‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 28 sur 45 · LA CHIM KE. (OU · texte numérisé non relu

LA CHIM KE. (OU

txiièrcplus de deux heures et demie à trois heures, pour peu que le lemps soit favorable, et ne coûte guère que trois francs.

Historique. — Tatars. — Aspect général.

En posant les pieds sur les bords de cette célèbre Çhersonèse, j'éprouvai comme un frémissement électrique et subit; une émotion pleine d'enthousiasme, toute pénétrée d'une tristesse douce et vague, vint s'emparer de moi. Ce n'était plus comme en présence des rives lointaines du Volga, des ruines désertes de Saraï, des steppes sans fin d'Astrakhan et des tentes errantes des Kalmouks et des Kirghiss sauvages, cette curiosité avide et haletante qui courait au-devant d'un inconnu et de je ne sais quelles mystérieuses découvertes; ici, c'était l'émotion des souvenirs, l'émotion d'un passé aux noms harmonieux, l'émotion des monuments anciens, des péripéties sociales, des troubles, des révolutions historiques. Il est peu de pays au monde qui aient, sous ce rapport, des annales aussi fécondes que celles de la Crimée.

Ces annales commencent par des fables, comme celles de tant de peuples; mais ces fables ont, pour ainsi dire, bercé notre enfance et fait rêver notre jeunesse : ce sont celles de la poétique Grèce. C'est ici que les Argonautes vinrent chercher cette fameuse et mythologique toison, quatorze cents ans avant Jésus- Christ, avant le siège de Troie, avant Homère!... et déjà la Çhersonèse portait le nom de Taurique : ce nom, on le voit, se perd dans la profondeur des temps. Le programme seul de son histoire exigerait un volume.

l^es Tauriens, qui furent ses plus anciens peuples connus, habitaient les montagnes; ils lui donnèrent leur nom : c'étaient

les mômes qui virent les fabuleux navigateurs dont je viens de parler. Les Grecs y arrivèrent huit siècles plus tard : les uns bâtirent Panticapée, les autres Kherson , les autres Doros 1 ; leur commerce s'y établit et y devient florissant.

Plus tard, le célèbre Mithridatc subjugue les Tauriens et se rend maître de la Tauride*. Les barbares arrivent ensuite: d'abord les Alains, puis les Goths au deuxième siècle, époque où, sous le règne de l'empereur Domitien, le christianisme y pénétra. Les Goths se soumirent aux Huns, les Huns furent chassés par les Ongres ou Hongrois. Vint l'empereur Justinien, qui balaya les barbares et délivra la Tauride ; mais il mourut, et les barbares reparurent. La Chersonèse tomba aux mains des Kosares, qui lui imposèrent leur nom (Kosarie) ; voici les Pétchénègues , à la fin du neuvième siècle , qui en chassent les Kosares , lesquels toutefois reviennent bientôt après. Mais un grand prince russe arrive, Sviatoslaff, qui défait ces barbares. Son fils Vladimir pénétra dans la presqu'île après lui, s'avança jusqu'à Théodosie qu'il dévasta, et en dépouilla les églises pour orner, à Kicff, les temples de ses idoles ; mais il se convertit, se fit baptiser à Kherson épousa la sœur de l'empereur de Constantinople et céda à son beau-frère ses conquêtes de la Chersonèse.

Nous voici à 1337. Les Mongols ont commencé leurs invasions; Batou-Khan règne sur l'immense empire des Kaptchaks*, auquel la Chersonèse est annexée ; et lorsque cet empire se divise, elle reste aux Tatars Nogaïs jusqu'au moment où le khan Menguy-Guirey fonde le royaume de Crimée. C'est aussi le moment où cette merveilleuse contrée va subir le plus honteux vasselage.

Mahomet II a pris Constantinople; ses lieutenants s'emparent de la Crimée. La Crimée devient un apanage de la Porte ; la Porte

* Inkerman.

