, pendant le sac, sauver la famille de son souverain, s'enferma avec elle dans cette église; mais Batou-Khan y lit mettre le feu et ces malheureux furent consumés.
Un troisième monument, également témoin de ees terribles scènes, c'est la Porte d'or, bâtie à l'épreuve du temps par le prince André, le même qui éleva la cathédrale de l'Assomption ; il la nomma Porte d'or par je ne sais quelle raison, qu'on a en vain cherchée depuis.
Keste encore une église, autrefois monastère, toujours de la même époque, et qui atteste comme les autres l'ancienne magnificence de Vladimir.
J'avais été visiter ces vieux restes de la capitale de l'antique principauté, sans le prince Alexandre Alexandrovitch, mon compagnon de voyage. Je me hâtai donc de le rejoindre , et une heure plus tard nous reprenions notre route sur la belle chaussée de Nijni, toujours animée, toujours couverte de voitures, de fourgons, de trains de marchandises et de voyageurs. Vers le soir nous relayâmes à une petite ville située, à ce qu'il me parut, de la manière la plus pittoresque, sur la rive droite de la Kliazma, ici fort élevée, et voisine d'une autre ville qui semble lui donner la main du haut de la môme rive escarpée, et où l'on distingue un ancien monastère : la première est Viasniky, et celle-ci Yaropostche.
Le reste de la route ne nous offrit plus rien qui méritât d'être remarqué. Je dis nous par manière d'acquit, car mon compagnon de voyage connaissait trop bien la contrée pour avoir quelque chose à y observer.
Nous arrivâmes à Nijni-Novgorod vers le milieu du jour, et allâmes descendre sans façon chez des amis du prince, qui me reçurent moi-même comme une ancienne connaissance. C'est là un des traits caractéristiques de la vieille Russie. L'hospitalité y est littéralement patriarcale1.
1 Ceci s'applique moins aux capitales. Saint-Pétersbourg aura même bientôt perdu le souvenir de ces bonnes antiques mœurs.
N1JNI-N0VG0R0D.
NIJNI-NOVGOROO.
Le mot de Nijni ou Nijnei, qui signifie en russe inférieure, a été ajouté au nom de cette ville pour la distinguer de l'autre Novgorod, de celle que nous connaissons, de celle qui fut Novgorod la Grande. Singuliers caprices de la fortune! l'antique et puissante cité républicaine, cette cité si pompeusement qualifiée dans l'histoire, est tombée, s'est amoindrie, s'est effacée au milieu des nouvelles destinées de l'empire, tandis que la Novgorod inférieure, ou Nijni, comme l'appellent simplement les Russes, est devenue aujourd'hui la ville riche, la ville animée, la ville importante : elle est importante en effet par sa position, son commerce et sa foire.
On lit sur le fronton d'une de ses églises grecques, peut-être la plus ancienne après celle de Novgorod et celle de Kieff :
m Les Morduans possédèrent un jour Nijni et firent de fréquentes incursions sur son territoire; le prince tatar Aiapcha, après avoir défait les Russes sur les bords de la Piana, la prit et la brûla. » On voit peu de villes affichant ainsi au fronton de leurs temples les plus tristes pages de leur histoire. Je trouve cependant l'orgueil du silence moins expressif que celui de l'aveu. Voici comment je traduis l'inscription qu'on vient de lire : « Étrangers, voyez d'où je suis partie, voyez où je suis arrivée, et admirez... »
Cet orgueil me paraît d'ailleurs aussi juste que légitime. Quoi qu'il en soit, comme toutes les villes de Russie, Nijni eut des vicissitudes sanglantes, surtout par sa position sur les frontières des peuples barbares qui harcelaient ces malheureuses cités. Fondée en 1222 ou 1227, par le prince Youryi -George, sur les
bords élevés du Volga, au confluent de l'Oka, la ville de Nijni-Novgorod arriva à travers ces vicissitudes à l'époque où l'un de ses citoyens devait l'illustrer dans l'histoire moderne du pays jiar son patriotisme. J'ai déjà parlé de Minine 1 dont elle conserva avec orgueil les restes dans sa cathédrale, où l'on peut voir aussi la glorieuse bannière du prince Pojarsky, son héroïque compagnon*. Les habitants vous apprennent avec fierté que l'empereur Pierre l,r vint visiter le marbre modeste du grand citoyen, et que depuis cette époque tous les souverains russes qui passent à Nijni se font un devoir de suivre cet exemple.
La Nijni-Novgorod actuelle peut se diviser en quatre parties, qui chacune a son aspect et son caractère : 1° Le Kremlin ou Kreml, c'est-à-dire la forteresse, avec des murs solides flanqués de treize tours, et la vieille cathédrale où reposent les tombeaux des anciens princes de la ville, parmi lesquels celui de Minine, dont je viens de parler;
2e l^a ville haute, sur les rochers escarpés qui encaissent la rive droite du Volga. Ici se trouvent deux monastères, dont l'un, celui de Petchersk, le plus célèbre, sera le sujet, à la tin de cet article, de quelques lignes spéciales. La ville haute, malgré les fleuves qui coulent à ses pieds, manquait d'eau : les habitants étaient obligés d'en envoyer chercher à grands frais au bas de la montagne. Mais ce manque d'eau l'exposait en outre aux plus grands dangers, au cas où quelque incendie eut éclaté. Le gouvernement, qui prend en Russie l'initiative de toutes les grandes entreprises, le comprit, et fit construire un aqueduc, œuvre colossale d'architecture, qui élève l'eau à une hauteur de quatre-vingt-dix mètres3 et alimente une vaste fontaine toujours abondante.
