‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 25 sur 45 · PÊCHE DU VOLGA · texte numérisé non relu

PÊCHE DU VOLGA

extraordinaires ; je l'ai déjà dit, il n'est pas rare de voir payer vin grand sterlet soixante-quinze roubles argent, c'est-à-dire, cent écus.

Bien que les pêcheries soient répandues sur tout le cours du Volga et que le commerce du poisson appartienne à plusieurs villes, telles que Saratoff et Simbirsk, son siège principal est à Astrakhan, comme c'est à Astrakhan que sont les principales pêcheries. Il y a dans cette ville une expédition générale qui surveille toutes celles du fleuve et dirige les affaires de ce commerce. Ces affaires sont prodigieuses. Rien que d'Astrakhan, il s'expédie tous les ans pour plus de sept millions de roubles de poisson, et la foire de Nijni seule en achète pour deux millions ; et je ne compte pas la colle et le caviar, qui produisent aussi des sommes considérables. Ajoutez actuellement aux sept millions d'Astrakhan la valeur fournie par les nombreuses pêcheries échelonnées sur tout le cours du fleuve, et vous arriverez à une somme immense : je n'ai pu en trouver le chiffre dans aucune statistique.

Je me suis sévèrement interdit dans cet ouvrage toute dissertation relative à l'origine, aux races et à l'histoire des différents peuples que renferme la Russie. Un pareil travail exigerait un espace dont je ne puis disposer ici et sortirait d'ailleurs du cadre, du plan, de l'esprit et du caractère de ce livre. Il est cependant impossible, au momept d'entrer à Astrakhan, de ne pas dire quelques mots des Tatars et des Kalmouks, qui forment une partie de la population de cette ville, et, par suite, des Kirghiss, dont il a été déjà question plus d'une fois dans les pages qui précèdent. Mais j'aurai soin d'être bref, et de ne dire que ce qui est absolument nécessaire pour fixer l'esprit sur ces peuples.

Ils appartiennent à la branche des Nogaïs, qui dut son nom et sou origine à Nogaï, petit-fils de Tchinguis-khan, et en forment aujourd'hui la tribu la plus considérable. Ces Tatars n'ont rien de commun avec ceux qui mènent une vie nomade sur les bords de rAkhtouba, ce bras du Volga qui remonte jusqu'à Tsarit sine, ainsi que nous l'avons vu.

Les Tatars d'Astrakhan forment trois divisions : ceux qui habitent la ville même ; ceux qui sont établis dans les villages voisins; enfin ceux qui campent sous des tentes et errent aux environs de la mer Caspienne.

Lors de la prise d'Astrakhan par les soldats de Jean IV, les Tatars comptaient vingt-cinq mille combattants; ce nombre était réduit de moitié au bout d'un siècle et demi, et il alla ainsi diminuant jusqu'à la fin du siècle dernier, où il était descendu à deux mille; mais ce chiffre n'a pas tardé à remonter, car aujourd'hui il s'élève à dix mille

La cause de cette diminution si longtemps progressive a été attribuée au caractère inconstant et vagabond de ce peuple, qui a toujours été porté à changer de résidence. C'est ainsi qu'on voyait les Tatars partir seuls ou par troupes et prendre la direction du Caucase et do la Crimée : quelquefois ils allaient se joindre aux Bachkirs, quelquefois même aux Kirghiss.

Aujourd'hui, ils forment dans Astrakhan une colonie séparée ; ils ont leurs Ixmtiques à eux, leur mosquée, leur juge. Il est vrai, celui-ci est assisté d'un assesseur moscovite chargé de

» Voir la Géographie de M. PaUcmk.

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veiller à ce que, dans les sentences, il ne soit porté aucune atteinte aux lois de l'empire.

Leurs mœurs et leurs usages diffèrent peu de ceux des Nogaïs, et leur costume est à peu près celui des Tatars de Kazan, avec la seule différence que les manches de leurs habits ne vont que jusqu'au coude. Us portent des calottes sur leur téte rasée, et, par dessus, un bonnet bordé de fourrure : les jeunes gens ne se rasent même pas tous la téte, plusieurs se contentent de se couper les cheveux.

