‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 16 sur 45 · NIJNI-NOVGOROD · texte numérisé non relu

NIJNI-NOVGOROD

corail, c'est l'étain, c'est le vif-argent, et tout cela pour île grandes sommes : il n'existe pas au monde un objet précieux ou de fantaisie, simple ou riche, qui ne se trouve à la foire de \ijni.

Dans un immense édifice ont été préparés des salons élégants et commodes pour les réunions des négociants. Sur toute l'étendue de la foire, des gardes se promènent et veillent à l'ordre et à la sûreté publique, et tout autour on ne voit que charrettes et chevaux.

Le champ de foire est coupé dans toute sa largeur j>ar une montagne où s'élèvent les temples et les églises de toutes les religions, comme pour mettre le commerce sous la sauvegarde de celui qui, sous quelque forme qu'on le prie, préside à la justice et à la bonne foi des hommes.

On se fera une idée de l'importance de la foire de Nijni-Novgorod quand on saura qu'il s'y apporte pour plus de deux cents millions de marchandises, qu'il s'y fait souvent des affaires pour les deux tiers de cette somme, et que la ville, dont la population ordinaire est de trente mille habitants, en contient à cette époque cent cinquante mille, arrivés du fond de la Sibérie, des villes les plus éloignées de l'empire et de toutes les provinces de l'Asie.

Cette foire se tenait autrefois près du couvent de Makarieff, à quatre-vingt-cinq verstes de Nijni, sur la rive gauche du Volga; elle commençait alors à la Saint-Pierre, c'est-à-dire le 29 juin, et durait tout le mois de juillet. On a compris depuis que son emplacement actuel était singulièrement plus favorable au commerce de l'intérieur, car l'Oka est une large rivière, navigable presque dès sa source, qui arrive du milieu de l'empire, traverse huit gouvernements et baigne dans son cours une grande quantité de bourgs et de cites * .

1 L'Oka (ne pas confondre cette rivière avec celle du même nom qui coule en Sibérie) prend sa source dans le gouvernement d'Orcl, se dirige vers le sud pour entrer dans le gouvernement de Kalouga; de là elle pénètre dans celui de Moscou, se jette ensuite dans celui de Toula, pour revenir dans le précédent, traverse le gou-

Des travaux immenses furent entrepris à Nijni ; on prépara le champ qui s'ëtend entre les deux fleuves; on construisit le bazar, les boutiques, les magasins, et, en 1817, la foire y fut solennellement inaugurée, mais seulement au milieu de juillet, depuis lors date annuelle de son ouverture. Cette ouverture est toujours précédée d'une cérémonie religieuse, et une cérémonie religieuse en annonce la fin. Pendant tout le temps de sa durée, les pavillons russes flottent dans les airs et donnent je ne sais quoi d'officiel et d'imposant à ce magnifique marché.

FéTCHKMSK.

Une fois à Nijni, on ne saurait se dispenser de visiter le couvent de Pétchersk, dont on aime bientôt le calme, la solitude et la paix profonde.

Vous montez. D'abord le cœur se dilate doucement à l'aspect imposant du Volga, dont vous voyez, à gauche, se dérouler à vos pieds les flots d'argent entre des rives escarpées, le Volga tant aimé, tant chanté, tant célébré par le peuple russe!

A droite, on aperçoit, à demi-cachées par des arbres touffus, des habitations groupées d'une manière pittoresque et qui semblent vous sourire à travers le feuillage, tandis qu'au-dessus, sur une saillie du rocher avancé dans le fleuve, vous voyez le cordon blanc de l'enclos monacal, du milieu duquel s'élèvent les coupoles des églises et les cellules des moines. Tournez la montagne, une large route vous conduit aux portes du couvent. Vous pénétrez dans son enceinte, et vous voyez s'étendre tristement autour de

wTiiement de Rpsan, une partie de ceux de Tamboff et de Vladimir, el finit son cours dans celui de Nijm-Novgorod, où il se réunit, près de la ville de ce nom. :iu majestueux Vul^a.

LE VOUiA. 261 vous de longs corps de bâtiments. Au milieu de la cour se trouvent deux anciennes églises, réunies extérieurement par des galeries fermées. Ici ont coulé bien des larmes à l'époque des invasions des Tatars et des Polonais, ici ont été chantés bien des Te Deuw pour les princes de Nijni. L'histoire du monastère de Pétchersk est simple : autrefois il fut riche, aujourd'hui il est pauvre. 11 eut de nombreux donateurs, dont les noms sont inscrits aux livres du synode, pour qu'on n'oublie pas de prier pour eux : ses domaines ont actuellement passé en d'autres mains, et les généreux donateurs ont disparu, les prières seules sont restées comme auparavant. C'est ainsi que le couvent de Pétchersk, depuis le quatorzième siècle et le règne du grand prince Jean Kalita, ne s'est jamais mêlé des affaires du monde. On sait seulement qu'il a été dévasté et abandonné pendant 1 invasion des Tatars, et qu'en 1500 il descendit subitement de cinquante sagènes sur la pente de la montagne, ce qui fut regardé comme un présage funeste. Le tsar Michel Fédorovitch ordonna de faire consolider tout le bâtiment par de nouveaux et solides fondements.

C'est presqu'au pied de la montagne où s'élève le couvent que se tient la foire; et le contraste de ce tableau est frappant. En bas, c'est la vie avec ses bruits, son mouvement, ses intérêts; en haut, la paix de la cellule. Là, l'inconstance, les craintes, les dangers, le combat des passions; ici, la paix de la conscience, la prière et le pardon.

LB VOLCiJk.

J'ai visité l'hiver dernier, à Saint-Pétersbourg, l'atelier de MM. Tchernetzoff frères, ces deux peintres voyageurs qui ont sacrifié plusieurs années de leur existence à l'étude de la nature, aux lieux les plus pittoresques de la vieille Asie et de l'Afrique

non moins ancienne. J'avoue toutefois que ce que j'ai le plus admiré dans l'atelier des deux paysagistes russes n'a été ni la vue de Constantinople, avec son ciel d'un bleu si profond et sa mer d'un si pur lapis-lazuli, ni leur beau tableau du Caire, à l'horizon de feu et à l'air embrasé, mais leurs cartons, leurs esquisses, leurs curieux dessins des bords du Volga, ce fleuve géant, comme je l ai appelé, aux rives si variées, si pittoresques, si grandioses, si étranges quelquefois et toujours si intéressantes dans leur développement de quatre mille verstes! Ici, baignant le pied des montagnes aux vastes forêts ; là, battant de ses flots roulés les écueils qui les bordent ; plus loin, réfléchissant dans sa nappe d'argent des villes puissantes aux coupoles d'or, Nij ni -Novgorod, que nous venonsde voir, la marchande; Kazan, la Tatare ' ; Simbirsk, fière d'avoir vu naître le grand historien russe; Samara, qui trafique avec les Kirghiz ; Sarepta cette colonie morave à qui la contrée doit la vigne généreuse; Saratoff, que ses pêcheries enrichissent; enfin Astrakhan, la lointaine cité, où le fleuve va se perdre dans la Caspienne, à travers les tentes des Kalmouks.

