‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 27 sur 45 · E CAIC.VSK · texte numérisé non relu

E CAIC.VSK

colonisés, dont les villages sont autant de petites plaees fortes; — vous saurez donc qu'outre cette ligne armée, nous avons encore dans les montagnes mêmes, et sur divers points, des postes pour ainsi dire perdus, véritables sentinelles avancéesqui veillent sur les montagnards et défendent certaines communications. Les commandants de ces petites forteresses sont rigoureusement séquestrés du reste du monde : d'abord ils sont cloués à leur poste par la discipline, et la promenade leur est interdite, parce que chaque promenade serait accompagnée d'une attaque et qu'ils y laisseraient quelques hommes : les Tcherkesses rodent sans cesse autour de ces places perdues, et malheur à ceux qui en sortiraient autrement qu'accompagnés d'une forte et courageuse escorte. Or, le colonel *** est logé dans un de ces châteaux moyen-âge, comme vous appelez, je crois, nos demeures fortifiées, où il est enterré depuis trois ans avec une jeune femme, la plus ravissante créature du monde, et qui dépérit d'ennui dans cette solitude étemelle, n'ayant en perspective que d'être enlevée par les terribles Circassiens, qui n'y manqueraient pas, pour peu qu'ils en eussent la possibilité, et pour distraction intime, que la vue des moustaches grises de son héroïque, mais fort maussade époux. J'oubliais son piano. Madame de *** aime beaucoup la musique, et je lui fournis sous ce rapport tout ce qui m'arrive de nouveau de Saint-Pétersbourg. Eh bien, mon cher touriste, nous allons porter à madame de *** la partition du Prophète, arrangée pour piano, et le dernier album des romances russes d'Antoine Daerfeldt ; pour notre peine, la femme du colonel nous invitera de la manière la plus charmante et la plus gracieuse à passer quelques jours à la forteresse.

— - El réellement, les abords de ce fort sont dangereux?

— Vous verrez cela vous-même. Et, à propos, je ne vous vois pas de cartouchière.

— Je ne saurais pas m'en servir : mes cartouches sont dans mes poches de côté...

— A la bonne heure :

Il inspecta très-minutieusement ma tenue; puis, s'armant de son sabre et prenant sou fusil qu'il se suspendit à l'épaule, il sortit. Nous trouvâmes à sa porte dix Cosaques , vêtus à peu près comme ceux que j'avais vus sur la ligne : capote grise sans collet, ouverte devant la poitrine , comme pour laisser voir une chemise de toile rayée; des deux côtés, deux larges cartouchières; la tunique fixée autour des reins par une ceinture de cuir fortement serrée soutenait un long poignard à manche de corne, et le sabre à la poignée semblable et sans garde. Ils avaient un pantalon gris et large, un bonnet colossal en fourrure de mouton noir leur ceignait la tête , et un long fusil à culasse droite achevait de les armer.

— Avec ces dix braves, me dit André, nous pourrions tenir tête à cinquante montagnards.

Nous partîmes.

— Avons-nous une longue étape à faire? demandai-jc à mon compagnon.

— Mais si nous ne faisons pas de rencontre intempestive, nous arriverons chez notre châtelaine à l'heure du dîner; sinon, ma foi, mon cher Karl Andréiévitch nous y arriverons quand il plaira à Dieu , et s'il plaît à Dieu.

A la bonne heure, répondis-je; voilà comment je comprends les courses aventureuses. N'allez pas vous fâcher, mais je vous préviens que je fais toutes sortes de vœux pour que nous n'arrivions pas chez votre belle châtelaine à heure fixe, comme des invités de la rue Saint-Denis.

— Vos vœux pourraient bien se réaliser, me répondit en riant le militaire.

Nous venions de pénétrer dans une gorge étroite dont le fond servait de lit à quelque torrent en ce moment desséché ; c'était

1 Charles fils d'André.

le chemin que nous devions suivre. A notre droite s'élevait une formidable muraille de roches granitiques, aux flancs nus et déchirés; tandis qu'à notre gauche s'étendait la déclivité verdoyante d'une montagne dont les plis ombragés par de grands arbres semblaient conduire à des vallées intérieures. L'œil perçant d'André sonda ce côté du défilé, et parut assez satisfait de son examen. Nous allions côte à côte, devisant à demi-voix, suivis des Cosaques qui marchaient comme gens accoutumés à ces sortes d'excursions. Pour moi, j'étais ému, et m'attendais à chaque détour de la route à me trouver en face d'une troupe de montagnards. Nous nous dirigions vers l'occident; à une heure de l'après-midi, nous eûmes atteint l'extrémité du défilé : ici les montagnes se reculèrent et nous nous trouvâmes dans une vallée ou vaste bassin, dont une série d'ondulations granitiques simulaient les bords : un bois de hêtres blancs mêlés de quelques chênes traversait cette vallée dans toute sa largeur; la lisière de ce bois était palissadée d'une espèce d'arbuste buissonneux, dont mon compagnon ne sut pas me dire le nom français, et dont je ne retrouve pas le nom russe dans mes notes; il était plein de piquants, dont nos habits furent hérissés. Le soleil était ardent ; ses rayons concentrés dans le creux de ces vallées profondes, et réfléchis par les flancs pailletés et scintillants du granit, avaient donné à l'atmosphère une intensité de chaleur qui suffoquait; le sol brûlait la plante des pieds ; notre troupe était haletante. André nous lit gagner le bois, où nous fîmes une pause d'une heure et une petite réfection : nous reprîmes ensuite notre marche. Arrivés à l'extrémité de ce bois, il fallut pénétrer dans un nouveau défilé; mais celui-ci d'un aspect plus sombre et plus désolé. Un torrent aux eaux fougueuses en sillonnait le fond. Sur la rive droite que nous dûmes prendre, à une hauteur de trente ou quarante pieds, un sentier ou plutôt une corniche tourmentée, rasant la paroi du rocher; sur le lx)rd opposé, des gorges masquées par des arbustes sauvages ou par des l>ois épais; devant nous, des entassements

de monts vaporeux , qui se renouvelaient à chaque coude de la route, tiacée par les méandres vagabonds du torrent... On eût pu se croire dans un des cercles de l'enfer du mystique poêle.

Il y avait près de deux heures que nous cheminions au fond de cet étrange et terrible défilé, et je calculais, à part moi, d'après ce que m'avait dit André, que nous ne devions plus être trèséloignés de la forteresse de K..., but de notre course, lorsque le jeune commandant fit faire une brusque halte. Nous étions arrivés à un endroit où le défilé se rétrécissait encore : bientôt on ne put plus marcher que deux de front sur le sentier de granit ; mais en revanche, du môme côté, le talus de la montagne s'était abaissé et laissait voir, de distance en distance, de larges ouvertures par lesquelles on pouvait gagner les hauteurs. Ici André fit faire halte , ordonna à ses hommes de visiter leurs armes et envoya deux Cosaques en avant : il me demanda ensuite si je savais grimper.

