‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 21 sur 45 · SIS · texte numérisé non relu

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La ville. — Les bord» du Volga. — Lee colonie». — L'Ile et le »ol mouvant. — La

de» pécheur». — Le» ruine» de SaraL

Voici sans contredit l une des villes et l'une des provinces les plus pittoresques et les plus intéressantes de la Russie. Rien de varié, de contrasté, de tranché comme le gouvernement de Saratoff : aspect, terrain, sites, productions, habitants, rien ne s'y ressemble. Le Volga, qui le coupe en deux grandes parties, l une occidentale, l'autre orientale, semble avoir voulu séparer deux natures opposées, deux pays étrangers, et qui ne sauraient avoir de rapports entre eux. En effet, à l'orient, sur la rive gauche, en aval, les steppes, le désert, les tentes des Ralmouks et des Kirghiss; à l'occident, au contraire, les vues alpestres, les horizons riants, les grasses moissons, les pêcheries abondantes, les pittoresques bourgs sur les méandres des rivières, les collines ombragées, les villages russes, les colonies allemandes, la vie, le mouvement, le travail, l'industrie : ce sont ensuite les souvenirs des mauvais jours passés, les invasions des Tatars, les attaques de Stenko- Razine, celles de Pougatcheff, ce farouche Cosaque qui prétendait, en plein dix-huitième siècle, ressusciter les temps des taux Dmitri, en se faisant passer pour Pierre 111, mort dans la forteresse de Schlùsselbourg.

Et je n'ai point parlé des ruines de Saraï, cette ancienne capitale de Batou-Khan, des chefs de la Horde d'or, lieu de funeste mémoire pour les Russes, car c'était là que leurs grands princes venaient payer le tribut et courber le front devant des maîtres insolents, mendier leurs faveurs, sourire à leurs caprices, recevoir de leurs mains quelque honteuse investiture et souvent laisser leur tête

sous leur tente, s'il plaisait à ces maîtres de voir tomber une téte russe.

Saratoff signifie en langue tatare montagne jaune, nom qu'elle prit de la petite rivière Saratofka, près de laquelle elle fut d'abord b:\tie, sur la rive gauche du fleuve. Elle y était entourée d'un double rempart de terre, derrière lequel elle se croyait en sûreté contre les Tatars ; mais six ans ne s'étaient pas écoulés qu'elle était attaquée, prise et ruinée de fond en comble par ceux de la Horde. Alors Saratoff traversa le fleuve, ou plutôt ses habitants vinrent reconstruire Saratoff sur la rive droite, au lieu où elle se trouve actuellement, adossée à la montagne sur la pente de laquelle elle s'élève, soutenue à sa Iwse par la rive escarpée du Volga, et un peu tournée vers le midi ; d'ailleurs, entourée de tous côtés de rochers comme d'un cercle de fortifications naturelles. Et pourtant, dans cette sftuation formidable, elle fut ravagée, en 1671, par Stenko-Razine, et, en 1774, par Pougatcheff. Aujourd'hui, Pougatcheff et Stenko-Razine, comme les Tatars, sont oubliés, et Saratoff, tout à ses destinées nouvelles, cultive ses plaines, engraisse ses troupeaux, soigne ses moissons, ses mûriers, ses tabacs1, et tire de grands profits de ses pêcheries. Saratoff est donc à la fois agricole et industrielle, nous pourrions dire encore commerçante ; son voisinage des Kirghiss et des Kalmouks lui permet de faire directement le négoce avec les peuples qui lui fournissent des chevaux, des moutons et de la laine : ajoutons que les colonies allemandes, situées sur les deux rives du Volga, lui vendent leurs nombreux produits, sur lesquels elle fait des bénéfices assurés.

