‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 17 sur 45 · SS · texte numérisé non relu

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une liste de tous ceux qui persistent à demeurer fidèles à leur drapeau, après quoi il s'adresse à l'armée, et, lui ayant fait connaître les noms inscrits : «Les autres peuvent s'en retourner, dit-il, ce sont des lâches, et les lâches ne sauraient que nous embarrasser, et nous voleraient la moitié de notre gloire. Quant aux autres, ils seront mes enfants; je veux qu'on me fasse connaître leurs besoins, et pour les soulager je partagerai avec eux tout ce que je possède. »

Ces paroles sont accueillies avec transport... Les murmures cessent; il n'y a qu'une voix et qu'un cri : Marchons! s'écrient les soldats... suivons notre tsar où il voudra ; il saura récompenser nos services, et ne nous abandonnera pas.

Ceci se passait dans la ville de Kolomna, où Jean avait réuni son armée. Elle se remet en marche. La voici à Sviajsk, cette ville qu'il avait fait bâtir pour contenir Kazan. Sa joie fut grande à la vue de ses fortifications, de ses remparts, de sa cathédrale, où il se rendit d'abord, car le tsar, dès le début de cette grande expédition, lui imprima ce cachet de pensée religieuse qui concordait si bien avec le caractère de son peuple.

On lui avait préparé une maison, il refusa d'y descendre. « Non, dit-il, je suis en campagne, et ma demeure doit être une tente. » Il alla, en effet, occuper une tente au milieu de son armée.

Deux jours après, cette armée se remit en marche; trente verstes seulement la séparaient de Kazan. Elle passe le Volga. Ici, le tsar écrit au souverain tatar de ne pas faire la folie de résister à ses forces, de se soumettre, et qu'il sera traité avec douceur. Un Tatar s'est chargé de cette dépêche...

Mais Kazan s'était préparée à la défense. 11 s'agissait pour cette ville de son existence nationale, de sa foi, de sa religion. Les deux drapeaux qui allaient se trouver déployés l'un en face de l'autre étaient deux drapeaux irréconciliables, celui du Christ et celui de Mahomet. Les Tatars repoussent donc avec dédain les propositions du prince russe.

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« Qu'ils viennent, s'écrièrent-ils ; ce n'est pas la première fois que nous voyons les Moscovites sous nos murs ; leurs attaques, toujours vaines, ne se sont jamais terminées que par des retraites qui nous ont fait rire à leurs dépens ! Qu'ils viennent, tout est prêt, la table est dressée, nous n'attendons plus qu'eux pour commencer le festin î »

Cependant l'armée n'était plus qu'à six verstes de Kazan. Deux jours furent employés à débarquer les canons et l'attirail de l'artillerie.

A ce moment, un transfuge kazanais se présente au tsar, et lui apprend que la ville tatare est défendue par trente mille hommes, hardis, courageux, et décidés à se battre vaillamment; qu'ils sont * soutenus par un bataillon auxiliaire de Nogaïs, et que le prince Yapantcha, avec un nombreux corps de cavalerie, avait été détaché dans la plaine d'Arsk pour y armer les habitants de la campagne et harceler les Russes par des attaques incessantes.

C'était le 23 août. L'armée moscovite marchait avec ordre et en silence, lorsque le soleil parut sur l'horizon ; Kazan apparut à ses yeux. De riantes prairies s'étendaient comme de vastes tapis de verdure entre le fleuve et la montagne que domine la forteresse. La ville s'épanouissait aux regards des soldats dans toule la grâce de son aspect pittoresque. Déjà on découvrait les nombreuses mosquées, les minarets, les palais, celui du tsar (en pierre), les tours élevées et les larges remparts en bois de chêne qui entouraient la ville de leur forte ceiulure.

Le tsar à cette vue fit arrêter les bataillons ; et sur un signe, au bruit des trompettes et des instruments de guerre, fut déployé l'étendard de la foi, le même qui avait flotté sur les rives du Don.

Aussitôt tous les chefs qui l'entourent descendent de cheval, la messe est célébrée à l'ombre des drapeaux, après quoi le tsar harangue son armée, et fixant les yeux sur l'étendard sacré :

« Seigneur, s'écria-t-il, c'est en ton nom que nous marchons contre les infidèles! »

On fut bientôt sous les murs mêmes de la ville. Le silence le plus profond y régnait : on eût dit qu'elle avait été* abandonnée de ses défenseurs. Les Russes s'en réjouissaient, sept mille strelsys s'approchèrent follement des mure ; soudain un grand bruit se lit entendre, et une troupe de tatars fantassins et cavaliers se rua sur eux. Le carnage fut effrayant.

Le premier sang avait coulé.

Actuellement on peut se croire devant Jérusalem ou devant Grenade; seulement ici tout se présente sur de plus vastes proporm lions, et avec un caractère de sauvage énergie dont la mise en scène relève encore l'étrange poésie.

Rien ne manque au poème. Les difficultés naissent sous les pas des assiégeants. Ils avaient à peine pris leurs positions et établi leur camp qu'une tempête ravage le camp. La tente du tsar est emportée. Les barques qui couvraient le Volga, chargées de vivres pour l'armée, furent submergées,.. La famine menace celle-ci. Il fallut faire venir de nouvelles provisions de Moscou.

Cependant les assiégés faisaient de brillantes sorties, et les Russes, malgré le secours de leurs canons, n'avaient pas toujours l'avantage. Un prisonnier interrogé confirme au tsar le rapport du transfuge ; les kazanais se défendront avec acharnement et mourront, s'il le faut, jusqu'au dernier.

Un matin, une masse armée sort brusquement d'une sombre forêt qui bordait la plaine d'Arsk, traverse celte plaine, enlève les postes avancés de l avant-garde moscovite. C'était la troupe du prince Yapantcha. L'alarme se met au camp moscovite : le tsar monte à cheval et un combat terrible s'engage, où les siens firent de grandes pertes.

Le siège cependant s'établissait avec régularité : les lignes de circonvallation se tracent, cent cinquante pièces de canons de gros calibre font feu contre la ville. Et cependant l'armée était tenue en échec, personne n'osait s'éloigner du camp : Yapantcha gardait

KAZAN

tous les passages. Les Kazanais l'avertissaient au moyen de signaux établis au haut d une tour.

Les Russes, de leur côté, dressent des embûches à leurs ennemis : les combats se multiplient, la valeur est égale des deux cotés, mais celle des Kazanais a une énergie farouche et terrible.

