LK STEPPE
11 y a loin de cette description, de ce tableau du steppe après L'orage, à ces idées de désert aride que ce*mot de steppe nous présente sans cesse. Les steppes sont des plaines immenses; ils empruntent d'ailleurs à leur position ou à la nature du sol qu'ils traversent l'aspect qu'ils présentent.
11 y a huit grands steppes en Russie. Les steppes de Petchora '; ils s'étendent jusqu'à la mer Glaciale; nous avons pu en prendre une idée par les plaines que nous avons franchies entre Vytegra et Arkhangel.
Les steppes du Dnieper, qui comprennent la plus grande partie des gouvernements d'Ëkathérinoslaff et de kherson, s'étendent entre le Boug et le Dnieper, et s'en vont de la rive gauche de ce dernier, en rasant la Crimée, se confondre avec les steppes du Don.
Ceux du Volga, compris entre le Don, le Volga et le Kouban.
Ceux de l'Oural, entre le Volga et l'Oural. Viennent les steppes de Sibérie : ils prennent le nom des fleuves qu'ils bordent; ainsi, il y a les steppes de l'irtisch, de l'Oby et de lénisseï, du lénisseï et de la Léna, de la Léna et de l'Indighirka. Nous connaissons ceux du Volga, ceux du Don, ceux du Nord, vers Arkhangel ; je viens de dire quelques mots de ceux du Dniéper : ceux-ci font la fortune des propriétaires, qui y nourrissent de grands troupeaux de mérinos.
Je voudrais rapporter ici une conte petit-russien ; mais dans la crainte d'être trop long, je me contenterai d'en essayer une analyse, rapide mais exacte; elle pourra donner jusqu'à un certain point l'idée de l'imagination naïve et de l'esprit crédule de ce peuple, aujourd'hui devenu l'objet de l'observation et de l'étude des écrivains russes.
Ivaschko. — Ivaschko est le fruit du tardif amour de deux vieux époux. 11 passe sa vie à se balancer dans sa nacelle sur le
1 Du uom de celte rivière, qu'ils bordent.
VOY AfîK K\ RUSSIE.
lac du bois de Kourhatovo, et à jeter sa ligne dans les joncs.
Un jour d'été, sa mère s approche des bords du lac, et d'une voix douce et plaintive se met à l'appeler ainsi :
« Mon cher enfant, mon Ivaschkp, tourne ta nacelle vers le rivage : cher petit poisson, quitte tes vagues bleues! je suis venu du village pour t'apporter à manger. »
Ivaschko répond à sa mère par un autre chant, et accourt à son appel. Mais une sorcière avide de chair humaine, le serpent Savdokha, avait retenu les paroles de la mère du pêcheur, et le lendemain, à la môme heure, elle s'en vient les répéter traîtreusement sur le rivage; mais le jeune homme a deviné l'embûche, et il sait l'éviter. Alors, furieuse, la sorcière court chez le forgeron, et se fait forger une voix, à laquelle se laisse prendre le malheureux Ivaschko.
11 tombe au pouvoir de l'horrible fée, mais il a l'adresse de se tirer de ses mains, après lui avoir fait manger sa propre fille Allienka. Voici derechef Ivaschko dans le plus grand danger; il est au haut d'un tremble, et son ennemie s'est fait forger une dent avec laquelle elle ronge le tronc de l'arbre : l'arbre vacille déjà; Ivaschko est perdu, lorsqu'une oie charitable, qui traverse le ciel, l'enlève au haut des airs, tandis que l'odieuse sorcière est changée en tremble sauvage. C'est ainsi que le pauvre tremble fut condamné à demeurer éternellement debout, en présence de la riche nature des steppes mystérieux, à contempler le ciel sans bornes, brillant dans l'intini, à n'avoir plus qu'une vie de lamentation perpétuelle et muette qu'aucun repos ne vient soulager, car il était condamné à trembler éternellement au milieu des steppes calmes et féconds.
Ivaschko, cependant, vient s'abattre avec son oie sur le toit de la chaumière paternelle. Et ses vieux parents bénirent le ciel de leur avoir rendu leur fils bieu-aimé, qui commença à mener, avec l'oiseau sauveur, une existence digne des tils des steppes, c'est-à-dire à manger des mets savoureux et à boire largement.
KIKM. 413
KIKKK
Aspecl de Rien* avant la conquête mongole. — Dessin général de cette ville. — I.a laurc du monastère de Pétchcrsk. — "Sa fondation. — Catacombes. — Cathédrale de Sainte- Sophie. — Tombeau de Yaroalaff. — Les Portes d'Or. — Llcaîa-Gora. — Traditions chevaleresques. — Départ.