La ville est dans une situation pittoresque, on a pu le voir, mais sévère. On a dit qu'elle a l'air de se trouver dans une immense coupe dont les bords escarpés du fleuve figureraient une large brèche. J'ai indiqué plus haut l'aspect des montagnes qui eu-

1 Le tabac missit parfaitement dans la province de Saratoff, et il le cède prti |H>ur la bonli' à celui de Virginie.

SARATOFF

tourent et a voisinent Saratoff'; les unes s'étendent au nord et suivent la ligne du fleuve dont elles s'éloignent peu, ce sont celles qu'on appelle Sakalovskié; les autres fuient à l'occident de la ville et ne suivent point le Volga d'aussi près, ce sont celles qui se nomment Lyssijé-Gory (montagnes chauves). D'ailleurs, la ville occupe un vaste espace, en certains endroits sillonné de ravins profonds, je dirais presque de précipices. Il y a même un de ces ravins qui la coupe rigoureusement en deux parties. C'est ensuite, à chaque pas, le contraste le plus pénible, celui de pauvres et humbles masures de bois adossées contre les belles et confortables maisons de pierre. Mais il faut dire que le nombre de ces masures va diminuant chaque jour. Saratoff est en travail de transformation; elle a hâte de faire disparaître la vieille cité pour ne laisser voir à sa place que la ville nouvelle, grande, élégante, embellie. S'il faut en juger par l'activité des travailleurs, par la rapidité avec laquelle s'élèvent les constructions, cette œuvre sera bientôt accomplie. En attendant, elle a deux cathédrales, l'une ancienne, l'autre moderne; celle-ci fut construite par la noblesse de l'endroit, en souvenir de l'année \ *U 2, et coûta des sommes immenses, car il fallut la bâtir deux fois. L'édifice était terminé; il s'élevait, surmonté d'une majestueuse coupole, malheureusement d'un volume trop considérable pour le reste, car tout à coup la coupole s'écroula et en tombant écrasa l'église, qu'il fallut reconstruire. Quant à la coupole, elle fut remplacée par une coupole en bois.

On ne trouve point ici comme à Simbirsk de l'ombre, de la verdure, des jardins, des parcs... le rocher partout, partout l'aspect de l'aridité, je veux dire partout dans la ville, où pendant l'été on est suffoqué de poussière et de chaleur. Mais si l'on jette la vue sur le Volga, tout est chaugé, le tableau est ravissant : d'abord, sur la rive opposée, en amont, des villages, des bourgs charmants ; c'est Pakrofsk que décorent trois églises byzantines

• Voir le Volga, page 27».

32fi VOYAGE EN RUSSIE.

et qu'on prendrait pour une cité coquette et riante; c'est Ouviky au fond d'une baie que forme la saillie d'une colline immense, au pied de laquelle s'abrite un autre village. Sur cette colline, dit la tradition, s'élevait autrefois une grande cité talare, la tradition n'en dit pas davantage. Puis la vue descend avec les festons de la rive, et sur cette rive, à l'orient, les prairies déroulent au loin leur vaste tapis d'émeraude', tandis que le fleuve aux larges et gigantesques méandres poursuit majestueusement son cours entre les steppes et les montagnes qui le bordent, jetant son écume à ses deux rives étonnées de se voir si dissemblables.

Je dois avouer que l'intérieur de Saratoff, malgré son étendue, ses quarante-cinq mille habitants, son aisance et son activité, me plut médiocrement. Je n'avais pas fait deux mille verstes, depuis Saint-Pétersbourg, pour venir voir des ravins dans des rues, des chaumières adossées à de grandes maisons, une église avec un dôme de bois, et des places sans verdure ni ombrage. Toutefois la situation de la ville au centre de ces rochers, sur cet escarpement élevé, avec ce large fleuve à ses pieds, ces prairies, ces steppes, d'un côté; de l'autre, ces. bords pittoresques, ces montagnes nues, ces plaines cultivées, et partout cette nature aux larges traits, aux contours énergiques, tout cela méritait bien d'être vu... D'ailleurs que de choses me restaient encore à voir, qui devaient me faire oublier les fatigues du voyage!...

Hilarion ne comprenait pas que je fisse tant de chemin pour si peu, et il me demandait naïvement si dans mon pays il n'y avait ni fleuves ni montagnes; cependant il finit par s'accoutumer à cette vie de touriste curieux : il y prit môme gout, et sa bonne volonté ne tarda pas à se manifester par les soins avec lesquels il prenait des informations sur ce qu'il jugeait pouvoir m'intéresser ; il venait ensuite me les communiquer. Ce fut par lui que j'appris

1 Ces prairies s'étendent au nord, où se trouvent les paysages suisses les plus frais et les plus varies; mais en descendant avec le fleuve, elles s'en vont ronfiner aux landes et aux steppes du désert.