Leurs femmes s'habillent comme les Arméniennes, ou du moins d'une manière tout à fait analogue.

Quant à leur culte, aux cérémonies qui accompagnent les grands événements de la destinée humaine — la naissance, le mariage, la mort— ils suivent le culte et les cérémonies que pratiquent leurs frères de Kazan,

Il est inutile de dire que ceux de la ville font leur principale occupation du négoce : le négoce c'est la vie du Tatar, quelles que soient son origine et la cité où il demeure.

Les Tatars des villages sont jardiniers et maraîchers : ils fournissent Astrakhan de fruits et de légumes. Le gouvernement a soumis ces derniers à une légère capitalion, qu'ils payent le plus souvent en main-d'œuvre, c'est-à-dire en travaillant un certain nombre de jours pendant la priutemps et l'autpmno dans les vignobles de la couronne.

Pour ce qui est des Tatars nomades, ils sont pasteurs et vivent du produit de leurs troupeaux ; ils fournissent d'ailleurs les courriers qui entretiennent la poste entre Astrakhan et Kislar, forteresse du Caucase bâtie à l'emboucfcure du Térek, dans la mer Caspienne.

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Ce peuple, de race mongole, est originaire de la grande Tatarie. Anciennement il fut très-nombreux et se répandit comme un torrent sur une vaste étendue de pays, semant partout la terreur : il suffit de se rappeler qu'il compte au nombre de ses princes le fameux Tchinguis-Khan et le redoutable Batou-Khan, ce chef de la grande horde établie à Saraï. Au seizième siècle, les Kalmouks se divisèrent en plusieurs peuplades dont les quatre principales, les Érètes, les Choïtes, lesTumouts et lesBourga-Borats, se réunirent plus tard : ceux qui ne voulurent point adhérer à cette réunion, et s'en séparèrent, furent nommés en mongol Êlété, et en tatare Kalmouk , ce qui signifie ceux qui sont restes. Ces traîneurs ou kalmouks se divisèrent eux-mômes en quatre hordes, dont deux entrèrent en Russie, les Derbets d'abord — 1723 — qui s'avancèrent jusqu'au Don; et les Torgo-oust, ou les géants 1 ensuite, qui se réunirent à ceux-ci , sur les bords du Volga : une partie de ces derniers passa sous la domination russe et s'établit aux environs d'Astrakhan, où on les voit encore. Plus tard, toutes les hordes des Kalmouks passèrent en Russie, et se fixèrent, sous la domination de leurs khans, le long des rives du Volga, depuis Tsaritsine jusqu'à la mer Caspienne.

Les Kalmouks sont de taille moyenne, leur type est connu : cheveux noirs et durs; des yeux étroits, avec une petite peau tendue extérieurement verslfe canal lacrymal, ce qui leur donne une physionomie et un cachet d'originalité particulière; le nez large et plat comme le reste du visage, et les oreilles en dehors, c'est-à-dire détachées de la féte.

1 Ils formèrent anciennement la garde de Tchiiiguis-Khaii.

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Ils ont une certaine vivacité d'esprit, de l'adresse, sonl actifs et peu sauvages.

Ils campent l'hiver comme l'été sous des tentes de feutre, qui se démontent aisément, et leur permettent de se transporter d'un steppe à l'autre avec leurs familles et leurs troupeaux.