Déjà la ville de Kieff, au temps de la conquête mongole, offrait une grande magnificence architecturale. Mangou , pelit-fîls de Tchinguis-khan, qui avait été envoyé pour explorer le pays, vit cette cité posée fièrement sur la montagne qui borde son fleuve, et fut frappé, dit l'annaliste, de son aspect à la fois pittoresque et grandiose. La ville s'élevait en effet sur la rive escarpée du Duiéper, dressant dans les airs ses coupoles dorées, qu'on voyait étiuceler à travers la verdure de ses jardins. De fortes et blanches murailles lui formaient une redoutable ceinture, et ses tours menaçantes, chef-d'œuvre des artistes byzantins aux jours fortunés d'Yaroslaff le Grand, achevaient de la rendre formidable. Tout cela devait frapper d'étonnement les barbares.
Voilà donc la ville de la foi moscovite ; le berceau de sa puissance; l'ancienne capitale de Vladimir le Grand; le tleuve où il conduisit des peuples au baptême. Voilà sa grande laure, son célèbre monastère de Pétchersk... Sous ces murs élevés, sous ces fiers remparts, dans les entrailles de cette montagne au sommet de laquelle se mêlent si piltoresquement les signes de la guerre et ceux de la religion , les coupoles et les tours, les croix et les crénaux, les vitraux coloriés des églises et les meurtrières étroites de la forteresse, sous ces murs élevés, dis-je, sont les catacombes sacrées de cette Rome moscovite , mais non point, comme celles de la Rome latine , muettes et vides, où les curieux effrayés n'entendent que l'écho funèbre subitement réveillé par leurs pas;
ici reposent dans leurs sarcophages verts les corps des martyrs et des apôtres ; ici la lampe brûle dans les chapelles pieuses ; ici la vieille foi règne encore pleine de vie, avec ses entrailles palpitantes, ses prosternations émues , ses prières toujours murmurantes devant les reliques saintes!... Kieff, la plus antique des villes russes après Novgorod et peut-être Rostoff, aujourd'hui effacées, tandis qu'elle est toujours belle et glorieuse, et fière de son passé, dont elle a su garder très-pieusement tous les souvenirs.
Kieff fut-elle bâtie par les Sarmates avant l'ère chrétienne, ou bien, comme le prétendent les écrivains polonais , ne remonterait-elle qu'à 430 de J.-C ? j'avoue n'être pas en mesure de répondre à cette question, qui, je le suppose, ne saurait être d'un fort grand intérêt pour le lecteur.
Quoi qu'il en soit, les chroniques russes ne commencent à donner quelques notions réellement historiques sur Kieff qu'à dater du milieu du neuvième siècle.
Cette ville appartenait aux Khosares, qui en avaient fait la conquête. Ses habitants, fatigués des guerres continuelles auxquelles leurs maîtres les soumettaient, envoyèrent demander du secours à Hurik, qui avait fondé l'empire russe à Novgorod. Rurik leur expédia Oskold , un guerrier renommé, qui enleva Kieff aux Khosares et soumit les peuples voisins au tribut; mais après la mort de Rurik, Oly, tuteur du jeune grand prince Ygor, jaloux de la gloire d'Oskold, ou pour toute autre raison, marcha contre lui avec une armée, et l'ayant tué, il demeura maître de Kieff, qui à dater de ce moment devint russe , et bientôt , comme nous l'avons déjà vu, il y transporta le siège de l'empire, abandonnant Novgorod à de simples lieutenants.
L'histoire de cette ville se lie à l'histoire même de l'empire.
Yaroslaffla déclara, en 1037, capitale de toute la Russie, l'embellit; l'agrandit et la fortifia, et la cité, qui fut la première ville chrétienne en Russie, alla prospérant jusqu'au jour où le grand prince
André Bogolubsky rabandonna pour transporter à Vladimir le siège du gouvernement. A quoi bon répéter ici les vicissitudes [»ar lesquelles passa cette ville, les sièges qu'elle eut à soutenir, tantôt se défendant contre les Tatars qui la prirent et l'incendièrent, tantôt contre les Polonais qui la prirent et la saccagèrent aussi plusieurs fois ? Rien de cela n'a amoindri Kieff, qui n'a pas cessé de dominer son fleuve sur le rocher qui le borde ; rien de cela ne l'a empêché de conserver les plus précieux monuments de son antiquité, de conserver ses cryptes, ses cathédrales, ses sarcophages sacrés,| les corps de ses martyrs, le tombeau de Yaroslaff et l'église sous laquelle repose le corps de ce guerrier fatalement mis à mort par Oly-Oskold, qui avait donné Kieff à la Hussie !...