— Comme un chat, lui dis-je.

— Alors, c'est au mieux, car nous allons avoir probablement à faire une rude ascension. Effectivement, il nous fit pénétrer par une des ouvertures dont je viens de parler, et nous nous mîmes à gravir le roc. Au bout de vingt minutes environ, plusieurs coups de feu se firent entendre et nous arrivèrent répercutés par les échos.

André écouta attentivement; puis il laissa deux Cosaques pour attendre et soutenir les premiers, et nous fit continuer l'ascension : il pensa avec raison que ceux-ci avaient rencontré les montagnards, qui étaient à leur poursuite, et qu'un engagement devenait inévitable : il s'agissait donc de s'assurer la position. De nouveaux coups de feu retentirent dans la montagne ; ils se rapprochèrent, et nous ne tardâmes pas à les entendre tout près de nous.

André avait parfaitement deviné ; ses deux hommes arrivèrent bientôt au pas de course, poursuivis par uue troupe de Circassiens. lis montaient de petits chevaux d'apparence chétive et misérable,

mais rapides et aux jambes de fer. Quant à eux , ils avaient la tête coiffée de ces énormes bonnets en fourrure d'Astrakhan semblables à ceux de nos Cosaques. Ils portaient sur l'épaule gauche un bourka ou manteau brun ' pour préserver leurs armes ; ils avaient sous ce manteau une tunique de drap gris, serrée à la taille par un porte-ceinture et supportant leurs armes. Leurs jambes étaient emmaillotées dans un réseau de lacets, et leur pied, chaussé d'une botte de cuir solide, disparaissait sous le cuir jaune ou rouge d'une sorte de babouche sans semelle a.

A cette vue, j'éprouvai une indicible émotion, c'était pour moi le commencement d'un drame que j'appelais de tous mes vœux. La situation était saisissante, et les magnifiques décorations de la scène s'harmonisaient merveilleusement avec le drame qui se préparait. Nous étions à mi-côte d'un talus rocailleux couvert d'énormes débris de rochers et de hautes touffes de broussailles ; à notre droite, des pics s'élevant jusqu'aux cieux; au delà les flancs bleuâtres de la chaîne de l'ouest , et partout autour de nous de majestueuses et sourcilleuses pointes granitiques.

André nous fit coucher derrière les broussailles, en nous ordonnant d'être prêts à tirer : nous nous étendîmes donc à plat ventre, notre fusil à côté de nous.

Les deux Cosaques laissés pour protéger la retraite de leurs camarades ne les eurent pas plus tôt vu venir, qu'ils déchargèrent leurs armes sur les montagnards, que cette brusque attaque surprit; ils y répondirent aussitôt... A ce moment André nous ordonna de nous lever, et, visant à notre aise les Tcherkesses, qui ne se doutaient pas de notre présence, nous fîmes feu tous ensemble; pas un coup ne fut perdu. Les Circassiens sont longs à recharger leurs armes, et avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, une nouvelle décharge acheva de les déconcerter. Alors,

1 Ces maoteaux, comme les autres vêtements, sont faits en drap de laine de chameau ; ils sont imperméables et d'une extrême solidité. • Ces sortes de babouches sont lixées à la botte par le haut.

388 VOYAGE KN RUSSIE.

exaspérés, ils lancèrent leurs chevaux sur le talus pierreux, el je pus admirer la puissance de jarret de ces merveilleuses bêtes, dont les pieds, comme des ongles d'acier, se fixaient sur la pierre glissante, d'où ils tiraient des étincelles.

Cependant leurs maîtres comprirent qu'ils s'exposaient ainsi à nos coups, et ils mirent soudainement pied à terre, laissant leurs montures à la garde d'un d'entre eux ; ils commencèrent à gravir la montagne comme s'ils eussent voulu la prendre d'assaut, s aidant des aspérités, se cachant derrière les rocs, faisant des détours, disparaissant, se montrant de nouveau; en définitive, avançant toujours. Les quatre Cosaques vinrent se joindre à nous, de sorte que nous nous trouvâmes former une petite troupe de douze hommes déterminés. Les Tcherkesses pouvaient être une vingtaine, suivant le rapport de nos hommes, qui eu avaient compté trente, sur lesquels huit ou dix avaient été mis hors de combat.

Ordre nous fut donné de tirer à volonté, mais sans nous hâter, afin de ne pas perdre nos coups. J'avais le sein palpitant, pas de crainte, je le jure, mais d'une émotion dont il m'eût été impossible de déterminer le caractère : elle était mêlée de je ne sais quel enthousiasme romanesque et poétique emprunté, sans doute, au grandiose de la mise en scène plutôt qu'au drame en lui-même ; car j'avais vu des choses bien autrement terribles sous les barricades de 1848.

Les montagnards montaient toujours : bientôt l'un d'eux délxmcha sur l'espèce de plateau dont nous occupions la partie supérieure, garnie d'une quantité de débris de rocs formidables : de derrière ces remparts de granit nous pouvions choisir nos coups; mais nous avions affaire «à des adversaires rusés. Bientôt nous cessâmes de les voir; celui même qui s'était montré le premier avait disparu.

André me dit tout bas :

— Ils font les morls; mais patience, nous ne perdions rien pour attendre.

Cependant un quart d'heure s'était écoulé sans que rien eût annoncé qu'ils se disposassent enfin à se montrer. Notre commandant me dit :

— 11 y a là-dessous quelque ruse qu'il faut déjouer à tout prix :

— Mais, pour cela, il faut connaître la ruse.

— C'est à quoi nous allons travailler.

11 se mit de nouveau à sonder les lieux de son œil expérimenté, découvrit bientôt , à la distance d'une portée de fusil , sur la gauche, un pli de la montagne presque entièrement masque par de hauts arbustes, dont la disposition lui fit juger que cet endroit pouvait conduire à une position supérieure à la nôtre, d'où l'attaque de nos ennemis nous eût été mortelle ; aussitôt il ordonna à un Cosaque d'aller s'assurer du fait, et cet homme, sans avoir l'air de se douter du danger d'une pareille commission, se mit bravement en marche. 11 eut à peine fait cinquante pas qu'un montagnard laissé en éclaireur lui tirait un coup de fusil ; la détonation avertit les autres que leur ruse avait été éventée, car André avait bien jugé. Celui-ci nous fit aussitôt prendre le pas de course, et, à l'entrée môme du passage deviné par notre commandant, un combat acharné s'engageait entre les montagnards et nous, lis avaient le nombre pour eux, nous avions l'avantage du terrain et une plus grande habileté à charger nos armes. D'ailleurs les Circassiens ont besoin d'appuyer le canon de leur fusil sur quelque support : à bras libres, ils tirent mal. Nos Cosaques, particulièrement connus d'André, étaient d'excellents tireurs, et lui-même était d'une force extrême; je dirai que, pour mon compte, j'ai le coup-d'œil assez juste.

