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Le Dnieper. — Cosaques Zaporogues. — Khcrson. — EkatérinoslafT. — Petits Russiens. — Le» Steppes. — Contes populaires (bilines). — Ivaschko.
Je n'ai plus en vue que Kieff, KiefT l'antique et la pieuse! mais, pour y arriver, le chemin est long et rude, cinq cents
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versfcs el de longs steppes. Je vais me croire dans le gouvernement de Saratoff, seulement, au lieu du Volga, je remonterai fe Dnieper, ce grand Boristhène des anciens, qui est toujours loin des plus grands fleuves de l'Europe. Le Dnieper vient après le Volga, et, je crois, la Dwina occidentale peut-être. Si je cite ici la Dwina, c'est que par un singulier phénomène, un simple hasard plutôt, les sources de ces grands fleuves, le Volga, le Dnieper, lu Dwina, sont voisines1. Nous avons suivi le Volga : la Dwina va décharger ses eaux dans la Baltique, à Riga, en coulant au nordouest, tandis que le Dniéper, traçant un arc immense dans la direction contraire, va se jeter dans le Pont-Euxin, formant à son embouchure une sorte de lac , un limon marécageux de soixante verstes de long sur une largeur inégale, qui varie de quatre à dix et même quinze verstes.
J'ai dit qu'il prend sa source dans le gouvernement de Smolensk. 11 sort de ce gouvernement en se dirigeant vers le sud, il passe à Mohileff, ville jadis polonaise, à Tchernigoff, dont il traverse la province, baigne les murs de Kieff, toujours coulant au sud, puis il dévie à l'est, sépare le gouvernement de Kieff de celui de Tamboff, passe à Ekathérinoslaff, arrose ses vastes steppes, et s'en va, en élargissant son immense courbe , se jeter, comme j'ai dit, dans la mer Noire à Kherson, à soixante verstes d'Odessa; et pendant ce vaste parcours, il reçoit vingt rivières qui toutes sont elles-mêmes de grands fleuves; je n'en citerai qu'une seule : la Bérésina, de sombre et douloureuse mémoire pour la France, la Bérésina, si fatale au Varus moderne, auquel la France ne redemande pas ses légions !
On comprend que le Dniéper soit large et profond : il est, comme le Volga, soumis à des crues périodiques : c'est vers le mois d'avril que ses eaux, accrues par le débordement des autres rivières, sortent de leur lit naturel et s'étendent à dix et quinze verstes au
« Celles du Volga et de la Dwina sont situées dans le gouvernement de Tver; relief du Dnieper dan* relui de Smolensk, qui tourbe nu gouvernement de Tver.
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delà; alora ses îles et ses cataractes disparaissent ; carie Dnieper ne coule pas librement dans toute l'étendue de son cours ; au-dessous de Kieff, à peu de distance d'Ekathérinoslaff, ses eaux s'enflent et mugissent. Ici des rochers jetés à travers son lit lui présentent une barrière; ce sont ses cataractes; il y en a quatorze sur l'espace de trente verstes : ces cataractes rendent la navigation du fleuve difficile en cet endroit et impossible pendant les basses eaux*. Au delà sont des îles, autrefois habitées par les Cosaques Zaporogues, célèbre communauté militaire, qui n'était pas sans analogie avec les anciens chevaliers de Malte, dans ce sens que, comme ces derniers, ils étaient voués au célibat et qu'ils passaient leur temps à guerroyer contre les infidèles, les Tatars et les Turcs.
Cette distinction de Cosaques Zaporogues indique naturellement (m il y a plusieurs sortes de Cosaques eu Russie; mais ils descendent tous plus ou moins de peuplades errantes dont l'existence est antérieure à la conquête mongole. Leur établissement sur les bords du Don et dans les steppes que traverse ce fleuve fut le plus considérable; aussi, à peu d'exceptions près, c'est à eux que se rattachent la plupart des autres Cosaques, tels que ceux du Volga, ceux du Térek, ceux de Grébinskia, ceux d'Oural, ceux d'Astrakhan, etc.
Pour revenir aux cataractes du Dniéper, depuis longues années on y a entrepris des travaux pour ouvrir à travers leurs rochers un passage aux grandes barques, qu'on est actuellement forcé de décharger pour transporter à grands frais leurs marchandises par terre, à soixante-dix verstes au delà. Quand ces travaux seront-ils terminés? c'est ce qu'on ne saurait dire. Quoi qu'il en soit, après avoir franchi la dernière cataracte, le fleuve, comme fatigué de tant d'efforts, étend ses eaux à travers des iles nom-
1 Os cataractes ont leurs noms, les voici : koudac, Sourskoï, Lakhan, Zvénetz, kniakinelz, Nénazyletz, Voronoff, Zabor, Verknéï-Volnoï , Boudilskoï, Lichnoï, Tavalchanskoï, Nijni-Lesnoï et Nijni-Volnaï.
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b reuses et verdoyantes, et semble, en ralentissant son cours, vouloir se reposer et reprendre de nouvelles forces. Ainsi il s'en va baignant des rives tantôt fécondes, tantôt herbeuses ou couvertes de sable, jusqu'au bout de son cours, cours immense, comme on a vu, et qui traverse comme le Volga les latitudes les plus diverses ; et tandis que sa partie supérieure est ensevelie sous les glaces, ses eaux, plus bas, coulent librement entre leurs larges rives en réfléchissant l'azur du ciel. C'est ainsi qu'à Smolensk il gèle dès le mois de novembre, qu'à Kieff il ne voit les glaces qu'au mois de janvier, et qu'à Ekathérinoslaff, il ne les voit presque jamais.