SARATOFF

que si j'étais arrivé trois ou quatre semaines plus tôt à Saniloff, j'y serais tombé au milieu de son grand marché annuel, où j'aurais vu beaucoup de Kalmouks, car ces peuplades nomades font le commerce des chevaux et en amènent un grand nombre à la foire deSaratoff. Mais patience, lesKalmouks ne nous manqueront pas.

Les colonies allemandes sont nombreuses dans ce gouvernement de Saratoff : on y en compte plus de cent ; elles sont établies en général sur les deux rives du Volga et sur quelques rivières de l'intérieur , mais peu éloignées de leur embouchure dans le grand fleuve; puis il y a la célèbre colonie des bords de la Sarpa, ce large cours d'eau qui vient de l'extrémité du gouvernement d'Astrakhan se perdre aussi dans le Volga, à vingt-cinq verstes de la petite ville de Tsaritsine, à l'extrémité méridionale du gouvernement : cette dernière colonie est composée de frères Moraves et occupe la petite ville de Sarcpta, qu'elle a construite et qui est un modèle de propreté, de confort et d'élégance utile et austère. Ces colonies datent de 1764 et furent autorisées par l'impératrice Catherine 11, qui leur accorda de grands privilèges.

D'ailleurs toutes ces colonies ne sont pas étrangères ; en voici une, par. exemple, à quarante verstes de Saratoff, sur les rives de la petite rivière d'Idolga, qui fut fondée par feu l'impératrice Marie *. Cette princesse, dont toute la vie se passa à créer d'utiles ou de charitables institutions, fit acheter ici du terrain et bAtir des habitations où pussent être installés cinq cents ménages pauvres, avec autant de jeunes enfants abandonnés. Chaque maison est construite de manière à pouvoir contenir deux ménages et plusieurs enfants : elle est entourée d'un jardin et d'un potager, l'un et l'autre capables de fournir des fruits et des légumes à une petite famille. Toutes ces habitations sont faites sur le même plan et offrent le même modèle. Une église dans le goût moderne, un hospice, une pharmacie, avec l'administration, complè-

1 La more de l'empereur actuel, Nicolas ]•*.

tent la colonie : l'église est au centre, bâtie sur le penchant d'une haute colline, dont l'idolga baigne le pied : rien de pittoresque comme cette vue. Toutes les colonies sont situées dans d'aussi charmants endroits : d'un côté, des coteaux couverts de verdure, de l'autre, encore des collines, au fond, une rivière limpide dans le lointain, au midi, l'horizon bleu. 4

Tous les enfants confiés aux ménages de la colonie reçoivent une instruction agricole, car ils sont destinés au travail de la terre, dans cette contrée si fertile ; quand ils ont atteint l'âge nubile, ils se marient avec une des jeunes filles qui furent recueillies comme eux et comme eux élevées dans la colonie. À cette occasion, ils reçoivent une petite somme en argent, et à peine installés dans leur ménage, ils sont chargés d'élever à leur tour un petit garçon et une petite fille.

J'ai parlé du village de Pakrofsk, qu'on aperçoit de Saratoff. Il est peuplé de Petits-Russiens, que le gouvernement fit venir à la fin du siècle dernier pour l'exploitation du sel du lac Elton.

Les landes de la partie orientale de ce gouvernement contiennent un grand nombre de lacs salins, parmi lesquels le lac Elton est particulièrement remarquable. On rompt à sa surface le plus beau sel qu'on trouve en Russie, et il en fournit à lui seul au delà de neuf millions de pouds par an ' .

Les Petits-Russiens obtinrent plusieurs privilèges; c'est ainsi qu'ils furent déchargés de toute redevance et du recrutement; ils reçurent de plus une portion de terrain en propriété, avec le droit de pèche dans le Volga. De cette sorte les colonies se multiplièrent sur la rive orientale, qu'on appelle des prairies, et Pakrofsk devint la plus importante. On y compte huit mille habitants. Ils pèchent, élèvent des troupeaux et cultivent la terre, occupations qui entretiennent l'aisance parmi eux.

