‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 29 sur 45 · LES BOHEMIENS · texte numérisé non relu

LES BOHEMIENS

Le camp de la tribu vagabonde venait de se livrer au sommeil. Les feux s'éteignaient; la lune, montée sur l'horizon,

» Les Bohémiens.

VOYAGE EN lilSSIE

éclairait de ses blanches lueurs un vieillard assis devant des charbons fumants, qu'il ranimait. Ce vieillard attendait le retour de sa tille, la jeune Zemphirine , attardée ce soir-là dans la campagne. Elle parait bientôt, accompagnée d'un étranger qu'elle présente à son père : « Mon père, lui dit-elle, je t'amène un hôte. Je l'ai rencontré derrière un tertre, dans le désert, et l'ai engagé à passer la nuit dans notre camp. Comme nous, il veut vivre en liberté; la loi le proscrit, mais je serai son amie. 11 se nomme Aléko; il me suivra partout où je voudrai. » C'est bien là le langage d'une passion naïve et qui ne soupçonne pas d'obstacle. Zemphirine avoue son amour comme elle avouerait le plus innocent caprice; elle parle d' Aléko comme elle parlerait d'un oiseau , d une gazelle favorite. On devine la réponse du vieillard. L'étranger est reçu dans la tente et devient l'heureux époux de l'alerte jeune fille. Deux ans se passent. Aléko est toujours amoureux de Zemphirine, lorsqu'un matin, celle-ci, auprès d'un berceau, se met à chanter une étrange chanson d'amour. La jalousie entre au cœur de l'époux ; il se plaint au vieillard. Celui-ci lui rappelle quelles sont les mœurs des tribus bohémiennes , et lui raconte sa propre histoire. La femme qu'il avait épousée, la mère de Zemphirine, l'a quitté, lui aussi, après avoir vécu un an dans sa tente, pour suivre un jeune Bohémien.

On comprend qu' Aléko ne se laisse point désarmer par ce récit. Le proscrit européen ne saurait partager la résignation philosophique du vieillard; il surprend Zemphirine à un rendez-vous nocturne et frappe les deux amants. Le jour se lève : la foule des Bohémiens entoure le meurtrier et ses victimes. Les femmes s'approchent pour baiser les yeux des morts; puis, lorsque les cérémonies funèbres sont terminées, le père de Zemphirine aborde Aléko, qui regarde en silence : « Quitte-nous, homme orgueilleux, lui dit-il , nous sommes sauvages, nous n'avons l>esoin ni de sang ni de soupirs, mais nous ne voulons pas vivre avec un assassin ! Tu ne comprends point la vie nomade; tu ne veux de liberté que

LA (Il I ML t.

pour loi : (a vue nous ferait horreur! Nous sommes timides et bons, tu es méchant et audacieux. Va, pars, que la paix taccompagne! »

Ainsi finit le poëmc de Pouchkine, li y a là un simple épisode plutôt qu'un tableau complet et largement (racé; mais le poète a su mettre dans cette composition tout ce qu'il nourrissait en lui de sauvage indépendance et de désirs effrénés. Il y peint la vie nomade, aventureuse, inquiète et passionnée des Bohémiens, avec une complaisance qui trahit sa nature artistique et puissante. Lorsque Zemphirine, au matin de son amour, témoigne à Aléko la crainte qu'il ne regrette plus tard ce séjour des villes, le poète épanche tout ce qu'il a de colère et d'indignation contre les hommes de cités :

« Si tu savais, si tu pouvais comprendre l'esclavage des villes, où l'on étouffe! Là, les hommes sont entassés, sans pouvoir respirer jamais ni la fraîcheur du matin ni les parfums du printemps. Ils rougissent de l'amour vrai; ils s'étourdissent, trafiquent de leurs pensées, se courbent devant des idoles, tendent la main , demandent de l'or et môme des fers. Qu'ai-je quitté? les tourments de la trahison, la tyrannie des préjugés. — Mais on y trouve des palais magnifiques, reprend la Bohémienne, de superbes tissus, des plaisirs, des festins... les parures des femmes y sont riches... — Qu'est-ce que la joie et le bruit des villes? Là où l'amour fait défaut, peut-il y avoir du plaisir? Quant aux femmes dont tu parles, y en a-t-il une seule qui te vaille? »

BakhtciusaiiaÏ. — Cette ancienne résidence des khans de Crimée s'étend au fond d'une longue et profonde vallée, dont elle occupe presque toute la largeur. Son nom signifie palais des jardins , et jamais appellation ne fut plus merveilleusement portée. L'ensemble de ce palais riant, tout rempli de fleurs, de parfums, de terrasses, de fontaines, de murmures, de fraîcheur, d'ombrages et de mystère, est la chose la plus féerique du monde. On verra

bientôt si j'avais tort d'appeler Bakhtchisaraï la Grenade tatare.