11 nous importait d'empêcher les Circassiens de sortir de la gorge dans laquelle ils s'étaient engagés, pour leur enlever l'avantage de leur nombre, et c'est à quoi nous parvînmes pendant un temps. Cependant ils débouchèrent enfin, et au même instant le combat s'engagea corps à corps avec un acharnement inouï. Nos ennemis n'étaient plus que quinze en état de se battre.

Nous avions perdu un Cosaque, et nous n'étions plus, nous, que onze; mais nous étions reposés, et grâce au sang-froid d'André, nous étions pinces de manière à garder l'avantage de la position. Je m'étais arme du sabre du Cosaque tombé. La charge, des deux côtés, fut ardente, et la mêlée dura près d'un quart d'heure; mais lorsque les montagnards se furent convaincus qu'ils ne demeureraient pas maîtres du terrain, ils l'abandonnèrent tout à coup et prirent la fuite.

— C'est peut-être encore une ruse, dit André. Et il se contenta d'envoyer deux hommes s'assurer de cette retraite. C'était une retraite véritable, et nous pûmes bientôt entendre les Circassiens qui galopaient dans le bas du talus. Nous demeurions maîtres du champ de bataille.

Quelques moments après, toutefois, ils nous expédièrent uu parlementaire pour négocier l'enlèvement de trois ou quatre de leurs morts ou mourants; André ne leur imposa d'autre condition que de nous donner un de leur chevaux pour emporter notre pauvre Cosaque.

Nous reprîmes le chemin que nous avions quitté; alors seulement je m'aperçus qu'André avait fortement attaché son mouchoir à son bras gauche. Ce mouchoir était ensanglanté, et le sang coulait de sa manche.

— Qu'est-ce, mon Dieu? lui dis-je; vous êtes blessé, André?

— Ce n'est rien : quelque ricochet de balle qui m'a fait une écorchure, rien de plus. Voyez, j'ai gardé le libre mouvement de mon bras.

Au bout d'une heure, nous débouchions, toujours en suivant le cours du torrent, dans une petite vallée dominée tout autour par un triple contre-fort de montagnes gigantesques, dont les ondulations bleuâtres allaient se perdre à l'horizon* Un grand bois étendait son ombre profonde sur la pente d'une de ces montagnes. Le torrent traversait l'étroite vallée, et allait passer sous uu escarpement détaché dont les pieds de granit descendaient

LE CAt'CASK. 391

dans les Ilots écumants. Sur la crête de celle sorte d'estocade ou de courtine naturelle s'élevait la petite forteresse de K... c'était là que nous apj>ortions la partition du Prophète.

Séjour à la forteresse. — Les mo-ita^nards. — Les soldai* russes. — Réception. — Vie intérieure. — Drame caché. — Délails divers.

La position de cette forteresse avait été admirablement choisie. Elle commandait la vallée rocheuse, et par conséquent les divers défilés qui venaient y aboutir et qui étaient autant de lignes de communication avec les différentes parties des montagnes de l'ouest. Il ne faudrait pas croire toutefois qu'il s'agisse ici d'un édifice construit d'après les règles de l'architecture militaire. La plupart des petites places fortes russes, élevées dans ce pays pour protéger une mule ou une vallée, sont de simples murs de terre garnis d'artillerie et palissadés, car les montagnards n'ayant pas de canon, il suffit qu'elles puissent résister à un coup de main ordinaire. La forteresse de K... n'est guère autre chose : seulement ses murailles ont pour base une escarpement hérissé, sorte de courtine naturelle, comme je viens de dire, qui en fait une place réellement importante. Elle est entourée d'une forte palissade en bois de chêne, que protègent d'un côté un fossé profond et de l'autre un méandre du torrent.

D'ailleurs elle paraît peu effrayer les montagnards, qui viennent quelquefois rôder jusqu'aux pieds des palissades, et qui sont constamment à guetter comme une bande de loups autour d'une bergerie, lorsque nos amis eurent débouché dans la vallée, ils en aperçurent deux caches deirière un rocher, qui s'enfuirent au galopa leur approche. D'après cet état de choses, on comprendra que la forteresse de K... soit une véritable prison pour ses habitants, qui ne sauraient en sortir qu'en force suffisante. D'ailleurs, par

392 VOYAGE KN RUSSIE.

une convention tacite, les Circassiens ne tirent jamais sur les Cosaques qui vaquent à leur service sur les murs de la place; et ceux-ci, par la môme raison, n'inquiètent pas les montagnards qui se présentent isolément. Mais il faut se défier néanmoins de ces hommes qu'on rencontre quelquefois ainsi seuls dans les gorges et les défilés du Caucase. Leur costume, semblable à relui des tribus soumises, est pour eux une sorte de passe-port qui devient souvent fatal aux voyageurs inexprimentés. Les Circassiens sont rusés, lis envoient, par exemple, un des leurs à la découverte : si celui-ci rencontre un train, une voiture, et qu'il juge que l'escorte soit de nature à tenir bon, il continue sa route sans rien dire ; pense-t-il que les siens pourront avoir aisément raison de l'escorte, il rebrousse chemin au premier endroit favorable, et court les avertir. Rencontre-t-il un voyageur isolé, s'il le voit sans soupçon, il le poignarde brusquement, le dépouille et prend la fuite ; s'il s'aperçoit que celui-ci se défie et est bien armé, il ne risque pas le combat. En général, les Teherkesscs ne recherchent que les victoires faciles; ils n'attachent aucune honte à la fuite : dès qu'ils sont convaincus, dans une affaire, que l'avantage leur échappe, ils se débandent et abandonnent le terrain. J'imagine que les Numides faisaient ainsi ; mais ces mêmes Tcherkesses, lorsqu'il s'agit de défendre un de leurs princes, ou, s'il a succombé dans la mêlée, de se rendre maîtres de son corps, deviennent des lions et rappellent les Grecs d'Homère livrant d'héroïques combats autour du corps de Patrocle.