* Cent douze ans avant Jésus- Christ.

8 II s'agit ici de l'ancienne Kherson, à la pointe méridionale de la péninsule.

* Il en a été question à l'article des Tatars de Kazan.

confirme ou dépose ses khans, les exile ou les rappelle, leur fait faire la guerre, les prend pour capitaines, les force à s'incliner devant son orgueilleuse suzeraineté. Dans cet état de choses, le commerce de la Crimée tombe et disparaît ; pouvait-il d'ailleurs en être autrement, lorstpie l'entrée de la mer Noire était fermée à tous les navires européens ?

Ceci dura jusqu'en 1783, époque où la Chersonèse Taurique, enlevée enfin à la Turquie par Catherine 11, devint une province de l'empire de Russie.

Voilà un programme tronqué de l'histoire de ce beau pays, quelques fragments des titres de chapitre de ses trop fécondes annules. J'ai dit qu'il faudrait un volume rien que pour en tracer les tables des matières.

Mais ce n'est pas seulement le pays qui a son histoire ; il n'est pas un monument, pas une ville, pas une ruine de cette contrée qui n'ait aussi la sienne, car ici tout parle à la mémoire, tout récueille un souvenir, tout ébranle l'imagination : Panticopée, Théodosie, Kherson, Eupatorie, Doros ', Parthénion a ! sans parler des villes tatares, sans parler de Karasou -Bazar, sans parler de Bukhtehisaraï !

Nous savons que l'empire du Kaptchak se divisa, que de ses débris se formèrent quatre royaumes ou khanats, et que la Crimée eu fut un. Son fondateur, Menguy-Guirey, marque la date de la domination mongole dans ce pays ( 1 440). Mais la Crimée manquait encore d'habitants tatars, Menguy-Guirey la jœupla de colonies de Nogaïs qu'il avait vaincus sur les bords du Volga. Ainsi la Chersonèse se trouva peuplée de Tatars.

On peut les diviser aujourd'hui en trois classes : ceux qui habitent près de la mer, sur la côte méridionale de la péuinsule; ceux des villagesdu nord, dans les montagnes, et ceux des steppes. Ces derniers ont conservé le type sans mélange de la race mon-

« Le Sthcnos do Strabon, aujourd'hui Inkcrnian.

" Le promontoire de Saint-Georges, à 15 ou 1G verstes des ruines de Kherson.

gole.. Ils sont petits de taille, ont la face aplatie et large avec des pommettes saillantes et des yeux comme les Rirghiss et les Chinois, peu ouverts et relevés du coté des tempes : il eu est peu de bruns. Ils sont embarrassés dans leurs manières, leurs mouvements n'ont point de grâce; quant à leurs femmes, elles sont toutes laides.

Ces Tatars sont pasteurs et agricoles : ils élèvent de grands troupeaux; ils labourent la terre, mais ils n'aiment pas à soigner les jardins.

Ceux des montagnes ont perdu une partie de leur type primitif, qui va s'effaçant de jour en jour ; ici le mélange du type turc domine, surtout dans la classe élevée.

Quant à ceux de la côte méridionale, leur physionomie n'indique presque plus l'origine mongole: ils ont la barbe fournie, les cheveux noirs, les traits réguliers et une certaine énergie dans l'expression de la figure et du regard ; aussi les autres les traitent-ils avec dédain, en les appelant du nom injurieux de tat ou renégat, en langue turque 1 . Ceux-ci sont paresseux ; il semble que la nature de cette admirable contrée ne les ait entourés de ses libéralités que pour les entretenir dans l'oisiveté. En effet, on peut quelquefois les voir, durant la plus grande partie de la journée, assis sur leurs talons, près d'une source ou d'une mosquée, causant ensemble ou priant Dieu. Des pâtes, des fruits, du kalik, une pipe de tabac, leur suffisent.