Il faut entendre MM. Tchernetzoff dire leur voyage d'un an sur le Volga, décrire les lieux les plus curieux de ses rives, nommer les villages, les pêcheries, les montagnes, les forêts, les écueils ; vous raconter leurs aventures, les tempêtes qu'ils ont essuyées, car le Volga a ses tempêtes comme l'Océan ; leur hivernement pendant la saison des glaces; leurs excursions dans les terres... Les heures se passent à écouter ces peintres voyageurs, dont la parole attachante n'est que le commentaire des dessins qu'ils s'obstinent à garder dans leurs portefeuilles 1 ; et l'on se prend à

1 Kazan doit être comptée parmi les grandes villes qui décorent les bords du Volga, bien qu'elle en soit à six verstes d'éloignement.

1 Sarepta, dont il aera question plus loin avec quelque détail, s'élève sur les rives escarpées de la Sarpa, à une verste de l'embouchure de cette riv ière dans le Volga.

» J'ai cependant obtenu de ces messieurs une v ue d'Astrakhan, dessin inédit dont on trouvera la gravure dans cet ouv rage.

LK vou;a.

regretter très-sincèrement qu'ils ne publient ni ces dessins ni le récit de leur voyage.

J'engageai ces artistes à aller voir le panorama du Mississipi, que j'avais eu occasion de visiter à Paris, et qu'on venait d'exposer à Saint-Pétersbourg. Leurs belles vues du Volga venaient de me le rappeler.

— « A Dieu ne plaise, me répondirent- ils, nous aurions trop peur que le fleuve américain ne nous gâtAt notre beau fleuve russe, notre Volga bien-aimé. »

A présent que j'ai vu dans toute la majesté de son cours ce célèbre Volga, je puis afïirmer que le Mississipi, autant qu'on peut juger des grands tableaux de la nature par leur reproduction artificielle, ne gâte pas le moins du monde le Volga. Peut-être seulement manque-t-il parfois à celui-ci ces muettes et religieuses solitudes que traverse le fleuve du désert, et encore, entre Simbirsk et Saratoff, entre Saratoff et Astrakhan, pourrait-on trouver plus d'un endroit où l'analogie sous ce rapport même est frappante entre les deux fleuves.

On vient de voir avec quelle complaisance MM. Tchernetzoff ont parlé de leur beau fleuve. En ceci, ces messieurs n'ont pas seulement exprimé cet enthousiasme si naturel d'artistes passionnés outre mesure pour l'objet d'une étude constante et spéciale ; les deux frères ont surtout exprimé le sentiment populaire. Le Volga est le grand fleuve national; les Russes l'aiment et le vénèrent, et en vérité ils ont raison, car jamais fleuve ne fut si largement taillé à la mesure d'un aussi vaste empire, et jamais empire ne fut si généreusement sillonné par un aussi riche fleuve.

Je vais essayer d'en tracer d'abord une esquisse générale, pour m'arréter ensuite plus particulièrement, comme je l'ai fait pour Nijni, à quelques-unes de ses villes les plus importantes, à Kazan, par exemple, à Simbirsk, à Saratoff, à Astrakhan.

Le Volga, que les Tatars appelaient hlel, Adel ou Êdel, ce qui signifie abondance, générosité, richesse, prend sa source dans le

2«i VOYAGE K.\ RUSSIE.

gouvernement de Tver *. $on cours, dont la ligne sinueuse coupe la 'carte de Russie dans les trois quarts de sa longueur, est admirablement traeé pour enrichir et féconder un pays.

D'abord le fleuve est modeste, presque timide, bien qu'à peu de distance de sa source il soit déjà navigable. Nous lavons vu à Tver même, animant cette ville parle mouvement de ses rives, ses bateliers, ses trains de barque, ses transports de toute espèce.

Ce n'est cependant qu'à Hybinsk qu'il commence à laisser voir les proportions d'un fleuve qu'on ne tardera pas à appeler le grand fleuve, le fleuve bien-aimé. C'est que déjà à Rybinsk trois importantes rivières lui ont versé le tribut de leurs eaux 3 .

Cette ville peut être considérée comme la première échelle septentrionale du Volga, et comme servant de dépôt tant à la navigation de ce fleuve qu'à celle de ses affluents voisins : c'est à Rybinsk que s'arrêtent les pyroscaphes remorqueurs des trains de marchandises qui remontent le Volga ; c'est de là que partent les Imrques chargées des produits du Nord pour les provinces de ses rives méridionales, pour Astrakhan, même pour les bords de la mer Caspienne, le Caucase et la Perse. Rybinsk est donc riche, plein d'animation, et d'un aspect qui fait plaisir à voir; non qu'il soit fort pittoresque ou curieux : simple bourg de marchands au dix-huitième siècle, il s'est élevé en s'enrichissant par le commerce, il est devenu ville, mais il ne s'est jamais occupé que de Vutite, de sorte qu'il ne faut y chercher en fait de monuments que des magasins, des manufactures et des boutiques. Chose à remarquer : les villes marchandes du moyen âge étaient aussi des villes artistiques et monumentales : Venise se présente sous ma plume. Voyez ailleurs qu'en Italie, en Allemagne, par exemple, les villes hanséatiques, Brème, Lubeck, Dantzig; il n'est pas une maison, dans ces vieilles cités du négoce, qui n'ait son caractère

1 Dans sa partie la plus occidentale, district d'Oslarhkulï. 1 LaTvertza, dans le gouvernement de Tver, la Cheksna dans celui de Yaroslnir, et la Molcga dans le même gouvernement, à Hylûi^k même.

LE VOLGA. *m

architectural, qui ne soit un bijou à conserver : voyez le vieux Francfort, voyez Nuremberg, Kœnigsberg, et tant d'autres. Mais les villes marchandes modernes tiennent peu à l'art : à quoi bon dépenser tant d'argent pour faire sculpter des pierres ? capital perdu que cela, pensent les utilitaires modernes; les progrès de l'architecture n'enrichissent que les architectes, ceux du commerce enrichissent tout le monde; et ces gens, qui croient avoir fait un raisonnement très-fort, font bâtir de mesquines bicoques bourgeoises au meilleur marché possible, et si c'est à Rybinsk, une bonne partie de ces bicoques, sinon toutes, sont en l>ois.

Jusqu'à Yaroslaff, les bords du Volga ont un aspect triste et monotone; le fleuve se déroule à travers des ferres basses et nues; quelque part que le regard se porte, il n'aperçoit qu'une étendue plate* un terrain spongieux et des marécages sans fin : pas une colline, pas un accident, rien qui vienne briser cette aride et muette uniformité. Le pays paraît donc aussi pauvre que triste, et la pauvreté y régnerait en effet si le fleuve généreux, comme disent les Tatars, ne le traversait, et si ses habitants ne se livraient avec succès aux arts industriels. C'est du gouvernement . de Yaroslaff que sortent les plus belles toiles et les plus beaux nappages de Russie; c'est aussi ce gouvernement qui fournit aux grandes villes de l'empire les meilleurs maçons et les plus habiles peintres en bâtiment.

Cependant, à mesure qu'on avance, les bords du Volga perdent leur insupportable niveau, ils s'élèvent jieu à peu, surtout la rive droite; et bientôt, sur un plateau qui domine le fleuve, on voit sourire, dans une position charmante, une ville élégante et gracieuse : c'est le chef-lieu du gouvernement qu'on vient de franchir, Yaroslaff l'antique et le coquet.