Je jetterai d'abord un coup d'œil sur l'ensemble de la ville et j'en arrêterai l'esquisse générale, pour en visiter ensuite quelques parties, pour en visiter surtout les catacombes.
On peut se figurer deux hautes collines rocheuses sur le bord «lu fleuve, l'une aux flancs escarpés, droite et menaçante, l'autre on amont de la première, dont elle est séparée par un ravin profond, s'abaissant en pente douce jusque sur les bords du Dniéper. Actuellement, couronnez la première d'une large forteresse, placez dans ses murs un monastère, une cathédrale aux dômes aériens, d'autres églises ; puis des magasins, des casernes, des maisons pour les employés; ajoutez-y un long faubourg, le bâtiment de l'université, un jardin botanique avec une magnifique promenade dominant le Dniéper ; sur l'autre, placez également une ville, de vieilles églises, des clochers et des dômes étiucelants, et puis à ses pieds, une autre ville, des maisons modestes et aussi quelques églises : vous aurez en quelque sorte trois cités distinctes ; enveloppez ces trois cités d'un vaste retranchement dont la courbe obéisse aux nécessités montueuses du terrain, et vous aurez la configuration de Kieff.
Kieff est donc composée de trois villes, la ville proprement
dite, la vieille Kieffet la ville de Podol, c'est-à-dire les maisons étendues au pied de la deuxième. Ces trois villes sont peuplées par cinquante-cinq mille habitants, une forte garnison et les nombreux jH'Ierins qui viennent chaque jour en caravanes prier dans les églises vénérées, visiter les catacombes, baiser les restes des martyrs, se prosterner sous les parvis de l'église bâtie par le grand Vladimir!
Jusqu'à présent on traversait le Dniéper sur un pont volant : la largeur du fleuve, son fond vaseux, ses inondations périodiques, avaient empêché qu'on n'y jetAt un pont de pierre solide et permanent : cette œuvre vient d'être achevée. Depuis cinq ans les travaux duraient; un ingénieur anglais les dirigeait : le pont vient d'être inauguré, à la joie des habitants, qui désormais seront constamment en possession des deux rives de leur fleuve.
Un autre monument manquait à KiefF, c'était la statue de Vladimir le Grand, mis au rang des saints par l'Église russe. Ce monument exécuté en bronze à Saint-Pétersbourg, par l'habile sculpteur le baron Clot, le même qui a coulé les magniflques chevaux du pont Anitchkoff *, vient d'être aussi inauguré récemment, aux acclamations de la foule empressée. Mais il est temps de visiter Kieff, c'est-à-dire, avant tout, la forteresse, puisque c'est ici que se trouve le fameux monastère, et que sons les fondements s'étendent les célèbres catacombes...
La forteresse porte le nom du monastère et s'appelle Pétchersk. On la nomme aussi le nouveau Fort. Elle est au sud et domine le Dniéper. Jadis cette forteresse était nécessaire pour protégerla ville : elle avait à résister aux peuples nomades, aux Tatars, aux Polonais. Aujourd'hui elle ne sert plus qu'à garder les grands souvenirs de la ville de Vladimir, et à lui donner cet aspect magnifique et hautain qui sied si bien à son passé. Quand on a été le berceau d'un empire comme celui de Russie, qu'on est resté toujours glorieux
1 Voye* SaintPr-torshoiirg, A*ptct d'Mrrr, p. 71.
et ferme à travers les plus funestes péripéties, quand on commande au Borysthène et qu'on s'appelle Kieflf, c'est-à-dire la haute, l'élevée on peut lever la tôte avec orgueil !
La laure9 de Pétchcrsk, fondée dans le onzième siècle, prit ce nom de celui du lieu môme qu'avaient habité d'abord ses pieux fondateurs. Ce lieu fut une caverne profonde creusée dans cette montagne par saint Antoine, qui commença par y vivre seul, et qui y appela plus tard douze disciples. D'autres cavernes furent creusées à coté de celle-là, et bientôt ce furent de véritables catacombes. Or une caverne, en russe, s'appelle pestchera, d'où le nom de Pétchersk donné au monastère.