L'armée du tsar se fatigue; la forêt d'Arsk s'est remplie de Tchérémisses ; les ennemis sont partout, ils semblent sortir de dessous terre : avec cela, le feu incessant de la forteresse sème la mort parmi les Russes. Les pluies arrivent, qui achèvent de décourager les soldats; ils attribuent unanimement leurs désastres aux pratiques des magiciens tatars.

J'ai dit que rien ne manque au poème. Et ce n'était pas seulement les soldats qui croyaient à ces enchantements, le prince Kourbsky, un des généraux de cette guerre, homme vaillant et sensé, partageait cette idée ; les magiciens tatars, dit-il', se réunissaient chaque jour au lever du soleil sur les murailles do la ville , là ils faisaient des sortilèges, agitaient leurs robes et provoquaient contre le camp russe le vent, les tempêtes, et des pluies continues et mortelles.

Bientôt tous les environs de la ville furent convertis en marais : l'armée perdit tout courage, le tsar seul garda sa constance.

Dans cette extrémité, un seul moyen restait à ce prince: combattre la superstition par la foi, les magiciens par les prières, leurs sortilèges par la croix miraculeuse ; il la fit venir de Moscou. Le clergé bénit les eaux... et, par une coïncidence réellement miraculeuse, le beau temps reparut.

Ici se présente encore un épisode qu'on dirait emprunte* au Tasse. Les Russes s'en vont dans une forêt, à deux verstes du camp, pour construire une tour qu'ils puissent approcher des murailles, et, de son sommet, foudroyer les assiégés jusque sur leurs remparts, jusque dans les rues de leur ville... Cette tour s'éleva :

• Dans tel annales qu'il a laiswVs sur cette campagne.

c'était quelque chose de colossal, puisqu'elle put supporter soixante pièces d'artillerie, dont dix de gros calibre.

Cependant le siège durait depuis un mois , l'armée voyait avec effroi l'hiver s'approcher ; il fallait tenter un assaut général : déjà plus d'une fois la mine avait ouvert des brèches aux murs de Kazan ; le combat y avait été acharné, et toujours les Tatars avaient fini par réparer leurs murailles. Cependant le jour décisif a paru, c'était le 1er octobre. Toutes les mines étaient prêtes à jouer à la fois; Jean voulut se préparer à cette grande journée par un acte de religion : il communia ; l'armée suivit son exemple.

Cependant le tsar veut essayer une nouvelle tentative sur l'esprit des Ka/.anais , en leur offrant les moyens de revenir à lui.

« Nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les murs de Kazan, répondent-ils, ou nous ferons lever le siège. »

Alors l'ordre de l'assaut général est donné.

Il y a ici un moment digne de la plus majestueuse épopée : je cite l'histoire.

L'aurore venait d'éclairer un ciel pur et sans nuages. Les Kazanais étaient postés sur les murailles, et les Russes non loin d'eux, à l'abri de leurs retranchements. Les drapeaux flottaient au gré des vents, et le profond silence gardé par l'armée encore immobile n'était interrompu* que par les sons éclatants de nos instruments de guerre, confondus avec ceux de l'ennemi. Les Russes et les Tatars en présence n'avaient point encore commencé l'attaque, et les archers, la main au carquois, les artilleurs, la mèche allumée, attendaient le signal du carnage. Le camp des Russes était désert, et Ton n'y entendait que le chant sacré des religieux. Le tsar était à l'église. Le soleil cependant parut sur l'horizon, et au moment où le diacre qui lisait l'évangile prononçait ces paroles : « Il n'y aura plus qu'un seul troupeau, et un seul pasteur, » une effroyable détonation fit trembler la terre et ébranla l'église... Le tsar s'avança sur le parvis et aperçut l'effet terrible des mines. Le service divin fut interrompu

KAZAN

un instant, mais le prince, sans paraître ému, rentra dans l'église et fit achever la liturgie.

Je ne dis rien de l'effet des mines, des remparts éventrés, fumants, croulant de tous côtes, de la défense désespérée, ardente, héroïque des Tatars, qui, comme autant de lions, soutenaient sur la brèche l'assaut de toute l'armée moscovite.

Lorsque le service divin fut achevé, et au moment où le tsar monté sur un cheval de bataille s'avançait dans la plaine, déjà Téteudard de la croix flottait sur la forteresse de la ville tatare.

De nouvelles péripéties eurent lieu.

Kazan était riche par son commerce avec l'Asie. Les Russes se mirent donc à piller les maisons et les opulentes boutiques. Les officiers eux-mêmes se laissaient entraîner par l'appât du butin. Les lâches de l'armée, qui avaient fait les morts ou les blessés, se levèrent ; les valets, les vivandières, une foule rapace accourut ; on ne faisait qu'aller et venir, portant argenterie, pelleteries, étoffes de prix, bijoux précieux. Il se glissa un grand désordre dans l'armée : les Razanais s'en aperçurent et leur courage se ranima ; ils chargèrent les Russes : les pillards furent effrayés et crièrent ; Sauve qui peut ! La panique devint générale.

Le tsar trembla que tout ne fût perdu. Il se met aux portes de la ville avec vingt mille cavaliers pour arrêter les fuyards.

L'acharnement des Kazanais devint sublime. Ils s'enferment dans le palais du tsar, et s'y défendent avec un nouvel héroïsme, l^es Russes parvinrent à en enfoncer les portes : un spectacle étrange se présenta à leurs yeux.

Les femmes, les filles des principaux de la ville, richement parées, étaient là qui attendaient la mort. Elles n'avaient pour les défendre que leur jeunesse et leurs charmes. A quelque distance, leurs pères et leurs époux entouraient la personne du tsar et combattaient encore.

L'heure fatale de Razan approchait. A ce moment suprême, voici comment ses derniers défenseurs parlèrent aux Russes :

« Écoutez ! tant que nous avons ou un gouvernement, nous étions prêts à mourir pour notre prince et ia patrie. Maintenant que Kazan est à vous, nous vous remettons son souverain vivant et sans blessure. Conduisez-le à votre tsar : quant à nous, nous allons descendre en rase campagne pour y vider avec vous la dernière coupe de la vie. »

Ils sortirent en effet de Kazan, et périrent tous les armes à la main. La ville était aux Busses, elle brûlait sur tous les points et le. sang inondait ses rues.

Le tsar glorifia le Seigneur, et il planta lui-môme la première croix devant la porte principale, désignant ce lieu pour la fondation du premier temple chrétien.

