‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 26 sur 45 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Itinéraire a suivre. — Quelque* fragments de lettres touchant les steppes du Don. — Départ d'Astrakhan. — Principal cours du Volga jusqu'à la mer. — Arrivée à Tarky. — Kislar.

— Le Caucase. — Ligne de défense. — Voyage sous escorte. — Le lieutenant Matvéieff.

— Ptatigorsk. — Ce qui en caractérise l'existence. — Les jeunes officiers. — Leurs habitudes. — Le comte André K — Son duel avec un Circassien.

Astrakhan est un but, mais non un passage ; on s'y rend des provinces les plus éloignées de l'Asie, des provinces les plus éloignées de la Russie; mais on ne saurait passer par Astrakhan pour aller quelque part. Quand on quitte cette ville, on s'embarque ou ou se joint à une caravane; mais les caravanes prennent la route de l'Orient, chargées des produits occidentaux. J'avais eu vaguement l idée de prendre à l'opposite par les steppes du Volga, et de pénétrer ainsi dans les terres des Cosaques. J'aurais visité les bords du Don, Tcherkask, la vieille capitale de la contrée; et plus loin, près de la mer d'Azoff, son nouveau chef-lieu, Novoï-Tcherkask, bâti tout exprès pour la remplacer.

Le Don, fleuve que les anciens, dont les noms poétisaient toutes choses, appelaient Tanaïs1, n'a réellement gardé de pittoresque que le souvenir de ce vieux nom. Saurait-il en être autrement? Ses eaux troubles et semées de bancs de sable coulent »

» Li s TaUrs le nomment Tana ou Douna.

362 voya<;k k.\ h issu:.

entre des rives basses, à travers des steppes où l'œil chercherait >en vain quelque accident. Tout ce qu'il peut découvrir, c'est quelquefois- des villages nomades, qui parcourent la plaine en caravanes, et campent à la manière des vieux Gaulois, en s'entourant de leurs chariots comme d'un rempart.

Quant aux villes que j'ai nommées, ce sont tout au plus de gros bourgs bâtis en bois, saufles maisons de la couronne. Tcherkask remonte à la fin du xvie siècle, et Novoï-Tcherkask date à peine de trente ans. Reste le voyage lui-même, le voyage en tarantass, car c'est pour ces vastes pays de plaines que la tarantass a été imaginée. Mais ce voyage promet-il de racheter, par quelque chose de saillant, les fatigues atroces qu'il impose, sans parler des privations? On pourra en juger par les fragments qui suivent, et que je tire de la correspondance d'un de mes amis, appelé il y a une couple d'années à traverser les steppes des Cosaques du Don et ceux de la Petite-Russie.

« A mesure qu'on avance dans la partie méridionale du gouvernement de Voronèje, qui touche à la terrç des Cosaques du Don, la route devient plus impraticable. Tantôt elle traverse des plaines de sable où les roues disparaissent jusqu'aux essieux, avançant péniblement et faisant à peine une verste à l'heure, malgré les efforts de douze chevaux ruisselants de sueur; tantôt ce sont des steppes sans fin, où le regard interroge vainement l'horizon pour découvrir une cabane, un arbre, un peu de verdure qui repose la vue; puis des rivières sans pont, qu'il faut traverser sur des bacs informes, ou des ravins creusés par la fonte des neiges, véritables précipices qu'il faut franchir sur des planches disjointes jetées sur des poutres vermoulues. 1-es cochers russes, qui connaissent ces passages, ont l'habitude de les franchir au grand galop de leurs chevaux, et il n'est pas rare de voir le tout s'écrouler après le rapide vol de la voiture. Inutile d'ajouter qu'au milieu de ces plaines arides le voyageur ne trouve d'autres comestibles que ceux qu'il y apporte.

» Au milieu des steppes du Don, la route, non pierrée et recouverte d'herbe comme la plaine, ne se reconnaît que, par les poteaux plantés de verste en verste pour indiquer la dislance, et rien n'est plus facile que de la quitter et de se jeter dans les steppes, dont rien ne la distingue. Une nuit je fus réveillé par le contraste du silence qui avait subitement succédé au roulement de la voiture, et j'entendis un colloque animé établi entre notre postillon, habitué pourtant à traverser les steppes, et un Cosaque à cheval -qui nous avait été donné pour éclairer notre route, à travers l'uniformité de ces déserts. La lune ne brillait pas au ciel, mais le firmament était pur et étoilé. Or le dialogue animé de nos deux guides m'apprit que nous étions égarés dans les steppes, car il avait pour objet de savoir s'il fallait preudre à gauche ou à droite d'une étoile qui leur servait de phare conducteur. »

Puisque j'y suis, je cite encore une page du journal de mon ami, d'autant plus que mon itinéraire ne me conduira point aux lieux dont il parle :

« Novoï-Tcherkask est tout au plus un grand bourg, composé de petites maisons à un étage, au sommet d'un plateau exposé à toutes les ardeurs d'un climat tropical, sans abri, sans verdure, sans eau, à trente verstesduDon, tandisque les rivesde ce fleuve offrent des situations parfaitement convenables à l'emplacement d'une ville '. Les habitants sont généralement grands et beaux, surtout les femmes. Us sont affables, hospitaliers, el d'un caractère vif et enjoué. Leurs habitudes et leur existence toute militaire donnent à leurs personnes, à leurs habitatious, un aspect d'ordre et de propreté qu'on rencontre moins souvent dans les autres provinces de l'empire.