J'ai décrit leur costume. 11 se marie bien avec l'effet pittoresque et grandiose des lieux. J'ai seulement oublié le capuchon dont ils couvrent leur immense bonnet. Ce capuchon avec le bourka, ou manteau, leur permet de braver toutes les intempéries atmosphériques de leurs montagnes. Je ferai remarquer ici que le capuchon est d'origine circassienne.

Quant aux soldats qui leur sont opposés, ils sont de nature à leur bravement tenir tête : d'abord les Cosaques de la ligne, c'est-

à-dire les Cosaques colonisés militairement, dont les villages sont autant d'établissements fortifies. Les coutumes, la vie et les mœurs de ces peuples sont entièrement militaires : ils vivent pour la guerre et dans la guerre, et le courage est chez eux une habitude de d'enfance.

Les soldats de l'armée régulière ne sont pas moins courageux, ]>ien que les régiments qui arrivent au Caucase soient d'abord déconcertés ; mais ils se mettent bientôt au courant. J'ai lu quelque part :

« Le soldat russe est naturellement brave : il est simple dans ses habitudes militaires, parce qu'il n'a pas à faire parade de son courage ailleurs que devant ses camarades. Malgré l'absence des excitations de l'amour-propre, si puissantes chez d'autres peuples, il se bat bien, et même avec une certaine gaieté *. »

Cela est parfaitement juste. Cependant si ces excitations manquent au soldat russe, il en a d'autres : le sentiment de l'honneur national, la discipline et l'amour-propre de se distinguer sous les yeux de ses chefs, qui d'ailleurs lui donnent toujours l'exemple.

Voici, à ce sujet, un mot que je tiens d'un témoin auriculaire. (Vêtait pendant la dernière campagne de Turquie. On était devant les murs de Varna, si j'ai bonne mémoire. Des soldats russes devisaient entre eux de faits d'armes. L'un d'eux demanda aux autres :

— Croyez-vous qu'il nous fût possible de prendre une place semblable à celle-ci, bien défendue par une excellente artillerie et de braves soldats.

— Oh ! non, répondirent les autres : il y aurait folie à y songer.

— Mais, reprit le premier, si les chefs nous l'ordonnaient, et que ce fût la volonté du tsar ?...

• La Forteresse de Vnézapré, Revue des Deux-Mondes, livraison du lo avril 1853. Cet article sur la guerre «lu Caucase est d'un grand intérêt, et en même temps d'une grande vérité.

— Oh ! alors, firent-ils en chœur, ce serait bien différent. Alors nous la prendrions 1 .

J'ai eu occasion de faire remarquer déjà l'opposition qui exisle . entre la nature pacifique du Russe et sa bravoure une fois sous le drapeau. J'ai donné pour raison de celle-ci son amour-propre national, son désir de se faire distinguer de ses chefs et la discipline : il faut y ajouter un peu de cette insouciance native, de cet espèce de fatalisme résigné qui est une des qualités du peuple dont je parle; fatalisme n'est peut-être pas l'expression que je devrais employer, mais je n'en trouve pas qui rende mieux ma pensée. I* Husse, par suite de cet esprit de résignation et d'indifférence, que j'appelle fatalisme, pousse la bravoure jusqu'à la témérité, et ceci à la guerre comme ailleurs : chez lui la témérité est ferme et si je puis dire calculée : dans un moment décisif, le jugement moscovite est rapide, et l'action suit de près le mouvement : on a vu, à Moscou, le paysan Murim s'élever jusqu'au faîte du grand théâtre enflammé avec le simple secours d'un plomb de gouttière, et sauver un homme prêt à périr. La témérité russe n'a pas toujours, il faut en convenir, un aussi noble motif. C'est ainsi que j'ai vu plus d'une fois des hommes du peuple, des moujiks, traverser la Neva au moment de la débâcle des glaces, et risquer vingt fois d'être engloutis par le fleuve, pour s'épargner la peine d'aller prendre le pont, cinquante pas plus loin.

Quoi qu'il en soit, il est aisé de voir qu'avec toutes les qualités grandes ou petites, bonnes ou mauvaises qui caractérisent le Russe, ces qualités concourent singulièrement à en faire un excellent soldat, quelque aversion qu'il porte dans le principe à ce métier.

1 Je ne «lis rien des jeunes gens «les classes nobles, des officiers de la garde. Geu\ci briguent l'honneur d'aller faire une campagne dans le Caucase comme une faveur précieuse. L'idée de la guerre les transporte. Au moment où je trace ces lignes, on vient de faire désigner par le sort trois officiers par régiment de la garde, lesquels devront faire la prochaine guerre de Turquie, si elle a réellement lieu. J'ai >u quelques jeunes gens que le sort n'avait pas favorisés témoigner le plus profond désespoir.

Mais je reviens à la forteresse de K... Les portes nous en furent ouvertes et le commandant vint nous recevoir lui-môme dans la cour d'honneur, s'il est permis, pour pareille bicoque, de se servir de si grands mots. C'était un hommede cinquante à soixante an s , à la peau rude et bistrée^ le front dégarni, les tempes ridées, la moustache grise, l'air martial et bon, malgré une certaine fixité du regard dont le commandement militaire lui avait donné l'habitude. Il ordonna de transporter le Cosaque mort dans la chapelle, et, en voyant le bras blessé d'André, il se pressa d'appeler le chirurgien de la maison. Comme me l'avait dit le jeune homme, les chairs seules avaient été déchirées : il fut pansé et dut garder le bras en écharpe. Il me présenta au commandant, qui m'accueillit avec affabilité.

— Vous avez bien fait, capitaine, dit-il, de nous amener un peu de société; vrai, si l'on ne me tire pas bientôt d'ici, ma femme mourra littéralement d'ennui. •

— Nous lui apportons de la musique, colonel.

— Merci encore.

Je demandai d'avoir l'honneur d'être présenté à madame de ***.

— C'est juste ; allons voir ma femme. Nous suivîmes le commandant, qui nous lit monter un escalier de bois assez commun; il ouvrit la porte d'une antichambre où se tenaient plusieurs valets militaires qui, à notre entrée, se levèrent tout d'une pièce, et, comme s'ils eussent été de pierre, gardèrent la plus parfaite immobilité. Nous franchîmes d'abord une salle à manger dont on couvrait la table,, probablement pour nous; puis un salon meublé dans le meilleur goût et dont un riche piano occupait un des angles ; notre guide nous fit enfin pénétrer dans un réduit féminin de la plus exquise élégance : c'était tout ce qu'on peu rêver de plus coquet et de plus mignon. Lue camériste se présenta j>our dire au colonel que Véra Ivanovna allait venir. Madame de *** s'appelait Véra , nom charmant et qui me prévint en sa faveur.