KAZAN (witc et fin).

Les mes de Kazan. — ta forteresse. — Tour de Sumbéka. — La prince**© Sumbéka. — Monument funèbre. — Les deux Suisses. — Débordements du Volga. — Aspect de* salons de Kazan. — Okhotsk. — Chez le Mollah. — La mosquée. — Mrrurs ta tare». — Commerce. — La visite de Pierre le Grand et celle de Catherine II a Kazan.

. J'ai raconté ou plutôt indiqué quelques traits de l'expédition de Jean IV contre Kazan, et de la prise de cette ville, parce que cet événement m'est apparu, ai-je dit, sou* les proportions d'un magnifique poëme, tout pénétré de cette couleur de lieu et de temps qui lui donne je ne sais quel retlet « d'étrange et sauvage grandeur. » Malheureusement l'espace m'a manqué pour compléter mon récit, pour relever, pour mettre en saillie quelques détails, quelques épisodes de cette merveilleuse époj)ée, pour faire ressortir en un mot tout ce qui en caractérise l'ensemble héroïque. J'ai craint de me laisser entraîner, et, tout à la Kazan tatare du passé, j'ai craint d'oublier que j'avais à m'occuper de la Kazan russe actuelle. J'y reviens.

KAZAN

Au sujet de celle-ci, j'ai parlé de Moscou ; c'est qu'effectivement, étendue à part , l'analogie est grande dans l'aspect de ces deux villes; c'est pourquoi s'arrôter à la vue générale de Kazan serait ici une sorte de répétition. Je me contenterai donc de dire qu'il y a deux Kazan, la ville basse et la ville haute : l'une est la plus étendue et la plus peuplée ; l'autre, la plus belle, la plus élégante, la plus aristocratique. Il suffit de parcourir la longue rue de Géorgie qui, des murs de la forteresse, se prolonge en ligne droite jusqu'au champ d'Arsk, cette héroïque plaine de 1552! Cette rue, bordée de gracieuses maisons ' , est pavée, régulière, accidentée dans sa longueur par les coupoles d'argent aux croix d'or de l'église de Géorgie, et laisse voir, dans les proportions les mieux combinées, le caractère européen partout môle au caractère moscovite. Ce qui donne surtout un cachet pittoresque aux principales rues de Kazan, ce sont les églises : nous venons de voir celle de Géorgie; ainsi, dans la me de Voskressenskaïa, celle de la Résurrection 2, et la cathédrale de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, particulièrement remarquable par son clocher à la forme de pagode indienne, dont on aime à suivre dans les airs la bizarre et légère silhouette *.

J'ai nommé trois églises; que je me hâte de citer celle qui fut batic à l'endroit marqué par Jean IV, le jour môme de la prise de Kazan, celle de Saint-Cyprieu (Kouprian) et de Sainte-Justine.

Il faut monter à la forteresse. On y parvient en suivant la rue de Voskressenskaïa, que nous venons de voir; elle aboutit à la \\ovic de Spaski ou du Sauveur, — on se croirait au Kremlin de Moscou, — pratiquée dans une tour, où se trouve une église militaire récemment établie.

ta forteresse, qui domine la ville, était garnie du temps des

1 Les unes en pierre, les autres en bois, mais toutes d'une architecture également de bon goût.

■ f.'est la traduction : Voskressenskaïa.

5 Elle fut construite par un riche marchand russe, MikhléielT, dont il sera question plus tard, et à ses propres frais, en souvenir du passage, à Kazan, de l'empereur Pierre Ier.

Tatars d'un double rang de murailles, partie en chêne, partie en pierre, et percées d'une douzaine de portes. Aux murs tatars a succédé une massive muraille aux tours rondes et solides, élevée par Jean IV. Ce mur n'a plus que trois portes au lieu de douze: celle que je viens de nommer, par laquelle on pénètre dans la place, celle de Taïnitzkié, qui sert de sortie et conduit sur les bords de la Kazanka, et enfin la porte de Piatnitzkie, dans la partie nordest de la forteresse.

A peine a-t-on franchi la porte du Sauveur, qu'on se trouve en présence de l'église de Saint-Cyprien-et-Sainte-Justine, noms qui furent donnés à ce temple en commémoration de la date de la prise de Kazan 1 , qui est celle où l'église russe féte ces deux martyrs. Comme Jean IV était pressé de voir ses ordres exécutés, et que les ouvriers manquaient sur les lieux, l'église fut construite à Moscou, apportée par pièces numérotées à Kazan et montées dans une journée. Plus tard, elle fut reconstruite en pierre. D'ailleurs, cette église n'a rien de remarquable en dehors de son antiquité.

Dans son voisinage s'élève un monastère en grande vénération parmi les Russes, lequel a passé par trois ou quatre incendies : c'est celui de la Transfiguration. Mais ce qui domine surtout à la forteresse, c'est la magnifique cathédrale de Y Annonciation, à l'architecture byzantine, au clocher élancé, aux cinq coupoles traditionnelles. Ce monument religieux fut construit en 1561, sur l'emplacement indiqué par Jean IV, et où d'abord avait été élevée une église en bois. En moins d'un siècle et demi cette cathédrale fut quatre fois consumée per les flammes et quatre fois reconstruite, comme le monastère dont il vient d'être question. Mais ce qu'on ne put pas ressusciter, ce furent les livres de liturgie donnés par le tsar Jean, non plus que les ornements pontificaux et les cloches, présents du môme prince.

Puisque nous sommes à la forteresse, nous ne saurions lu

1 2 octobre 1352.

KAZAN'

quitter sans donner quelques instants à la tour de Sumhéka, vieille construction de forme originale et élégante, que quelques-uns considèrent comme les restes d'un ancien édifice tatar, tandis que les autres en attribuent l'érection à Jean IV, qui, après la chute de Kazan, aurait voulu laisser dans cette ville un monument de sa victoire 1 . Ce qui étonne dans tout ceci, c'est qu'aucune preuve historique ne vienne fixer, sinon la date, du moins l'origine d'un édifice dont l'antiquité ne saurait être dans aucun cas très-reculée.

Quoi qu'il en soit, la tour de Sumbéka s'élève dans la partie occidentale de la forteresse. Elle est en brique, de forme élégante, carrée, à cinq étages superposés, et qui s'en vont diminuant jusqu'au dernier qui se termine en cône, d'où s'élance une flèche aiguë surmontée de l'aigle russe, posée sur deux croissants : l'aigle supporte une boule d'or.