Les Tatars des montagnes travaillent davantage; ceux des steppes , je l'ai dit , s'occupent de leurs champs et de leurs bestiaux.

Pris en masse, les Tatars de la Crimée sont honnêtes, sobres et hospitaliers. Le voyageur qui passe ne saurait voir que l'ensemble ; je m'arrête donc à ces qualités générales, les seules que j'aie remarquées. Que s'il y a des défauts à côté, je dirai d'abord :

• Mm -Tat.

LA CRIMÊK.

t.Juel peuple est parfait?... Et puis, que de raisons ne pourraient pas faire valoir les Tatars pour atténuer les leurs ! Ils sont malpropres ; cela tient à rénervemenl de leur nature. Ils ne sont pas toujours scrupuleux gardiens de leur parole, oui, envers vous qui êtes chrétiens, car ils sont musulmans. Ils n'ont pas d'instruction, est-ce leur faute?... Ils sont portés à la destruction. . . je ne sais pas bien ce qu'on entend par là, mais en définitive ontils un bien grand intérêt au penchant contraire? Je déclare encore que, pour moi, je ne me suis aperçu que de leurs bonnes qualités.

D'ailleurs, comme on l a dit, ces trois classes de Tatars ne demandent rien à personne, ne vivent sur le compte de personne; la somme de leur travail se proportionne à la somme de leurs besoins, et celle de leurs jouissances se règle sur leur fortune1.

Tout le monde connaît la position de la Crimée2, de cette presqu'île qui s'avance vers le sud dans une mer sans écueils, entourée des meilleurs ports d'Europe et d'Asie, et attirant dans les siens les navires de tous les pays j on sait qu'elle est fertile, riche et pittoresque; qu'elle a.des montagnes boisées, des montagnes aux flancs nus, d'autres aux penchants couverts de pâturages; qu'elle a des vallons pleins d'ombres et de murmures; qu'elle a des sites et des perspectives que la Suisse et l'Italie lui envieraient. Tout le monde sait cela, mais tout le monde ne l'a l«is vu, et c'est parce que je le savais que j'ai voulu le voir; et aujourd'hui que je l'ai vu, j'essaie de retracer quelques aspects.

Je ne parle pas du climat; c'est celui d'un Kden béni du ciel, surtout sur la cote méridionale, où l'hiver n'est guère connu que de nom 3.

1 (J.-H. Sfootandoo. * * Lorsque les Tatars se lurent emparés de cette presqu'île, ils concentrèrent leur «Minera1 dans la ville de CYiro, dont toute la contrée prit le nom, et qu'elle convive aujourd'hui simultanément avec l'ancien, qu'on lui a rendu. s C'est à peine si on s'apeivoit de son existence entre décembre et janvier.

Rien d'admirable et de prestigieux comme cette côte : elle est abritée des vents du nord par une chaîne de montagnes merveil- 1611868, qui en suivent parallèlement les contours, laissant entre leurs pentes et les bords de la mer un espace de quatre ou cinq verstes, où l'œil peut se promener, depuis Théodosie jusqu'à Balaklava, sur une succession d'enchantements ininterrompus \

Ces montagnes laissent voir une suite de chaînes dont les interstices, vallées et retraites admirables, sont formés par d'autres montagnes plus septentrionales qui vont se déroulant sur la seconde ligne. L'amphithéâtre qu'offre aux regards cette ondulation gigantesque et variée, sur un développement qui ne compte pas moins de cent soixante-dix à cent quatre-vingts verstes, échappe à toute description. C'est pendant cet espace de plus de quarante lieues, comme je viens de dire, une succession sans fin de tableaux ravissants. Les montagnes se déroulent comme l'immense toile d'un gigantesque panorama. Leurs effets sont variés, char mants, pleins des plus saisissantes harmonies. Ici des bois, des fleuves, des vallées, des vergers, des prairies. Là des flancs, des rochers nus et élancés comme des remparts cyclopéens. Plus loin, des pentes gazon nées, des ruisseaux qui s'en échappent, un village, un minaret, un groupe de chameaux bibliques et quelques Tatars en longue robe et en babouches, pour compléter l'illusion. Ce sont des maisons de plaisance, des châteaux, dans le creux des vallons, à la cime des collines, à la pente des coteaux. La vigne et l'olivier entremêlent leur verdure; l'une éclatante et vive, l'autre pâle et cendrée. Et puis, ces rocs volumineux, ces ruines sur leurs cimes, ces grands souvenirs écrits sur ces pierres muettes ! Puis encore l'idylle, fraîche et charmante : dans les plis

