‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 19 sur 45 · NICOLAS K ARA MSI NE · texte numérisé non relu

NICOLAS K ARA MSI NE

lence, et là s'entretenaient, se nourrissaient les instincts et les sentiments nationaux. L'histoire du pays commençait à se répandre avec la pensée populaire et nationale. Derjavine, le premier poëte véritable de ce pays, l'imitateur de Jean-Baptiste Rousseau, et qu'on peut à juste titre appeler lui-même le Jean-Baptiste Rousseau moscovite, Derjavine sut plus d'une fois s'élever à cette hauteur d'inspiration où toute imitation disparaît. L'accent populaire triompha souvent sur sa lyre des réminiscences latines ou françaises. Vers la fin du règne de l'i m pératrice Catherine, et au commencement de celui d'Alexandre, l'imitation étrangère avait pris d'ailleurs un caractère plus rationnel; elle s'étendait à l'Angleterre et à l'Allemagne. En même temps, l'antiquité classique était étudiée sérieusement. Evidemment la pensée moscovite tendait à se dégager; les tentatives originales allaient succéder aux recherches laborieuses; mais la nouvelle ère qui s'annonçait devait se partager elle-même en deux phases distinctes : le règne d'Alexandre, remarquable surtout par la diversité des tentatives, qui embrassent tous les genres; l'époque actuelle, où le génie russe semble avoir fait son choix et vouloir concentrer ses efforts sur l'observation, sur l'étude ou la satire des mœurs nationales. Ici nous trouvons Karamsine.

C'est lui qui a présidé aux premières manifestations du génie russe sous le règne de l'empereur Alexandre. 11 sut communiquer à ses contemporains l'activité pleine d'initiative qui l'animait. La prose russe, malgré les efforts de ses anciens réformateurs, était demeurée frappée de rudesse et d'obscurité. Karamsine entreprit de l'assouplir et de lui donner la clarté. Il y réussit Le Journal

1 Le temps a créé Karamsine, et à son tour Karamsine a créé pour ses contemporains ce que lui permettaient les riches et précieuses qualités dont l'avait doué la nature. Un esprit profond, les capacités les plus étendues et qui s'étaient assimilé l'instruction la plus variée, un goût inné, épuré par l'étude si diverse des littératures contemporaines, tels, et bien plus encore, étaient les dons qu'il possédait, et ce fut lui qui devait achever ce que LomonossolT avait commencé. L'un avait tiré du néant la langue littéraire, l'autre la perfectionna, la dota des magies du style, lui

de Moscou, qu'il publia en 1702, montra la langue de LomonossotT tout à coup débarrassée de ses longues périodes latines, de ses inextricables constructions germaniques, qui la gênaient eu l'alourdissant. Transformée sous la plume du nouvel écrivain, la prose russe devint facile, coulante et gracieuse. Cependant celte réforme, si nécessaire qu'elle fût, produisit un schisme littéraire qui divisa l'empire. Moscou, la cité ardente et novatrice, accepta le système de Karamsine, et Saint-Pétersbourg se déclara pour la vieille langue de Kantémir et de Lomonossoff. La dispute fut passionnée et se prolongea longtemps. Elle agita la littérature russe jusqu'au moment où des questions plus hautes, soulevées par les tendances nouvelles des littératures européennes, vinrent transformer le débat en l'élargissant.

Voilà donc le premier mouvement fécond des lettres russes ; il est dû à une réforme grammaticale. La question posée par Karamsine excite les esprits, les pousse aux études sérieuses de la langue nationale, à l'examen des autres langues, aux essais de toute sorte. Karamsine vint visiter l'Europe. Son intelligence slave s'abreuva aux sources mêmes des littératures vivantes, et s'imprégna d'idées et de couleurs nouvelles; elles s'agrandit, et l'écrivain songea à enrichir sa patrie du résultat de ses voyages. A peine revenu en Russie, il publia une nouvelle feuille, le Courrier d'Europe, où se rallièrent les écrivains les plu6 connus, tous ses amis; en même temps ses Lettres d'un Voyageur russe faisaient connaître l'Europe à ses compatriotes, en les initiant d'une manière piquante à ses mœurs, à ses lettres, à ses arts, à ses idées. D'autre part, le Panthéon des auteurs russes et le livre sur V Antiquité de la Russie annonçaient un esprit vivement entraîné vers les recherches historiques, et faisaient pressentir le grand historien de l'empire. L'Histoire de Russie, ouvrage imposant, que

donna l'âme, la vie, la revêtit-de formes plus nouvelles et plus artistiques, lui communiqua enfin la grâce en même temps que la beauté.