Cette ville porte le nom du prince qui la fonda, un des plus anciens princes russes, le célèbre Yaroslaff', fils de Vladimir le C nu id. Elle date de 1025, antiquité respectable en Russie, où tant de villes sont nouvelles. D'abord elle fut annexée à la prin-

VOYAGE EN HUSSIE.

cipauté de Rostoff; elle appartint ensuite à celle de Vladimir, puis à celle de Smolensk, jusqu a ce qu'enfin elle devint elle-même le siège d'un apanage de princes russes, dont les noms sont restés plongés dans un oubli profond.

Quoi qu'il en soit, pas plus que Novgorod, pas plus que Vladimir, pas plus qu'une foule d'autres cités moscovites, Yaroslaff ne paraît s'inquiéter beaucoup de son passé. Heureuse de sa position au bord d'un grand fleuve, et à l'embouchure d'une rivière importante1 qui ajoute à ses avantages ; heureuse de l'abondance qui règne dans ses murs, heureuse de l'industrieuse activité de ses habitants, qui augmente cette abondance, cette cité fait du plaisir sa principale occupation, l'hiver surtout. Les fêtes y sont nombreuses et bien entendues; on y est gai, on s'y amuse, on y charme la vie : philosophie, on en conviendra, d'une pratique aussi facile qu'agréable.

Cependant le Volga a quitté les rivages de Yaroslaff pour entrer dans le gouvernement de Kostroma. Bientôt il baigne les mut* de Kostroma même, de Kostroma la patriote, charmante et pittoresque, à l'embouchure de la rivière dont elle a pris le nom8.

Je viens de dire Kostroma la patriote : il faut justifier celte épithète.

Lorsqu'on 10 12 le prince Pojarsky, marchant à la délivrauce de Moscou, traversa la province, les habitants de cette ville, saisis d'un généreux enthousiasme, coururent à sa rencontre jusqu'à la petite cité de PlessJ, à cinquante verstes en aval du fleuve, et là offrirent au héros leurs bras et leurs trésors pour le salut du pays, se plaignant d'ailleurs du gouverneur de leur ville, qui avait voulu s'opposer à la démarche qu'ils venaient de faire. Pojarsky accepta les secours de ces braves gens et déposa leur gouverneur, qu'il remplaça par le prince Roman Gagarine.

1 LakotorosU'.

♦ La Kostroma.

• Chérfmrtteff.

Une autre circonstance également flatteuse pour Koslroma se présente ici et mérite d'être rapportée.

Moscou était délivrée, et avec elle le pays. La Russie, fatiguée de luttes intestines, avait réuni les boyards, et par leurs voix offert la couronne au jeune Michel-Féodorovitch Romanoff, qui descendait, par les femmes, de la vieille race de Rurik. Or ce prince était à ce moment, avec sa mère, dans les murs de Koslroma, où les députés moscovites vinrent le reconnaître tsar, et le couronner publiquement comme tel dans le couvent deTroïtsky- Apatsky.

Actuellement revenons au Volga. Il a reçu deux nouvelles rivières : ses enux sont plus abondantes; il a reculé ses rives; il coule fièrement. Nous avons passé Kosfroma, et voyons bientôt, sur les deux rives opposées, deux cités presque jumelles et qu'on dirait rivales, placées l'une en face de l'autre, et qui se regardent, comme sur le Danube Sélim et Belgrade. Seulement, ici, ce sont deux villes chrétiennes dont toute la rivalité se borne à celle du négoce. Celle-ci, sur la rive droite, s'appelle Boris^oglebsk' ; celle-là, sur la rive gauche, s'appelle Romanoff. Il est impossible de ne pas admirer l'aspect pittoresque de ces deux cités, qui, suivant que le ciel brille ou se couvre de nuages, semblent se sourire ou se menacer. D'ailleurs la vue du fleuve est délicieuse : nous avons enfin trouvé le Volga de l'artiste et du poète; partout ses bords sont ombragés, accidentés, semés de villes et de villages avec les plus ravissantes perspectives. Je n'ai point insisté sur le coté pittoresque de Kostroma, d'où nous sommes à peine éloignés de trente verstes. Cette ville est remarquable par ses églises, ses coupoles byzantines, la verdure de ses jardins, sa physionomie piquante et les charmants points de vue qui l'entourent, dont ce fleuve répète les merveilleux tableaux.

Ici c'est Pless, dont les habitants vinrent offrir leur fortune à la

1 II \ a une ville du même nom dans le b'omernement de Tainbolï.

patrie* ; elle est à l'embouchure de la rivière qui lui adonné son nom.

Ici c'est Kineehma, ville de fabriques, où se tissent de fines toiles et de fins nappages pour les marchands anglais de Saint- Pétersbourg : plus bas, c'est Yourievetz-Povolgsky, sur la rive droite du fleuve qu'elle regarde, et qu'on voit accroupie derrière son vieux rempart de terre, comme un ancien guerrier blessé derrière son bouclier de bronze. Tout auprès, le Volga reçoit un nouveau tribut, celui de l'Ounja, rivière venue du Nord, grossie d une foule d'autres rivières qu'elle a rencontrées en chemin.

Nous ne saurions abandonner le gouvernement de Kostroma sans assister à une bizarre scène. Voici une grande colline de sable, au boi-d même du fleuve, presque une montagne; les flaucs en sont ardus, et la pente rude. Cet endroit s'appelle Jaremty- Bmtgor. Nous voyons un malheureux étranger que des bateliers poursuivent, une sangle à la main, pour le forcer de gravir au pas de course ce c5ne de sable. En vérité cela est cruel : quel est ce jeu barbare? sommes-nous en pleine civilisation, ou bien si l'époque de Batou-Khan est revenue en Russie?

Ceci est un usage barbare si l'on veut, mais dont il est facile d'éviter la cruelle conséquence en donnant un léger pourboire aux bateliers qui y ont droit, en vertu de quel privilège? on l'ignore; cela a toujours été ainsi et personne n'a réclamé ni protesté, ce qui confirme le droit. Pierre le Grand lui-même le reconnut en s'y soumettant. Or, deux ou trois roubles peuvent bien se donner à de braves gens qui ne vous en veulent pas, et qui, au besoin, se jetteraient au fleuve pour vous sauver la vie, mais qui tiennent à votre denier-adieu si vous passez là pour la première fois... Et il faut dire qu'à moins d'ignorance absolue de la chose, peu d'étrangers se refusent à payer ici le tribut de Jarenny-Bougor.

1 Vvir plus haut, page 2<h».

Cependant le fleuve, dont le lit va s'éïargissant et dont les rives selèvent, continue sa course glorieuse.

Il est entré dans le gouvernement de Nijni, province opulente et féconde, encore toute remplie de Morduans, de Tatars, do Tchérémiss et de Tchouvaches, ces anciens vaincus, dont la race se perpétue en paix au milieu du peuple vainqueur; et il arrive avec orgueil entre ses rives escarpées devant la cité de Minine, où l'Oka, grand comme nos plus grands fleuves d'Occident, vient lui apporter le tribut de vingt rivières intérieures.

Nous connaissons Nijni. Je me suis efforcé de donner une idée de son aspect général pondant la foire, en en traçant le panorama du haut de la forteresse.