Je fus témoins d'un de ces voyages curieux. La tribu tout entière voulait passer de la rive droite du Volga sur la rive gauche, entre Knotaévsk et Tchernoï-Yar. Ils avaient préparé de grands radeaux et quelques embarcations, où ils tirent monter leurs chameaux puis leurs femmes et leurs enfants, les plus petits de ces derniers placés dans des paniers remplis de duvet et suspendus aux lianes des chameaux. Ils y montèrent ensuite eux-mêmes et quittèrent le rivage. Peuplade nomade qui va porter ailleurs ses lares et ses foyers. Mais la tribu dont je parle avait de vastes troupeaux de moutons, de vaches, de chevaux : tout cela se jeta à travers les eaux du Heuve, les chevaux d'abord, puis les vaches, puis les moutons, et suivit les embarcations à la nage. C'était un spectacle curieux et qui n'était pas sans certaines analogies bibliques. Je remarquai que quelques pièces de bétail furent entraînées par le courant et conséquemment perdues; mais les troupeaux étaient si nombreux que la perte ne dut pas être sensible à la colonie errante, si tant est qu'elle s'en aperçut.

D'ailleurs ils ne sont pas difficiles pour les lieux de leurs campements. Ils s'établissent sur des steppes incultes, où ils trouvent tout juste assez de patinages pour nourrir leurs bestiaux, qui font leur richesse et dont la Russie tire une grande utilité.

Ils défendent les frontières du pays contre les incursions des Kirghiss et des Nogaïs, et fournissent en temps de guerre quelques régiments de troupes irrégulières, mais excellentes, fên 1812, nos armées purent s'en apercevoir l.

Tout le commerce des Kalmouks consiste dans la vente de leurs

1 Voyez, plu? loin, l'article d'Astrakhan.

chevaux, de leurs bœufs et de leurs moutons. On assure qu'ils en retirent chaque année pour plus de cinq cent mille roubles : il n'y a sur cela que des données approximatives.

Us pratiquent la religion des peuples du Thibet et sont soumis au dalaï-lamn, dont ils reconnaissent et vénèrent la puissance spirituelle. Celui-ci leur envoie un grand-prôtre, un lama, pour lequel ils professent une soumission et un respect sans bornes. Le lama habite Astrakhan, où est son temple. J'ai visité ce temple, j'ai vu ce lama, — spectacle curieux et étrange, je vous jure, au milieu d'une ville devenue slave et chrétienne.

ki mes iss.

Ce peuple se nommerait ainsi, s'il faut en croire ses propres traditions, du nom d'un de ses ancêtres. 11 est d'ailleurs également connu sous la dénomination de la horde cosaque, et lui-même s'appelle Sara-Kaïssak, c'est-à-dire Cosaque des Steppes.

Un historien ta tare nous les montre vivant sur les bords de l'Icrani, non loin de la célèbre jrnuraille de la Chine, d'où ils émigrèrent pour l'Occident avec d'autres peuples, Tatares et Mongols. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'avant la conquête de la Sibérie, ils étaient parfaitement inconnus. Vers cette époque on les trouve aux environs du fleuve Yénisséï : ils se soumettent aux Russes, mais pour se révolter sans cesse, combattant, égorgeant, pillant, commettant des cruautés inouïes. Plus tard, ayant été battus à plusieurs reprises par les Kalmouks, ils passèrent des bords de l' Yénisséï sur ceux de l'Ob, et s'avancèrent ainsi graduellement vers le midi et l'occident. Aujourd'hui ils habitent des steppes étendus au delà de l'Oural ; ils errent aussi dans l'immense plaine qui s'étend au midi de ce fleuve, et viennent jusqu'aux bords du

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Volga, où ils se partagent en trois hordes, dont chacune a son khan particulier; elles se distinguent par la dénomination de petite, de moyenne et de grande : celle-ci est la plus faible et ne s'occupe que du soin de faire paître ses troupeaux; elle n'a pas de relation avec la Russie. Les deux autres, dont l'une, la petite, campe à l'orient du gouvernement d'Astrakhan, viennent hiverner avec leurs troupeaux dans les steppes qui s'étendent entre 1 Oural et le Volga.

Depuis plus d'un siècle les Kirghiss ont prêté serment d'obéissance à la Russie. Ils se considèrent comme sujets de l'empire sans payer de tribut. Ils fournissent des otages qui sont pris parmi les fils des khans, ce qui n'empêche pas qu'ils ne pillent les caravanes russes obligées de traverser leurs steppes. — Aussi celles-ci doivent-elles se tenir soigneusement sur leurs gardes.