1 Théodosie-Kafla s'élève gracieusement à l'angle occidental d'un golfe daiur, à ret endroit où la Chersonèse , resserrée entre deux mers, la mer d'AzolT et la mer Noire , se rétrécit subitement et forme une presqu'île oblongue qui s'enfuit, en renllant un peu, des deux côtés, la découpure de ses rives, jusqu'au Bosphore Cimmérien, aujourd'hui le détroit de Kertch.

Balaklava est à la pointe sud-ouest de la péninsule Taurique.

de la montagne les troupeaux qui fissent, les ruisseaux qui murmurent, la brise qui frissonne dans les arbres; et ce berger tatar en turban et à barbe noire, qu'on prendrait de loin pour quelque serviteur ressuscité des vieux pasteurs de l'Idumée! Et partout cette bordure d'azur liquide, partout cette mer enchanteresse, aux flots amoureux, qui orne d'une frange d'argent ces rives charmantes, qui les caresse, qui les étreint, qui les reflète dans son miroir profond ; partout la ligne éclatante du plus merveilleux horizon ; et puis, dans les airs, cette lumière aux reflets d'or; dans le lointain, ces vapeurs lumineuses, ces promontoires aux teintes irisées, cette vie dans le coloris, cette vigueur dans les effets, cet ensemble de toutes les beautés, de tous les charmes, de toutes les harmonies de la nature, sous le plus beau soleil du monde : voilà ce que j'ai vu, ce qui m'a ravi, ce que je puis indiquer, Triais ce qu'il ne m'est pas donné de pouvoir peindre.

Poursuivons notre route à l'ouest. Nous sommes devant les ruines de l'antique Kherson : ici les villes peuplent le tableau de souvenirs. Voici Carlos, Cosaphar, Tchifouros, Ouret, où s'éleva le temple de Diane; Balaklava, autrefois Symbolon : plus loin, près de Siméis, de grands éclats de rochers qui éternisent la mémoire des feux souterrains. Nous avons atteint la pointe extrême de la Chersonèse, au promontoire de Kherson l'ancienne. Nous sommes à Yalta, sur le bord de la mer, à l'entrée d'une vallée où les scènes sublimes et variées sont semées avec cette profusion que la nature a su si généreusement répandre dans ce pays fortuné.

Mais j'oublie que je ne veux tracer ici que quelques lignes générales du tableau. Je n'ai parlé que de la côte méridionale. De l'autre côté des montagnes, à leur versant septentrional, sont d'autres vues, d'autres perspectives, d'autres sites; ici d'un caractère parfois plus grave, mais toujours charmants et pittoresques. 11 y a des vallées et des villes.

Je ne citerai que les villes et les vallées de Karasou-Bazar,

le point le plus populeux et le plus animé de la Crimée; de Simphéropol, chef-lieu de la province; de Bakhtchisaraï la Merveilleuse, cette Grenade tatare, comme je l'ai appelée, l'ancienne capitale des anciens khans de Crimée.

Je reviens.

V lit

Kertch. — Theodosie. — Vieille Crimée. — Karason-Baxar. — Simphéropol.