Cette ville n'a rien perdu de son ancien caractère. Elle n'est habitée que par des Tatars, auxquels même l'impératrice Catherine II l'abandonna entièrement par un oukase. Sa position, au fond de ce large défilé, la disposition de ses boutiques, ses maisons, dont les cheminées s'élèvent comme des tours, ses fontaines, son palais, ses cimetières, ses mosquées, ses nombreux minarets partout mêlés aux peupliers d'Italie, dont les tiges élancées et mobiles se détachent sur la blancheur des roches arrondies qui les dominent ; tout cela imprime, on peut le voir, un singulier cachet d'originalité orientale à cette bizarre et pittoresque cité. Ceci n'est point une exagération ; mais quand on jette les yeux sur cet ensemble merveilleux, on croirait volontiers à quelque sœur de la vieille Bagdad ou de l'ancienne Bassora, telles que nous les a décrites le conteur arabe.

Les rues de Bakhtchisaraï, presque toutes, sur les deux côtés du Djurouk-Sou, qui traverse la ville, sont échelonnées les unes au dessus des autres, entre un double amphithéâtre de maisons assises au penchant des deux montagnes qui s'abaissent vers la rivière.

D'ailleurs les rues basses sont étroites, tortueuses et sales, car c'est là que se trouvent ces fabriques de maroquin et de feutre qui forment, avec la confection de quelques autres objets, tels que le savon, par exemple, et les tuyaux de pipe, la principale industrie des habitants. Mais ce qui plaît à la vue, ce qui fait oublier ces détails vulgaires, ce sont ces mille jardins, ces fleurs, ces bosquets, ces charmants ombrages, partout mêlés aux toits des maisons qu'ils enveloppent à demi de leur verdure embaumée.

La rue principale, qui n'a pas moins d'une verste et demie d'étendue, conduit directement au célèbre palais. Vous la suivez le cœur haletant d'impatience et d'émotion, et vous remarquez à peine ces deux rangées de boutiques ou de loges en bois, dont

les devantures, toujours ouvertes aux regards des passants, permettent d'en sonder l'intérieur, et d'assister aux différentes occupations, aux travaux divers auxquels se livrent leurs habitants.

Le palais de bakbtchisaraï. — 11 est situé au bout de la rue marchande, sur la pente même du vallon, et consiste en différents bâtiments construits dans le goût oriental, autour de plusieurs cours. 11 est moins ancien que l'Alhambra, et ne date que de 4 519. Le khan Adil-Sahosb-Guirey en fut le fondateur. On y arrive par un pont de pierre jeté sur le Djurouk-Sou, ici bordé d'un quai. Vous pénétrez dans la première cour: à gauche, une grande mosquée, celle du khan, avec ses deux minarets élancés; plus bas, les écuries, et à droite, le palais du khan proprement dit. Cette cour est fermée par le mur du jardin fruitier, qui s'élève en terrasse du côté du vallon.

On pénètre dans la cour intérieure par une porte de fer; l'aigle à deux tôtes y a remplacé le croissant: c'est la seule innovation que j'aie d'ailleurs remarquée, innovation à mon sens fort gratuite et j'ajouterai maladroite, en ce qu'elle n'ajoute rien à la puissance russe et qu'elle enlève quelque chose au caractère primitif de ce palais. Puisque vous avez laissé la ville entière aux Tatars, pourquoi ne laissez-vous pas le palais tout entier au croissant ?

Nous passons donc la porte à l'aigle et, tournunt à gauche, * nous nous trouvons à la porte du palais et pénétrons dans un hirge vestibule où se trouvent, avec un escalier de marbre qui conduit aux appartements supérieurs, deux magnifiques fontaines, également eu marbre, qui entretiennent dans ce lieu une fraîcheur charmante. C'est une de ces fontaines qui a fourni à Pouchkine le texte de son célèbre poëme. Plusieurs pièces suivent ce vestibule; il y a une salle du milieu de laquelle s'échappe un jet d'eau limpide, qui tombe en cascade de perles dans un bassin de marbre blanc.

YOYAf.K EN IlLSSIE.

Au-dessus, les chambres et les galeries sout décorées dans le gout oriental le plus parfait : pour meubles, des divans en drap et en velours; des portes petites et perdues entre des colonnes, et sculptées à la manière arabe ; des plafonds bizarres et riches, figurant un grillage pose sur un fond de pourpre; sur le plancher, des tapis de natte; les murs dorés de paysages et de bosquets de fleurs exécutés avec infiniment d'art ; des cheminées élégantes et des fenêtres de couleur, pour combattre la lumière éclatante du jour.