On parvient aux différents étages de cette tour par un escalier qu'on ne gravit pas sans quelque danger. Arrivé à l'un des étages supérieurs, on peut embrasser le panorama qui se déroule autour de Kazan. C'est le cas de répéter ici que Kazan est une oasis, car au loin l'œil ne découvre que des plaines nues, désertes et monotones; c'est une nature sauvage et qui, sous ce rapport, n'a pas cessé d'être tatare. On sait que les Tatars sont marchands et fort peu laboureurs. Quelquefois une troupe de cavaliers cosaques vient en rompre un instant l'aride monotonie ; quelquefois c'est la silhouette d'un voyageur qui se hâte, ou de quelque paysan russe qui regagne son village.

Je ne puis quitter cette tour sans donner un souvenir à la belle et infortunée princesse qui lui a laissé son nom. Ceci est une légende (pi on pourrait croire tirée de quelque vieille tradition mauresque. Sumbéka était une princesse de merveilleuse beauté, et elle avait à peine atteint sa treizième année lorsqu'elle vint à

» C'est par là que les Russes commencèrent leur attaque.

Kazan épouser le jeune tsar de ce royaume, presqu'un enfant comme elle, tëpatéi, Agé de quatorze ans. J'ignore si l'amour fut vif entre ces deux époux adolescents, mais une année ne s'était pas écoulée qu'une conspiration renversa Epatéi du trône : il fut assassiné par un des grands de sa cour. A sa place, on rappela de Criméo le khan Sapha Guiréy, depuis trois ans expulsé de Kazan. Celui-ci n'eut pas plutôt aperçu la jeune veuve d'Ëpaléi qu'il en tomba épcrdument amoureux, et la pauvre Sumbcka, le cœur encore oppressé de sanglots, dut épouser le nouveau prince et partager le lit d'un homme que tout lui rendait odieux, car il joignait à la cruauté de caractère les mœurs les plus dissolues. Aux caresses d'un pareil époux, Sumbéka ne jKHivait répondre que par une soumission muette, se contentant de pleurer en silence. \a: ciel eut cependant pitié d'elle et la délivra de cet homme, qui, dans un état presque constant d'ivresse, se fendit la tête en faisant une chute et mourut.

Sumbéka recouvra donc sa liberté. Mais son cœur n'avait point encore parlé : son heure vint, il se laissa toucher : un jeune et beau Tatar nommé Koschaka devint l'objet de sa passion, qui fut ardente et partagée. Qui n'eût pas partage l'amour de Sumbéka! Malheureusement les deux amants ne surent pas entourer leur bonheur d assez de mystère; il réveilla la jalousie, ou plutôt il devint un prétexte.

Déjà les tsars de Moscou exerçaient une grande influence à la cour de Kazan, où ils avaient un parti. L'amant de la belle Sumbéka fut arrêté un matin et envoyé à Moscou, où il resta prisonnier; on imagine les regrets et le désespoir... Mais tout n'était ]>as fini pour l'infortunée princesse : toujours sous la même inÛuenee, il fallut qu'elle perdît la couronne comme elle avait perdu son amant, et qu'après avoir abdiqué le pouvoir, elle se livrât prisonnière aux envoyés du tsar. Étrange époque et singulières mœurs (]ue celles-là!

La voici donc qui s'arrache à Kazan, où tant de malheurs Pa-

KAZAN

vaient accablée, mais où tant de tendres et doux souvenirs enchaînaient son cœur.

Lorsqu'on lit dans l'historien russe les détails de ce dépan, il est permis de douter que les Kazanais en aient été les instigateurs, quoi qu'on en ait pu dire.

a Non-seulement Sumbéka , mais tout Kazan répandit des larmes, quand on sut que cette infortunée princesse devait être livrée comme prisonnière au tsar de Moscovie. Sans se plaindre ni des grands ni du peuple, n'accusant que sa destinée, dans son désespoir elle embrassait la tombe de Sapha Guiréy, et enviait le repos dont il jouissait. Le peuple lui prodiguait des consolations, lui disant que le tsar Jean était généreux, que plusieurs princes musulmans lui avaient voué leurs services, qu'entre eux sans doute il lui choisirait un époux digne d'elle, et qu'il lui rendrait quelque souveraineté.

«Toute la population l'accompagna jusqu'au rivage de la Kazanka, où l'attendait une barque magnifiquement pavoisée. Sumbéka, lentement traînée dans un char, s'éloignait, emmenant son fils encore entre les bras de sa nourrice. Pâle, presqu'inanimée, à peine eut-elle la force de descendre sur le port; entrée dans la barque, elle saluait le peuple encore prosterné devant elle et qui sanglotait amèrement, tout en comblant de vœux et de bénédictions sa souveraine bien-aimée.

« Le prince Obolensky avait été envoyé par le tsar pour la recevoir sur le bord du Volga ; il la complimenta au nom de ce prince, et fit ensuite voile vers Moscou, emmenant avec elle son jeune fils et quelques grands de la Crimée ' . »

Comme on le lui avait prédit, le tsar la maria, mais avec Seing Aléy, ancien roi de Kazan dépossédé, dont la personne était aussi repoussante que le caractère do Sapha Guiréy avait été méprisable. La malheureuse dut subir sa destinée jusqu'au bout.

1 Karamzine. Histoire de l'empire de tytssie.

J'étais peu curieux de visiter les églises et les couvents de Kazun après ceux de Moscou ' ; j'aimai mieux aller saluer le monument funèbre élevé sur les bords de la Kazanka à la mémoire des soldats tombés sous les murs de Kazan. 11 est construit sur une colline dont l'exhaussement est produit par les restes de ceux qui y furent inhumés. La forme du monument est pyramidale, assez semblable à celle des mausolées antiques. Il porte sur sa face principale une inscription qui date de 1552 et indique l'objet de son érection. La porte m'en fut ouverte. On pénètre d'abord dans une église où tous les ans, le 2 octobre, est célébré un service funèbre auquel assistent officiellement le gouverneur général de Kazan et tous les militaires de la garnison. Sous l'église est le caveau. On y descend par un escalier obscur et l'on se trouve en présence d'un vaste sarcophage qui contient les ossements et les crânes qu'on a déterrés en creusant les fondements de la pyramide. Ils sont jetés là pôle-môle et confondus dans cet immense cercueil de la gloire; si vous prenez entre les mains une de ces têtes décharnées et osseuses, il n'est pas rare de voir quelque profonde entaille dans le crâne, trace encore subsistante de la blessure qui donna la mort.