1 Rosine .Minine, riche boucher et prévôt île la bourgeoisie de Nijni-Novgorod.
* \a> prince Dmilri MiMinïlovitch Pojarsky, arrive dans cette \ille |iour lever une armée que lui donna Minine.
* Quarante sagènes, mesure du pays. La sapène est composée de trois archines.rt l'arcbinc égale v ingt-huit pouces anglais, un peu plu» de sept décimètres.
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3° Ia ville basse, qui renferme de vieilles et remarquables églises;
V Enfin, l'espace qui s'étend jusqu'au point de jonction des deux rivières, et que dans le pays on appelle Yarriïre-ville.
Si Ton veut avoir une idée quelque peu juste de l'admirable situation de Nijni et de l'ensemble de cette cité favorisée, il faut monter à la forteresse. Ici les couleurs manquent au pinceau : rien de varié, de charmant et de grandiose, comme le tableau qui se déroule à votre vue. D'abord, c'est le bazar de la ville, qui s'étend à plus d'une verste, sur une ligne de rochers; puis c'est un péle-mêle harmonieux, si ces deux mots peuvent aller ensemble, de coupoles, de magasins, d'hôtelleries, de toits bariolés d'où s'élancent çà et là, à travers des bouquets de verdure, les clochers élincelants des églises; puis, à votre gauche, de grandes montagnes développent leurs hauteurs tout émaillées de jardins embaumés, d'habitations coquettes et pittoresques ; plus bas, un travail gigantesque se fait : les millions se sèment ; le roc est ébranlé, déraciné par la mine; les maisons s'élèvent; les ravins se comblent et se gazonnent; la ville marche et s'étend. Voici la foire : au delà, à travers la forêt de mâts qui couvrent le fleuve, la vieille ceinture murale de la ville de Balakhna, derrière laquelle se déroule au loin, à certains moments étincelants, la ligne vaporeuse de l'horizon oriental.
Descendez aux détails : le pont de l'Oka, bordé de petites boutiques, est partout couvert de fourgons, de télègues, de chevaux, de piétons; c'est un va-et-vient, un mouvement, une animation, un bruit perpétuel ; des ouvriers sont là qui attendent qu'on vienne les employer; les marchands se hâtent; les curieux, les étrangers, les oisifs, flânent et regardent.
Sur l'autre rive, ce sont plus de deux mille lwraques regorgeant de toute espèce de marchandises. Ces baraques, afin d'obvier aux rapides inondations printanières, sont faites de façon à se
démonter et à se reconstruire rapidement. Dans la vaste plaine
VOYAGE FIS ÏU'SSIE.
déjà désignée, entre les deux fleuves, s'étendent au loin plusieurs lignes de bâtiments de pierre solidement eonstruits etabandonnés aux marchands arrivés de tous les points de l'empire et de l'Asie. Tout cela est plus vaste, plus étendu que le bazar de Moscou, el forme, sur un espace de douze verstes, un tableau aux proportions colossales, à l'aspect animé, curieux, et pour des yeux européens, plein d'une étrange originalité.
Les marchandises, suivant l'usage russe, probablement emprunté à l'Orient et qui était observé dans nos villes du moyen âge, ont leur place et leurs boutiques spéciales. La ligne chinoise se distingue par de petits l>âtiments à la forme fantastique, dont nos vieux paravents reproduisent le modèle bizarre. C'est l'endroit où se tiennent les Tatars, les Arméniens, les Persans, les Boukhares et les Indiens. La, le thé s'amoncèle comme le blé dans nos aires, simplement recouvert de paille ou de nattes grossières; on l'y trouve également dans de grandes caisses, tel que les caravanes l'apportent de Kiakbta, ce bourg sibérien, aux confins de la Russie et touchant à l'Asie, où se font les transactions commerciales entre les Russes et les Chinois. Ces transactions, qui s'élèvent à des sommes considérables', consistent en échanges. Les Russes apportent des draps, des fourrures, du cuir et des maroquins, et les Chinois leur donnent des nankins, de la soie, de la rhubarbe, mais surtout du thé. Le thé est le principal objet de ce commerce; de Kiakhta, il est apporté à Nij ni -Novgorod, puis de là à Moscou, d'où il se répand sur tous les points de l'empire. Ce sont ensuite les fers en barres et en feuilles; les poêles et les cheminées, objets d'une grande importance dans cette foire : viennent les tissus, la batiste, la toile, les cotonnades, les bas, la soie; il se vend de ce dernier objet pour plusieurs millions: viennent les lignes de l'indigo, des vins du Don, du savon de Karan, du miel, de la cire et de la potasse; plus loin c'est le
« On 1rs porto à plusieurs millions de roubles d'argent, quinze à vinsil millions de francs.