Suivons donc le cours du fleuve. Ici la direction vers Test est plus directe. Il ne quittera plus cette ligne jusqu'à Kazan. Ses rives continuent à être accidentées et élargissent leurs proportions ; les paysages en font autant : toutefois voici Makarieff sur sa gauche, humble bourgade, érigée en ville je ne sais pourquoi, dont le pauvre tableau répond mal à la grandeur de l'encadrement ; mais patience. Non loin de la bourgade, et sur les bords mêmes du fleuve, s'élève le célèbre couvent où se tenait la foire qui portait son nom, et qui fait aujourd'hui la fortune de Nijni.

Des îles verdoyantes se montrent au milieu des eaux. Leur oours est animé, couvert d'embarcations diverses; celles-ci le remontent à l'aide de grandes voiles, celles-là le descendent; des pyroscaphes remorquent de lourdes barques, d'autres, sveltes, élégants, et filant à toute vapeur, sont chargés de marchandises et de passagers pour Kazan.

Le Volga s'élargit quelquefois comme un lac, on le prendrait alors pour un bras de mer; d'autres fois il se rétrécit, alors ses eaux bruissent et bouillonnent.

11 est arrivé à Vassili-Soursk sur sa droite, et il y revoit la Soura, large rivière aux méandres fantastiques, qui parcourt quatre gouvernements pour venir, à travers les belles forêts qui ombragent

ses rives, se perdre dans les eaux du Volga, à l'endroit que je viens d'indiquer. Jadis la Soura séparait les possessions russes des possessions tatarés ; aujourd'hui elle se contente d enrichir les provinces de l'empire qu'elle traverse. On a établi à son embouchure de magnifiques pêcheries, où l'on prend des sterlets préférables à ceux du Volga. D'ailleurs la ville de Vassili n'a rien de remarquable, si ce n'est que sa jrcsilion môme la rend particulièrement propre au commerce j c'est de celui du blé qu'elle s'occupe.

Le fleuve a pénétré dans le gouvernement de Kazan. Ses sinuosités sont assez semblables à celles que tracerait un serpent pressé de fuir. A chaque pas des affluents viennent grossir ses eaux. Je ne nomme que les plus considérables.

Nous voici à Teheboksary, ville dont le nom est tatar. Elle est sur la rive droite du fleuve, à l'embouchure de deux ruisseaux aux noms peu bucoliques, la Sigouchka et la Tcheboksarka. Cette ville, jadis fortifiée, est d'un aspect imposant ; avec ses coupoles et les clochers de sa cathédrale et de ses dix ou douze églises, avec ses monuments publics et sa belle position, on la prendrait pour quelque importante métropole * .

Dans ce gouvernement, les rives du fleuve présentent des phénomènes étranges. Ici, s'élèvent des montagnes en stalactites, dont les couches régulières et les formes bizarres figurent souvent des forteresses, des châteaux, des tourelles, des statues, des vases gigantesques, affectant en un mot toutes les fantaisies de l'architecture et de la sculpture réunies. Voici une caverne profonde creusée dans le roc; elle est sombre, on dirait l'Averne; comme lui, elle contient un lac aux eaux mortes et noires. Voilà une autre caverne; elle s'enfonce sous le mont SoukéiefF : celle-ci esl d'albâtre; elle a été découverte par les frères Tchernetzoft. Ici, les berges sont basses et nues, là elles se couvrent de collines, puis de rochers menaçants, plus loin elles sont ombragées de vertesforéls.

• Ellr a unodemi-versU'au plus.

LE VOLCA.

Nous avons passé Kazan. Quelle est maintenant cette cité si fièrement posée au haut d une montagne dont elle couronne la cime de ses murailles crénelées et des coupoles byzantines de ses églises et de ses couvents? C'est Sviajks, que fit bâtir Jean IV, pour apprendre à Kazan que c'était à ses portes mêmes qu'il allait se préparer à l'attaquer. Sviajks, nouvelle Santa-Fé de la Grenade tatsirel

A soixante verstes plus loin, le Volga reçoit encore une de ces rivières qui partout ailleurs seraient considérées comme de grands fleuves. Je suis forcé de me répéter. Celle-ci s'appelle la Kami ; c'est peut-être le plus considérable de tous ses affluents.

La Kama sort des monts Ourals : son parcours est immense. Elle coule d'abord à l'orient, dans la direction de la chaîne principale de ces montagnes; puis elle tourne au sud, poursuit sa course dans ce sens jusqu'à son embouchure, après avoir sillonné une partie du gouvernement de Viatka, tout celui de Perm , tl'Orenbourg (cette grande route de la Sibérie), une partie de celui de Kazan, où elle trouve son embouchure * .

Encore aujourd'hui, les Tatars la nomment Tcholmann-ldèl, parce qu'elle jette l'abondance dans tous les jwys qu'elle traverse, en portant les produits de la Perraie et ceux d'une partie de la Sibérie dans tout l'empire, au moyen des cours d'eau qui descendent de l'Oural et viennent se décharger dans son lit, avec le ter, le cuivre, le sel, les jaspes, etc., sortis du sein de ces fécondes montagnes.

Les bords de la Kama sont couverts de grandes et sombres forêts. Ces bois fournissent à la construction des barques qui naviguent dans son lit, et dont la dimension est telle qu'elles portent jusqu'à cent cinquante mille poudfl 1 ; et une circonstance assez curieuse, c'est que le fer n'entre point dans la conslruction de ces bâtiments; ils n'ont en fait de fer que leur ancre, ce qui ne

' A soixante vertses de Kazan.

» Le iMHid v mt environ seize Kilos.

les empêche pas d'être assez soiides pour braver le courant rapide de la rivière, et les flots souvent soulevés du Volga.

Le fleuve continue à se dérouler vers le sud ; il se divise en plusieurs bras; il forme des îles, que Ton prendrait pour de vastes jardinières flottant sur les eaux : quelquefois elles sont arides et couvertes de sable, ce sable brille et scintille aux regards. On comprend que plus d'une rivière arrivant de l'Oural est déjà venue se décharger dans le Volga. Il baigne le pied de hautes montagues couvertes de grands bois de chênes arrondis comme les futaies d'un parc. Voici de nouvelles grottes, de nouvelles stalactites aux formes bizarres : il y en a qui représentent des vases gigantesques qu'on dirait taillés par quelque sculpteur cyclopéen. Les pigeons abondent sur les rivages ; les chasseurs les respectent, le peuple les a en vénération , aussi volent-ils par troupes considérables et figurent quelquefois, sous le ciel, un grand nuage que le vent pousse devant lui.

Ceci s'appelle le mont du Tsar, parce que Pierre I" le gravit à son retour de sa campagne de Perse. On y voit les restes d'une date qu'on assure avoir été inscrite sur le rocher par <*<* prince.

Les accidents pittoresques se multiplient. Ici cesse le désordre d'une nature réellement alpestre ; c'est un Rhône gigantesque traversant les gorges agrandies d'un nouveau Dauphiné. Les contrastes arrivent : c'est une échappe merveilleuse d'un horizon d'Italie ; puis le fleuve du désert apparaît, le fleuve du désert aux vastes rivages, aux flots indomptés, aux vagues menaçantes. Son lit s'élargit ; plusieurs verstes en séparent les bords; on pourrait le comparer à quelque bosphore d'eau douce, comme j'ai dit de la Néva, mais plus large que la Néva. De grandes barques avec un toit bariolé sur le pont et une galerie à ses flancs s'y promènent. Ce sont de petites maisons flottantes. Les habitants des rives méridionales y passent quelquefois des mois entiers, qu'ils mettent à remonter son cours. Ces bâtiments ont de grandes

voiles carrées qu'on plie lorsque la tempête soulève les flots.