J'étais à Kertch, la clef du Bosphore Cimmérien , à Kerlch h Panticopée Milésienne, bâtie six cents ans avant J.-C.,qui s'appela plus tard Bosporus et fut la capitale d'un royaume de ce nom, que les Génois lui conservaient encore au quinzième siècle, alors qu'elle portait déjà celui qu'elle porte aujourd'hui!...

D'ailleurs l'histoire de cetle ville est remplie de péripéties. Elle passa à la Russie en 1774, avec la ville de Janikoul; ce fui le signal de la fuite des Tatars qui la peuplaient, et elle demeura longtemps abandonnée et triste ; mais, depuis une trentaine d'années , Kertch a fait des progrès considérables : le commerce y attire chaque jour de plus en plus d'habitants, et elle peul oublier aujourd'hui ce départ des Tatars. Kertch est appelé à devenir une des villes les plus importantes de la péuinsule Taurique, si cela n'est pas déjà fait.

Les seules choses qui me parurent intéressantes à Kertch, <e furent son nom grec, son origine grecque, l'antiquité grecque de son passé; comme monuments , je n'eus à voir qu'une très ancienne église; c'est une voûte croisée qui repose avec sa coupole sur quatre colonnes de marbre gris, d'ailleurs d'une élévation pleine de noblesse. Je sortis de la ville et grimpai sur la montagne qui la domine; elle formak l'ancienne Acropolis, dont ou me monlra l'enceinte; cette montagne porte le nom de Mithridate; et, à son

LA CRIMÉE. 4ir

sommet, se trouve un rocher taillé, qu'on appelle le siège de Mithridate. Après cela, une batterie sur le bord de la mer, à quelques verstes au sud de la forteresse... chose fort intéressante, je veux bien le croire, pour un ingénieur militaire, mais que je me contente d'admirer sur parole.

On me conseillait d'aller visiter Enikalé, à dix verstes de Kertch, à l'extrémité septentrionale du Bosphore. Je demandai ce qu'Enikalé offre d'intéressant à un étranger. On me jwrla sérieusement de ses volcans de boue; puis quelqu'un me dit que les amateure y admirent beaucoup un sarcophage grec qui sert de bassin à une fontaine. Je ne pensai pas que ces merveilles valussent la peine de faire cette promenade, et je renonçai à Enikalé.

Je traçai donc un premier itinéraire. 11 était convenable d'aller d'abord à Simphéropol, le chef-lieu de la province, ville située au revers de la chaîne de montagnes qui longe la cote méridionale, mais dans la proximité de cette cote, et admirablement placée pour servir de quartier-général , de point de repère au touriste en Crimée. Pour aller à Simphéropol, ma route était toute tracée : Théodosie, ou Kaffa ; la vieille Crimée, ou le vieux Crim ; Karasou-Bazar. C'était environ deux cents verstes à faire '.Je pris la diligence pour me rendre à Théodosie : j'avais à traverser les steppes de la presqu'île de Kertch, lesquels sont peu pittoresques; car, à l'exception d'un assez grand nombre de tumulus et le grand rempart qui servait de limite au royaume bosphorien ou de Bosphore, et qui s'étend depuis la mer Noire jusqu'à la mer d'Àzoff, rien ne vient interrompre l'uniformité de la route, jusqu'à huit ou dix verstes de Théodosie, où l'on prend les bords de la mer, qui étend au loin sa nappe d'azur et dont on aime à voir les vagues se balancer mollement, puis venir expirer avec faible murmure sur les rives unies qui la bordent.

1 Doux cent deux kilomètre» environ.

Théodosie se présente aux yeux du voyageur avec cette grandeur que l'imagination donne ordinairement à toutes les choses qui portent un grand nom : effectivement, si l'on cherche l'ancienne Théodosie dans la Théodosie actuelle, on reconstruit la ville des Génois et on lui trouve de vastes proportions. Qu'on songe que son étendue, sa richesse et sa magnificence la faisaient appeler autrefois Krim-Stamboul, la Constantinople de la Crimée.