Leur khan est reconnu comme souverain, et lorsqu'il se rend à Orenbourg, ce qu'il ne saurait faire toutefois sans autorisation, il y reçoit les honneurs dus à son rang suprême. On tire le canon, on le salue du drapeau, on lui présente les ai mes, etc. H reçoit d'ailleurs, ainsi que ses grands, des cadeaux annuels de la Russie.

Celte puissance voulant encourager les kirghiss au commerce d'échange, qui lui est très-favorable, les a déchargés de tout droit de douane. — Ce commerce consiste en chevaux et en moutons que ce peuple donne contre les différents objets dont il a besoin et qu'il ne saurait payer autrement, l'usage de la monnaie lui étant inconnu. C'est à Orenbourg que les Kirghiss vont ordinairement faire leurs emplettes.

11 faut dire actuellement qu'ils n'achètent que ce qu'ils ne peuvent pas se procurer par le pillage ; aussi malheur aux caravanes asiatiques qui traversent leurs déserts pour se rendre en Russie, sans avoir eu le soin de s'assurer d'avance la protection des chefs des hordes kirghissiennes en leur faisant don d'une certaine quantité de marchandises I

Mais ils ont parfaitement soin, lorsque leurs rapines et leurs

attaques doivent avoir lieu sur les frontières russes, de renvoyer d'avance leurs troupeaux loin de là, car en cas de défaite et de poursuite ils pourraient payer cher leur audace : on voit que ce sont des pillards rusés. Aujourd'hui ils se sont avancés jusqu'aux environs de Tsaritsine et de Sarepta, ou bords de la Sarpa. Nous avons vu leurs tentes non loin de la rivière. Ces tentes sont comme celles des Kalmouks, en feutre, mais plus spacieuses, plus propres, mieux distribuées. Ils suivent leurs nombreux troupeaux et s'adonnent à la chasse, ce qui leur procure le double avantage, d'abord de préserver leur bétail des attaques du loup vorace, puis de se procurer des aliments : ils tuent des cerfs, des élans, des chevaux sauvages, de la chair desquels ils se nourrissent.

Leur vie est d'ailleurs plus confortable que celle des kalmouks : ils sont mieux logés, nous venons de le voir, ils sont aussi mieux vêtus : ce sont les caravanes asiatiques qui leur fournissent les étoffes nécessaires; car pour eux, ils ne fabriquent rien. C'est tout au plus s'ils préparent quelques fourrures, une espèce de camelot appelé armiak, et des couvertures de feutre en laine de mouton.

Leurs vêtements sont nombreux. Il serait trop long de les décrire. Je dirai seulement que les Kirghiss des classes supérieures portent des habits de peaux de poulain de différentes couleurs. D'autres portent des vêtements d'été en peaux de chèvre apprêtées et sans poils (les premiers s'appellent Daka , ceux-ci Dachane) : — Comme les Tatars, ils ont la tête rasée et portent une calotte noire avec des broderies de différentes couleurs. Leurs bonnets d'été sont en feutre également, brodés et doublés de velours ; ils sont taillés en cône et garnis de deux ailes dont une est constamment abaissée. Ceux d'hiver sont doublés de fourrure. Les Kirghiss qui ont une certaine aisance sont armés de fusils; ils portent des bottes que les Boukhares leur vendent très-cher, et qui sont la chaussure la plus incommode du monde, avec

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des talons très-élevés, la semelle garnie de clous ou entourée de

plaques de fer, aussi marchent ils peu. Les Kirghiss sont toujours

à cheval. Leur figure garde le type de leur race. Jeunes, ils sont

assez hien, mais avec l'âge ils deviennent d'autant plus hideux,

qu'ils sont alors généralement déformés par l'embonpoint.

Les femmes portent de longs pantalons par-dessus lesquels

tombe une longue chemise de toile bleue fermée par devant et dans les grandes occasions, sur celle-ci, une tunique de soie. Elles s'entourent les jambes de bandes d'étoffe, et se mettent des chaussons. Leur coiffure est fort compliquée : elle se compose de mouchoirs de coton bleu ou de couleur, longs de plusieurs mètres, avec lesquels elles savent se faire sur la tète des édifices fort bizarres.