Voici une ville riante et d'un merveilleux aspect, moitié sur la montagne qui borde la rive droite, moitié sur la berge même du fleuve. Rien de magnifique comme le tableau qu'elle présente : des édifices surmontés de belvédères; des églises couronnées de coupoles; des couvents, des maisons, des fabriques, et tout cela disposé avec goût, avec harmonie, entre des bosquets et des jardins verdoyants!... Quelle est cette cité que l'on prendrait pour la reine de cette vaste province, dont le Volga, qui l'arrose, semble être lui-même le roi ? C'est Simbirsk, la brillante, la coquette, la riche ! Simbirsk, qui doit au Volga tout ce qui l'a faite ainsi, et qu'entourent de vastes steppes.

Le Volga lui a donné son site ; sur le Volga elle a établi d'abondantes pêcheries, et au Volga elle confie chaque année des flottilles de barques chargées de grains, pour les provinces septentrionales de l'empire. Le fleuve va toujours, il va baignant des villages, arrosant des forêts, fertilisant des plaines, creusant la base des montagnes, changeant ses îles de place, recevant de nouvelles rivières dans son lit, déjà si abondant. 11 est parvenu ù l'extrémité de ce gouvernement; le voici, le capricieux, qui trace un brusque crochet à l'est, pour venir un peu après reprendre son cours au midi ; mais auparavant, il baigne la ville fortifiée de Stavropol, bâtie sur sa rive orientale ici très- élevée, et environnée de collines qu'ombragent des bois de pins aux larges palmes, et de bouleaux au feuillage mobile, tandis que sur le bord opposé s'étend une longue chaîne de montagnes calcaires qu'on appelle les monts Chigoulefskia, du nom d'un village situé entre elles et le Volga. Quant à Stavropol, elle fut bâtie pour les Kalmouks convertis, qui s'obstinèrent à demeurer sous leurs tentes avec leurs troupeaux.

A l'extrémité du crochet que je viens d'indiquer, s'élève Sa-

• Sur la rive d'un bras du fleuve.

mani, devenue depuis peu chef-lieu d'un nouveau gouvernement \ taillé dans ceux de Simbirsk, d'Orcnbourg et de Saratoft".

Samara doit cet honneur au développement de son commerce avec les tribus de peuplades nomades d'Asie. Elle touche aux steppes des Kirghiss d'Orenbourg, qui viennent camper dans ses environs, et aux steppes d'Astrakhan, dont elle voit les Kalmouks conduire leurs vastes troupeaux aux pâturages, tandis que d'autres peuples arrivent dans ses murs avec des caravanes de chameaux chargés de marchandises.

Cependant, revenu en face du point où il avait trace ce capricieux méandre, le fleuve fait quelques pas encore vers l'occident, et prend ensuite brusquement la direction du sud, après avoir baigné la ville de Sizran.

Son lit s'élargit encore. La rive orientale se dénude. Le pays, de ce côté, prend un caractère d'étrange et morne solitude; l'étendue des plaines, la hauteur des montagnes, les bizarres dentelures qui les festonnent, leurs assises colossales, qui les feraient prendre pour les restes de quelques antiques forteresses tilaîiiennes oubliées dans le désert, la voix de ce grand lleuve qui répète des échos inconnus, ces grandes troupes d'oies sauvages ou d'outardes qui traversent les airs comme des nuages animés, tout cela jette dans l'âme je ne sais quelle émotion pleine d'un charme curieux et palpitant. Des chameaux ont paru sur les laudes stériles, sur les steppes de la rive gauche ; ils sont suivis d'hommes aux traits et aux vêtements étranges : sommes-nous sur un fleuve de quelque continent désert, et rencontrons-nous les bandes nomades de quelque tribu sauvage? Nous sommes dans le gouvernement de SaratofF, que le Volga traverse dans toute sa longueur, large, puissant, aux rives tantôt tourmentées, tantôt hérissées; steppes et landes incultes à l'orient, plaines cultivées et champs féconds du côté opposé ; tantôt à la voix mugissante, sous

1 Précédemment simple ville de district, appartenant à la province de Simbirsk.

le souffle de la tempête, aux vagues éehevelées et menaçantes, puis s apaisant et reprenant son cours avec la niaj esté d'un roi qui traverse ses domaines.

Je ne sais combien nous avions fait de verstes dans ce gouvernement. Voici une montagne calcaire taillée à pic : là-haut jadis un brigand, Stenko-Razine, si je ne me trompe, avait établi son aire, sa ville, disent les gens de l'endroit; de ce point inaccessible, il fondait sur les voyageurs, sur les trains du Volga, sur ses caravanes nautiques, pillant et tuant à plaisir, et se gorgeant de richesses. Ce condottiere de nouveau genre avait une petite armée forte et brave ; avec elle, il prit Astrakhan, il fit des traités avec la Perse. Le brigand était fort, on traitait avec lui, en attendant qu'on l'exterminât. Plusieurs traditions, récits terribles ou touchants, se sout conservées dans le pays sur ce dévastateur : il en est une qui a tout l'air d'un de nos vieux contes chevaleresques du moyen âge ; il s'agit d'un amant qui, à force de courage et de ruse, put retirer, intacte, sa maîtresse des mains de Stenko-Razine. De la ville de ce brigand il ne reste plus vestige, mais la montagne où il avait établi son nid a gardé son nom.

Ici, partout, sur le côté droit, le fleuve est bordé de roches à stalactites. Saratoff arrive : elle est bâtie de ce côté, regardant les déserts de la rive orientale, où se trouvent des lacs salins d'un excellent rapport. Elle repose sur un escarpement du rocher, au pied de hautes montagnes : les unes filent au nord et côtoient le fleuve de près, les autres, qu'on appelle montagnes chauves, parce qu'elles sont nues et pierreuses, longent l'ouest de la ville, et ne bordent point le Volga. Un ravin profond comme un gouffre divise cette ville tourmentée, et cependant d'un aspect si pittoresque, qu'enrichissent son commerce et ses colonies allemandes.

Le fleuve roule toujours ; bientôt il entrera dans la province d'Astrakhan. Le voici à l'extrémité de celle de Saratoff, devant le bourg, possad, de Doubovka, l'un de ses havres les plus fréquentés. Nous saurons bientôt pourquoi, ('/est ici que le Volga

est plus rapproché du Don. C'est doue iei que s'arrêtent toutes les embarcations destinées pour Katchalisk, petit bourg cosaque de l'autre côté de la montagne qui sépare les deux fleuves, et qui se trouve sur le Don.

Pierre le Grand avait voulu percer un canal à travers cette montagne, qui a soixante verstes de parcours; il fit même commencer les travaux, mais ils demeurèrent inachevés. Longtemps avant lui, Séléucus Nicanor avait eu la même idée, et plus tard le sultan Sélim 111. On a fait depuis des travaux singulièrement difficiles. Faut-il rappeler eeux qu'exécutent à ce moment d'intrépides ingénieurs anglais à travers l'isthme de Panama, pour unir 1rs deux Océans par un chemin de fer !