J'avais donc à remonter le Dnieper, à faire cinq cents verstes pour arriver à KiefT, et à peine deux villes à visiter, Kherson d'abord, à l'embouchure môme du fleuve, et Ekathérinoslaff, à deux ou trois cents verstes plus haut ; et dans l'intervalle des steppes, de vastes campagnes, quelques bicoques et des villages petits-russiens... Quant aux deux cités que je viens de nommer, elles sont d'hier : l'une, Kherson, date de 1778, l'autre, de 1787, toutes les deux sur le fleuve, sur la même rive, la droite, toutes deux aspirant à un avenir qui leur vient lentement, surtout à la première, à laquelle môme je vois peu d'avenir. Kherson est un port militaire; on l'avait d'abord ouvert au commerce; j'ai dit qu'il fut trouvé insuffisant aux besoins des provinces méridionales, et qu'on bâtit celui d'Odessa, et bientôt la ville elle-même, qui ne tarda pas à détrôner Kherson. Kherson est resté avec ses matelots, son amirauté, son chantier, ses grands vaisseaux dans son port, sa forteresse et sa garnison, éléments, on le voit, peu propres à rendre une ville agréable. 11 est vrai que, chef-lieu de la province, Kherson a son gouvernement militaire : je ne suis point assez flatteur pour trouver dans cette circonstance un élément plus fécond d'animation, de mouvement et de plaisir.
Ekathérinoslaff est une de ces villes qui, dans une carte, tiennent leur place en grosses majuscules, et qui, au fait et au prendre,
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sont sans importunée et sans caractère. Kt notez bien, qu'à moins d'une colonie comme celle de Sarepta, ou d'une grande capitale moderne comme celle de Saint-Pétersbourg, toutes les villes neuves sont sans intérêt réel aux yeux du touriste, parce qu'elles sont sans souvenirs; c'est par la même raison que ces provinces jouent un si pauvre rôle dans le monde. Et cependant Ekathérinoslaff porte le nom de la grande impératrice qui la fonda.
Nous sommes dans la Petite-Russie, dont le peuple indolent et spirituel, paresseux et intelligent, aime ses steppes herbeux, ses troupeaux errants dans leurs plaines, sur le bord de ses Meuves, de son Dnieper surtout aux rives fécondes. Ce peuple a ses contes, ses traditions; il est poète... faut-il faire remarquer ici que l'un des plus grands écrivains russes de l'époque actuelle était Petit- Russien? je parle de Gogol, dont la mort est encore récente. Je connais à Saint-Pétersbourg une foule de Petits-Russiens, tous hommes d'esprit, d'intelligence et de savoir. Donc, les anciens Petits-Russiens avaient leurs conteurs, leurs trouvères, leurs bandouristes1 ou troubadours, composant des bilines ou contes nationaux comme nos trouvères composaient des fabliaux : seulement les bilines ne sont pas satiriques.
Aujourd'hui toutes ces choses sont passées à l'état de traditions, mais le peuple les a parfaitement conservées, et il les raconte l'hiver au coin de son foyer, ou pendant la belle saison , assis à l'ombre des bouleaux qui bordent la rivière perdue dans les hautes herbes du steppe.
Le steppe! la patrie du Petit-Russien ! le steppe qu'il aime comme le Suisse aime sa montagne... Il faut l'entendre parler de son steppe, il s'attendrit, il s'enthousiasme, il le décrit avec amour. Écoutez plutôt un de ces vieux poètes populaires, traduit par un jeune poète contemporain.
1 De hundoura, instrument semblable à la guitare, dont ils s'accompagnaient en récitant ou chantant leurs petit» poèmes.
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« La pluie et le tomierre ont passé sur le steppe! Caché par les hautes herbes, sous le rocher qui domine les eaux trauspa rentes, je m'appuie délicieusement contre le bouleau. Au-dessus de ma tête s'étend à l'infini le ciel azuré; je m'assoupis, je m'oublie moi-môme, et mon regard somnolent tâche de saisir les ombres des nuages, le ruisseau argenté, et le rayon qui se joue parmi ces mousses... Dans une toile d'araignée, comme dans un moelleux hamac, se balance un hanneton paresseux; le grillon pousse dans l'herbe son cri monotone; une araignée luttant avec la coccinelle en robe d'émeraude se balance sur la corolle d'une violette , et dans le rayon qui glisse entre les herbes, les fleurs, les papi lions, les insectes, tout brille, tout scintille, enveloppé dans une poussière d'or. Des gouttes embaumées sont suspendues aux branches des arbres, le vent vient à souffler, et des perles tombent sur la terre.
« Tout respire dans le steppe la fraîcheur, le charme et le repos : le bouleau vibre comme une corde sonore, et la forêt s'agite; et les monts, et les plaines, et les prés, et les collines brumeuses , tout prend une voix , tout parle, tout s'anime. Je me perds dans le langage passionné du houblon et des roses, dans le doux frémissement des herbes, dans le parler sonore des rameaux, dans le murmure des eaux et le bourdonnement des guêpes parasites, dans le bruit si fier du feuillage du chêne, et j'ai soif d'embrasser le sein de la terre comme on embrasse une mère chérie, et je suis près de m'endormir comme un enfant, entouré d'arbres et de fleurs... »
1 Cette description est tirée d'un recueil de contes petits-ruswiens publié en 18.'* par H. Danilewski, sous ce titre : Contes des Steppes.