ODESSA
Les autels trouvés en Suisse ne diffèrent presque pas de ceux de la Crimée.
Quant au costume des figures, il ne saurait être exactement précisé : on a remarqué le bonnet phrygien chez celles qu'on a découvertes en Grèce, et l'on a parfaitement distingué le môme bonnet sur un ancien bas-relief trouvé il y a quelques années en Crimée.
Tout ceci prouve, ce dont personne ne doute, la grande antiquité historique qui a passé sur la Crimée, et les travaux constants dont cette contrée est l'objet en Russie; mais rien de cela ne saurait m'autoriser à fatiguer mes lecteurs de nouvelles descriptions, c'est pourquoi je prends le parti de passer, sans autre façon, à Odessa, où j'arrivai en trente-six heures de traversée, après m'étre embarqué à Sévastopol sur un bateau à vapeur qui fait le service de toute la côte méridionale jusqu'à Théodosie.
Voici une ville dont l'origine peut être comparée à celle de Venise ou d'Amsterdam, non pas que les mêmes circonstances aient présidé à sa naissance, mais parce qu'elle la dut en quelque sorte comme elles au hasard. Lorsqu'on pense qu'à la fin du siècle dernier la première pierre d'Odessa n'avait pas encore été posée, on demeure confondu à l'aspect de cette ville.
En 1792, il n'existait à la place qu'occupe aujourd'hui cette grande cité, ce large et magnifique port, qu'un petit village tatar nommé Hadjibey et un fort turc. Le fort et le village furent emportés par l'amiral Ribass : c'est l'époque de la gloire de Souvaroff, qui venait de prendre aux Turcs Otchakoff et Ismaïl. La paix avec la Porte se fit (1702), et la Russie recula ses frontières
du Roug nu Dniester ; de plus elle acquit, par le dernier partage de la Pologne, toutes les provinces polonaises voisines de la mer Noire, et dut songer à procurer à ces nouvelles acquisitions un débouché pour leurs abondants produits, lequel fut plus à leur portée que kherson, dont rinsuflisance avait été reconnue. On chercha donc sur les rives de la mer Noire un endroit propice pour y bâtir un bon port. La baie de Hadjibey parut répoudre aux conditions exigées : de tout temps, les bâtiments qui naviguaient dans la mer Noire venaient en hiver s'y réfugier contre les orages. Le plan fut arrêté, le nouvel établissement confié à l'amiral Ribass. L'impératrice Catherine s'y intéressait d'une façon toute particulière, et, en 1796, elle lui donna le nom d'Odessa. Odessa ne tarda pas à devenir le port principal du commerce du Pont-Euxin. De grands avantages lui furent assurés. En 1803, M. le duc de Richelieu en devint le gouverneur avec les attributions les plus étendues, et, sous son active administra tion, Odessa naquit, pour ainsi dire, une seconde fois. Cette année, neuf cents bâtiments entrèrent dans la mer Noire, et sur ce nombre cinq cent trente-six vinrent à Odessa ; à coté de cela la ville s'élevait, s'agrandissait, s'embellissait. Soixante ans n'étaient pas écoulés qu'on eut l'Odessa qu'on connaît , une cité magnifique, qui compte soixante-douze mille habitants.
Mon but n'est point de parler ici d'Odessa commerçante : on sait que c'est là que se fait le dépôt général du blé de la Russie méridionale et de la Nouvelle-Russie, des gouvernements de Podolic, de Kiovie et Kherson. Odessa nourrit l'Europe dans les temps de disette, et, cet hiver même, que fût devenue l'Euio|»e sans Odessa ?
Quand on y arrive par mer, on est ébloui, en l'approchant, de la magnificence du tableau qu'elle offre aux regards, fièrement assise sur sa montagne élevée; ou admire surtout l'immense escalier qui, du haut de sa terrasse, descend majestueusement jusqu'au rivage même de la mer. Cette terrasse présente un frais
ROUTE. DE KIEFF. m
boulevard» planté d'odorants acacias et orné de la stalne du duc de Richelieu, ce véritable fondateur de la jeune capitale de la Nouvelle-Russie. Quant à l'escalier, il est monumental , et rappelle ceux de l'antique Babylone : de ses marches supérieures les yeux embrassent la plus splendide vue maritime qu'on puisse imaginer.
Odessa possède trois ports et tout ce qui peut contribuer à faire prospérer une ville de commerce de son importance. L'énumération de ses bâtiments publics serait fastidieuse. Je ferai remarquer que sa population, qui va chaque année dans une proportion ascendante, est une des plus mêlées du monde ; et ce ne sont plus ici vingt peuples asiatiques divers comme à Astrakhan, ce sont vingt peuples européens : des Anglais, des Français, des Italiens, des Grecs, des Allemands, que sais-je? toutes les contrées de l'Europe s'y trouvent représentées. Le commerce domine dans la société, et cela devait être : comme les fortunes s'y élèvent rapidement, la dépense, le luxe et les plaisirs s'y développent en conséquence; mais n'y cherchez rien pour les arts, rien pour l'esprit, rien pour le sentiment. Là où l'argent est le premier mobile de l'existence et les plaisirs qu'il procure son unique but, il ne faut songer ni aux arts, ni à l'esprit, ni au cœur... Et cependant on a l'Opéra à Odessa; on y joue la comédie. Qu'est-ce à dire? on s'y marie aussi. Voilà, je suppose, de quoi prouver le contraire de ce que je viens de dire. A la bonne heure.