Il parait qu'il se rencontre ici des obstacles d une nature invincible. On prétend que la plaine où coule le Don, étant plus élevée que celle que traverse le Volga, toutes les eaux du premier fleuve s'écouleraient dans le second. Je ne saurais apprécier cette objection, mais il est d'autant plus regrettable que ce canal de jonction ne puisse s'opérer, que presque tout ce qui alimente le Caucase vient de Saratoff par le Volga et doit nécessairement entrer dans le Don ; de plus, les rives de ce dernier fleuve n'étant pas boisées, toutes ses barques et ses vaisseaux doivent être construits sur le Volga.

Voici comment tous ces objets franchissent la montagne qu'on n'a pu percer.

Arrivés à Doubovka, les trains sont déchargés, les barques tirées à terre et placées sur des rouleaux, et de vigoureux buffles leur font gravir la montagne, qui a, comme je l'ai dit, soixante verstes de parcours ; elles descendent naturellement plus vile la eùte opposée, et arrivent le sixième jour à Katchalisk ; ici elles sont lancées dans le fleuve des Cosaques, qu'elles descendent jusqu'à la mer d'Azoff.

Cependant le Volga poursuit sa course : il baigne les restes de Saraï, l'antique capitale de Batou-Khan, arrive à la petite ville de

LE Y OLC A.

Tsaritsiue, reçoit la Sarpa, dont les rives sont cultivées par les colonies allemandes; ici il incline vers l'est, et entre en pleines steppes; il coupe de sa ligne oblique, en deux parties à peu près égales, les vastes espaces qui composent ce qu'on appelle le gouvernement d'Astrakhan. Son cours se tourmentant de plus en plus, ses eaux se couvrent d'îles; il a vingt bras, c'est un enchaînement inouï, au milieu duquel le lit principal a sa ligne connue, la seule suivie par les mariniers, que l'expérience rend habiles à naviguer sur cet immense fleuve.

Maintenant le désert s'étend des deux côtés ; des deux côtés nous pouvons voir les tentes des Kalmouks et les chameaux des Kirghiss. De distance en distance, cependant, nous trouvons quelques pauvres bourgs habités par des pécheurs tatars, car la pèche ne cesse pas d'être abondante dans ces eaux fécondes... Puis enfin nous apercevons quelque chose qui a l'air d une ville, c'est Enotaévsk, sur un des bras du fleuve. Ce fut dans le principe un fort pour contenir les Kalmouks, qu'on voulait habituer à un genre de vie sédentaire. A cet effet, un palais fut construit pour leur khan Dondouk-Dachi ; mais celui-ci ne voulut y voir qu'une prison : il se trouva fort offensé de la proposition qu'on lui fit de l'habiter, et, laissant là le palais, il s'en alla camper avec les siens. Ce palais est devenu la résidence du commandant de la garnison, car Enotaévsk a une forteresse... de sable..., c'est dire sa solidité. Toutefois, comme elle est entourée de peuplades assez pacifiques, et qui d'ailleurs n'ont pas d'artillerie, elle suffit telle qu'elle est. Enotaévsk s'élève dans la plus triste province du monde : le sol tout autour est recouvert d'un sable fin et mouvant que le moindre vent soulève en épais nuages, ce qui rend la respiration dangereuse et môme difficile : que si le temps est calme, ce sont des nuées d'insectes qui font bientôt regretter l'autre fléau. Cependant la ville ne manque pas d'un certain bien-être : elle le doit aux Kalmouks qui campent hiver et été dans les environs, avec leurs nombreux troupeaux.

KAZAN

ruine, aucun vestige matériel qui date authenliquemcnt de l'époque de ses anciens princes. La tour môme de Sumbéka, au nom de laquelle se rattache une touchante destinée, n'a pas une origine bien certaine. Kazan, au premier aspect, a la physionomie russe. Bâtie sur des collines, couronnant une montagne de ses plus grands et de ses plus élégants édifices, ayant son Kremlin, ses cathédrales, ses églises, avec leurs clochers et leurs coupoles brillantes dans les airs ; puis une autre ville à ses pieds, une rivière dont les méandres paresseux baignent une côte; des environs accidentés, des prairies, des rochers, des maisons de campagne, des cottages (si le mot est ici permis), des villages riants avec des jardins qui les ombragent : Kazan vous apparaît d'abord comme un reflet de Moscou. Cela est original, pittoresque, étrange et charmant, mais cela est moscovite, et pourtant je répète : Kazan la Talare. C'est en ceci que se présente le phénomène : on voit une ville russe et on pense à une ville latare; on voit la croix dominer au sommet des églises, et on pense au croissant de Mahomet; on voit cette fortei esse aux murs solidement crénelés et gardés par une excellente garnison russe, et l'on songe à la forteresse de bois défendue avec la vaillance du désespoir par des soldats tatars contre les armées de Jean IV. C'est qu'on arrive à Kazan, l'esprit préoccupé de son passé, l'imagination remplie des événements de son histoire; et puis on voit là une population entière séparée de la population russe, et cette population est réellement latare ; elle s'est conservée intacte : caractère, race, coutumes, physionomie, mœurs, religion, costume, elle n'a rien perdu. Comment n 'appellera is-je pas Kazan la cité tatare?

Il a été souvent question de Tatars dans les pages qui précèdent; il ne sera peut-être pas hors de propos de consacrer quelques lignes à ce peuple, qui a tenu une si grande place dans l'histoire et les destinées de la Russie, qui subjugua cet empire, qui s'y divisa, qui y fonda des dominations distinctes, témoin celle de Kaptchak, de Kazan, d'Astrakhan, de Crimée; qui y est demeuré

«après avoir été soumis à son tour, cl se console en faisant le commerce de la perte d une puissance dont il n'est pas bien sur qu'il garde un très-vif souvenir. Je ne saurais mieux faire que de me diriger en ceci d'après les excellentes données de M. Vsevolojvsky, qui, dans son dictionnaire sur la géographie et l'histoire de ce pays, a traité avec un soin spécial tout ce qui se rapporte aux peuples et aux races.

Les Tatars formèrent dans le principe une grande nation sortie d'une souche turque, c'est ce dont la certitude est actuellement acquise d'après Aboulhazi, historien de cette nation. La branche qui porte encore ce nom 1 s'agrandit et se répandit dans diverses contrées. La plus grande partie s'établit sur les frontières de la Chine, et tomba sous la domination de cet empire. Ils furent ensuite subjugués par les Mongols. La première expédition de Tchinghis-Khan fut dirigée contre eux, et il est certain qu'avant de ravager la Chine avec ses armées, ce sauvage conquérant avait déjà soumis toutes les hordes tatares à son autorité. Ce fut alors que, n'ayant plus de crainte de ce coté, il commença le co'urs de ses expéditions.

11 est à remarquer que ce n'est qu'au moment où ils ont cessé de former un corps de nation que les Tatars sortent de l'obscurité. Distribués dans les rangs des Mongols, ils combattirent avec ce peuple qui eut seul, aux yeux de la postérité, l'honneur et la gloire de ses conquêtes, dont, par un caprice bizarre de la fortune, tout l'odieux tomba sur les Tatars. En effet, les Tatars prêtent leur nom à toutes les dévastations qui marquent d'une longue traînée de feu et de sang le passage des armées mongoles.

Dès lors le nom des Tatars, jusque-là inconnu3, commença à se répandre dans l'Asie occidentale et dans l'Europe; les vaincus furent substitués aux vainqueurs : le nom des uns fut substitué à celui des autres. Dans les dernières expéditions de Tchinghis-

> C'est celui d'un de ses chefs nommé Tatar. » Il n'avait pas franchi la Chine et la Mongolie.

