SAREPTA. |8Q
établies dans quelques-uns de nos pays occidentaux. Il y a encore des bâtiments particuliers pour les différents travaux industriels: une distillerie d'eau-de-vie, une manufacture de tabac, une autre de savon et de chandelles, une autre encore pour divers tissus, pour la toile, pour la soie et le velours.
Ceci est une grande communauté dont le travail, la méthode et l'obéissance forment les lois principales. L'idée religieuse y domine. On sait que l'Union morave est une secte; mais les jeunes gens, ne prononçant point de vœux, peuvent se marier, seulement ils doivent en obtenir l'autorisation de leurs supérieurs, qui ne la leur donnent, m'a-t-il été assuré, que le plus tard possible. 11 paraît qu'il fut un temps où, dans ces mariages, rien n'était accordé au penchant des cœurs, aux sympathies, aux préférences mutuelles; l'austérité morave repoussait tout ce qui aurait pu rappeler la tendresse ou l'amour ; les mariages étaient donc tirés au sort : je veux dire qu'au sort était laissé le soin de désigner les couples, d'où, comme on peut bien le penser, les unions les plus bizarres et les plus discordantes. Ainsi, il n'était pas rare de voir le jeune homme encore imberbe tomber sur une fdle émérite, qui aurait pu ôtre sa mère, ou une belle enfant, à peine nubile de la veille, devenir le partage de quelque vieux garçon mal bâti.
Ici, jamais d'oisiveté : l'emploi du temps est réglé pour tous. Les enfants n'échappent point à la loi commune. Le même esprit embrasse la colonie, qui a l'air de ne former qu'une grande famille.
Ses ouvriers sont habiles et nombreux, et ses fabriques parfaitement dirigées, aussi tous ses produits sont-ils de première qualité, et tout s'y vend-il fort cher et à prix fixe; c'est d'ailleurs ce qui a lieu dans tous les établissements de l'Union des frères moraves.
On trouve à Sarepta d'excellent tabac, qui est cultivé avec succès sur les bords de la Sarpa, dont le terrain paraît lui convenir merveilleusement, et du vin qui, pour être du crû, est, je vous
le jure, de fort bon vin; j'en ai goûté, et je puis affirmer qu'il n'est pas sans analogie avec notre meilleur Champagne.
On voit que les soins de l'industrie ne font pas négliger à la communauté ceux de la culture des ierres ; mais que je dise auparavant que la culture de l'esprit n'y est pas négligée non plus. 11 y a à Sarepta une école primaire d'un enseignement parfait; cet enseignement est assez avancé dans les hautes classes pour qu'il puisse en sortir des jeunes gens capables d'aller suivre les cours de l'université de Dorpat, et qu'on fait partir à cet effet aux frais de la caisse générale.
Quant à l'agriculture, elle est l'objet des soins les plus intelligents. L'aménagement des terres est parfait; l'intelligence et l'activité dirigent tous les travaux des colons, lis cultivent le blé. Les vastes prairies qui bordent la Sarpa leur permettaient d'élever des troupeaux, et ces troupeaux sont magnifiques. Le terrain au delà des prairies convenait au mûrier et à la vigne, ils cultivent le mûrier et la vigne 1 : j'ai dit que celle-ci produit un vin d'un goût analogue à notre Champagne. Ce même terrain, aux bords de la rivière, était favorable au tabac, et il fut aussitôt préparé pour recevoir cette plante précieuse, qui y réussit à ravir. On découvrit ensuite dans les environs de la colonie des sources minérales qui, jusqu'à la découverte de celles du Caucase, attirèrent beaucoup de monde à Sarepta.
La colonie eut cependant ses mauvais jours. Lors de la révolte des Cosaques du Jaïks, elle fut dévastée. Les soldats de Pougatchefs s'y établirent et détruisirent ses établissements, et ceci au moment où les colons commençaient à recueillir le fruit de leur persévérance et de leurs travaux. La main qui avait favorisé et protégé leur établissement ne les abandonna pas dans cette circonstance ; l'impératrice Catherine vint à leur secours et les indemnisa de leurs pertes. Des incendies arrivèrent en-
• La vigne y fut introduite par M. Nitsrhmann , l'un des habitants les plu* instruits de la colonie.