• L'auteur de ces fragments a oublié queTrherkask, l'ancien chef-lieu des terres des Cosaques du Don, bâti sur les bords de ce fleuve, se trouve soumis à ses inondations annuelles, dont cette fille a beaucoup à souffrir, et qu'on n'a construit le nouveau Tchcrkask sur ce plateau que pour le mettre à l'abri de ces inondations. D'ailleurs la ville s'élève sur la rive droite de PAksaï, qui ne tardera pas de la mettre en communication directe avec le Don, si déjà cela n'est pas fait. \Sotcdt l'auteur.)

« Pour nous rendre, de Novoï-Tcherkask à Kharkoff, nous inversâmes (\p nouveau les steppes dévastés du Don, mais en arrivant dans l'Ukraine, nous trouvâmes un pays fertile, couvert d'une belle végétation et offrant parfois d'assez jolis sites, quoique sans accidents de terrain.

« Kharkoff, capitale de l'Ukraine, située au milieu de plaines immenses, n'est remarquable que parce que c'est la seule ville qu'on y rencontre.

« Les villages de l'Ukraine sont grands et riches : partout l'aspect en est triste et morne...

« Au delà de Kharkoff, la pluie ayant détrempé le sol glaiseux de la route, nous demeurâmes plusieurs heures embourbés sans pouvoir être délivrés par un renfort de quatre chevaux ajoutés aux six que nous avions déjà; il fallut avoir recours à l'effort combiné de dix chevaux et de deux paires de bœufs : ce contre-temps se renouvelle fréquemment dans cette province, au printemps et en automne, mais nous étions alors au milieu de juillet.

« Pollava, petite ville qui n'a d'important que ses souvenirs historiques et son monument commémoratif de la victoire où Pierre le Grand sut si habilement retourner contre son illustre rival les moyens qui avaient procuré à celui-ci une première victoire. »

En voilà, je pense, assez pour faire voir qu'il y aurait eu folie et démence à se jeter à travers les steppes déserts du Volga , pour venir tomber au milieu des steppes déserts du Don. Mais cette idée, comme je l'ai dit, ne fit que traverser mon esprit.

Il ne me restait qu'une route à prendre, celle de mer. Un service de pyroscaphes est établi entre Astrakhan et Bakou, touchant à Tarky (Tarkhou) et à Derbent ; celle-ci, vieille cité du Daghestan, remarquable par ses grandes murailles, et d'où, tirant une ligne à travers les provinces trans-eaucasiennes de l'empire, je pouvais gagner Tiflis la Géorgienne, où j'eusse trouvé d'excellentes connaissances ; et de Tiflis, par l'un des chemins les plus pittoresques

du monde, qu'on appelle la route militaire de Géorgie, gagner, de l'autre côté de la petite Kabardie, en passant par Vladikavkas, cette clef du pays, Piatigorsk, petite forteresse Mtie pour proléger des eaux minérales qui se trouvent au pied du Mackouka, dans une délicieuse vallée, relevée de tout le piquant que peuvent donner à un paysage alpestre les tableaux animés de la vie militaire et le sentiment d'un danger dont on se plaît à braver les menaces de chaque jour.

Mais le mois d'août était avancé, et je voulais arriver aux eaux de Piatigorsk avant qu'elles eussent été abandonnées. Or, l'itinéraire que je viens d'indiquer, quelque hAte que j'eusse faite, m'aurait pris au moins trois semaines. Je me décidai donc à l'abandonner et à descendre à Tarky, petite ville au-dessus de Derbent, d'où je gagnerais Kislar, sur le Térek; ici, suivant la ligne militaire sur les revers septentrionaux des montagnes de la Tehctcbenya et de la Kabardie, je pouvais arriver en peu de jours à Piatigorsk; il me serait d'ailleurs facile, si le temps me le permettait, d'aller à Tiflis par une des occasions qui ne sauraient manquer de se présenter chaque jour à Piatigorsk.

Je m'embarquai donc. L'Astrolabe est un excellent vapeur qui fait habituellement le trajet que j'ai indiqué. Malheureusement les eaux du Volga se trouvant basses à ce moment, il nous fallut changer de navire avant d'avoir atteint la mer. Le cours principal du fleuve, que suivent les vaisseaux trace une ligne inclinée au sud-ouest et laisse voir à sa gauche des îles de sable , des basfonds, des espaces couverts de lagunes, et qu'envahissent les eaux lorsqu'elles montent. Enfin nous aperçûmes la ligne bleue de l'horizon maritime, et bientôt les ailes puissantes de notre vapeur battirent les flots de la Caspienne, cette mer si longtemps inconnue et dont les rives orientales sont encore, sur tant de points, désertes ou barbares.

1 Ce rours s'appelle Yarkovskoi Owtté, c'eît-à-dire bouche d'YarkofT.

Trente-six heures nous suftirent pour arriver à Tarky. Là, je me joignis à quelques habitants de Kislar, Arméniens, marchands de soie, et nous arrivâmes en quinze heures sous la protection d'une escorte de Cosaques.

Ici je me trouvai dans un riche'pays de vignobles et de mûriers, au milieu d'une nature féconde, sur les bords d'un fleuve rapide, ombragé de grands bois et pittoresquement accidenté. J'étais trop pressé de partir pour m'arreter longtemps à Kislar, dont la physionomie, d'ailleurs, est beaucoup plus asiatique qu'elle n'est russe, ne fût-ce que par ses habitants, qui sont presque tous Arméniens et Tatars, et les quatre ou cinq mosquées qu'on y voit, tandis qu'il ne s'y trouve que deux églises russes 1 . Tous ceux qui ont ouvert une carte de géographie savent que le Caucase forme une chaîne de montagnes primitives, qui s'étend entre la mer Noire et la mer Caspienne, ayant son inclinaison à l'orient et s'abaissant d'un côté vers la Perse, tandis qu'au nord elle penche vers la Russie, qui en possède une grande partie.