On arrive ensuite aux colonies étrangères. J'ai dit qu'on en

1 Environ cent quarante-cinq millions de kilos.

SARATOFF

compte plus de cent : leur nombre est de cent deux. Elles ont soixante-treize églises du culte évangélique, dix-sept catholiques, et comprennent une population de cent vingt mille âmes, dispersée dans quatre districts, celui de Saratoff et ceux de Volsk, au nord de Saratoff, de Kamychine, au sud, et de Novoï-Ouzpensk, steppes orientales qui appartiennent aujourd'hui au nouveau gouvernement de Samara.

En dehors des travaux agricoles, ces colons exercent différentes professions et font un commerce considérable. Les affaires ne se traitent chez eux qu'en allemand. On cite comme les principales de ces colonies celles d'Unterwalden, de Schafhausen et d'Écathérinestadt; mais celle-ci l'emporte sur toutes par son activité et son mouvement industriel. Elle fut fondée par le baron Beauregard, arrivé en Russie l'année 1775.

Je laisserai le nord-est du Volga avec ses sites pittoresques, pour gagner la rive droite du fleuve, au midi de Saratoff. Je vais donc en droite ligne de Volsk à Kamychine, repassant par Saratoff, où je ne m'arrête plus, et franchissant près de trois cents verstes, tantôt suivant les bords du fleuve en périkladny', tantôt descendant son cours en bateau de .pécheur, abordant ses grandes lies pour faire la chasse aux outardes et aux oies sauvages qui y abondent. J'étais armé d'un excellent fusil de Toula2 que je devais à l'obligeance d'un colon de Volsk, et que j'étais chargé de laisser à Sarepta à un de ses amis, dont il m'avait donné l'adresse. Mon fidèle Hilarion était aussi armé et il me secondait à merveille.

Nous avions abordé une île dont une partie était fort boisée, et où nous avions vu un pauvre village de pécheurs. J'ai tort de dire pauvre, il n'était que modeste, car ce village retire tous les ans de

1 Voir, plus haut, la note de la page 49.

* Toula, chef-lieu de gouvernement, à cent quatre-vingt-cinq verstes sud de Moscou, où se trouve une manufacture impériale d'armes fondée par Pierre lrr, et célèbre dans l'empire. Pour donner une idée de son importance, il suffira de dire qu'elle occupe près de dix mille ouvriers.

VOYAf.E KN KUSSIK.

grandes sommes de ses pèches. On me parla de 40,000 roubles argent, ce qui représenterait 160,000 francs. Quoi qu'il en soit, notre intention était d'abattre quelques pièces de gibier, Hilarion ra'ayanl déclaré que nous ferions maigre chère ce jour-là, si la chasse ne nous venait en aide.

Cette île, que je jugeai avoir deux ou trois lieues de tour, renfermait de vastes espaces couverts de bruyères ou de mousse épaisse et humide; quelquefois on y voyait un étang ou un petit lac, dont une ceinture de verts roseaux marquait la circonférence. Nous nous trouvions à deux cents pas d'un de ces bassins, sur la surface duquel une troupe d'oies sauvages s'était abattue. A notre approche, ces oiseaux effrayés s'élevèrent à la fois avec de grands cris, comme s'il y avait eu là quelque Capitole moscovite à sauver. Je tirai... deux tombèrent, mais sur les bords même du lac; n'ayant pas de chien, je me précipitai pour aller ramasser mon butin. Hilarion me cria d'arrêter, je ne l'écoutai point; je sentis tout à coup le sol trembler sous moi... Je m'arrêtai, mais il était trop tard ; le sol avait cédé et je m'y trouvais enfoncé jusqu'aux genoux; et comme je fis quelques efforts pour sortir de là, je m'aperçus avec effroi que j'enfonçais davantage. Hilarion me cria alors de demeurer immobile, seulement de coucher mon fusil devant moi et de m'y appuyer des mains, ajoutant qu'il allait revenir bientôt. Effectivement, je ne tardai pas à le voir reparaître suivi de deux pécheurs qui portaient chacun une longue planche. Arrivés à ma portée, ils firent glisser ces deux planches jusqu'à moi et vinrent ensuite me délivrer. Je confesse humblement que j'avais passé d'horribles instants ; je ne saurais dire combien de sombres et funestes visions m'avaient traversé l'esprit... Je songeais avec épouvante à tous les infortunés qui avaient été engloutis vivants dans les sables mouvants de certains rivages ou dans la vase des marais, et je me voyais à la veille de subir le même sort !...