Puis au milieu des appartements ordinaires du khan, un petit jardin de roses, avec des berceaux touffus et fleuris, et dans le haut, une fontaine dont les eaux d'argent tombent en murmurant dans des bassins de marbre construits un peu plus bas pour les recevoir. Au plain-pied de ces appartements viennent les chambres du harem : c'est la partie la moins conservée du palais. Divers bâtiments sont adjacents à celui du harem et en dépendent. Au-dessus a été pratiqué un kiosque d'où l'on embrasse une vue prestigieuse.

Entre les bâtiments du harem ont été ménagés des jardins tout embaumés de myrtes, de jasmins, de lauriers-roses : on y a aussi construit un bain. Le jardin fruitier dont j'ai parlé, disposé sur une pente de la montagne, est divisé en quatre terrasses enceintes de pierres de taille et communiquant entre elles au

moyen d'escaliers pratiqués sur les côtés : la première est couverte de treillages de vignes, les autres sont ombragées d'arbres fruitiers d'une extrême variété, et greffés des meilleures es-

pèces .

D'ailleurs des inscriptions animent encore ces lieux de l'esprit de leurs anciens maîtres ; sur les portes, sur les fontaines, sur les murs des mosquées, on lit la pensée des anciens khans, et celte pensée est toujours religieuse et enveloppée de ces métaphores, de ces images familières aux peuples de l'Orient.

Voici quelques-unes de ces inscriptions:

LA CRIMKi:.

Sur la porte de fer à l'entrée du palais :

Le maître de cctlc porte, qui a acquis cette province, est le très-haut personnage Khadgi-Guércy-Khan, flls de Menguy-Guérey-Khan ! que le Seigneur Dieu daigne accorder la félicité suprême à Mengny-Guércy-Khan, ainsi qu'à son pire et à sa mère.

Sur la porte de la mosquée du khan, du côté de la rue:

Qui est Khadgl-Sëlim ? celui qui était le plus illustre de tous les khans ; c'est le héros de Dieu. Que le Seigneur Dieu lui accorde tous les biens en récompense de la construction de cette mosquée! Sélim-Guérey-Khan.dans son être, est comparable au rosier; le (Ils qui est né de lui est une rose; chacun à son tour sur le trône a été couronné d'honneurs au sérail.

Le rosier nouvellement fleuri, son unique fraîche rose, est devenu le lion du Padichah de la Crimée Schlamet-Guérey.Khan.

Dieu a rempli mon souhait dans cette inscription. C'est au Seigneur Dieu uniquement que cette mosquée a été érigée par Schlamct-Guérey, l'an 11 58.

Dans la grande mosquée du palais, sur la fenêtre à droite, en liant :

Mon bien-aimé Prophète, je t'ai envoyé pour la prospérité de tout le peuple. Plus bas :

Dieu seul et non un autre peut indiquer a tous la voie de la vérité.

Sur une autre fenêtre :

Ah! Seigneur, trésor de clémence, délivre-nous des sept dangereuses calamités de l'enfer !

Sur une autre :

Ici-bas et dans l'autre vie le salut s'obtient par des paroles justes.

Je n'ai peut-être pas assez insisté sur les jardins du palais des khans, sur les points de vue qui y abondent, sur la richesse des jets d'eau, des fontaines, de leurs bassins, des terrasses, des kiosques, des fleurs, de la verdure, de l'ombrage, de tout ce qui concourt, en un mot, à embellir ces lieux ravissants.

On vient de voir que l'idée religieuse n'abandonne jamais les

créateurs de ces choses charmantes ; par la même raison, ils ne devaient pas oublier d'embellir les caveaux et les champs de repos.

Ainsi, derrière la mosquée, commence un cimetière qui se prolonge jusqu'au haut des jardins ; c'est là qu'étaient inhumés les membres de la famille du khan. Ce cimetière est hérissé de colonnes funéraires en marbre blanc, surmontées du turban sculpté ; puis ce sont, près de la mosquée, deux voûtes modernes contenant les cercueils des khans revêtus d'étoffes noires et vertes; plus loin, s'élève un magnifique tombeau avec un portique élégant et entouré de grands ombrages : c'est celui de Menguy-Guércy; plus loin encore, c'est le mausolée de l'épouse géorgienne de Krim-Guérey, premier souvenir féminin que j'aie recueilli dans ce palais des khans, et c'est la mort qui me l'a fourni. Je me trompe, l'une des fontaines du premier vestibule m'a rappelé une triste et charmante figure de femme, celle de l'héroïne du poëme de Pouckhine, cette jeune chrétienne que Menguy- Guérey avait amenée captive de ses guerres contre la Pologne. Je vis aussi la jalousie bondissante de la favorite, l'amour violent et comprimé du khan pour l'esclave polonaise, les menaces dont la première accable la jeune fille, puis sa vengeance... et la disparition de l'autre. Le khan alors fit construire cette fontaine et abandonna son palais pour aller courir les aventures de la guerre et chercher la mort sur quelque champ de bataille.