Rien de hardi et de grandiose comme ces cimes sourcilleuses dont quelques-unes, couronnées de neiges éternelles, vont se perdre dans les nuages ; ces montagnes renferment dans leur sein des vallées profondes, des plateaux verdoyants, des sites agrestes, des ravines aux flancs déchirés, des torrents, des rivières, un fleuve, des bois; et puis des villages aux pentes des rochers, des tribus de peuplades guerrières, une population tout entière de soldats vêtus d'acier, franchissent leurs montagnes sur des chevaux dociles et vigoureux, hardis et légers; ces soldats sont les Circassiens, les Tcherkesses, plutôt, qu'on désigne ici de l'appellation générale de montagnards; ces mortels ennemis des Russes, et contre lesquels les Russes ont dû établir une formidable ligne

« Il se fait à Kislar un grand commerce de vin, de soie et d'huile de sésame ; c'est d'ailleurs l'entrepôt de la plupart des marchandises qui viennent d'Astrakhan pour aller en Perse, et parmi les peuples des montagnes du Caucase. C'est aussi à Kislar qu'arrivent les marchandises de ces pays.

de défense, qui commence aux bouches du Tirck et s'en va dans la direction de l'ouest jusqu'à l'extrémité de la province menacée, passant par ces points dominants : Mosdok, Géorghicfsk, Alexandroff, Stavropol, Donskïa. Je n'ai nommé que cinq forteresses, j'eusse pu en nommer vingt, sans compter les forts, les établissements de Cosaques, entourés d'un rempart de terre ou d une palissade, avec un fossé; le tout défendu par des batteries bien établies.

Cette ligne de défense fut commencée par Jean IV, immédiatement après la prise d'Astrakhan et la conquête de ce royaume. Le tsar fit bâtir un fort à Tarky pour maintenir les deux Kabarda , qui s'étaient soumises à la Russie. Son fils, le dernier tsar de la race de Rurik, en fit bâtir un dans le Daghestan. Boris Godounoff, qui vint après, fit commencer quelques forteresses pour protéger les Kabardiens et les Koumyks, mais ces peuples s'y opposèrent et les travaux furent abandonnés. Pierre le Grand fit bâtir plusieurs retranchements aux endroits qui lui parurent favorables. En 1733, Kislar fut construit; Mosdok en 1763, et dans l'année 1771, toute la ligne fut achevée, laquelle a été depuis renforcée encore de plusieurs places et de nouveaux retranchements '.

Jusqu'en 1801, la province qui forme aujourd'hui le gouvernement du Caucase appartenait à celui d'Astrakhan ; ce fut l'empereur Alexandre qui ordonna cette séparation, en désignant au nouveau gouvernement la forteresse de Géorghicfsk comme son chef-lieu. J'ai nommé les principales forteresses de la ligne de défense; ce sont aussi les principales villes de ce gouvernement.

On me permettra de ne pas me jeter ici dans les explications stratégiques relatives à cette guerre éternelle, entretenue par la Russie contre lesTcherkesses, seule manière de défendre ses frontières et de garantir. ses provinces asiatiques; trop d'ouvrages ont été publiés sur le Caucase pour que je vienne répéter d'une ma-

1 Entre autres Vladikavkassa.

nière écourlée ce qu'ils ont dit avec autorité et avec les développements convenables. J'ai entrepris de donner une idée de la Russie pittoresque; c'est donc au point de vue pittoresque que je dois considérer le Caucase.

A Kislar je cherchai un compagnon de voyage, je n'en trouvai pas : il nie fallut partir seul en télègue, avec Hilarion dont le service me devenait de plus en plus utile, et sous l'escorte d'un piquet de Cosaques de la ligne, armés jusqu'aux dents. Le cœur me battit, et j'éprouvai je ne sais quelle émotion mêlée d'orgueil, en jetant les yeux à ma gauche, sur ces vastes contre-forts caucasiens, des gorges desquels pouvait, à chaque instant, sortir une nuée de Tcherkcsses impitoyables. Hilarion paraissait peu se préoccuper de ce que notre situation avait de romanesque ou de dramatique : il est de fait que nous formions un tableau qui ne devait pas manquer de pittoresque, et dont l'encadrement avait du moins d'assez belles proportions.

. Je ne raconterai pas ce voyage, qui se fit sans encombres et qui, sauf les accidents du paysage, ne m'offrit rien de remarquable. Les villes du Caucase sont toutes à peu près sur le même modèle : une forteresse, des palissades, des soldats, des casernes, (les hôpitaux, des magasins, et puis de pauvres maisons. En voir une, c'est les voir toutes; les sites seuls varient, quoique tous empreints de ce cachet sévère et sauvage qui caractérise ces vieilles et célèbres montagnes.