J'appris, en effet, que si mon élan m'avait porté vingt pas plus

SARATOFK. ttl

loin, tout secours devenait impuissant... Une sueur froide, à ces paroles, perla sur mon front, et je pressai le pas pour regagner notre chaloupe et repartir; mais les deux pêcheurs nous engagèrent à nous reposer un moment dans leur cabane (c'étaient le père et le fils), où ils me prièrent d'accepter le pain et le sel que tout bon Russe offre à l'étranger qui vient visiter sa demeure. Il était impossible de refuser une aussi cordiale invitation : c'était l'hospitalité moscovite que j'avais connue dans les châteaux et que je rencontrais dans la chaumière. Or le pain et le sel de mes» pécheurs se manifestèrent sous la forme d'un fort bon déjeuner, composé de caviar salé fort appétissant, d'un énorme morceau d'esturgeon cuit à l'eau et accompagné d'excellent beurre frais, et d'un coq de bruyère rôti dans une casserole, suivant l'usage du pays, tout cela servi sur une nappe très-blanche, dans la vaisselle des grands jours, et accompagné d'une bouteille de vieux xérès. A cette vue, je ne pus cacher ma surprise; mes hôtes s'en aperçurent,

— Oh! me dit le plus âgé en riant, nous comptons bien déboucher tout à l'heure, en votre honneur, un flacon d'eau-de-vie française d'assez bonne qualité. Nous somme* pauvres, c'est vrai, mais nous travaillons, et le fleuve nous fournit les moyens d'avoir toujours quelque bonne petite bouteille ' pour les grandes occasions.

Je tendis la main âmes braves hôtes.

— Étes-vous libres? leur demandai-je.

— Non, mais qu'importe? nous avons un bon seigneur {go»pod)t le prince Tch***, et nous ne sommes jamais inquiétés. Et puis, si nous lui appartenons, où est le mal ? Est-ce qu'il n'appartient pas, lui, au tsar, notre maître et notre frère à tous ?

— Hourrah pour le tsar! fit le fils du pêcheur en remplissant mon verre.

' Le peuple russe aime beaucoup les diminutif*.

— Bien volontiers, répondis-je ; hourrab pour l'empereur, qui veut votre bien à tous, et qui songe à votre affranchissement!

— Aussi, Dieu le bénit 1

11 fallut goûter l'eau-de-vie annoncée, qui était, en effet, excellente. Ici, de nouveau, un toast fut porté à l'empereur et aux divers membres de sa famille, si bien que lorsque je quittai mes hôtes, je m'aperçus qu'ils n'étaient plus très-fermes sur leurs jambes.

— Adieu, leur dis-je; merci de m'avoir fait connaître dans votre cabane l'hospitalité de votre pays, que j'avais déjà vue ailleurs. Il ne me sera probablement jamais donné de vous faire connaître chez moi la vieille hospitalité française, qui a aussi son prix; mais du moins je n'oublierai jamais la vôtre, et toutes les fois que je rencontrerai de braves gens, je penserai à vous.

— Votre nom ? leur demandai-je en leur donnant unepoiguée de main.

— Je porte le nom qu'avait mon père, Pierre, et mon fils s'appelle comme moi : nous sommes donc tous les deux Petr' Pétrovitch, et vous?...

— Moi je m'appelle Karl Andréiévitch...

— Adieu donc, Karl Andréiévitch, et que Dieu vous accompagne dans votre voyage.

Leurs vœux me portèrent bonheur; j'arrivai à Kamychine sans encombre : ce fut une halte et un repos. Mais rien de curieux dans Kamychine, petite ville de district, sur la rive droite du Volga. Elle a trois mille habitants. Je n'y passai qu'un jour, j'avais hâte de partir ; cent trente verstes à peine me séparaient des ruines de l'ancienne Saraï, celte capitale des khans de la Horde d'or ou de la grande Horde, dont il a été déjà plus d'une fois question. 11 ne me fallut que dix heures pour franchir ces cent trente verstes, car j'avais repris la poste et les périkladny; or, en Russie, avec la poste et des pourboires, on dévore l'espace.