Bientôt une porte latérale s'ouvrit, et une jeune femme, de

taille moyenne et d'une ravissante beauté, se présenta... A la vue d'André portant le bras en écharpe, elle laissa échapper un petit cri, et, comme j'avais les yeux fixés sur sa figure, il me sembla la voir pâlir sous le teint mat et naturellement pâle de son front. Je compris aussitôt que le capitaine André risquât de se faire casser dix fois le crâne par une balte circassienne pour apporter un cahier de musique à cette belle châtelaine.

Elle s'informa avec sollicitude de la cause de la blessure du jeune homme, et lorsqu'elle apprit que nous avions été attaqués, sa pâleur parut de nouveau.

Je lui fus ensuite présenté : elle me tendit la main en femme du monde, avec une aisance et une affabilité de bon goût, me remerciant d'avoir affronté les balles des montagnards pour venir visiter de pauvres solitaires dans leur thébaïde... Ses yeux se • portèrent avec un visible embarras sur mon compagnon.

Je crus être entré en plein, dès le premier quart d'heure, dans un drame intime plein de passion ardente et d'impérieuse contrainte.

Madame de*** m'intéressa : c'était quelque chose de distingué, de gracieux et de charmant au possible. André était tombé dans un mutisme que je m'etforeai de couvrir en parlant beaucoup au colonel et un peu à sa femme. Celle-ci me sut gré de mon* attention, à ce que je pus voir aux délicieux sourires qu'elle m'adressa.

Au bout d'une demi-heure, on vint avertir que le souper était servi.

— Vous n'avez sans doute pas dîné , messieurs , et j'ai fait avancer l'heure du souper à votre intention... car la course a été rude pour vous, et vous devez avoir faim.

Le colonel ajouta :

— Ah çà, messieurs, vous voici nos prisonniers pour huit jours... il faut d'ailleurs que la blessure du comte se guérisse.

— Oh ! oui, messieurs, nous vous gardons huit jours, ré|»éta

avec une adorable inflexion de voix la femme du commandant.

Je tentai de faire abréger ce terme en prétextant la longueur du voyage qui me restait à faire avant la fin de l'automne : ce fut en vain ; il fallut promettre huit jours.

— Si du moins, commandant, dis-je, vous pouviez me promettre le divertissement d'une petite affaire avec vos voisins les montagnards ?

— Je vous préviens qu'il se bat comme un Cosaque, s'empressa de dire André... Et je me vis forcé de rougir des éloges exagérés qu'il lui plut de prodiguer à ma prétendue bravoure...

Le lendemain, le commandant s'empara de moi et me fit visiter la place. J'écoutai tout ce qu'il me dit, et vis tout ce qu'il voulut . Il ne me fut pas difficile de comprendre que cette petite forteresse, défendue par cinquante canons et une garnison de quatre cents hommes, est un des établissements militaires les plus utiles des montagnes.

Comme le colonel m'expliquait les avantages stratégiques de la position de K..., deux Circassiens parurent sur le revers du contre-fort voisin, de l'autre côté du torrent.

— Les machenniks! les brigands ! dit aussitôt le militaire, sans ce fort, cette partie du Caucase serait impénétrable... ils infesteraient tout... Mais patience, il faudra qu'ils me payent la blessure de ce pauvre André;

— Excellent homme ! pensai-jc.

— La blessure du comte et la mort du Cosaque. Vous vouliez assister à une affaire... eh bien! si cela vous plaît beaucoup, je pourrai peut-être vous en procurer l'agrément.

Nous rentrâmes. La femme du commandant était au piano, et André, penché sur la partition du Prophète, avait l'air d'examiner "n passage. Était-ce la musique, était-ce la conversation que nous venions d'interrompre ? je ne sais.

Que raconterai-je de mon séjour dans la forteresse de K...? J'y assistai à un petit drame intime bien profond, bien discret,

bien ému ; et à côté de cela, c'était une de ces vies régulières el calmes comme celle qu'on mène dans les couvents. Le matin, après que le commandant avait inspecté ses soldats, on déjeunait en commun, puis c'était une promenade sur les remparts ou dans une façon de petit jardin qu'on avait pratiqué entre les palissades et le fossé. Après la promenade, chacun rentrait chez soi, à moins que madame de*** ne se mît au piano et qu'André ne restât pour lui tourner les pages, ce qui arrivait régulièrement chaque jour. A trois heures, on se réunissait pour dîner; après quoi, il fallait jouer. On me força à jouer le whist !... André, madame de***, le colonel et moi !... je vous demande quelle partie ! Nous faisions les fautes les plus comiques du monde. Le commandant, qui était le seul à prendre la partie au sérieux, se mettait dans de grandes colères, sans que la partie en marchât mieux ; mais le tem|« se passait. On ne quittait les cartes qu'à l'heure du thé ; alors quelques officiers de la garnison arrivaient, puis une nouvelle partie s'organisait ; mais seulement entre les militaires. Venait ensuite le souper, et le lendemain, c'était l'exacte répétition des mêmes choses.

Gependantj un matin le commandant m'annonça une promenade militaire dans les environs, ce qui signifiait quelque attaque tentée contre les montagnards.

Kien n'y manqua; nous eûmes trois blessés, et rentrâmes avec dix prisonniers. Mais je ne raconterai pas cette affaire ; ce serait exactement ce qu'on a déjà vu, à quelque différence près dans les détails de mouvements et de lieux. Cette expédition nous prit deux jours. Mes habits étaient en lambeaux, il me fallut avoir recours au tailleur de la forteresse; je lui commaudai un costume complet deCircassien et m'en revêtis bravement. C'est ainsi que je revins à Piatigorsk. 11 faut dire que le colonel ajouta dix Cosaques à ceux de notre escorte... Je quittai la forteresse de K... avec regret. Comme je saluais madame de ***, ses yeux s ar réfèrent sur moi, et sa main serra la mienne d une manière particulièrement expressive. Elle semblait me remercier...

KISLOVODSKOI. 399

Nous avions ù peine franchi les palissades, que je dis à André :

— André, voulez-vous me permettre de vous dire ce que je pense sur la maison que nous quittons?

— Dites.

— Et bien ! l'ennemi le plus à craindre pour elle n'est pas un Teherkesse.

w— Écoutez, Karl Andréiéviteh....

Le récit du comte André ne saurait entrer dans le cadre de cet ouvrage; on me permettra donc de ne pas le rapporter ici : il pourra trouver sa place ailleurs.

KISLOVODSKOI.