A Mosdok, je fis rencontre d'un jeune officier qui se rendait à Géorghiefsk ; nous fîmes route ensemble, et sous la protection de la même troupe. 11 avait à Saint-Pétersbourg des amis qui étaient de ma connaissance, de sorte que la nôtre fut bientôt faite, car en Russie, encore plus qu'ailleurs, « les amis de nos amis sont nos amis. »

Le lieutenant MatvéiefF était un jeune homme à la parole grave, la ligure hâlée par le soleil du Caucase, quelque chose de martial dans les traits, où était répandue une certaine expression de mé-

lancolie; la moustache pendante, et sur son uniforme d'officier la croix de Saint-George de soldat.

Je regardai cette croix curieusement.

— Monsieur, me dit-il, cette croix qui vous étonne est pour moi le souvenir d'une faute autant que celui de la réparation. J'ai vingt-six ans, il y en a huit que je fus promu au grade d'officier dans un régiment des gardes : un mois ne s'était pas écoulé que je cherchais querelle à un camarade; nous nous battîmes, il tomba, et je crus l'avoir tué. Je fus dégradé et envoyé au Caucase comme soldat. Le remords était entré dans mon Ame, et je voulus me faire tuer. Je fis tout ce qu'il fallait pour cela, et cependant je ne parvins qu'à attraper quelques blessures. Que vous dirai-je? ces blessures me valurent cette croix. Peu de temps après je reçus les galons de sous-officier, et un an plus tard les épaulettes me furent rendues... Voilà comment il se fait que la croix de soldat est attachée à mon uniforme d'officier * .

Je lui serrai la main. — Et, dis-je, lieutenant, cet adversaire que vous croyiez avoir tué?

— J'eus le bonheur d'apprendre qu'il n'avait été que dangereusement blessé.

— Et vous ne demandez pas encore à être rappelé à Saint- Pétersbourg ?

— Je veux à présent gagner la croix d'officier, me répondit-il.

M. Matvéieff me donna une lettre pour un de ses amis, en garnison à Piatigorsk. — 11 vous sera peut-être agréable de connaître là-bas quelques-uns de nos officiers du Caucase, et je ne saurais mieux vous adresser qu'au comte André R... — Mais j'accepte volontiers, quoique j'aie déjà plus d'une recommandation, entre autres pour le chef du régiment.

• Quelquefois un sous-officier de la garde, avant de recevoir les «'paillettes, fait une campagne dans le Caucase et y gagne la croix de soldat.

A Géorghiefk, je fis rencoutre de plusieurs personnes qui se rendaient aux eaux de Piatigorsk; je me joignis à elles, et la route se termina le plus gaiement du monde.

Piatigorsk est une petite ville dont les maisons sont éparpillées dans une vallée charmante, au pied du mont Machouba, un peu au-dessous de rétablissement thermal. Elle est gardée par un bataillon de soldats et le campement voisin des Cosaques de la ligne, sans compter les sentinelles qui l'entourent . Quant à rétablissement des eaux, il est pour ainsi dire dans la montagne même, au centre d'un paysage agreste et grandiose; il y a des rochers, de la verdure, des jardins, de grands pics aériens, des sentiers perdus, des retraites inaccessibles, tout ce qui caractérise, en un mot, les sites alpestres du Caucase.

D'ailleurs les malades y mènent la joyeuse existence des eaux, relevée de ce que lui donnent ici de particulièrement accentué et d'émouvant, du moins aux yeux des étrangers, la nature et les circonstances de la situation.

Rien ne saurait en effet relever le plaisir comme le danger qui l'entoure, ni lui donner un attrait plus piquant ; j'ajouterai que dans bien des cas tout le plaisir naît du danger.

Qu'on essaie, par exemple, de le faire disparaître du séjour de Piatigorsk; qu'il n'y ait plus de Circassiens, plus de rencontres, plus d'enlèvements à redouter; que ces solitudes vastes et tourmentées deviennent des promenades paisibles, calmes et sans trouble, et aussitôt tout charme en aura disparu.

A cette riche et grandiose scène du Caucase, il faut le montagnard aguerri qui glisse et se cache, le mousquet au poing, derrière le buisson du sentier; il lui faut le Russe courageux, le Cosaque batailleur qui le poursuivent, la fusillade qui pétille et l'artillerie qui gronde ; il lui faut aussi les forts dressés sur la pointe des rocs et surplombant l'abîme, les aouls 1 dans les hautes

• Aoul, village circasgien.

yallées, villages palissades qui se défendent comme des forteresses; et puis aussi ces scènes antiques, où Ton voit de belles jeunes femmes aux yeux frangés d'ébène et au voile flottant, qui, comme les Olles des patriarches, s'en vont puiser de l'eau au torrent avec des perles au cou et des bracelets aux pieds.

A cet encadrement, il faut ses personnages; à ce théâtre, son drame, et le drame du Caucase, c'est la guerre aventureuse, héroïque, capricieuse, sans paix, sans trêve, sans fin!

Enlevez tout cela à Piatigorsk, dis-je, et les eaux sont aussitôt désertées : je vous demande le charme, faire deux mille verstes, trois mille quelquefois, pour venir chercher cette vulgaire sécurité qu'on trouve à Ems ou à Wiesbaden! Sérieusement ces dangers inséparables du voisinage des Tcherkesses, et les précautions mêmes qu'on prend pour s'en garantir, donnent un piquant attrait au séjour des eaux du Caucase; et si dès l'abord j'y éprouvai une certaine inquiétude désagréable, bientôt cette inquiétude se changea en une émotion pleine de charme.