Les Kirghiss sont mahométans : ils ont donc autant de femmes qu'ils peuvent en acheter ou en enlever, aussi doivent-ils à ces enlèvements quelques modifications favorables dans le type de leur physionomie.

On peut évaluer à quinze ou dix-huit mille le nombre des tentes kirghisses, qui forment des villages nomades entre l'Oural et le Volga 1 . Peuple à demi-soumis, toujours à craindre pour ses coups de main isolés, mais jamais redoutable sérieusement, les Kirghiss sont utiles au commerce de la Russie et peuplent d'une manière fort pittoresque les vastes steppes qui leur sont abandonnés.

Leur langue diffère peu du tatare; seulement ils ont la prononciation plus forle et le tour de phrase plus allégorique.

1 Chaque tente peul contenir vingt personnes.

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Depuis plusieurs jours je ne voyais plus, des deux côtés du fleuve, que des landes arides, que des steppes semés au loin de collines sans verdure, que des plaines de sable zébrées par le vent ou tachetées à de grands intervalles par les tentes nomades de quelque tribu de Kalmouks ou quelque poste de Cosaques' veillant sur l'espace. À peine si parfois un peu de végétation sur quelque point de la rive venait protester contre cet envahissement du désert. L'horizon, d'une pureté désespérante, ne cachait derrière sa ligne d'azur ou de feu que de nouvelles plaines, que de nouveaux déserts rayés de sable et semés de collines nues comme les premières. J'en avais la vue fatiguée, l'esprit découragé : mes quelques rares compagnons de voyage fumaient ou dormaient; Hilarion dormait toujours; moi seul, comme dominé par un charme fatal, j'étais cloué sur le pont du pyroscaphe, les yeux perdus à l'horizon : c'était comme les fascinations du cauchemar.

Qu'on juge à présent du tressaillement que je dus éprouver lorsque je vis tout à coup surgir au bout de mon regard des coupoles rayonnantes, puis des clochers, bientôt après de grands bâtiments, et enfin une ville entière, qui couronnait trois collines qu'on dirait sortir du sein même du fleuve : ce furent ensuite des minarets, s'éleva nt à côté des clochers, et le croissant, qui brillait dans les airs à côté de la croix... Je regardais, le sein ému, immobile et sans voix, lorsque le patron me dit ce seul mot : Astrakhan !. . .

C'était Astrakhan, en effet, cette ville kalmouke à la physionomie slave, comme je l'ai appelée plus haut.

1 II y a des postes de Cosaques entre Tsarttsine et Astrakhan, pour protéger la route contre les incursions des Kirghiss. Ils habitent des bourgs entoures de remparts de terre. On les appelle Cosaques d'Astrakhan.

Ceci est bien la représentation d'un rêve; qu'on y songe : au bout d'un long désert une ville magnifique; au delà, une mer aux rives inhospitalières; à droite, les steppes de l'Oural; à gauche, les steppes des Cosaques; autour de soi, des villages de Tatars, des tentes de Kalmouks, des tribus de Kerghiss!... Ville étrange tout à la fois et merveilleuse! Certes, je ne comparerai Astrakhan à aucune des cités russes que j'ai visitées jusqu'ici. Si elle est merveilleuse, c'est moins par ses bâtiments, moins par sa richesse, moins par ce qui constitue ailleurs la beauté des grandes villes, que par son existence môme aux lieux où elle se trouve, que par la physionomie et l'aspect moral que lui donnent les peuples qui l'habitent, que par le caractère unique au monde que lui impriment toutes ces nations asiatiques, qu'on dirait envoyées là par leur grande patrie pour reconnaître en son nom la suzeraineté moscovite. Car si Astrakhan compte trente et un mille habitants, il y a à peine quinze mille Russes, les autres sont Tatars, Kalmouks, Indiens, Persans et Boukhares

