SIMBIRSK
L'homme du peuple dans cette ville, comme dans tout le gouvernement, est de taille moyenne, presque petite; il a la physionomie généralement bonne et ouverte : on sent qu'il y a là de la bienveillance et du cœur, c'est ce qui domine chez le peuple russe. Ses défauts, car il en a, tiennent plutôt à sa condition sociale qu'à sa nature : il ne faut pas le juger par celui des capitales, telles que Saint-Pétersbourg ou même Moscou, mais aller le chercher dans l'intérieur du pays, comme, par exemple, à Simbirsk, où nous sommes. Les femmes de cette province sont jolies, et on ne tarde pas à distinguer dans leur mise, surtout les jours de fête, une élégance qui n'est pas dépourvue d'une certaine intention coquette. Le soin avec lequel les cheveux des jeunes filles sont nattés et entremêlés de rubans derrière leurs kakochniks brodés 1 ; la forme des povoïniks2 et des saraphanes* des jeunes femmes, tout cela est plus soigné dans cette localité que je ne l'avais vu ailleurs.
Quant aux occupations du peuple, elles sont de trois sortes : la pèche, la navigation du fleuve et l'agriculture ; il y a en outre les travaux des manufactures, car il se fabrique dans cette province beaucoup de draps, de tapis, de papiers, etc.
On a fait une observation qui semblerait détruire ce que j'ai avancé touchant le caractère du peuple, c'est qu'il se commet beaucoup plus de crimes dans le gouvernement de Simbirsk que dans les autres. J'avoue à cet égard n'avoir vu aucune statistique judiciaire; mais ce fait, parfaitement admissible, et que je crois vrai, n'infirme en rien mon assertion : il ne saurait être imputé au caractère du peuple, mais au mélange de la population, où l'on trouve des Morduans, des Tchouvaches, des Tcheremisses et
1 Sorte de bandeau élevé sur le front, brodé en or ou en argent et ouvert derrière la téte, d'où s'échappent dcui longues nattes de cheveux qui flottent sur les épaules.
* Ici le bandeau étant fermé forme une sorte de béret, dont la partie antérieure est beaucoup plus élevée que l'autre.
1 Robe à couleur éclatante, coupée dans toute sa hauteur par un galon brodé, etc.
314 VOYAGE EN KUSSIE.
des Tntars; et particulièrement un grand nombre de forçats évadés de Sibérie, qui se cachent dans les bois de la Soura, et dans les autres lieux déserts du gouvernement.
J'ai cité tout à l'heure le monument de Karamsine. C'est une statue que l'empereur Alexandre a fait élever à la mémoire de ce grand historien, que Simbirsk se glorifie d'avoir vu naître dans ses murs.
11 sera peut-être à propos de faire connaître ici Nicolas Karamsine ; mais pour cela il est nécessaire de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur la littérature russe, de voir le cours qu'elle a suivi jusqu'à cet écrivain, qui devait avoir une si puissante influence sur son développement ultérieur
Littérature. — 11 est à remarquer que pendant les neuf premiers siècles de l'histoire moscovite, c'est-à-dire du neuvième au dix-huitième siècle, c'est à peine si quelques fragments de chants nationaux en langue vulgaire, recueillis par la tradition, laissent entrevoir les éléments d'une ancienne littérature populaire. Aussi chercherait-on en vain, dans la nombreuse collection des auteurs ecclésiastiques et monastiques qui remplissent les pages des annales littéraires de la Russie, quelques-uns de ces joyeux troubadours, de ces mordants trouvères, de ces chevaliers aventureux dont les chants et les récits alternent, dans notre vieille France romane, avec les accents plus austères des évôques et des abbés. En Russie, point de littérature vulgaire marchant parallèlement avec la littérature de l'Église et des couvents; point de contes animés, de fougueux sirventes, de merveilleux romans chevaleresques mêlés aux instructions pastorales, aux contro-
1 Ce sera une occasion de citer LomonossolT, dont nous avons visité la patrie, Arkhangcl, et Derjavin, dont nous avons également vu la ville natale, Kawm. Par la même occasion, je consacrerai quelques lignes à Dmitricff, de Simbirsk, comme à Karamsine. J'ai dit que Lomonossoff est d'Arkhangel; il y en a qui le font naître à Kholmopory, d'autres dans un petit village voisin de la mer Blanche.