J'avais trouvé des connaissances dans tous les militaires qu'il y avait là... C'étaient de braves jeunes gens, comme je l'ai dit, les uns arrivés récemment de Saint-Pétersbourg pour faire leur premier coup de feu ; d'autres plus anciens, venus de telle forteresse de la ligne pour guérir quelque blessure de balle tcherkesse, beaucoup aussi pour tuer le temps et attendre une expédition, car c est là le but, l'objet des vœux constants de cette jeunesse inquiète et brave.

J'observai d'abord, et, je le répète, sauf le relief du danger et certains traits inséparables de la localité, rien de bien différent dans l'existence de Piatigorsk et celle des autres eaux , par exemple de celles d'Allemagne. Le matin, le traitement, les eaux, la promenade dans le jardin ; le dtner au Wauxhall venait ensuite, la musique après le dîner ; puis, pendant la soirée, le bal quelquefois et le jeu toujours. On arrangeait aussi des parties dans les environs, des excursions parfois lointaines dans les montagnes, mais

alors sous bonne escorte, car les montagnards sont hardis, pleins de ruse et d'une merveilleuse dextérité.

Il y avait parmi les baigneurs des familles venues de tous les gouvernements de l'empire : il y en avait de Moscou, il y en avait de Kazan, il y en avait de Karkhoff, et aussi plus d'un chef des tribus soumises.

Je m'étais intimement lié avec les militaires russes, surtout avec l'ami du lieutenant Matvéieff, le capitaine André R... C'était un jeune homme d'environ trente ans, à la moustache blonde avec des cheveux noirs, les yeux bleus et perçants, la physionomie ouverte, l'expression franche, quelque chose de loyal dans toute la personne. Il avait fait, plusieurs années auparavant, la guerre du Caucase, et y était revenu par besoin, par inquiétude d'esprit, et peut-être aussi par je ne sais quel besoin de l'inconnu et des aventures, dont un précédent séjour dans les montagnes avait pu lui donner le goût. André R... était généralement aimé des autres jeunes gens, qui l'entouraient d'ailleurs d'une déférence visible et parfaitement méritée. Je m'étais lié intimement avec lui.

Ordinairement le dîner se prolongeait assez tard. Lorsque le dessert était emporté, que la dernière bouteille de Champagne était vidée, on apportait le café, et avec le café le rhum et les pipes ; alors commençaient les récits : c'étaient toujours des relations d'affaires avec les montagnards, et je dois à la vérité de dire que les jeunes héros parlaient avec beaucoup de modestie d'eux-mêmes, et qu'ils n'épargnaient pas les éloges à leurs ennemis. Ils m'avaient tellement excité par leurs constantes histoires militaires, qu'ils lirent naître en moi le désir le plus violent d'assister à quelqu'une de ces expéditions aventureuses et pittoresques dont le simple récit me faisait battre le cœur, sous l'empire des plus étranges et des plus délicieuses émotions. Je m'en ouvris à André.

— Vrai! me dit-il... vous suivrez une expédition contre les montagnards...?

— Et qu'y a-t-il donc là qui puisse tant vous étonner?

— C'est que vous êtes peu habitué, que je sache, à ce genre de promenade.

— Est-ce qu'avant votre première excursion vous y étiez habitué, vous, mon cher André?

— Oh î voyez-vous, le cas était bien différent : moi, je venais au Caucase pour gagner un grade et la croix de Saint-George, tandis que vous...

— Je n'ai rien à gagner, n'est-ce pas, sinon quelque balle ? Et votre estime donc?...

— Pardon... mon estime vous est acquise avant tout, et je ne doute pas le moins du monde de votre courage ; mais c'est que cette guerre est diabolique... ; ces satanés montagnards se cachent derrière les pierres, dans les broussailles, disparaissent aux regards comme des reptiles, et sont toujours devant vous, armés de leurs longs fusils à balles forcées.

— Et croyez-vous par hasard qu'il était plus commode de faire la guerre des barricades à Paris, en 1848... ? Pardieu! mon cher capitaine, nos montagnards retranchés derrière leurs forteresses de grès valaient au moins vos montagnards derrière leurs rochers de granit, et je ne pense pas que les balles de ceux-ci aient un sifflement plus aigu que le sifflement des balles de ceux-là... Ainsi, de grâce, plus d'objection; je suis moins novice au feu que vous ne pouvez le croire... je ne me donne pas pour un héros, mais je puis vous assurer que je ne vous ferai pas rougir.

— Eh bien! me dit-il, je crois qu'il est question de quelque chose comme d'aller surprendre un grand aoul dans la montagne, et de s'emparer ensuite d'une petite position gardée par nos ennemis. Mais, avant cela, je vous promets de vous faire faire une promenade qui vous donnera tous les avant-goûts de ce que vous désirez voir. . .

— Où donc, et quand cela?

— Je vous dirai où en partant ; quant au moment, je ne l'ai pas fixé, mais ce sera bientôt : ainsi, préparez- vous.

— Quels préparatifs dois-je faire?

— Avez-vous un bon fusil de chasse à deux coups ?

— J'ai une paire de pistolets.

— Cela ne suffit pas. Je vous prêterai un fusil des montagnes, quelque chose de parfait, léger, à petit calibre, et deux cents pas de portée; je vous le ferai essayer demain.

— Merci.

Le même soir, il fut beaucoup question des Tcherkesses, et je ne sais qui se mit à parler des anciennes campagnes d'André.

— Messieurs, leur dit-il, vous savez que je n'aime pas qu'il soit question de ce que j'ai fait... 11 n'est personne de vous ici qui n'en fasse ou qui n'en fit autant au besoin.