On sort de ce lieu l'âme attristée, et de nouveau l'imagination rétrograde vers le passé, mais cette fois sous l'empire d'une morne et douloureuse impression.

Au printemps, à l'époque où les environs de Kazan ont disparu sous les eaux, la colline des morts se présente aux regards comme une île qui naviguerait parmi les vivants.

La Kazanka est une rivière aux rives peu pittoresques, quoique dans certains endroits assez hautes : elle reçoit le lîoulak, ruisseau à sec une partie de l'année et qui sépare la ville russe du quartier des Tatars, qui habitent deux grands villages.

1 II est impossible que je ne nomme pas au moins le couvent de Nolrc-Dame-de- Kazan, célèbre par l'image miraculeuse de la Vierge qu'on y conserve, et qui est en vénération dans tout l'empire, 9

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Ce qu'il y a de plus pittoresque à Km/mm, c'est Knzan môme. Les Kazanais n'en parlent pas moins avec enthousiasme de ce qu'ils appellent pompeusement la Suisse russe et la Suisse allemande.

\jx, première est tout simplement un jardin public assez vulgaire, au bout du champ d'Arsk, et où se donnent des fêtes champêtres; l'autre est à trois verstes de la ville, et j'avoue qu'elle peut charmer des yeux qui n'ont pas vu autre chose en fait de paysage. C'est une prairie émaillée de petites maisons, de chalets, de cottages riants, entourés de jardins, parmi des sentiers bordés de fleurs et de buissons. La Kazanka, ici encaissée entre deux rives élevées, borde la prairie en serpentant, tandis qu'on voit pointer de loin la cime des monastères et se dessiner sur la hauteur voisine le tableau de la ville.

Mais regagnons Kazan. Elle est encore fière du jardin qui entoure son lac Noir. C'est tout simplement un étang situé au centre même de la ville, et autour duquel on a planté des arbres qui forment des allées assez bien ombragées : c'est une sorte de petit parc où les habitants viennent pendant les soirées d'été chercher quelques brises rafraîchies, loin de la poussière fet du sable qui ont envahi les rues.

Le Volga déborde périodiquement tous les printemps et couvre ses rives à la distance de vingt à trente verstes. L'aspect de Kazan à cette époque a quelque chose de particulièrement original, qu'elle doit à cette subite invasion des eaux, à laquelle elle s'attend et qui paraît être pour elle un véritable bienfait.

Arrivé dans cette ville vers la fin de juillet, je ne pus assister à ce phénomène, qui me semble cependant mériter ici quelques lignes; je les emprunte à la brochure de M. Tournerelli 1 :

« Kazan est située au milieu de vastes pleines incultes et arides, çà et là parsemées de bruyères. La Kazanka coule aux pieds de la

1 Kazan et ses Habitants. M. Tournerelli n habite- plusieurs années Kazan, attaché pour la langue et la littérature anglaises à l'université de cette ville.

citadelle, bâtie but une montagne d'où l'on aperçoit le Volga. Telle est Kazan pour le voyageur qui y entre a toute autre époque qu'aux premiers jours du printemps. Qu'il y vienne à la fin d'avril, et il sera fort étonné de trouver une ville, située auparavant au milieu d'une plaine, qui semble sortir comme par enchantement d'une vaste nappe d'eau dont elle est entourée jusqu'aux pieds mêmes de ses murailles. Où est le Volga? où est la Kazanka?... On ne les distingue plus : tous deux ont mêlé leurs eaux dans un vaste débordement. Où sont les forêts et les plaines, les chemins, les ponts, les maisons, que le voyageur a pu remarquer la première fois sur sa route?... Tout a disparu sous les flots envahissants. Assis dans un bateau, voguant au-dessus des plaines qu'il traversa de toute la vitesse de ses chevaux, le voyageur a peine à se persuader cpie ce soit la même ville qu'il visita quelques mois auparavant.

« Ce changement que subit Kazan, tous les ans à cette époque, provient des inondations périodiques du Volga et de la Kazanka, qui s'y jette non loin de la ville. La fonte des neiges produit une crue considérable des eaux du fleuve, qui, en se débordant, couvre une grande étendue de pays, à la distance de vingt ou trente verstes. L'eau y séjourne pendant un mois environ. Si les voyageurs y perdent quelque chose, certainement les habitants des rives du Volga y gagnent beaucoup. Cette inondation est pour Kazan même une source de prospérité, par la facilité qu elle procure de transporter les différents produits de la province.

« L'aspect de la ville, à cette époque, est imposant et magnifique, églises avec leurs clochers et leurs coupoles dorées; les mosquées tatarcs avec leurs élégants minarets surmontés de croissants ; les édifices de mille formes si diverses et si singulières, ce mélange de tant de couleurs et de tant d'objets, tout cela semble sortir magiquement du sein des eaux.

f( L'eau commence à décroître vers la fin de mai, et cette décroissance s'opère rapidement. Le fleuve et la rivière rentrent dans leurs lits, etc. »

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Knzan ne saurait être considérée comme un simple chef-lieu de province; elle a gardé l'aspect et la dignité d'une capitale. Elle renferme en effet tout ce qui constitue un gouvernement supérieur : elle a un Kremlin, un arsenal, une fonderie, une fabrique de poudre, une amirauté, où se construisent des vaisseaux pour lu mer Caspienne; elle a un corps d'ingénieurs, des artilleurs, un bureau de la guerre, une intendance des vivres, une université *.

L'université de Kazan, créée par l'empereur Alexandre, est surtout célèbre par son enseignement des langues orientales. La position de kazan, qui se trouve pour ainsi dire le point de jonction entre la Russie d'Europe et la Russie d'Asie, était merveilleuse pour ouvrir avec succès les études des monuments historiques des peuples de l'Orient, et par conséquent celle de leurs langues. On peut affirmer aujourd'hui qu'à cet égard aucune université européenne ne peut se comparer à celle de Kazan. Ici , cet enseignement n'est pas seulement théorique , la pratique l'accompagne, car les professeurs ne sont j»as seulement de savants orientalistes qui enseignent le turc, le persan, le mogol, le tatare, l'arménien, etc., ce sont encore des Turcs, dés Persans, des Mogols, des Tatarcs, des Arméniens, qui enseignent leur propre langue.