A une petite distance de Piatigorsk, et dans la direction du sud, s'élève une petite redoute dont le nom est emprunté aux eaux minérales qu'elle protège et auxquelles elle doit son existence. En effet, le voisinage des montagnards rendait le séjour de cet endroit dangereux aux malades; il fallait, par une défense directe et permanente, les rassurer contre les insurrections tcherkesses. On bâtit le fort de Rislovodskoï; et, pour rendre l'accès des eaux plus facile et plus sûr, on fit plus, on avança toute la ligue de fortification, depuis les habitations de la Petite-Abaza, où stationne un régiment de Cosaques, sur le Koubau, cet ancien Hvpanis des Grecs jusqu'à Kislovodskoï même.

La source des eaux est située dans une petite vallée, entre deux hautes montagnes, dont l'une plate et nue. Celte source est for-

1 II prend sa source dans la plus haute chaîne du Caucase, et trace la frontière lusse du tôtc des montagnes. Il va se jeter ensuite par deux bras dans deux iwrs, car l'un tombe dans celle d'Azofïct l'autre dans la mer Noire, formant une île mii s'appelle Taman.

niée par trois ruisseaux qui, après divers méandres, et après avoir promené leur cours vagabond dans la vallée, viennent se réunir sous le nom de Narsau ou Nar-Zana, ce qui signifie, en dialecte tcherkesse, « boisson des géants ou des esprits. » Cette eau est d'une limpidité de cristal : en sortant de la source même, elle jette une quantité de petites bulles d'air assez semblables à celles qu'on voit monter du vin de Champngne; et, de même que ce vin, elle picote la langue d'un goût acidulé agréable. Elle est tellement saturée d'air, que des bouteilles qui en sont remplies, quoique bien bouebées, éclatent dans l'intervalle qui séi>are la source de l'endroit plus élevé où se trouvent les habitations des malades; mais elle perd rapidement cet acide carl>onique dont elle est chargée, quoiqu'il lui en reste assez pour qu'on puisse la comparer à la meilleure eau de Seltz.

Il y a à Kislovodskoï plus de malades sérieux qu'à Piatigorsk, conséquemment moins de bruit, moins d'agitation, une vie plus posée, plus calme, et, si je puis dire, plus solitaire.

Kislovodskoï est cependant fort habité; il y a d'ailleurs les militaires de sa garnison, ce qui fournit un personnel permanent à sa société.

Je ne sais si c'est parce que j'avais toutes mes habitudes à Piatigorsk, mais le séjour des eaux froides de Kislovodskoï me parai moins charmant et moins pittoresque, bien que son aspect et sa position rappellent certains paysages de la Suisse.

Si j'ai cité ici ces eaux minérales, ce n'est guère que comme acquit de conscience, et parce que l'omission eût été remarquée.

TIFI.IS.

Avant d'entreprendre avec le comte R..., ou plu tût avec le capitaine André, comme je l'ai toujours nommé, la |>etile excur-

sion caucasienne dont je viens de parler, et quelques jours auparavant, j'avais écrit à Tillis , à une fort spirituelle dame russe de ma connaissance , de wmloir bien me faire retenir un logement dans l'hôtellerie où elle penserait que je pusse être le moins mal, etc.

De retour à Piatigorsk, je trouvai sa réponse; elle était brève et nette : %

« Il n'y a à Tiflis qu'une seule maison où puisse et doive descendre M. de Saint- Julien : c'est celle de M. de..., et il y est attendu; qu'il arrive donc le plus promptement possible, etc. »

Ni plus ni moins. L'esprit de la bonne hospitalité moscovite respirait tout entier dans ces trois lignes.

Malheureusement, Piatigorsk avait été pour moi une petite Gapoue; je m'y étais trop oublié, et la huitaine passée chez le commandant de K... avait achevé de me mettre en retard. Nous étions au 25 septembre, et la course de Tiflis ne pouvait exiger moins de quinze jours ; or il me restait sept cents verstes à faire pour atteindre Taman, cette île que sépare de l'antique Chersonèse le détroit de Kertch, ou plutôt le détroit Cimmérien, comme on disait autrefois. Sans doute le mois d'octobre est très-favorable pour parcourir la Crimée, dont la côte méridionale ne connaît môme pas d'hiver, mais il me restait encore à voir Odessa, Kherson, à remonter par les bords du Dnieper jusqu'à Kieff, que je voulais visiter avant les premières neiges... 11 fallut donc renoncer à visiter Tiflis; j'écrivis de nouveau à madame de... pour lui faire part de ces cil-constances, et lui dire que je ne pourrais lui présenter mes hommages qu'à Saint-Pétersbourg, où je savais qu elle devait aller passer l'hiver avec son mari; qu'en attendant, je la priais de me donner quelques détails sur Tiflis et de m'adresser sa lettre à Simphéropol, en Crimée. Voici cette lettre :

« J'ai toutes les envies du monde de vous gronder bien fort , monsieur. On ne donne point ainsi à ses amis l'avant-goût d'un plaisir dont on a l'intention de les priver. Vous étiez attendu

à Tiflis ; on se faisait une fête de vous y recevoir et de vous garder le plus longtemps possible; et je ne comprends pas, parce que vous devez aller en Crimée et que nous sommes à la fin de septembre, la bonne saison, je ne comprends pas que vous ne veniez plus à Tiflis. Je vous déclare donc que je suis sérieusement fâchée contre vous, et qu'il n'est pas sûr que je vous permette cet hiver de me présenter vos hommages à Saint-Pétersbourg.

« Vous me demandez sur Tiflis quelques détails, qu'il vous aurait été si facile de venir chercher vous-même : vous mériteriez bien, monsieur, que je ne vous en donnasse aucun. Mais à propos de détails, savez- vous que vous m'embarrassez singulièrement? Quels détails voulez-vous?... Votre demande me paraît bien vague. S'agit-il de la vieille capitale de la Géorgie? S'agit-il du Tiflis moderne, du Tiflis russe?... Est-ce de l'esprit de la ville que je dois vous parler? de ses habitants, de leur physionomie, de leur caractère, de leurs mœurs? Est-ce de la société ? Est-ce de Tiflis pendant l'été ou de Tiflis pendant l'hiver?... Je ne sais, mais il me semble que lorsqu'on fait une demande aux gens, on prend la prend la peine au moins de la préciser.