— Nous voulons bien nous taire sur tes prouesses contre les montagnards, mon cher André, dit alors un des jeunes gens, un parent du capitaine, mais alors raconte à ces messieurs ton duel avec les deux Circassiens...

— Oui, ce duel ! ce duel ! firent tous les autres.

— Messieurs, de grâce...

— Si cela te répugne, laisse-moi le raconter à ta place.... tu permets... Messieurs, André me permet de prendre la parole pour lui...

André comprit qu'il aurait mauvaise grâce de s'opposer à ce récit.

— Puisque ces messieurs le veulent absolument, parle, Nicolas, mais pendant ce temps j'irai fumer ma pipe à l'air ; la soirée est magnifique.

Et le jeune homme sortit.

Alors Nicolas commença :

— C'était à Saint-Pétersbourg, par une matinée du mois de décembre. André nous avait donné à déjeuner; nous étions cinq ou six officiers, et fumions dans son cabinet, en prenant le café, exactement comme nous faisons ici en ce moment, lorsque son valet de chambre vint l'avertir que deux officiers tcherkesses

étaient depuis uo quart d'heure dans la salle d'attente, et qu'ils demandaient à le voir.

André leur fit dire qu'il les priait de l'excuser, mais qu'il leur saurait bon gré de revenir le lendemain. Ils tinrent bon et il fallut bien qu'il les reçût ; mais au lieu de les faire entrer dans son cabinet, il sortit et alla les rejoindre où ils l'attendaient.

A ce mot de Tcherkesses, nous craignîmes quelque aventure, et il fut convenu que j'irais me poster dans une petite pièce voisine de celle où se trouvaient les deux montagnards. Ils étaient encore jeunes, bruns, aux grands yeux noirs et au nez arqué, comme ceux de leur race. Ils portaient l'uniforme que vous savez : une tunique en drap bleu qu'une étroite ceinture d'argent fixait à leur taille presque coupée en deux : à cette ceinture était suspendu leur sabre à fourreau de maroquin rouge et à poignée ciselée ; un long poignard à gaine de velours pendait à l'autre côté de la ceinture. Leur pantalon bordé d'un galon d'argent descendait sur le cou-de-pied de leurs bottes jaunes armées d'éperons aigus. Leur poitrine largement bombée étalait une double cartouchière figurée par des baguettes d'argent enchaînées dans leurs étuis de drap. Leur coiffure à cotes de melon complétait ce costume connu, et donnait à leur personne quelque chose d'étrange et de théâtral.

L'un des deux montagnards était grand; l'autre de taille moyenne. Celui-ci avait un regard oblique et l'expression du visage dure et malveillante.

Ce fut l'autre qui prit la parole, en se servant de la langue française qu'il parlait avec une grande facilité.

— Pardon, monsieur le comte, dit-il, si nous avons insisté l>our être reçus immédiatement ; mais vous verrez bientôt vousmême qu'on ne remet pas volontiers une affaire de la nature de celle qui nous amène auprès de vous.

— Je ne sais quelle nature d'affaire je puis avoir à démêler avec vous, messieurs : il n'importe, vous pouvez parler.

— Et d'abord que je vous dise, reprit le Tcherkesse, que je ne

suis ici que l'interprète de la personne directement intéressée dans la question... Cette personne, ajouta-t-il en désignant son compagnon, c'est le lieutenant, le prince lsmaïl-Bek. Si je prends la parole pour lui, c'est que le prince s'exprime difficilement en français et plus difficilement encore en russe, quoiqu'il comprenne d'ailleurs fort bien ces deux langues.

— Je vous ai dit que je vous écoute, monsieur, fit ici André impatienté.

— Voici donc : vous avez fait la guerre du Caucase, monsieur le comte ?

Notre ami s'inclina en signe d'affirmation.

— Et vous vous êtes vaillamment comporté. Je vous rappellerai, l'affaire de la grande Ravine par laquelle il fallait passer j>our gagner l'aoul d'une tribu que vous vouliez surprendre.

André, dont l'intérêt commençait à s'éveiller, regardait son interlocuteur avec une singulière attention. Celui-ci continua :

Un lit torrentueux, profond et tourmenté qui se déroule entre deux berges de roches vives, à travers les précipices et les broussailles. Il est un endroit où les deux berges, Rabaissant par accident de terrain, offrent un passage aisé : c'était là que s'était postée votre colonne; mais 15 aussi, parmi d'épaisses touffes de bruyères et de genévriers, une troupe de montagnards embusqués, et que le diable n'aurait pas aperçue, gardait la ravine. La première compagnie russe qui se présenta fut décimée *. Le feu des nôtres semblait sortir de dessous terre : vos soldats tombaient comme des mouches, mais bravement, il faut en convenir. C'est ainsi que le lit du torrent était infranchissable, et que votre expédition avortait dès le début. Déjà les Cosaques commençaient à se démoraliser, lorsque vous parûtes, vous, monsieur le comte, à la tête de votre compagnie. Vous lui fîtes faire halte et vous

1 Tout ceci est parfaitement historique.

avançâtes seul pour reconnaître la position. Les nôtres firent feu; mais lorsque la fumée fut dissipée, nous aperçûmes votre troupe couchée à plat ventre. Elle se releva brusquement, et franchissant le ravin à pas de course, nous débusqua. Vous aviez bien jugé le coup, monsieur le comte ; la route fut déblayée, le môme soir l'aoul tombait au pouvoir des troupes de S. M. 1. et la tribu entière était dispersée. Mais vous aviez reçu, vous, pendant l'affaire, coup de mousquet au front. J'en aperçois encore la cicatrice. Elle v peut vous prouver que je ne manque pas d'une certaine justesse dans le coup d'œil.