Ici les étudiants voient chaque jour des Orientaux, ils les rencontrent dans les rues, dans les bazars, dans le monde ; ils peuvent aller chez eux, les fréquenter, devenir leurs amis, se former à l'usage de leurs langues par la conversation, et faire fructueusement ensuite le voyage de la Tatarie, de la Perse ou du Mogol2.

Au mois de juillet, toutes les familles qui composent la société de Kazan se trouvent à la campagne. J'étais chargé de plusieurs

1 On peut ajouter deux gymnases ou collèges, un pensionnat pour les jeunes gens nobles, etc.

» Le gouvernement envoie souvent à srs frais des étudiants de eette université dans le haut Orient, où ils vont achever d'en étudier les langues.

lettres d'introduction qui me devinrent donc inutiles, une exceptée : elle m'avait été remise par mon excellent, compagnon de route, le prince Alexandre Alexandrovitch, pour un de ses parents, qu'une affaire importante avait retenu par hasard à Kazan.

M. *** me reçut avec la plus cordiale hospitalité, et commença par me déclarer en excellent français qu'il entendait que je n'eusse, pendant mon séjour à Kazan, d'autre maison que la sienne.

« Vous n'y trouverez pas tous les agréments que je voudrais, me dit-il, ma famille étant à la campagne; mais vous y serez toujours mieux qu'à l'auberge. »

Et malgré tout ce que je pus lui dire, il vint le môme jour me chercher à mon hôtel, fit emporter mes valises par ses gens; il m'installa bientôt après chez lui, dans une charmante et confortable maison de la rue de Géorgie.

Les fréquents entretiens que j'eus avec mon hôte, qui, comme son parent, Alexandre Alexandrovitch, se piquait peu d'observations philosophiques, se bornèrent aux faits les plus positifs des us et coutumes de la société de Kazan. Je n'y recueillis donc rien qui s'éloignât beaucoup de ce que j'avais vu à Saint-Pétersbourg et à Moscou, le monde russe étant partout à peu près le même, sauf des nuances difficiles à faire apprécier aux étrangers. J'appris cependant que le grand monde de Kazan recevait avec moins de morgue les personnes d'une classe inférieure, que les savants y étaient recherchés, et que les professeurs de l'université y tenaient une place honorable : c'est un exemple que feraient bien de suivre Saint-Pétersbourg et Moscou.

D'ailleurs, comme à Moscou et à Saint-Pétersbourg, les manu* parisiennes se reflètent dans les salons de Kazan d'une manière fort originale, au milieu du luxe semi-asiatique qui y est habituel, et nos modes comme nos plus gracieuses nouveautés tranchent singulièrcmenUau milieu d'un monde où, parmi quelques rares habits noirs européens, se confondent, dans un étrange et piquant

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péle-méle, les uniformes russes, les costumes latares, cosaques, arméniens, turcs et persans, ce qui, partout ailleurs, pourrait faire croire à quelque bal travesti. Cela se voit surtout dans les grandes réunions, dans les fôtes d'apparat et officielles.

Un matin, mon hôte m'annonça que nous aurions quelques personnes à dîner. C'étaient deux militaires et un jeune marin qui arrivaient d'Okhotsk' , cette ville perdue au bout de la Sibérie septentrionale, en face de Kamtchatka, qui appartient au gouvernement dïrkoulsk, qui est à trois mille six cents verstes du chef-lieu de ce gouvernement % et dont les Russes soupçonnent à peine eux-mêmes l'existence.

Je fus curieux de recueillir de la bouche d'un témoin oculaire quelques détails touchant un pays dont la plupart de nos géographes nous parlent sur la foi de voyageurs imaginaires. Voici ce que j'appris :

Okhotsk est bâti sur une langue de terre, sorte de presqu'île formée de sable, de débris de bois et d'herbes marines que le ressac des eaux a lentement amassés en cet endroit. Elle comprend de cent à cent cinquante petites maisons de bois, éparses sur une étendue d'une verste. Là, pendant l'hiver, le jour et la nuit se confondent, et l'on reste plongé dans des ténèbres profondes. En fait de société humaine, on trouve cinq ou six employés dont la conversation a pour sujet varié les quarante degrés de froid qui régnent dans la contrée; il est vrai qu'ils s'élèvent quelquefois à quarante-deux. Les soldats font des factions de deux mois, qu'ils passent à dormir dans leurs postes. Quant aux nouvelles du monde des vivants, c'est à peine si une ou deux fois par an il y arrive quelques échos affaiblis de ce qui se passe en Russie ; et pour l'Europe, c'est absolument comme si elle n'existait pas. 11 faut ajouter à tous ces agréments le manque absolu des objets les plus nécessaires à la vie, et une cherté fabuleuse du peu de choses qu'on y trouve.

1 A l'embouchure de la rivière Okhota, en face du Kamtchatka. * La ville d'il ki .disk.

J'avoue que ces détails me donnèrent peu le désir de porter jusque-là ma curiosité de touriste.

Je nourrissais le désir de voir quelques Tatars de la haute classe, d'observer par moi-même les mœurs de ces descendants des glorieux vaincus de 1552. J'en lis part à mon hôte.

— C'est pour le mieux, me répondit-il. Préparez-vous à m'accompagner demain chez un de leurs personnages importants.

J'étais curieux de savoir chez qui.

— Attendez demain, car il faut que je le fasse prévenir, et je veux jouir de votre surprise.

Le lendemain, un peu avant l'heure de dîner, nous montâmes en voiture et prîmes la direction des deux villages dont j'ai parlé; nous fûmes bientôt arrivés devant une maison élégante et dans une position charmante, sur un petit lac ayant pour perspective à sa droite un joli village, et à sa gauche, sur la hauteur, la ville.

— Nous voici arrivés chez le mollah, me dit Paul Borissovitch.

— Chez le mollah ! répétai-je plein d'étonnement.

— Chez lui-même. N'avez-vous pas désiré voir des Tatars de la classe élevée ?

Je lui serrai la main.

Le patriarche tatar nous reçut avec force salutations et les marques d'une grande déférence, accordées sans doute à mon introducteur. Il nous parlait russe. Bientôt nous fûmes introduits dans une salle où nous trouvâmes quelques personnes, et parmi elles un moufti. Dans cette salle se trouvait une table couverte de plusieurs mets : c'était d'abord un vase rempli d'une sorte de soupe au mouton avec des quenelles en hachis. Un autre plat favori des Tatars figurait à côté de la soupe, c'était un grand pâté de mouton au riz et à la pâte de fruits secs; tout cela était entremêlé de pastèques, de melons, de cerises, de frambroises et de je

1 Le lac Kaban. Il y a à Kazan quatre lacs. J'en ai nomme un, le lac Noir, au milieu de la ville. Restent le grand et le petit Kaban, en communication avec IaKazanka, et le lac Vannû Ides battu) des bains qui s'y trouvaient autrefois. *

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ne sais combien d'espèces de confitures. J'avoue que ce repas oriental me plut excessivement. En fait de boisson, le thé et le Champagne coulèrent à flots.