SAKEl'TA. 341
suite, qui leur firent essuyer de nouveaux dommages; mais comme des fourmis industrieuses, les frères ne se découragèrent pas, ils se remirent à l'œuvre, reconstruisirent leur ville, relevèrent leurs fabriques, redoublèrent d'activité, et aujourd'hui la prospérité, l'aisance et le bien-être régnent parmi eux.
On n'a peut-être pas oublié qu'un colon de Volsk m'avait prêté deux fusils de chasse avec prière de les remettre de sa part à un de ses amis de Sarepta, M. B..., à l'obligeance duquel je dus de pouvoir visiter les divers établissements de la colonie dans les moindres détails.
Tout, comme je l'ai dit, me parut propre, régulier, soigné, si je puis dire, mathématiquement; j'admirai l'ordre, la méthode, la discipline partout observés, l'esprit d'unité et d'obéissance passive imprimé à cette communauté de quatre mille personnes, dont l'annihilation individuelle fait la force et la prospérité... Mais, je l'avoue, j'admirai les moyens sans admirer la fin. Le bien-être matériel acheté au prix du renoncement à soi-même me parut payé trop cher et ne me fit aucune envie.
Je comprends l'annihilation personnelle dans une communauté religieuse, mais seulement religieuse, et telle que peuvent la représenter nos couvents, car ici l'homme s'efface devant Dieu... Mors de là, ce renoncement, quelque avantage positif qui puisse en résulter, me paraît une injure faite à la raison et à la dignité humaine...
Que je dise en terminant que la colonie est armée d'un rempart solide garni d'un fossé et de plusieurs batteries de canons, et qu'elle a une petite garnison fournie par celle de Tsaritsine, et ceci pour prévenir une attaque imprévue de quelqu'une de ces peuplades nomades, des Kirghiss, entre autres, qui errent dans les steppes voisins.
NAY1GATIOS KT PftCHE DIT VOLfiA.
Après Sarepta, le pittoresque finit et le désert commence. Le Volga rase encore pendant quelque temps les limites du gouvernement do Saratoff, comme s'il hésitait, ou qu'il lui répugnât d'entrer dans les plaines profondes d'Astrakhan. Nous connaissons les pays qui viennent border son lit. Point de bois, mais des steppes sablonneux, avec des espaces salins, couverts çà et là d'absinthe et d'autres plantes pour les troupeaux des Kalmouks ; partout la nudité, la solitude, le sable aride qui menace d'absorber ses flots; plus de villes aux ports animés, ni de montagnes aux effets alpestres, mais de distance en distance quelques forts solitaires, sentinelles perdues, chargées de surveiller les Kirghiss, peuplade semi-barbare, toujours prête à tenter un coup de main.
Le voici cependant qui arrive à Tchernoï-Yars ; ici son cours est partout semé d'tles flottantes, de bancs de sable et de basfonds; mais il ne cesse pas cependant de poursuivre majestueusement sa route dans le désert.
J'ai déjà retracé cette course solitaire du Volga ; je ne reproduirai point ici ce tableau, j'aime mieux m'arrèter à la navigation du grand fleuve russe et à ses pèches.
L'époque ou plutôt les époques de la navigation du Volga varient suivant les latitudes qu'il traverse et qui prolongent plus ou moins longtemps sa saison d'hiver. Dans les parties septentrionales, par exemple, telles que Rybinsk, les glaces viennent enchaîner ses eaux dès le mois de novembre, et ne disparaissent que dans le courant de mai, quelquefois dans les premiers jours, mais rarement; à Simbirsk il coule librement jusqu'à la lin de novembre, et la débâcle de ses glaces a généralement lieu