André fit un mouvement.

— Pardon, monsieur le comte, continua l'autre, mais j'étais dans mon droit. Je n'avais pas encore fait ma soumission alors, et je commandais l'embuscade. Or, votre blessure vous fit perdre connaissance et vous demeurâtes sur le terrain. Les vôtres, emportés par l'ardeur de la victoire, ne s'en aperçurent sans doute pas, mais nous vous avions vu tomber, nous; et quand les laisses se furent éloignés, un de nos plus robustes montagnards se glissa à travers les pierres et les buissons jusqu'à l'endroit où vous étiez étendu ; il vous prit sur ses épaules et vous fûtes bientôt au pouvoir du chef de la tribu, Ismaïl-Bek. Votre blessure n'était pas profonde ; la balle avait glissé sous les chairs ; quelques jours suffirent pour la guérir, et vous demeurâtes notre prisonnier.

— Achevez, monsieur, fit ici André avec indignation, achevez, et dites le traitement cruel qu'on me fit subir.

— On attendait de vous une rançon considérable; il était naturel qu'on prit quelques précautions. Une légère entaille vous fut faite sous la plante des pieds...

— Et on la remplit de crin haché...

— Il fallait bien empêcher la blessure de se fermer. Le moyen, je l'avoue , était cruel : toutefois , il ne vous empêcha point de vous sauver...

— Grâce à un ange de bonté !

378 VOYAGE EN KXSSIE.

— Vous y voici, monsieur le comte. Cet auge de bonté était la fille d'Ismaïl-Bek, et la cousine du prince.

Il désigna de nouveau son compagnon.

— Vous la séduisîtes.

— Monsieur, cela est faux !

— Vous vous en fîtes aimer, si vous préférez.

— Elle eut pitié de moi.

— Ce sera comme vous voudrez ; tant il y a qu'elle obtint de son père un adoucissement à votre captivité, et guérit la plaie de votre pied 1 . Bientôt vous eûtes la faculté de vous promener dans les environs de l'aoul. La fdle du chef vous accompagnait souvent. Le soir vous rentriez pour recommencer vos excursions le lendemain. Un jour vous sortîtes avec elle plus matin que de coutume, et le soir, vous ne reparûtes ni l'un ni l'autre. Vous aviez enlevé la princesse Souléïka.

André regardait tour à tour les deux Circassiens, attendant la fin de cette singulière aventure.

Le Tcherkesse reprit :

— Vous devez savoir le reste. J'avais fait ma soumission par fatigue, par ennui, par curiosité. J'étais fatigué d'une guerre sans fin ni résultat; ennuyé de vivre dans nos sauvages montagnes; curieux de voir de près votre civilisation. Le prince, mon camarade, fit sa soumission pour venir se venger de vous. Dès qu'il vous eut découvert, il voulut vous poignarder... Je l'en empêchai et lui fis comprendre que puisqu'il avait accepté un rang sous vos drapeaux, il devait se soumettre aux mœurs que vos drapeaux imposent et agir d'autre sorte.

Vousdevez comprendre maintenant cequele princeexigedevous.

— Eh bien, monsieur, faites-moi la grâce de me donner votre adresse et de me dire l'heure à laquelle mes témoins pourront se présenter chez vous demain.

1 Les femmes circassiennes s'oeeupeot du pansement et de la guérison des bit-usures.

LE CAUCASK. 379

Le Tcherkesse qui n'avait rien dit fit un signe d'impatience et prononça vivement une phrase en circassien.

— Pourquoi, reprit l'autre, ne pas régler cette affaire entre vous et ici même? Vos témoins vous accompagneront demain sur le lieu du combat, et cela doit suffire. Vous avez fait la guerre de nos montagnes, et l'usage du kangiar doit vous être familier; cette arme avec le sabre serait au mieux.

— Je doute que mes seconds acceptent ce mode de combat ; le poignard n'entre pas dans nos mœurs militaires, dont vous parliez tout à l'heure, et le sabre lui-même est rarement usité dans nos rencontres. Je vous parlerais bien de 1'épee, mais c'est une arme étrangère à votre nation. 11 ne nous reste donc que le pistolet.

— Pardon, monsieur le comte, mais c'est que mon camarade aurait une incroyable joie à fouiller dans votre poitrine avec la lame de son poignard d'Erzeroum.

Audré s'inclina en souriant devant son étrange adversaire.

— Je n'en doute pas, répondit-il, cependant le prince me permettra de ne pas pousser la complaisance jusqu'à me prêter à ce uYsir quelque peu exagéré... Que votre ami choisisse entre le sabre et le pistolet.

— Eh bien donc, le pistolet, à cheval, et puis le sabre, s'il en est ensuite besoin.

C'est parfait. Mais vous savez sans doute qu'une rencontre de cette nature exige ici certaines mesures de prudence, car l'empereur à cet égard est inexorable. Donc, si vous voulez bien, nous nous trouverons demain, au petit jour, à la pointe de l'tie Krestofky 1 , d'où nos traîneaux nous transporteront dans le bois

qui borde le golfe.

— A merveille.

— C'est donc entendu; à l'extrémité de Krestofky, au petit jour.

1 Voyez p. oi.

— Parfaitement entendu.