NICOLAS KAHAMS1NE. 315
-erses sacrées, aux chroniques verbeuses qui composent presque iniquement l'antique littérature moscovite. Un seul poème chevaleresque du douzième siècle, les E.rplnits d'Igor (Slovoo Polkou Igoria), retrouvé en 179G, pourrait en faire supposer d'autres demeurés inconnus
L'époque de Pierre le Grand arriva. Ce prince, dont le génie n'oubliait rien, voulut aussi créer dans son empire une poésie nationale; mais il fallait commencer par donner à la Russie un alphabet. Il en traça un de sa propre main! Ce fut le point de départ ; mais si, à compter de ce moment, la langue vulgaire se sépara de la langue slavonne, spécialement consacrée à l'usage de l'Église, ce ne fut pas sans en retenir nombre d'expressions qui, jointes aux emprunts faits aux langues étrangères et à certains restes du dialecte de la Russie-Blanche, formèrent un mélange confus d'éléments grossiers qu'il s'agit de coordonner et d'épurer.
Si la Russie entra avec Pierre lrr dans la plénitude de sa puissante unité, si elle ne tarda pas à en acquérir le sentiment, elle ne laissa pas de se trouver quelque peu étonnée en présence de l'Europe, qui venait de lui ouvrir les trésors de sa vieille civilisation. La voilà donc obligée de se dédoubler, si l'on peut ainsi dire, forcée qu'elle est, d'un côté, d'étudier cette civilisation, ces arts, encore si nouveaux pour elle ; de l'autre, de travailler à son propre développement, au développement de sa force, de son énergie intellectuelle. C'était une double action , deux efforts parallèles, qui devaient naturellement commencer par se contrarier, s'affaiblir même l'un l'autre, mais qui ne pouvaient manquer néaumoins d'aboutir à un triomphe commun. Le grand objet des écrivains russes de cette époque, leur travail en quel-
1 Je fais une exception en faveur des contes pHits-russiens, dont j'aurai quelques mots à dire à l'article de Kieiï, ainsi que d'une saga, sorte de tradition chevaleresque appartenant au cycle de Vladimir le Grand [Dobrina Mkititch), qui peut faire supposer toute une série de poèmes semblables.
que sorte unique, fut de constituer une langue littéraire et |>oétique. Il y avait pour eux tout un chaos à débrouiller; aussi if est-il d'abord question que de grammaire et de prosodie : on écrit des livres pour ou contre le système syllabique, pour ou contre le slavon* Ceux-ci acceptent les mots d'origine étrangère, ceux-là les repoussent; tous sentent le besoin d'épurer l'idiome vulgaire, le besoin d'une règle et surtout d'un modèle. Chacun des écrivains de cette époque eut plus ou moins sa part d'action sur les premiers progrès d'une littérature où tout était nouveau, à commencer par l'alphabet. Le plus célèbre, Lomonossoff, pauvre pécheur des rives de la mer Blanche, eut l'honneur de débrouiller, ou, si l'on veut, de créer la prose et la poésie russes. Lomonossoff, qui fut aussi un grand chimiste, devint en même temps le Balzac et le Malherbe moscovite; mais ce fut la grammaire latine, ce fut la poétique française qu'il prit pour règles, et dont il introduisit le double système dans les lettres naissantes de son pays. Vient ensuite Soumorokofl', fécond écrivain dramatique et le premier directeur du théâtre russe, fondé à la cour de l'impératrice Elisabeth ; il étendit le système d'imitation de Lomonossoff en donnant des traductions fidèles de Racine et de Voltaire, quelquefois même en traitant des sujets nationaux. Ses personnages russes sont taillés sur le patron des héros grecs et romains de la scène française. Des diverses littératures européennes, c'était particulièrement la nôtre que la littérature moscovite avait prise pour modèle.
Sous le règne de Catherine II, les lettres russes prirent une allure toute française. Néanmoins dans ce même temps, et au milieu du plus grand triomphe de la poétique étrangère, l'élément national, secondé par le souverain même, parvenait à se faire jour. Le théâtre russe, d'abord exclusivement réservé pour les plaisirs de la cour, devint public; des noms russes y retentirent, des drames tirés de l'histoire russe y furent représentés. Une université avait été fondée à Moscou, la ville russe par excel-