Au moment où nous allions quitter le mollah, le moufti nous invita à venir assister à un service dans une mosquée qu'il nous désigna. Ce fut un grand bonheur pour moi, qui n'avais rien osé rêver de pareil.

Le lendemain, nous fûmes exacts à l'invitation. Nous étions attendus ; des chaises avaient été placées pour nous à l'entrée de la mosquée, d'où nous pûmes assister à toutes les prières et cérémonies.

Les murs et le plafond de la vaste salle étaient semés de dessins variés, d'inscriptions en relief. D'ailleurs point de tableaux ni de statues. Les Tatars étaient coiffés de turbans blancs ou de petits bonnets bordés de fourrure. Us inclinaient la téte à chaque instant . Le moufti, armé d'un grand bâton, monta en chaire, tandis que le grand-prêtre psalmodiait des prières dans lesquelles étaient mêlés les noms de l'empereur et des membres de la famille impériale. Ensuite vint la lecture du Coran : ici les salutations recommencèrent et furent accompagnées de génuflexions et d'attouchements d'oreilles avec les grands doigts; puis, tout à coup, toutes les têtes se tournèrent du côté de la Mecque : ce fut la fin du service en langue arabe. Le silence était si parfait pendant cette cérémonie qu'on aurait pu entendre le vol d'une mouche.

Ces pratiques se répètent cinq fois par jour : un Tatar, même en voyage, n'y manque jamais. Ce peuple est très-ardent dans sa foi, aussi a-t-il un profond mépris pour ceux qui ne croient pas. Us jeûnent et font maigre pendant quatre semaines à une certaine époque, ne prenant leur nourriture qu'à la nuit. La vingt-septième nuit, ils ne se couchent pas, prétendant que c'est le moment où les anges descendent du ciel : pendant cette nuit, ils mettent de côté la deuxième partie de leur revenu pour les pauvres. Dès que la nouvelle lune a paru, le jeûne se change en festins, etc.

Le Coran défend l'étude des sciences et des arts, aussi les Tatars n'enseignent-ils à leurs enfants que les langues qui peuvent leur être utiles dans le négoce. Ils sont de mœurs douces; leurs maisons sont propres et n'ont rien d'étrange. Ils ont plusieurs femmes, leur nombre étant d'ailleurs limité à leur fortune; rarement ce nombre dépasse trois; chacune d'elles vit séparée des autres. Elles sont toutes jolies et bien faites , mais elles se gâtent le teint et la peau en se fardant et en se couvrant de mouebes.

Le Tatar des basses classes a beaucoup de vices; il vole les chevaux et commet des crimes.

Le commerce de Kazan est actif et important : les* Tatars en font une grande partie. C'est à Kazan qu'arrivent toutes les riches étoffes de l'Asie, les tissus de l'Inde, les châles de Boukharie, les soieries de Perse et de Chine. Kazan sert de dépôt à toutes les richesses de la Sibérie ; c'est de cette ville que se font les expéditions à Moscou, à Saint-Pétersbourg, aux foires de Nijni, d'irbit, de Rostoff, de Saratoff, d'Astrakhan.

En 1 722, Pierre vint visiter sa bonne ville de Kazan ; il y arriva par la Moskva, l'Oka et le Volga. On me parla de la visite qu'il fit à la fabrique de drap du marchand Mikhlaïeff. Le tsar fut très-satisfait de ses produits et trouva ses draps d'une qualité supérieure à tout ce qu'il avait vu jusque-là. Comme il allait sortir, le fabricant présenta à son souverain un large plat chargé de monnaies d'or et d'argent, et sa femme arriva d'un autre côté avec un vase rempli de perles fines : — Prends, mon père, prends, dit Mikhlaïeff au tsar '; dans ta position actuelle, cela peut te rendre service; plus tard, quand tu seras riche, tu pourras nous le rendre.

Pierre le Grand écrivit à Mentchikoff qu'il avait trouvé le drap de Kazan si parfait qu'il s'en était fait faire un habit du dimanche. Quarante-cinq ans plus tard, ce fut l'impératrice Catherine 11

« Le peuple russe tutoie le souverain : e'esl une marque «le profond resport.

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qui vint visiter Kazan. Comme Pierre 1er, elle y arriva par eau. Ce fut pendant cette navigation qu'elle fit faire à ses courtisans la traduction de Bélisaire, s'étant réservé à elle-même une tâche égale à celle des autres.

Son arrivée à Kazan fut un véritable triomphe.

Le graud-duc héritier actuel, Alexandre Nicolaévitch, après avoir atteint sa majorité, parcourut les différentes provinces du vaste empire qu'il est appelé à gouverner un jour, et n'oublia pas de visiter Kazan, qui le reçut avec des transports unanimes.

Les souverains de Russie font bien de ne pas négliger l'ancienne ville tatare, car le royaume de Kazan a ajouté un assez riche apanage aux autres apanages de leur couronne impériale.

SIMB1RSK.

Navigation sur le Volga. — U ville de Simbir»k. — Le peuple. — Nicolas Karanwine. — Son rôle et son influence sur la littérature de son pays.

Après le tracé général que j'ai donné du grand fleuve russe, il ne me reste plus qu'à faire une station dans les principales villes qu'il baigne, sans ni arrêter une seconde fois aux accidents de ses rives, dont nous avons vu la physionomie, le caractère, la nature, les points de vue et les horizons.