11 ne faudrait pas prendre les géographes à la lettre, et croire qu'Astrakhan soit bâtie au bord même de la mer Caspienne. Ceci est vrai d'une manière générale, car en vérité, dans des pays où l'espace est si vaste, quatre-vingts verstes ne comptent pas. Et moimême j'ai dit : « Astrakhan, bâtie à l'embouchure du Volga, dans la mer Caspienne. » C'est que, rigoureusement, elle est bâtie à l'embouchure de ce fleuve, à l'endroit où commencent les soixantedouze branches dont j'ai parlé, dans une île formée par deux de ces branches, laquelle est appelée Zaïetchy-Bougor, c'est-à-dire colline du lièvre. Ici la ville s'élève, non pas sur une, mais sur plusieurs collines, car elle s'est étendue au delà du Zaïetchy-Bougor, où il n'y a que le kreml, édifié par Jean IV ; c'est une forteresse solide, entourée de murs crénelés, et, depuis l'époque de sa fondation, consolidée encore par plusieurs constructions nouvelles.

1 J'ai recueilli quelques chiffres: Tatars, di\ m;lle; Arméniens, quatre mille: Persans, cinq cents; Indiens, quatre cents, etc., etc.

La deuxième partie d'Astrakhan date du règne du Isar Michel ou Mikhaïl Féodorovitch ; elle est également entourée de fortes murailles, et porte le nom de Bichï-Gorod, comme à Moscou, la ville blanche. Au midi du kreml ou de la forteresse se trouvent l'amirauté et le port, construits par Pierre lrr en 1 722, car la main du grand homme atteignit à tous les points de son vaste empire, et partout laissa quelques marques de sa prévoyance et de sa force. Près de la ville, mais en dehors, les villages des Tatars; et derrière la ville, les habitations des Kalmouks. On peut se faire une idée de la physionomie des environs d'Astrakhan, en se représentant ces villages, ces tentes, ces jardins, ces prairies, ces grands peupliers, où la vigne monte et s'enlace comme à Florence; ces chameaux de Tatars qui portent des légumes à la ville ; ces télèguc s russes tirées par des buffles, et les kibitkes des Kalmouks par des bœufs; et puis, ce grand fleuve aux flots d'argent qui traverse tout cela, avec ses îles, ses pêcheries, sa navigation, son peuple de mariniers ; et çà et là, au loin, de longues échappées sur le désert, où parfois se dessine à l'horizon la silhouette mongole de quelque troupe de Kirghiss à cheval.

Il y a au milieu de ce paysage un jardin renommé , qu'on appelle les Vignes : c'est un modèle de culture et de sites habilement ménagés; les habitants du pays y font des parties, s'y rendent les grands jours, car il n'est qu'à quelques verstes. Pour moi, je lui trouvai trop la physionomie européenne; mais je fus bien aise d'y manger de ces fameux raisins d'Astrakhan qui approvisionnent, pendant l'hiver, toutes les villes septentrionales de l'empire. Nous approchions de la fin d'août, et j'en trouvai de mûrs. J'avoue que je n'y reconnus point ces raisins sans douceur qu'on achète si cher à Saint-Pétersbourg et à Moscou ; leur grain, un peu ferme, craquait sous la dent et répandait dans la bouche une liqueur d'un goût parfait.

J'ai donné une idée générale de la division de la ville, mais il faut en voir l'intérieur. Entrons par la barrière ou la porte de

Moscou ; nous arrivons droit sur la grande place. Ici, nous sommes dans une cité russe : architecture moderne; bâtiments neufs; des colonnes, des fenêtres cintrées, des galeries et le reste; en voici l'ensemble ; au centre, un square ovale entouré de sa grille en fer de fonte; en face, la bibliothèque publique et le musée; à gauche, l'hôtel du gouvernement ; à droite , la cathédrale, et plus loin, les maisons des habitants. S'il n'y avait pas, çà et là, sur cette place, quelques groupes d'hommes à la robe asiatique, à la tunique flottante , au turban de cachemire, on pourrait se croire à Vladimir, à Yaroslaff ou ailleurs.