« Je vous préviens d'ailleurs que je sais fort peu de chose sur Tiflis, si ce n'est que pendant l'été cette ville est au fond d'une chaudière ardente où l'on passe son temps à étouffer de chaleur, et que pendant l'hiver, il y a une société, la plus charmante du monde , et que l'on s'amuse à Tiflis ni plus ni moins qu'à Paris, et que l'on s'y amuse en français. Je connais ici un vieux prince géorgien fort instruit touchant l'histoire de son pays. Je me suis adressé à lui, il m'a tant raconté de choses que je n'en ai retenu aucune, sinon qu'avant l'invasion des barbares mongols, Tiflis fut une cité puissante et où fleurirent les lettres et les arts, grâco au tsar David., (voilà un nom qu'on n'oublie pas), qui envoya des jeunes gens étudier à Athènes.

«Malheureusement, Tintchis-Khan avec ses hordes vint tout ravager et tout détruire. La Géorgie retomba dans l'ignorance et

les ténèbres de la barbarie. Passée sous la domination de la Perse, elle se livra à l'étude de la littérature de ses vainqueurs.

« Un instant le prince Héraelius ramena la vie et les lumières nationales dans Tiflis, où il fonda une imprimerie en caractères géorgiens, lorsque Aga-Méhémet-Khan tomba sur la Géorgie, en \ 795, et mit le comble à ses malheurs. Tiflis fut ravagé , incendié, presque entièrement démoli, et ses principaux habitants, les femmes surtout, emmenés en captivité... Les guerres civiles vinrent ensuite, et c'en aurait été probablement fait à jamais de ce malheureux pays, si le fils d'Héraclius, le roi George, ne se fût soumis à l'empereur de Russie , Paul 1er, qui fit prendre possession de la Géorgie en 1801 .

« Bien que Tiflis soit sorti de ses ruines depuis la possession russe, mon prince assure qu'il est bien loin de ce qu'il était autrefois.

« La ville est au fond d'une vallée étroite , dominée par une haute montagne où se trouve la forteresse, d'ailleurs entourée de rochers et baignée par le Kour, fleuve rapide, qui , selon mon savant géorgien, n'est autre chose que le Cyrus des anciens; or, le Cyrus, fort resserré ici, sépare la ville du faubourg d'Avlabar, situé sur la montagne escaq^ée de la rive gauche, en face même de la ville. Quant aux habitants de cette dernière, vous allez vous imaginer tout naturellement qu'ils se composent de Géorgiens : vous êtes simple , monsieur. La vieille capitale de la Géorgie a bien quelques Géorgiens sans doute dans ses murs, mais elle est aussi habitée par des Arméniens, des Mingrélicns, des Persans, des Tatars et des Lesghiens, et tout cela peut bien faire un total de vingt mille Ames. Puis viennent les employés du gouvernement russe, puis la garnison, ce qui peut porter le tout à vingt-cinq mille habitants... Si je me trompe, vous me pardonnerez; je ne parle que d'après les autres.

« A l'extérieur, la ville est assez curieuse, mais notez que, vu sa position, on ne peut guère l'embrasser dans son ensemble que

loi

YOYACiE EN RUSSIE.

de haut en bas, c'est-à-dire d'un point quelconque des montagnes qui forment l'entonnoir au fond duquel, pendant les chaleurs, elle cuit à petit feu, comme une botte d'asperges dans une casserole.

« Les monuments les plus remarquables de Tiflis sont ses l)ains : ils sont vastes, éclairés par le haut, et comprennent diverses salles où se trouvent les cuves, que remplissent les eaux sulfureuses plus ou moins chaudes : elles y sont amenées par des tuyaux qui les renouvellent constamment. Mon prince assure que la solidité de ces édifices et leur belle construction ne le cèdent à presque aucun des bains encore existant des anciens Romains. Je ne sais, mais je puis vous assurer que ces eaux sont très -salutaires et guérissent une foule de maladies, et que de plus, vu leur grande pureté, on peut s'en servir pour l'agrément et la propreté. Je crois (pie c'est un peu à leur usage que les Géorgiennes doivent la douceur et la blancheur de leur teint, qu'elles se plaisent tant à gâter en se barbouillant les joues de vermillon.

« Faut-il vous dire actuellement que la ville est entourée d'une muraille, qu'elle est de forme irrégulière et qu'elle a quatre verstes de tour ? Que faut-il vous dire encore? Ah! les églises: Il y en- a quelques-unes de russes, plus encore d'arméniennes, quinze ou seize, je crois; une catholique, et une mosquée pour les Persans. La cathédrale y est fort ancienne, d'une belle architecture et très-vaste ; on l'appelle l'église de Sion : elle a dû sa dernière restauration au prince Tsitsianoff, qui a commandé l'armée russe dans ce pays. Reste, je crois, à dire un mot des boutiques. Ce sont des bazars asiatiques tout remplis de marchandises de Perse et des Indes. Et puis il y a tout auprès deux earavensérails, l'un pour les Turcs, l'autre pour les Persans.

« Quant à la société, vous comprenez qu'elle reste peu dans la ville pendant la saison des chaleurs. Elle habite des maisons de plaisance dans les montagnes ; mais l'hiver, elle se réunit, et alors, monsieur, on pourrait se croire à Paris... L'hôtel de ma-

TIFIJS

dame la princesse V... réunit tout ce qu'il y a de Russes comme il faut à Tiflis. Les salons de cette princesse peuvent être compares aux plus élégants salons de votre noble faubourg. L'hiver dernier, nous possédions une délicieuse réunion de charmantes et aimables princesses de Saiut-Pétersbourg et de Moscou ; le comte Solohoub, le poète, avec sa délicieuse femme madame d'E..., d'origine française et qu'on dirait être née dans quelque sierra castillane, belle, spirituelle, un peu artiste et adorable en tout point. Nos réunions ne se sentent donc pas du milieu dans lequel nous sommes placés, mais elles sont des plus charmantes. Nous avons ici musique, opéra, bals, concerts, soirées, dîners, piqueniques. Que sais-je? les jours manquent aux plaisirs, et nous nous dédommageons de notre éloignement en nous amusant le plus que nous pouvons.

« H n'y a qu'une chose qui m'ennuie, c'est qu'on ne saurait aller faire quelque partie un peu éloignée sans être escorté d'une compagnie de Cosaques... Mais dans Tiflis, on oublie les Cosaques et les montagnards.

« Voilà, monsieur, ce que j'ai trouvé sur Tiflis; est-ce assez? Je vous préviens que je ne saurais vous en dire davantage : ainsi, 1k)ii gré mal gré, vous voudrez bien vous contenter de cela.

a Et à présent, que le soleil de la Crimée vous soit propice! »

Olga de ***.

Départ de Piatigorsk. — La route. — Taraan. — Passage à hertch.