Nous voici à l'extrémité méridionale du gouvernement de Saratoff, à Tsaritsine, petite ville bâtie sur la rivière de Tsaritsa, qui

SARATOFF

la divise en deux parties. Je ne trouvai rien <1 intéressant dans cette cité lointaine, à laquelle on donne une grande antiquité ; elle ne me parut que triste, malgré sa forteresse et sa garnison, peutêtre à cause de cela. Je passai donc.

On m'assura que le palais du célèbre et terrible Batï occupait la place où s'élève aujourd'hui l'église de Saint-Jean-Baptiste. J'avoue qu'il y a quelque chose qui platt à l'imagination dans l'antithèse formée par ces deux noms : le Tatar Batï et saint Jean- Baptiste ! Mais le palais de ce terrible khan ne pouvait s'élever que là où fut Saraï; or les ruinc3 de Saraï ne sont pas à Tsaritsine, mais un peu au-dessus, au nord d'un bras du Volga qu'on appelle la rivière d'Aktouba et dans les environs de la petite ville de Tsarev.

Voici ce que l'histoire m'apprend sur la fondation de celte cité tatare, dont les ruines s'étendent aujourd'hui dans un désert et couvrent l'espace de quinze verstes.

Saraï était le nom de la capitale des khans de la Horde d'or ou de la grande Horde, qui a si longtemps pesé sur la Bussie et humilié ses princes. Le pays où elle fut bâtie avait appartenu aux Boulgares, dont la capitale., nommée Soumerkene, occupait l'île que forme le bras du Volga nommé Aktouba, un peu au-dessus de Tsaritsine. Cette capitale fut détruite par les Tatars, après un siège de huit ans (presque le temps du siège de Troie ! Quel fut l'Homère de cette Iliade barbare?). Donc, Soumerkene tomba, et près du lieu où elle avait existé, Batou-Khan ou Batï se fit construire un palais, saraï : bientôt les maisons se multiplièrent autour de ce palais, et une grande ville se trouva fondée, qui porta le nom générique du palais, Saraï; Saraï devint la capitale des khans de la Horde d'or.

A quelle époque cette capitale fut-elle détruite, comment, et par qui ? c'est ce qu'on ignore ; on suppose que ce fut au temps de la division et des guerres civiles de l'empire du Kiptchak.

Quoi qu'il en soit, les ruines de Saraï s'étendent sur un vaste espace du coté des montagnes.

Je ne sais quelle tristesse morne oppresse le cœur à la vue de ces ruines désolées et mystérieuses, perdues dans la solitude de ces déserts éloignés. Ailleurs les ruines ont un sens, si je puis ainsi parler : à Rome, en Grèce, dans le haut Orient, dans nos vieilles cités occidentales, elles donnent un caractère à la rêverie et un but à la méditation; la tristesse qu'elles inspirent est mélancolique, amère peut-être, mais elle n'est jamais désespérée, car ces ruines ont un passé connu, elles sont peuplées de souvenirs, elles sont le Parthénon, le Colisée, Thèbes ou Palmyre!...

Aiais ici rièn de semblable; ici l'histoire est moite et ces pierres sont muetles... Un seul nom plane sur ces restes mutilés de l>âliments, qui lurent des palais, des demeures peuplées et vivantes, qui formèrent une ville spacieuse, magnifique, puissante ; et ce nom est celui de Batou-Khan, dont l'histoire n'a gardé que des souvenirs de dévastation. Batou-Khan, le chef de la grande Horde !...

Cette ville de Saraï, la tradition en a conservé le nom. Elle exista, en voilà les ruines..., mais que nous rappellent-elles? quelle histoire, quels hommes, quels événements, quelle société, quelles mœurs?... Je le répète, elles sont muetles, et entourées d'un mystère profond... J'ai dit que leur vue oppresse le cœur d'une tristesse morne et désolée.