Les restes des fortes murailles dont les Génois l'avaient ceinte, ainsi que les tours qui garantissaient la place, sont encore là pour rappeler le passé.

D'ailleurs la position de la ville, adossée à des montagnes pittoresques, en face d'une des plus belles mers du monde, est nierveilleuse... Une chose vint me choquer à Théodosie, l'enseigne d'un hôtel; cette enseigne portait : la Ville de Paris... c'était bien la peine de venir dans la Chersonèse Taurique pour loger dans un hôtel qui s'appelle la Ville de Paris!... Il est vrai que je n'y descendis pas; j'allai loger à la Ville de Constantinople; ceci était beaucoup plus dans la couleur locale.

A Théodosie , je louai des chevaux ; un Tatar m'en fournit trois , un pour moi, un pour mon domestique, et l'autre pour lui... Ces trois chevaux, y compris le guide, me coûtèrent à peu près sept francs par jour : on avouera qu'on peut se permettre de monter à cheval en Crimée.

Arrivés au premier relai, Kronitschka, si je ne me trompe, nous quittâmes la route de Simphéropol, et prenant à gauche , nous arrivâmes, au bout d'une demi-heure, dans une plaine fertile, où, parmi les restes solitaires d'une grande cité qui a disparu , s'élèvent quelques pauvres maisons habitées par une colonie bulgare. C'est la vieille Crimée, que les Tatars appellent Eskï-Krim. Ses ruines, éparses sur une étendue de quatre ou cinq versles, peuvent donner une idée de son antique grandeur, et de ce que pouvait être cette vieille métropole du commerce tatar, cette Krim qui, par suite de son importance, dépouilla la péninsule

laurique de son harmonieuse et sonore appellation, pour lui imposer son nom rude et sourd.

11 me tardait d'arriver à Simphéropol, parce que j'avais hâte d aller visiter Bakhtchisaraï, le but principal, s'il faut que je l'avoue, et presque unique, de ma course en Crimée. Aussi je ne donnai à ces ruines, à ces bâtiments abandonnés, à ces mosquées dégradées, à ces vastes tombeaux d'Eski-Rrim, qu'un coup d'œil rapide et pour ainsi dire impatient. C'est par la même raison que je refusai d'aller visiter, à quatre verstes de là, un monastère arménien caché au fond d'une silencieuse forêt, et tout enveloppé de repos, d'ombrage et de mystère.

Le môme soir, nous arrivâmes à Karasou-Bazar. J'étais brisé ; j'avais fait ce jour-là, et pour ma première étape, vingt lieues à cheval

Karassou-Bazar est assise au fond d'une vallée fertile et assez basse, où coule la rivière de Karasou et de Tunos; elle est entourée de hautes montagnes. Je me trouvais dans une ville toute tatare. Je ne voyais que mosquées et minarets, que bazars, que jardins, que maisons asiatiques. Je jugeai peut-être mal son aspect, mais il me plut. D'ailleurs, pour voir la ville dans son ensemble, il faut s'élever au nord sur le sommet de la montagne, qu'on nomme en tatar Akh-Kaya, Blanche-Roche. Je m'imaginai voir en petit ce que m'aurait oiTert en grand l'ensemble de Tiflis, si j'y étais allé, et que je l'eusse vue ainsi de haut en bas, suivant ce qui m'avait été écrit.