KAZAN'. 281

Khan, les Tatars composaient d'ailleurs la plus grande partie de son armée. La langue tatare s'étendit et domina dans les pays conquis, qui avaient eu jusque-là leur propre langue. Elle domina donc dans la petite et la grande Boukharie, parmi les Bachkirs, les Tchouvaches, dans la Crimée, dans le Kouban. Les Tatars absorbèrent tout à fait les Mongols, dont le nom disparut de toutes les contrée occidentales envahies par eux. 11 faut dire aussi que les deux nations avaient fini par se confondre, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, et ce fut au point que les vestiges de ce mélange se sont si complètement effacés depuis la destruction de l'empire mongol, qu'à l'exception de certaine similitude lointaine de langage, on ne saurait distinguer aujourd'hui le moindre rapport entre ces deux peuples.

Ce fut Batou-Rhan, petit-fils de Tchinghis-khan, qui, le premier, fit connaître en Russie le nom tatar. Nous savons qu'il fit la conquête de cette vaste terre, en 1 237. 11 fonda l'immense empire du kaptehak, qui domina longtemps sur tout le nord de l'Asie, la Hussie, une partie de la Pologne, et jusqu'en Allemagne et en Hongrie. 11 établit sa résidence à Saraï, sur le Volga 1 , et fut le premier khan de la horde appelée Horde d'or ou grande Horde. Cet empire s'affaiblit comme tous les empires trop brusquement fondés et trop étendus. 11 y eut des guerres intestines et des partagea jusqu'à Tamerlan, qui vint, à la fin du quatorzième siècle, barbare heureux, renverser la dynastie d'un barbare qui avait été heureux. ta Horde d'or fut divisée sous les successeurs de Tamerlan, et de ses fractures naquirent plusieurs royaumes ou khauats; de là, les principautés de kazan, d'Astrakhan, de kaptehak et de Crimée. Celle de kaptehak, établie dans les steppes de Saratoff traversées par le Volga, fut la première détruite; kazan, Astrakhan et la Crimée s'enrichirent de ses débris. Les Tatars de ce khanat, dès longtemps chassés de leur ancienne résidence, se sont

1 Ihins une île au-dessus de Tsaritsinc. Il y fit bâtir un palais («arm; qui devint bientôt le point de départ d'une grande ville, résidence de ses successeurs.

retirés parmi les Bachkirs et les Kirghiss, où ils ont conservé leur non), et, à ce qu'on assure, la mémoire de leur origine.

Le royaume de kazan subsista jusqu'en 1552, époque où ii fut conquis par Jean IV; celui d'Astrakhan tomba, peu d'années après, sous les armes du même souverain ; celui de Crimée, seul, subsista jusqu'en 1783 : on sait que sa conquête illustra le règne de l'impératrice Catherine 11.

Depuis lor», les Tatars vivent dans l'empire sous la protection de ses lois, tous adonnés au commerce, qui les console, comme je l'ai dit, de la perte de leur ancienne puissance. Ils font surtout le négoce des marchandises asiatiques, particulièrement des cachemires et des étoffes de Perse, ayant des établissements considérables dans ces villes, qui furent autrefois leurs capitales, telles qu'Astrakhan et Kazan.

Cette dernière ville m'apparut donc comme une ville tatare : j'y arrivai un jour de marché, et bien que la foire de Nijni l'eût un peu dépeuplée, je fus frappé de sa physionomie. On voyait une grande foule d'hommes se promener devant le bazar, la tête rasée et nue, avec de grandes robes de chambre lixées à la ceinture par une écharpe en soie; quelques-uns coiffés d'un feutre blanc à forme conique; quelques-uns en bonnets bordés de fourrure : il y avait parmi eux des Tchérémisses, des Tchouvaches, tous peuples de figures et de costumes divers, ce qui donnait à cette place, à ces magasins, à ces boutiques, un aspect original, étrange, et qui n'avait absolument rien de russe, quoique les hommes de cette nation y soient assez nombreux et faciles à distinguer parmi les autres.

L'étranger qui arrive dans certains pays a un avantage sur les habitants; ceux-ci, que l'habitude a blasés, n'en voient ni les traits caractéristiques, ni les saillies pittoresques, ni les couleurs vives et tranchées; pour eux les souvenirs historiques donnent, ou même ils sont effacés. Ils vont à leurs affaires ou à leurs plaisirs sans se préoccuper d'autre chose que de leurs affaires ou de leurs

KAZAN. 283

plaisirs. Je doute, par exemple, qu'il y ait beaucoup de Kazauais qui passent sous la tour de Sumbéka en songeant à l'étrange destinée de la princesse tatare dont elle porte le nom, ou qui traversent la plaine d'Arsk, autrefois si vaste, aujourd'hui si réduite, en se préoccupant de la sauvage et magnifique Iliade dont elle vit se dérouler tant de scènes. Quant à moi, Kazan m'apparut comme un grand poème, comme une tradition aux traits affaiblis peut-être, mais vivante encore des grandes choses qu elle conserve. J'étais devant Kazan, je l'embrassais du regard; mais je ne voyais pas la ville actuelle. Mon imagination rétrogradait dans le passé, et laissant là le chef-lieu d'une province russe, elle reconstruisait le puissant royaume, le riche khanat qui pendant plus de trois siècles tint la Russie en haleine, et traita d'égal à égal avec ses tsars. Non pas certes que je regrette que ce dernier boulevard de la conquête mongole soit tombé sous les armes vaillantes d'un monarque chrétien, et que cette chute et cette victoire aient consacré l'affranchissement de la vaste terre de Hurik; mais c'est que les vaincus héroïques réveillent toujours ma sympathie, et qu'un peuple qui a pu, avec moins de trente mille soldats et derrière de simples murs de bois, résister pendant quarante jours à une armée disciplinée de cent cinquante mille hommes courageux, bien organisés, commandée par un tsar puissant, par d'excellents généraux, des ingénieurs habiles, et munie d'une nombreuse artillerie * , c'est que ce peuple est héroïque et que sa chute est glorieuse. Ainsi tombèrent les Tatars de Kazan, comme nous le verrons bientôt.

Kazan fut fondée en 1257, par Saïn, fils de Katy ou Batou- Khan, chef de la Horde d'or, à l'endroit même où elle s'élève actuellement, sur les bords de la Kazanka, petite rivière qui prend sa source à vingt-cinq verstes de là, dans un marais, et va se jeter dans le Volga, à six verstes plus loin. D'un coté elle

1 Karamzinc la porte à cent cinquante picces de canon, dont la plus grande partie de gros calibre.

est bordée de prairies vastes et épaisses; de l'autre, elle n'a que des ravins profonds et le fleuve. Sain voulut remplaeer la ville bulgare de Bryakirnoff qu'il venait de détruire, et donner une capitale à un nouveau royaume.

Le nom de kazan, si prosodique et si doux à prononcer, a une signitication fort vulgaire, en arabe comme en tatar, c'est un mot qui veut dire chaudron, fond d'or. La tradition raconte ce qui suit :

Le khan Sain campait sur le bord d'une rivière : voulant faire ses ablutions, il envoya puiser de l'eau avec un chaudron, que le serviteur du khan laissa tomber dans la rivière, en cet endi*oit sans doute profonde, car il fut impossible de le retrouver. De là le nom de Kazanka qui, de la rivière, fut donné à la ville bientôt élevée sur ses bords.