(Critique russe du Messager de Sainl-Pilersbourg, année 1W4.

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malheureusement il ne put conduire que jusqu'à l'époque des faux Dmitri, fut l'œuvre du reste de sa vie; cette œuvre illustra sa mémoire.

On voit si Nicolas Karamsine a mérité le monument qui; sa ville natale montre avec orgueil au voyageur.

Dmitrieff, également de Simbirsk, fut son ami et son collaborateur. U travailla avec lui au Courrier de l'Europe. Dmitrieff peut être considéré comme le Karamsine de la poésie; il assouplit le vers comme Karamsine avait assoupli la prose; il le rendit facile, alerte; il lui donna du trait; aussi ses principales compositions appartiennent-elles au genre léger : ce sont des contes", des fables, des chansons. Les critiques russes trouvent dans ces productions quelque chose de l'exquise finesse , de la grâce spirituelle des poésies légères de Voltaire. Dmitrieff tient une place importante parmi les écrivains de cette époque, sur le goût desquels il eut une grande influence.

Il est un nom que je ne saurais ici passer sous silence, c'est celui du poëte Joukovsky, qui fut^'ami de Karamsine et de Dmitrieff, et qui, plus heureux, devait assister à l'épanouissement de la pensée nouvelle.

Tandis que Dmitrieff s'inspirait de l'esprit léger de Voltaire, Joukovsky imitait Schiller et Byron. 11 fut ainsi le premier qui représenta dans son pays ce qu'on a longtemps appelé Yécole romantique. La littérature russe lui doit la ballade allemande, dont il sut approprier les formes au génie de son pays avec une sensibilité et une douceur parfaites. Son succès fut immense, et bientôt il put voir graviter autour de lui un essaim d'imitateurs jeunes et passionnés. L'école de Joukovsky, en Russie, pourrait, dans une certaine mesure, être comparée à l'école des lakistes en Angleterre. Elle eut sa vogue, ses admirateurs fanatiques, ses adeptes fervents, puis elle tomba dans l'oubli, et l'engouement contemporain épuisé, la critique devint sévère pour Joukovsky : elle lui refusa l'originalité, mais, ajouta-t-elle, comme imitateur,

il fut remarquable. C'est.lui faire une trop mince part; son influence fut grande sur l'activité des esprits. On peut affirmer qu'en poussant ses contemporains à l'étude sérieuse des littératures allemande et anglaise, il servit la cause du génie national plus encore que celle des modèles étrangers.

Encore un nom : M. Batiouclikoff fait aussi partie du groupe de poètes qui appartiennent au règne de l'empereur Alexandre. Au lieu de s'adonner, comme Joukovsky, aux inspirations germaniques, il interrogea les antiques souvenirs de Rome et d'Athènes. Quelques-unes de ses compositions, telles que la Bacchante, pourraient être prises pour des inspirations retrouvées de la muse grecque.

Qu'ils dominassent l'imitation servile, comme avait fait Ozeroff dans ses tragédies, qu'ils étudiassent l'Allemagne avec Joukovsky, ou la Grèce avec Batiouchkoff, tous ces artistes de la pensée n'en étaient pas moins fidèles à un devoir commun, celui de frayer la voie à la génération puissante qui grandissait autour d'eux. Un poëte arriva qui résuma, qui 'concentra en lui-même toutes ces inspirations, tous ces efforts incomplets; il leur donna la vie et l'unité. Ce fut Pouchkine. L'époque de Pouchkine, qui date du commencement du règne actuel, fut ainsi préparée par les nombreux poètes auxquels Karamsinc donna l'impulsion.

Cependant le mouvement provoqué par Karamsine ne devait pas seulement produire les précurseurs de Pouchkine et du groupe d'ardents artistes dominés par ce poëte, il devait donner aussi un précurseur à la période d'observation et d'analyse satirique dont Gogol a été le représentant, et qui se continue encore de nos jours. C'est ce qu'on appelle dans le pays l'école réaliste.

Je m'arrête, car je ne prétends pas tracer ici un tableau de la littérature russe; je n'ai voulu que fixer quelques faits, particulièrement nécessaires à l'appréciation de Nicolas Karamsine, auquel il m'était impossible de ne pas consacrer quelques lignes en visitant Simbirsk, sa ville natale.

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