Je ne quittai point Piatigorsk et le Caucase sans regrets. J'y avais éprouvé des émotions profondes et qu'on n'oublie point; j'y avais formé des relations agréables; j'y avais trouvé tout ce qui peut plaire à l'imagination et charmer l'âme : une vie aventureuse et

des cœurs amis, un cœur ami surtout. Je lais allusion à l'amitié du comte André, noble jeune homme, à l'esprit un peu romanesque peut-être, mais aux sentiments les plus généreux. 11 fut convenu que nous nous écririons souvent. Je devais trouver des lettres de lui à Odessa et à Kieff : je n'osai lui dire de m'en adresser en Crimée, que j'allais parcourir en véritable Bohémien, avec le projet de déplacer ma tente chaque jour.

Mes nouveaux amis m'accompagnèrent jusqu'à Alexandrie, le premier relai : André voulut venir deux relais plus loin, à Alexandroff, l'une des forteresses de la ligne.

On m'avait donné une petite télègue solide et commode que je devais laisser à Taman. D'ailleurs je fus muni de recommandation pour que ni les chevaux ni les escortes de Cosaques ne me fissent défaut le long de la route. La précaution était surabondante.

J'aurais pu laisser Hilarion au Caucase : André l'eût pris volontiers. J'aimai mieux le garder, car indépendamment de l'utilité de son service habituel, je pensai qu'il est des circonstances en voyage où deux hommes font meilleure contenance qu'un seul; et puis, il n'est guère admis, dans les pays que je traversais, qu'un homme d'une certaine condition voyage sans domestique. Ceci peut paraître étrange : je n'apprécie pas le fait, je le constate.

Nous voici donc prenant la direction du nord-ouest et suivant ce grand cordon militaire qui commence aux bouches du Terek dans la Caspienne, et ne finit qu'à celles du Kouban, l'antique Hypanis, dans la Propontide et le Pont-Euxin.

J'ai dit que toutes les villes de cette ligne armée se ressemblent. Une forteresse, des magasins, des casernes, un hôpital, etc. Je n'ai donc rien à ajouter sur celles que je traversai jusqu'à Taman.

Le lendemain du jour de notre départ, nous arrivâmes à Stavropol *. Nous avions fait cent soixante -dix-huit verstes. Stavropol est une place importante de la ligne et commande à la contrée.

1 J'ai parlé d'un autre Stavropol qui s'élève daru le gouvernement de Siwbirsk, sur les rives du Volga.Voyez le chap. relatif à ce fleuve.

Nous y passâmes la nuit. De Stavropol uous fîmes deux cent trente verstes sans désemparer, par une route pleine d'accidents pittoresques, bordée de rivières, de rochers, de sites agrestes, et partout laissant voir sur la gauche cette chaîne de pointes sourcilleuses qu'on appelle le Caucase. Nous nous reposâmes à la quarantaine, où finit la province caucasienne et où commence le gouvernement de Tauride. Nous étions rentrés dans le pays des Cosaques de la mer Noire, dont nous atteignîmes la capitale, ERathérinodar, quarante verstes plus loin. 11 nous en restait encore deux cents à faire pour arriver à Taman.

Ëkathérinodar, ville encore toute nouvelle, me parut dans une situation parfaitement choisie, entre la mer Noire et le Caucase, sur la rive gauche du Kouban, pour en faire une ville d'activité et de commerce ; aussi commence-t-elle à répondre largement à ces prévisions. Mais j'avoue que rien ne m'intéressait plus sur la route; mes vœux comme ma pensée étaient en Crimée : j'allais donc, sans regarder ni voir ce qui frappait mes yeux; mes regards se portaient en avant, et rien n'était capable de les détourner de ce point fixe : la Chersonèse Taurique!

II nous restait deux cents verstes à faire pour arriver à Taman 1 . Nous les franchîmes en vingt-quatre heures. Ici , nouvelle quarantaine ; mais comme nous arrivions de Russie, c'est-à-dire d une province de l'empire, nous en fûmes quittes pour quelques formalités de bureaux.

L'île de Taman, comme j'ai dit, est formée des deux bras du Kouban, dont le méridional, le plus important, va se décharger dans la mer Noire, tandis que le bras supérieur va se perdre dans la mer d'Azoff. La ville est peu importante ; elle appartient aux Cosaques de la mer Noire, et est particulièrement fréquentée par les Circassiens des montagnes, qui viennent y chercher du sel et d'autres objets de nécessité journalière.

» Deux cent deux verstes, pour ceux qui aiment les chiffres exacts.

iOK VOYAliE EN RUSSIE.

Il n'est pas facile de se loger à Taman. Je voulus y rester au moins un jour et y passer la nuit, mais pas d'hôtellerie; il fallut me contenter d'un petit cabinet que voulut bien me céder un Grec du pays, dans son étroite maison.

D'ailleurs, rien d'intéressant dans la ville, à l'exception de quelques antiquités qui se trouvent autour de l'église, qui fut une mosquée. 11 faut sortir de ses murs et visiter les environs . cette grande colline, par exemple, éloignée de seize verstcs, et du haut de laquelle la vue peut embrasser la grande chaîne du Caucase, le Liman de Kisil-Tasch, les bouches du Kouban et toute la côte d'Asie que baigne la mer Noire jusqu'à Anapa.

On me parla des volcans de boue, monticules d'où la boue sort par ébullition, sans offrir la moindre apparence de fumée, et des sources de bitume qu'on trouve sur la route de Temrouk; mais il m'aurait fallu faire quarante verstes pour aller voir les uns, et trente-cinq pour visiter les autres : j'avoue que je ne poussai pas la curiosité jusqu'à me décider à ces longs trajets pour voir de la boue chaude et du bitume.

L'île de Taman est d'ailleurs remplie de quantité de ruines et de tumulus, ce qui s'explique, lorsqu'on songe que longtemps avant la ville actuelle, s'éleva, sur l'espace môme qu'elle occupe, une ancienne cité du nom de Tmoutarakan, la môme, assurel-on, qui, dans Constantin Porphyrogénètc, est indiquée sous le nom de Tamatarkhou.

Mais j'ai hâte de laisser là Taman ou Phanagorie, car cette ville porte ces deux noms , pour gagner enfin la Crimée ; nous n'avons qu'à franchir un bras de mer de huit lieues le Bosphore Cimmérien, ou le détroit de Kertch, J comme on dit aujourd'hui.

On trouve en tout temps des barques à voiles, ou môme de petits bateaux à rames pour faire cette traversée, qui ne demande

• Trente-deux verstes de Taman; mais en remontant un peu, en face de Enikalt'. le détroit n'a plus que vingt verstes de large (cinq lieues).

Page 1