Je quittai à regret le palais des khans, mais j'en conservai les moindres détails gravés dans ma mémoire, et si cette esquisse paraît incomplète et pale, la faute en est à ma plume, demeurée stérile, impuissante, deva*fkl'abondance et la richesse du sujet. t*"

En rentrant dans la ville de Bakhtchisaraï, une réflexion se présenta à moi.

Quand on vient de visiter l'Alhambra, le Colisée ou le Parthénon, on éprouve un amer et douloureux désenchantement en

passant subitement du monde évoqué par les souvenirs à une réalité qui n'en a gardé aucune trace. Quel rapport, en effet, entre la Grenade actuelle et la Grenade de ces chevaleresques Maures qu'on appelait les Abencérages ? entre le peuple romain du vieil empire et le peuple du Trastévère de la Rome papale? Quel rapport entre les Grecs de Périrlès et la Grèce du roi Othon ?

Mais en quittant le palais de Bakhtchisaraï, on retrouve l'ancienne ville tatare des khans. C'est toujours le môme peuple, ce sont toujours les mêmes mœurs, la môme foi, le môme esprit, la même langue et le même costume.

Nous savons que Bakhtchisaraï est resté aux Tatars ; ce sont eux en effet qui forment la population. Sur quinze mille habitants, il y en a de treize à quatorze mille Tatars.

l s grands tableaux de la nature et la description. — Recherches historiques sur les antiquités du Midi de la Russie.

Raconterai-je actuellement une à une, jour par jour, mes nombreuses excursions le long de cette côte merveilleuse dont j'ai parlé ? En décrirai-je les vallées, les chaînes, les pics, les villages, les éblouissantes perspectives ? Chercherai-je à faire revivre mes impressions et mes enthousiasmes à chaque instant renouvelés en présence de cette féerique nature ? Citerai-je des noms propres : Baïdar, Varnoutka, Tchatir, Dagh ?

Toutes ces choses échappent à la description, et l'on n'arrive qu'à des redites vagues et sans effet ; on peut retracer peut-être un ou deux paysages, on n'en décrit pas vingt, on n'en décrit pas trente. Quant aux villes anciennes : Eupatorie, Balaklava ou Doros, Yalta qui les avoisine, on ne sait rien de leur histoire, témoin Inkerman dont les uns font le Sthenos des anciens, tandis

que les autres l'attribuent aux Génois ! Il n'eu î^este donc que les noms et quelques ruines. Je pourrais avoir recours sans doute aux dissertations archéologiques relatives à ces vieilles cités, mais ces dissertations ne s'accordent pas, et puis seraient-elles ici à leur place?...

J'aime mieux citer une page tirée d'un livre inédit sur les Antiquités de la Russie méridionale, par M. A. Apletehéicff, d'autant plus que cette page ne saurait être sans intérêt pour nous, puisqu'il y est question de Celtes, probablement les aïeux de nos pères les Gaulois. M. Apletchéieflf a trouvé, dans le Midi de la Russie, la grande route par laquelle ont passé tous les peuples barbares qui, aux grandes époques de crises sociales, se sont rués sur l'Europe qu'ils ont subjuguée.

Mais en dehors de la question générale, voici comment s'exprime le jeune archéologue louchant quelques monuments spéciaux trouvés en Crimée :

« Les pierres aux dames dit-il, sont des monuments antiques laissés par des peuples appelés Celtes et qui habitaient les vastes espaces qui séparent la mer Baltique de la mer Moire. Ces monuments représentent des figures humaines sculptées dans la pierre et tenant une corne dans la main. Souvent on trouve aussi des autels composés d'énormes dalles : les uns comme les autres se rencontrent le plus souvent dans la partie montagneuse de la Crimée, ce qui confirme mon opinion touchant l'origine de ces monuments, car la Crimée fut primitivement habitée par les Tauriens, qui étaient des descendants des Celles. Ces autels ont pour la plupart disparu : cependant, en 1832, on en découvrit sept sur la côte septentrionale de la Chersonèse Taurique, dont deux parfaitement conservés, au coin de la vigne du comte Mordwinoff, sur une colline qu'on aperçoit en descendant la montagne de Massoudra à Yalta.

1 Ce nom leur a »'té donné ri'aprà lour forme.

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