Les Cireassiens sortirent. Je regagnai le cabinet d'André, qui rentra bientôt après... s'excusa très-naturellement, et demanda une pipe et une autre tasse de café, attendu que la première s'était refroidie ; ensuite les parties s'organisèrent : André perdit beaucoup, ce qui parut l'enchanter... car notre cher ami s'est mis dans la téte que le malheur aux cartes est un indice de succès partout ailleurs. Les parties achevées, tout le monde partit, excepté moi... et j'avouai à André que je savais tout.

— Cela se trouve bien, me dit-il, car c'est toi, Nicolas, que je comptais prier de me seconder. — Je l'en remerciai.

Vous comprenez, Messieurs, poursuit le narrateur, que le lendemain nous ne fûmes pas les derniers au rendez-vous. Le ciel était clair, mais il faisait encore nuit : je vous demande, avant huit heures, au mois de décembre! l'heure est matinale : nous étions descendus de traîneau un peu avant l'endroit désigné, et nous nous mîmes à nous promener en fumant. Cependant une ligue rougeltre se fit voir au ciel du côté du levant, une faible lumière vint éclairer l'horizon, et au bout de peu d'instants nous distinguâmes nos deux montagnards qui arrivaient au galop, en tirant des coups de pistolet pour exciter leurs montures et peutêtre aussi pour se refaire la main.

Ils vinrent droit à nous et parurent étonnés que nous ne fussions pas à cheval, le duel devant avoir lieu de cette manière.

Il y eut ici une vive discussion entre le grand Circassien et moi. Mais André y coupa court en déclarant qu'il acceptait le combat à cheval. Alors le témoin de son adversaire mit pied à terre et lui céda sa bôte, une rosse à la vue, sans allure ni façon, mais des pieds de gazelle et des jarrets d'acier !

Les deux adversaires furent placés à deux cents pas de distance. Us devaient courir l'un sur l'autre avec la faculté de tirer à volonté. Le signal fut donné par moi : les chevaux partirent au galop. Au moment où ils allaient se croiser, une double déto-

nation se fit entendre. 1^ Circassien tomba, et un instant traîné par son cheval, il laissa une longue trace sanglante sur la neige. La balle lui avait brisé le crâne. André en avait reçu une dans le bras. Le Tcherkesse fut transporté au village le plus prochain, après quoi je ramenai André, qui perdait beaucoup de sang. Le docteur arrivé déclara que la balle n'avait touché que les chairs, et que quelques semaines suffiraient pour que la blessure fût parfaitement guérie. Par un bonheur inexprimable, le bruit de ce duel fut étouffé, et si j'en parle aujourd'hui, c'est qu'il est déjà vieux. Les versions furent diverses sur la mort du Tcherkesse : suivant les uns, cet officier s'était tué en tombant de cheval sur la glace; suivant les autres, il s'amusait à tirer des coups de pistolet sur la Neva, et un ricochet de balle l'avait atteint au front. Au bout de huit jours, il n'était plus question de rien. — Voilà.

Et la princesse Souléïka? demanda un des jeunes gens.

— Ah ! ceci est un roman. Elle fut d'abord envoyée à Saint- Pétersbourg par le général de la division dans laquelle servait

André. Là une grande dame demanda la permission de se charger d'elle : après l avoir fait baptiser, elle la présenta dans le monde, et finit par lui faire épouser un baron allemand.

Le narrateur s'arrêta. Il fut plus que jamais question des montagnards, et lorsqu'André rentra, tous les jeunes gens se levèrent pour lui serrer la main : après quoi un baccarat monstre s'organisa. Il dura fort avant dans la soirée. André y perdit beaucoup d'argent.

Nous gagnâmes Piatigorsk , où nous étions logés. Au moment de nous séparer, André me dit :

— Soyez prêt demain à neuf heures, si vous voulez être de la partie dont je vous ai parlé.

Je tressaillis.

— Bien sûr ?

Il sourit. Seulement, ajouta-t-il, je suis fâché que vous n'ayez pas joué.

SM

— Je ne vois pas quel rapport il peut y avoir...

— C'est que, mon cher, si vous aviez joué et que vous eussiez perdu, le succès de notre course était assuré.

— Mais puisque c'est vous qui la faites, et que je ne suis là qu'en simple amateur...?

— C'est bien ce que je pense.

— Donc à demain.

— A demain.

Une visite du malin. — Intérieur du Caucase. — La forteresse de K

Le lendemain, avant huit heures du matin, un Cosaque était à ma porte. 11 me remettait un fusil de chasse à deux coups et un paquet de munitions, accompagnés d'un petit flacon en osier et d'un billet du capitaine.

« Voici le fusil que je vous ai promis, me disait-il ; il porte loin et juste. J'y ai joint des cartouches. Je vous envoie aussi un flacon très-nécessaire dans nos montagnes. Et à présent suivez le Cosaque, je vous attends pour déjeuner, »

Je trouvai le jeune homme en costume de campagne : la tunique courte en drap de poil de chameau, sans épaulettes; une énorme cartouchière sur la poitrine; un large pantalon de drap gris, tin long poignard à manche de buffle fixé à sa ceinture, et, sur un meuble, son sabre et son fusil.

Pendant le déjeuner, qui se composa de viandes froides, de vieux madère et de café à la crème, je le priai de me dire enfin le but de cette excursion.

C'est juste, me répondit-il, je dois vous dire aujourd'hui qù nous allons. Et d'abord, vous saurez, mon cher touriste, qu'outre les forteresses importantes qui entourent le Caucase d'un cordon formidable, — je ne vous parle pas des Cosaques militairement

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