Ui position de Kazan est réellement unique : entourée de steppes et de vastes plaines, de ravins et de montagnes, on dirait qu'on lui ait choisi cet emplacement afin qu'elle fût isolée au milieu du désert, semblable à une oasis de pierre, comme savaient les bâtir les antiques fondateurs de Thèbcs, de Memphis, de Balbek. J'ai dit oasis de pierre, c'est aussi une oasis pittoresque et surtout féconde, car elle est située au sein d'une des provinces les plus fertiles de la Russie.

Le prince Kourbsky, qui fut l'un des lieutenants de Jean IV au siège de cette ville, rapporte dans ses annales que lorsque l'armée russe arriva devant Kazan, elle se trouva au milieu d'une abondance merveilleuse. La terre produisait pour ainsi dire sans culture toutes sortes de fruits, les troupeaux étaient nombreux, la végétation riche , les bois giboyeux, et tout remplis de martres et de zil>clines. Ce tableau touche à l'exagération, mais l'exagération même justifie le fait.

lorsque le fondateur de Kazan mourut, la ville était déjà forte et puissante : sa prospérité continua à se développer, et bientôl la nouvelle cité fut la capitale d'un royaume riche et puissant loi nié

KAZAN

des pays conquis et d'un apanage considérable des khans de la grande Horde. Les successeurs de Sain firent la guerre à la Russie, la harcelèrent, passèrent sur ses provinces, battirent ses armées.

L'histoire de Kazan, jusqu'à l'époque où ce royaume succomba avec sa capitale sous les armes de Jean IV, offre près de trois siècles de guerres extérieures et intestines, de conquêtes, de révolutions, de princes détrônés, chassés, rappelés et chassés de nouveau, puis des Saint-Barthélemi, des vêpres siciliennes, dont les Russes sont les victimes. C'est ainsi que Méhémet-Amin, expulsé par ses peuples, puis remonté sur le trône avec le secours des tsars de Moscou, ordonna en loOG, le 24 juin, jour d'une grande foire annuelle à Kazan, foire à laquelle s'étaient rendus beaucoup de marchands russes, de faire main-basse sur tous les chrétiens, non-seulement à Kazan, mais dans toute l'étendue de ses Etats. L'ordre fut exécuté, et le massacre général. C'est surtout dès lors que date cette guerre acharnée qui, à travers diverses j>éripéties, devait conduire à l'année fatale où Kazan succomba.

J'ai parlé de drames merveilleux \ j'ai dit que la prise de Kazan est un de ces spectacles épiques dont la rude et sauvage grandeur éblouit et frappe l'imagination : j'ai cité le poème du Tasse, j'ai rappelé la conquête de Grenade, c'est que Kazan la Tatare va se trouver en présence décent cinquante mille soldats chrétiens, et qu'elle sera vaillante comme Jérusalem la Sarrazine et Grenade la Mauresque; c'est que l'histoire sera ici sublime comme le poème, c'est que rien ne manquera à l'épopée... L'imagination du poète sera dépassée.

En 1547, Jean IV était venu avec une grande armée mettre le siège devant Kazan, que défendaient de fortes murailles en bois de chêne, armées de tours, et un Kremlin qui, du haut de sa colline, dominait les environs et s'appuyait sur de solides fondements.

L'artillerie ouvrit en vain une brèche aux murs : Kazan résista ;

les éléments (Tailleurs se déclarèrent pour elle. Le tsar dut commander la retraite, qui se lit difficilement, au milieu des plus grands périls.

Cette retraite donna la mesure du génie et du caractère de ce jeune prince. Ferme et plein de sang-froid, il se retirait en examinant les positions. Arrivé à l'embouchure d une rivière, à trente verstes au-dessous de kuzau, il remarqua une haute montagne qu'il gravit ; de son sommet, il put voir au loiu la contrée : sa vue s'étendit du coté de Kazan, de Viatka, de Nijni, des steppes de Simbirsk.

Après avoir examiné cette position, il dit à ceux qui l'entouraient :

« 11 s'élèvera ici une ville chrétienne; nous contiendrons kazan. Dieu nous livrera cette capitale. » Quatre ans plus lord, en 1551, une ville s'y éleva, Sviajsk, du nom de la rivière, la Sviaga, une ville avec une forteresse. Kazan fut terriliée. L'année suivante, le siège de cette capitale était résolu. Ici commence le poème.

Le tsar, au milieu du conseil des boyards, annonce solennellement qu'il est temps d'abattre l'orgueil de kazan.

« Dieu lit dans le fond de mon cœur, dit-il ; je ne cherche point une vaine gloire terrestre, mais je veux assui*er le bonheur des chrétiens. Comment pourrai-je un jour dire sans crainte au Très- Haut : — Me voici avec les sujets que tu m'as confiés, — si je ne les mets pas à l'abri des cruels ennemis de la Russie, de ces barbares avec lesquels on ne saurait avoir ni paix ni trêve? »

Les préparatifs se font; ils sont immenses; plusieurs corps d'armée sont levés : leur énumération laisserait bien loin celles d'Homère, de Virgile et du Tasse. Les généraux sont désignés : ceux-ci conduiront les bataillons moscovites à Nijni', ceux-ci, à à la tête des enfants-boyards, des Strelzys, des Cosaques d'Oustiouque et de la Viatka, formeront un camp redoutable sur les bords

1 ÎM princes Alexandre «Jerbuty et Pierre Sctiouisky.

<le la Kama 1 ; les Voïévodee de Sviajsk feront occuper tous les passages du Volga.

Le tsar préside aux préparatifs; il passe les soldats en revue, les encourage, donne ses instructions aux chefs, l'armée s'ébranle : c'était le 16 juin.

D'immenses transports avaient pris les devants. L'Oka et le Volga étaient couverts d'embarcations : celles-ci chargées de provisions de bouche, celles-là d'artillerie. m

Jean partit à son tour : il se sépare de sa jeune é|>ousc, la douce Anastasie, avec cette fermeté du prince qui obéit à un devoir suprême : « Sois lionne et bienfaisante ]>endaut mon absence, lui dit-il d'une voix ferme, malgré son émotion cachée; je remets le pouvoir suprême entre tes mains; le Très-Haut saura récompenser et ma vaillance et ta bonté. »

Anastasie tomba à genoux, et invoqua tout haut le ciel pour son époux.

Le tsar ne la quitte que pour se rendre à la basilique de l'Assomption; puis, suivi de la cavalerie de sa garde, il va passer la nuit à Os trou", son village favori.

Les épisodes guerriers ne tardent pas à surgir. Jean apprend en route que de grands secoure arrivent aux Kazanais : le khan des

Tauriens, à la téte d'une formidable armée et des janissaires du sultan, s'est mis en marche. 11 s'est arrêté devant Toula pour l'assiéger. Les proportions du poëme s'agrandissent.

La fatigue se fait sentir à l'armée; elle murmure. Où la conduit-on? quelle sera la fin de cette campagne? Elle manque de vivre... elle dévore tout sur sa roule, l^a saison s'avance, d'ailleurs. Les enfants-boyards sont épuisés de force et d'argent... tous se plaignent... La démoralisation s'étend à tous les corps et à tous les rangs.

Le tsar l'apprend et ne se trouble point; mais il fait dresser

' MieliH f.insky.

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