En même temps que la ville, je pus, de ce point culminant, embrasser la vallée tout entière. C'est quelque chose de délicieux. Je poussai ma promenade jusqu'aux sources du Karasou, à six verstes de là, et n'eus pas lieu de m'en repentir. J'arrivai

1 On voyage à cheval de deux manières : ou bien, muni d'un firman du gouverneur de la Tauride, on obtient dans chaque village des chevaux pour aller au \illage voisin, à un prix très-minime, trois kops, je crois, par versteg (douze centimes ou bien on loue des chevaux tatars à la journée, ce que j'avais fait.

au fond d'un pli de la montagne ou d'une gorge étroite, et je erus me trouver devant une toile de théâtre ; seulement, ici, la nature avait tenu le pinceau. C'était quelque chose d'agreste, de frais, d'accidenté, de ravissant. 11 y a deux sources : l'une sort des fentes du rocher, l'autre jaillit de dessous des quartiers de rocher; mais il faut voir l'encadrement de tout cela; je le répète, c'est la plus artistique des décorations, et l'on m'assura que le tableau est mille fois plus pittoresque au mois d'avril, alors que les sources de la rivière s'élancent en bouillonnant.

Simphéropol est aux pieds des montagnes comme Karasou- Bazar, au revers de la chaîne méridionale, sur le Salguir, qui traverse Sa rron, l'étroite vallée de ce nom C'est le chef-lieu de la province Taurique, aussi a-l-on commencé à construire un nouveau Simphéropol ; celui-ci est bien bâti, bien peigné, bien badigeonné, ainsi qu'il convient à une ville de gouvernement!... Ce n'est donc pas la ville tatare, qui a son existence à part, et à laquelle on ferait bien de rendre son vieux nom national : Akh-Mctchcd, Mosquée-Blanche. Celle-ci, en effet, seulement habitée par des Tatars, ne présente que des rues étroites, que de petites maisons aux toits rapprochés, véritables rues, véritables maisons asiatiques. Simphéropol peut avoir dix mille habitants, sur lesquels six mille Tatars, de dix-sept cents à deux mille Russes; le reste se compose d'étrangers et surtout de Bohémiens. Ceux-ci peuvent s'élever au chiffre de douze cents*. 11 y a cependant moins de mosquées dans cette ville qu'à Karasou-Bazar, où on en compte une vingtaine; on n'en voit que cinq ou six à Simphéropol. Mais j'aurais dû dire que la population de Karasou-Bazar est de dix-sept à dix-huit mille âmes. D'ailleurs les boutiques et les khans ne manquent pas plus sur les bords du Salgouir que sur les rives du Karasou.

» Vingt verstes de long sur une largeur commune d'une domi-verste. ' in grand nombre d'entre ein exercent des métiers.

Je lus curieux de savoir l'origine de l'ancien nom arabe de Simphéropol. On me dit :

« D'après une chronique tatare, en 1500, Ibrahim-Bey recul des terres considérables arrosées par le Salgouir, en récompense d'une expédition heureuse qu'il avait dirigée contre les Russes ; il bâtit alors une mosquée blanche, à l'endroit où s'éleva depuis la ville d'Akh-Metched, qui lui doit son origine et son nom. »

Cela prouverait que l'origine de Simphéropol n'est pas trèsnneienne.

Le mont Tchatyrdagh, qui est à vingt verstes de cette ville, par un effet d'optique très-commun dans les pays de montagnes, semble la dominer comme s'il s'élevait à coté d'elle, ce qui ajoute encore à l'aspect du paysage romantique qui l'entoure.

Cependant je songeais à la course de Bakhtehisaraï, dont la seule idée me faisait éprouver une émotion presque puérile, à force d'être vive. Je me préparai à ce petit voyage, comme on se prépare à l'accomplissement d'un vœu. Je m'informai avec soin si je ne pourrais pas me rendre à l'ancienne ville des khans par un autre chemin que la route battue. On m'indiqua celui de Sabli, lequel en abrège môme la distance. Seulement, comme à partir de Sabli ce chemin est tracé à travers les vallons, les rochers et les gorges étroites, il ne pouvait se faire qu'à cheval.

Ceci m'arrangeait à merveille.

Sabli. — Les Muhcuiiens. — Itakhtchiwirai.