J'allai sur le port : il est vaste ; j'y vis la flotte de la mer Caspienne, qui ne contribue pas peu à maintenir la puissance russe dans ces pays demi -barbares, dont les habilants, presque tous nomades, comme nous l'avons vu, ne sauraient reconnaître d'autre souveraineté que celle de la force matérielle. Celle de la Russie à cet égard est acceptée par eux sans conteste. On a vu les ruses employées par les Kirghiss quand ils ont à faire quelque excursion sur la frontière moscovite. C'est ici que le grand système du pouvoir absolu est une condition d'existence... Mais remarquez qu'il s'agit ici de peuplades semi-barbares.

Cependant, rien de cela ne me donnait encore une idée de l'Astrakhan qu'on m'avait promise et que j'étais venu chercher. J'en avais vu sans doute un reflet dans la ville extérieure , dans le paysage qui l'entoure; mais à l'intérieur, je n'avais trouvé qu'une ville russe, avec quelques Indiens sur la place publique, il est vrai, et des minarets s'élevant à côté de clochers chrétiens... mais voilà tout, cela n'était pas encore mon Astrakhan. Mais patience !

J'ai parlé de minarets et de clochers chrétiens. Cette ville semble avoir été consacrée à la tolérance. En effet, outre deux couvents et vingt-cinq églises russes, elle contient deux églises arméniennes, une église romaine, une chapelle évangélique, plusieurs mosquées, et un temple thibetain. — Ainsi, le pope mos-

covite, le prêtre catholique, le pasteur luthérien, le muphti tatar et le lama kalmouk peuvent se saluer en se rendant respectivejnent à leurs temples.

. Ceci est un des cotés curieux de cette cité unique. Mais là où elle est réellement elle-même, avec ce cachet d'originalité étrange que je voudrais en vain reproduire, c'est lorsqu'elle se fait voir à sou point de vue marchand, dans ses bazars. Elle en a trois priueipaux, tous les trois de forme et d'aspect asiatiques, mais ayant, en outre, chacun leur caractère spécial.

11 en est un où se réunissent, comme à une bourse, les marchands russes; ils viennent y traiter leurs affaires, toutes relatives aux expéditions lointaines : ici des produits russes en Asie, ici des produits d'Asie aux extrémités occidentales de l'empire.

Je ne parle pas du détail.

Vient ensuite le bazar oriental. Ici abondent les Persans , les Boukhares, les Arméniens, les Tatars, les Kalmouks et môme les Turcs, tous ont leurs costumes flottants, mais variés de coupe, d'étoffe, de façon, de couleurs, et d'ornements, avec leurs physionomies d'expression, de caractère et de traits si divers.

Puis c'est enfin le bazar indien. Dans celui-ci ne pénètrent guère que des Indiens, et en vérité on pourrait se croire dans quelque opulente cité du Cachemire ou de toute autre ville de la grande presqu'île, à voir cette foule d'hommes graves à la figure bronze doré, à la barbe noire, aux grands turbans blancs, aux robes de soie tombant sur leur tunique, que serrent autour de eur taille une ceinture d'or ou d'argent. Ici les châles, les soieries, les tissus précieux, tout ce qu'il y a de riche, font l'objet d'un négoce actif, et les affaires les plus considérables se traitent pour le compte des opulentes maisons ta tares de Kazan et de Moscou. ; Ces Indiens qui font le commerce comme on le fait au bord du Gange, avec gravité et noblesse, ainsi qu'ailleurs on accomplit l'acte le plus important de la vie, sont tous excessivement riches ; plus d'un compte sa fortune par millions, à ce qui me fut assuré.