Depuis quelques années une excellente navigation à vapeur s'est établie sur le Volga, entre Rybinsk et Astrakhan ; elle est particulièrement consacrée à la remorque des produits des provinces méridionales de l'empire, s'arrêtant aux différentes échelles du fleuve, d'où partent chaque jour de nouveaux remorqueurs pour les échelles supérieures. Il y a aussi un serv ice spécial pour les voyageurs : celui-ci est établi entre Nijni et Kazan. Je dois dire que les pyroscaphes du Volga me firent rougir pour ceux du

Rhône et de la Seine, car on y trouve de l'espace, de la propreté et du confort. C'est qu'en Russie on n'en est pas encore venu à considérer un voyageur comme un colis, ni à penser qu'on puisse le transporter comme une caisse de thé ou un baril de caviar. Mais à Kazan, je fus obligé de monter sur'un remorqueur qui s'en retournait avec des marchandises de Nijni et une collection de passagers, la plus curieuse qu'on pût voir, par la diversité de races, de teints, de costumes et de physionomies. Il y avait des Tatars qui allaient à Saratoff, des Cosaques qui se rendaient à Donbowsky, des Kirghiss qui gagnaient Stavropol, d'autres Samara, enfin des Kalmouks qui poussaient jusqu'à Astrakhan, sans parler des Russes qui devaient s'arrêter à différents endroits. J'avais retenu ma place pour Simbirsk, accompagné d'un domestique qui me fut d'un grand secours durant le reste de mon voyage, car dans ce pays, lorsqu'on descend à un débarcadère on ne trouve ni omnibus, ni commissionnaires, ni facteurs d'aucune sorte; d'ailleurs Hilarion, c'était le nom de mon serviteur, réunissait, comme la plupart des Russes de sa classe, les talents les plus divers : il était à la fois cuisinier, tailleur, coiffeur, et un peu chirurgien. Je n'eus pas à mettre à l'épreuve ce dernier talent, mais je lui dus plus d'un dîner passable, dans un pays qui ne brille pas par l'art culinaire; il répara plus d'un accident arrivé à mon costume de voyage, et plusieurs fois ses ciseaux de coiffeur me coupèrent fort proprement les cheveux. D'ailleurs adroit en toute chose, intelligent, robuste, bien découplé et plein de bonne volonté.

Mes compagnons de voyage étaient taciturnes : s'il leur arrivait de parler, ce n'était jamais qu'avec ceux de leur race. Cependant grâce à Hilarion, qui leur dit ma nationalité, je parvins à échanger quelques phrases avec plusieurs Tatars et un Kirghiss; ils me parlèrent de leur négoce : le Kirghiss habitait un ouloups sur les bords de l'Oural; il venait de vendre de la laine à Nijni; il avait d'immenses troupeaux dans les steppes de l'Oural et force cha-

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ineaux. Le Tatar faisait le commerce de* châles turcs et des étoffes d'Arménie. Hilarion m'assura que c'était un homme riche à plusieurs millions. Les Russes étaient causants; c'étaient presque tous des marchands de blé; d'ailleurs point de femmes : c'était, on le voit, un personnel assez triste; mais j'observais, et puis le panorama du Heuve, qui allait déroulant devant moi ses tableaux variés, absorbait mon attention ; tout était nouveau pour moi, c'était une série infinie de surprises et d'admirations imprévues : je n'eusse pas navigué avec plus d'intérêt sur le fleuve des Amazones.

Nous arrivâmes à Simbirsk au moment où les rayons du soleil couchant jetaient sur le Volga les derniers reflets de leur réseau lumineux : l'effet était admirable. Quant à la ville, bâtie en amphithéâtre sur sa montagne boisée, elle était plongée dans une ombre transparente qui lui donnait jejie sais quelle expression de rêverie charmante et douce. Les objets se fondaient dans cette lumière voilée, où l'œil voyait dormir leurs formes vaporeuses. Toutefois je compris qu'éclairé par le soleil levant, cet amphithéâtre de maisons, d'églises, de jardins, de coupoles, de bois, de clochers, de monastères, devait produire un des tableaux les plus pittoresques du monde. Le fleuve en cet endroit, large comme un lac, est un magnifique complément au tableau.

La ville de Simbirsk s'élève entre deux rivières : le Volga, qui coule aux pieds de la montagne où s'étendent ses pêcheries, et la Svyaga, qui coule derrière cette montagne, parallèlement au fleuve, . mais dans un sens contraire, pour s'en aller poursuivre son cours vers le nord, se perdre dans ses flots, près de Svyajsk, cette cité menaçante que Jean IV jeta sur une montagne pour surveiller Kazan.

Simbirsk est une ville importante; elle a trente-six mille habitants 1 ; ils sont actifs et industrieux. La pêche et le commerce,

« Trente-dnq mille quatre cent soixante-quatorze, chiffre officiel.

I>articulièrement celui des graius, les enrichissent. Comment le commerce n 'enrichirait-il pas une ville dont le port, l'un des plus considérables du Volga, est une station naturelle pour tous les convois ou trains de barques qui descendent ou remontent le fleuve? Il n'en est pas un qui n'y dépose une partie de son chargement, ou qui ne l'y complète. Les embarcations qui arrivent d'Astrakhan lui laissent du vin, du riz, des melons, du raisin 1 ; celles de Saratoff y prennent du blé ou du poisson, des draps ou des tapis; enfin celles qui arrivent de Saint-Pétersbourg lui apportent des denrées coloniales, des objets de luxe, des produits français*.

Tout ceci n'empêche pas Simbirsk d'avoir ses convois à elle, et de faire ses propres expéditions.

Il ne faut point chercher de vieux monuments ni de grands souvenirs à Simbirsk. Son antiquité ne remonte pas dans la nuit des temps. Elle fut fondée par le tsar Mikhaïlovitch, en 1G48, époque où la Russie était rentrée dans son indépendance nationale.

Il faut donc se contenter d'y voir une ville pittoresque, élégante, coquette, bien bâtie, avec de larges rues, de nombreuses églises, dont les clochers font de loin un si charmant effet, suspendus sur la verdure des jardins, avec son bazar oriental, tout rempli de Tatars à la robe flottante, sa jolie place devant l'hôtel du gouverneur, au milieu de laquelle s'élève le monument deKaramsine, son beau parc d'Alexandrovsky, qui étend sur une ligne de plus d'une verste ses frais et verdoyants ombrages. Il faut y voir aussi l'affabilité de ses habitants, leur hospitalité qui en rend le séjour facile et agréable, et le caractère de ce qu'on appelle communément le peuple.

1 Raisin blanc à grains fermes, d'un goût assez agréable, quoique peu sucré. Il arrive dans des barils de millet et se conserve fort bien. Il se vend à Saint-Pétersbourg de trente à cinquante kopeks la livre, suivant Tannée et les arrivages. Ce prix répond à un franc vingt-cinq centimes et deux francs.

• Par un vent favorable, les barques à voile ne mettent que quinze jours de Saint- Pétersbourg à Simbirsk.

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