Ce nom de Sabli m'avait frappé. Tout à coup je me rappelai que madame de Laval, la môme dont il a été question au commencement de cet ouvrage, possédait en Crimée une terre qui s'appelait ainsi. Je pris des informations : c'était eflective-

ment le même Sabli *. Dès ce moment cette terre devenait pour moi le but d'un pèlerinage pieux. J'avais dû un jour la visiter avec celle à qui elle appartenait, et qui est morte sansl'avoii vue !...

Mais si je la visitai seul et en inconnu, ce ne fut pas sans penser à la femme de cœur et d'imagination avec laquelle bien souvent, au sujet de Sabli, je m'étais entretenu des charmes de la Crimée et de Bakhtchisaraï au palais merveilleux! Sabli est une belle terre de quatre mille arpents, qui renferme des forêts, des champs, des prés, des rivières, et trois villages russes, à peu de distance les uns des autres, contenant ensemble une population de trois à quatre cents paysans.

Je ne m'arrêterai pas sur cette visite, à laquelle mes préoccupations personnelles donnaient peut-être trop d'importance...

En quittant Sabli, je m'enfonçai avec Hilarion et mon Tatar, tous les trois à cheval, dans un dédale de sentiers capricieux, à travers les plis de la montagne, les vallons, les ravins, les bois, les rochers, les sites les plus agrestes du monde.

Nous cheminions depuis une couple d'heures, lorsqu'au tournant d'un tertre élevé, nous nous trouvâmes devant une halte de Bohémiens : ils avaient choisi une position commode et pittoresque, à la lisière d'un bois d'oliviers sauvages qui dominait le tertre, et près d'un ruisseau des bords duquel s'élançaient de hauts peupliers d'Italie, à la taille pyramidale. Ce ruisseau, au cours vagabond et aux eaux limpides, baignait un coté de la colline et entretenait dans cet endroit une fraîcheur délicieuse. D'ailleurs la solitude la plus profonde. Ils n'étaient pas très-nombreux : je vis d'abord, devant l'entrée de la tente, un vieillard au costume semi-oriental, dans une pose pleine de gravité; il fumait, en regardant un groupe de petits enfants qui jouaient auprès d'un ours enchaîné et qui paraissait dormir. Non loin du vieillard une belle jeune fille, à la peau dorée et brune, coiffée d'une sorte de turban

1 Cette terre appartient aujourd'hui à l'une des filles de feue la comtesse de Laval.

rouge d'où s échappaient à Ilots luxuriants de magnifiques 1m>ucles d'ébène légèrement en désordre. A côté d'elle un jeune homme qui paraissait appartenir à une autre race et à d'autres moeurs; il l'enveloppait d'un regard passionné et ardent, tandis que celui de la jeune fille en soutenait la flamme avec une expression qui devait lui faire bondir le cœur dans la poitrine. Derrière, dans le fond, et à demi voilés dans un pénombre vaporeux, les autres membres de cette tribu nomade étaient étendus auprès d'un feu éteint.

A ce tableau, je crus assister au drame du poète; je crus en voir les personnages ressuscites et tels que Pouchkine les avait peints dans son poème1, avec leur physionomie pittoresque , leurs libres amours , leurs passions sans frein , leur logique terrible et sauvage. Ce poëme des Bohémiens, je l'avais entendu lire autrefois à Saint-Pétersbourg, dans l'hôtel de cette môme comtesse de Laval dont je venais de visiter la propriété... Depuis lors elle a disparu; le poète a disparu aussi, et je me trouve tout à coup au bout de vingt-cinq ans à plus de deux mille verstes de Saint-Pétersbourg, en présence du souvenir de l'une et du poème de l'autre!...

Car je m'étais arrôté devant cette peuplade errante, à laquelle je demandai machinalement la route de Bakhtchisaraï, et pendant que ma vue embrassait le tableau de ce campement bizarre , les moindres détails du poëme vinrent se présenter à mon esprit

En voici quelques traits; on me pardonnera ce rapide récit, qui viendra peut-être couper à propos la suite de mes longues descriptions.

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