Je visitai tous ces bazars avec un avide intérêt, mais je ne {Mis en apprécier que le coup d'oeil, que le caractère extérieur, que l'effet pittoresque, car pour le reste il aurait fallu comprendre ces marchands, entrer dans leurs magasins, prendre des notes, poser des chiffres, relever des faits ; mais encore une fois, il aurait fallu savoir leur idiome, connaître au moins le tatar, qui leur sert de langue de communication. Je voulus hasarder quelques mots ■russes ; je ne fus pas compris. Je me consolai toutefois en pensant que ce que j'aurais pu recueillir de positif m'aurait gâté peut* être ce que je voyais : car ce tableau, qui me faisait rêver des marchands de Bagdad et de Bassora des vieux contes arabes, revêtait dans mon imagination toutes les couleurs de la poésie orientale.

Astrakhan me réservait un tableau d'une autre nature, et sinon pittoresque comme un conte arabe, du moins curieux comme un récit de Hubruquis ou de Mandeville : c'est celui que me procura une visite faite au temple kalmouk. Ce fut comme une vision fantastique, comme un songe bizarre auquel j'assistais tout éveillé et dont je dus le spectacle à un officier de la troupe régulière de Kalmouks, dont j'ai déjà dit un mot.

Entré dans le temple, je demeurai immobile dans la partie haute et regardai ; voici ce que je vis.

Devant moi s'étendait un vaisseau à la voûte élevée et dont pourrait donner une idée l'intérieur d'une de nos églises du moyen âge. Le long des parois latérales régnait une assez grand nombre de fenêtres étroites et cintrées, percées dans un mur d'une épaisseur prodigieuse : elles étaient surmontées d'une sorte de bannière représentant je ne sais qyelles figures peintes de couleurs éclatantes. Au milieu de la nef, une sorte de chaire ou de siège en pierre; et, au fond, une table simulant un autel, avec une idole accroupie et revêtue d'un large manteau traînant. Le lama ou grand prêtre était coiffé d'un majestueux bonnet en pointe, aux cotés arrondis, et portait un magnifique manteau d'une étoffe de

prix, et de couleur jaune orange.

360 VOYAGE EiN RUSSIE.

Tant que dura le service, les fidèles, rangés en deux files aux deux côtés de l'église et en face les uns des autres, se tenaient à genoux ayant chacun devant eux une espèce de tambour sur lequel ils frappaient avec une force qui devait probablement servir de mesure à leur piété. Us faisaient un tintamarre monotone et assourdissant ; ce qui devait être fort agréable aux oreilles de l'idole.

Je ne pouvais me rassasier de ce spectacle, qui m'avait transporté au fond du Thibet et réalisait à mes yeux un de ces récits des vieux voyageurs qui, semblables à quelque merveilleuse légende, jettent notre esprit dans l'empire des chimères.

Je viens de dire que j'avais pénétré dans ce temple sous les auspices d'un officier du corps régulier de Kalmouks. Ce corps fut créé lors de l'invasion française de 1812, et se rendit célèbre sous le commandement du prince Tioumen, qui le conduisit vaillamment contre nos soldats.

Voici leur costume : une tunique blanche, serrée à la taille par un ceinturon jaune, et un large pantalon de même nuance avec un passe-poil de la couleur du ceinturon ; la coiffure est un bonnet carré jaune, bordé de fourrure. — Ces ligures kalmoukes sous ce bonnet étrange, avec cet uniforme européen, ont l'air réellement martial et sont légèrement effrayantes.

La prise d'Astrakhan par Jean IV date de 1 554 ; mais il ne faudrait pas croire que l'Astrakhan que nous venons de voir est l'ancienne cité conquise. De celle-ci, il ne reste plus que des ruines à soixante-dix verstes plus haut, sur ce bras du Volga appelé Akhtouha , qui a été déjà nommé. Du moins présume-t-on que les restes de bâtiments considérables découverts en cet endroit, et dont une partie a servi à la construction de l'Astrakhau moderne, ne sont autre chose que les ruines de l'ancienne ville talare. Quelques-uns prétendent que cette dernière s'élevait seulement à dix verstes au-dessus de l'Astrakhan russe. Je ne puis que répéter à cet égard ce que j'ai pu recueillir dans le pays, qui se pique peu d'ailleurs de science archéologique.

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