On se promène à travers ces pierres, ces pans de murs, ces monuments, ces tumulus, comme à travers ces fosses communes de nos grands cimetières, où la mort a confondu tous les noms et effacé tous les souvenirs. Cependant ceci était une somptueuse cité : voici des pierres taillées et polies... elles sont Unes et dures comme le marbre ; voici des dorures, voici des mosaïques, elles sont variées et nombreuses, elles rappellent celles de l' Alhambra : ici c'est une arcade architecturale : elle rappelle l'art gothique; ici ce sont des tumulus... ces tumulus sont sans secrets, et cependant on en a tiré des trésors funéraires, on y a trouvé un cavalier tout armé sur son cheval, manière sans doute dont les

SAHATOFK

Tatars enterraient leurs guerriers, mais tout celu vous dit que cette ville eut des palais, qu'ils étaient somptueux, dorés, ornés de mosaïques... mais voilà tout. La signification historique de ces palais, de ces pierres, de ces dorures, de ces mosaïques, de ces tumulus, de ces cavaliers à cheval, cette signification est obscure, vague, hypothétique, ou plutôt toutes ces choses sont sans signification, et la pensée se perd dans un monde d'étranges et mystérieuses rêveries.

C'est du moins ce que j'éprouvai au milieu de ces décombres, qui s'étendent parmi la poussière et les herbes envahissantes. J'aperçus un Tatar qui les franchissait avec indifférence, sans se douter que ces pierres furent la capitale de ses aïeux, et que ses aïeux furent tout-puissants et dominèrent les princes russes : que lui importe?... ce Tatar va à Tsarev, et il pense à ses affaires, la seule chose aujourd'hui importante à ses yeux.

Triste symbole de la destinée contemporaine de certains peuples, qui mettent les intérêts de leur commerce au-dessus de l'honneur de la patrie, dont ils fouleraient les ruines avec indifférence, pourvu que leurs affaires y gagnassent quelque chose !

Voici d'ailleurs dans quels termes ont été décrites les ruines de deux bâtiments longtemps enfouis sous les décombres, et que les fouilles en ont fait sortir.

On avait creusé principalement sur celles qui appartiennent au bâtiment le plus considérable, et qui laissait deviner quelque chose de majestueux dans son architecture. C'était probablement le palais des souverains.

On jugeait aux restes et aux fondements du second qu'il avaU été une maison d'habitation. La distribution présentait beaucoup de petites chambres, et les fondements laissaient voir plusieurs caveaux destinés à recevoir des morts. C'était sans doute ainsi que se faisaient enterrer les khans. On a tiré jadis quelques richesses de ces caveaux; des cercueils garnis en argent. Ce bâtiment for-

mait, selon toute apparence, uu carré long, s'étendantdu nord-est au sud-ouest; il avait douze toises environ de longueur, tandis que la façade du sud en comportait environ huit et demie de largeur. On y voit deux séparations qui sont assez semblables et très-faciles à reconnaître. C'est sans doute sous celle du nord qiw se trouvait le caveau mortuaire : on y distingue encore les fosses. L'autre est plus au sud, et par conséquent attenant à la façade dont les murs de fondement ont conservé le plus de hauteur, puisqu'ils ont encore plus de deux toises sur quatre pieds de largeur; cette façade était accompagnée de pilastres, de colonnes et d'arcades, le tout dans le style gothique : on en voit encore des reste*. La partie des murs qui avait été conservée montrait une magnificence et une régularité qui se voient rarement dans les ruines des bâtiments tatars. Ces murs étaient construits en belles dalles faites en briques et d'une maçonnerie merveilleusement exécutée. L'extérieur des murs était orné en champs et charge d'ornements eu terre à potier, vernissés et colorés de vert, de jaune, de blanc et de bleu. Ces ornements représentaient des triangles et d'autres figures. On remarque encore sur la principale façade du bâtiment un stuc gothique vernissé et représentant des fleurs, des feuillages et des volutes. On y voyait aussi des encadrements entiers en carreaux de terre cuite représentant une mosaïque, mais le temps et plus encore le goût frénétique du peuple pour la destruction ont fait des décombres de ces restes remarquables de l'antiquité de ce pays.

J'abandonnai, en les saluant d'un triste regard, ces ruines que je ne devais plus revoir, et le môme jour je pris la route de Sarepta.

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