On descend sous ces voûtes souterraines par l'église du monastère, accompagné d'un ou de deux moines, qui se montrent d'une complaisance parfaite, accoutumés d'ailleurs à la visite des pèlerins qui arrivent de tous les points de l'empire visiter ces lieux consacrés. Je descendis moins profondément que je ne m'y attendais. i\iuni d'un cierge et suivi d'un moine, je franchis plusieurs passages étroits et me trouvai sous des voûtes basses, mais étendues et nombreuses. C'était une prodigieuse quantité de chambres, de cellules, de chapelles, de réduits cachés et mystérieux. Comme les catacombes de Rome, celles de Kieff servirent, aux mauvais jours, de refuge aux chrétiens, et ces mauvais jours, en Russie, furent ceux de la domination tatare. C'était donc sous ces voûtes de Pétchersk que venaient s'abriter, prier et s'encourager à la mort, les fidèles persécutés, bien
1 D'après une version, la ville de Kieff aurait été bâtie par les Sarmates, comme j'ai dit ; c'est l'opinion de TatischefT, des plus anciens habitants de la contrée, et la ville aurait été appelée Kieff parce qu'elle était élevée sur une montagne, de kiovi ou kii, haut, montagne, en leur langue.
• On sait qu'on appelait laure, dans l'Orient, la réunion des cellules des solitaires, lesquelles, répandues çà et là, formaient une sorte de village. 11 y avait plusieurs laures dans l'ancienne Thébaïde, et tes taures furent les premiers monastères. On a conservé l'usage en Russie de donner re nom de laure larre\ aux monastères de premier rang par leur importance.
que, — et c'est un fait historique à remarquer, — bien que, riis-je, les Tatars respectassent en général la religion chrétienne. Était-ce politique, et pour ne pas réduire tout un peuple au désespoir; était-ce indifférence plutôt, ou une sorte de mépris tacite.1 On ne sait. Mais si la persécution n'était pas ordonnée comme principe, elle n'était pas défendue comme accident, de sorte qnp plus d'une fois les caveaux de Pétchersk servirent à arracher <les chrétiens à la fureur des Mongols.
Ici sont conservés dans leurs cercueils et exposés à la vue des pieux visiteurs ces restes des saints, des pasteurs, des martyrs dont les exemples et les vertus édifièrent les temps primitifs de l'Église grecque. Il y en a quelques-uns qui appartiennent an culte catholique. Les corps sont rangés dans leurs cercueils, enveloppés de draperies comme des momies égyptiennes, et la figure découverte.
On frissonne involontairement en voyant tant de cadavres humains, les restes de tous ces hommes qui autrefois animèrent ces voûtes, peuplèrent le couvent qui s'élève sur elles, prièrenl, bénirent et pardonnèrent... Ailleurs on voit des marbres muel.s ou des figures de pierre étendues sur la pierre; ici ces figures sont réelles; la mort se présente sans déguisement, elle se multiplie, elle est partout.
Voici, dans une petite chapelle, douze cercueils : onze suffirent pour remplir l'espace, le douzième repose sur les autres; on eût pu le placer ailleurs, cependant. Je voulus savoir la cause de cette bizarrerie. On me répondit que c'étaient là les restes des douze frères qui avaient bâti la grande église, et qu'on n'avait pas voulu les séparer.
Quelques-uns de ces morts ont le cranc à nu, et de ce crâne suinte une huile sainte, objet de grande dévotion...
J'avais aperçu des cadres en maçonnerie dans les parois des caveaux; c'étaient comme des fenêtres qu'on aurait murées. L'histoire de ces fenêtres me lit frémir.
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Des chrétiens, exaltés par une piété qu'on pourrait dire maladive, se condamnaient, victimes volontaires, à mourir de faim dans ces caveaux, dont une sorte d'étroite meurtrière s'ouvrait sous d'autres caveaux; et au dernier moment, lorsqu'ils sentaient les angoisses de la dernière agonie, ils se traînaient à ces ouvertures, et laissant voir leur figure pâle, décharnée et dévorée par la lièvre de la mort, ils priaient les autres chrétiens de fermer leur tombeau , c'est-à-dire de murer l'étroite fenêtre par laquelle ils pouvaient encore communiquer avec des êtres vivants : sur leur demande, la fenêtre était murée, le fanatisme répondait au fanatisme, et une tombe s'était fermée sur un être vivant. Comme ces petits caveaux se trouvent entre des piliers ou des colonnes, cet endroit s'appelle Stopniki (muré entre des colonnes).
Je vis des étrangers qui s'agenouillaient devant les images des chapelles sépulcrales répandues dans ces souterrains, et frappaient à plusieurs reprises la dalle avec leur front; d'autres baisaient dévotement les vêtements des morts dans leurs cercueils ; d'autres murmuraient des prières monotones et d'une voix sépulcrale; d'autres enfin se frappaient la poitrine en poussant de longs soupirs.
Je l'avoue, la vue de toutes ces choses étranges, sombres et superstitieuses, avait jeté dans mon âme une terreur pleine de tressaillements... Je ne suivais plus qu'en tremblant le moine à robe noire qui me précédait comme un spectre dans ce séjour des ombres et de la mort... Et lorsqu'après avoir accompli ce pieux et terrible pèlerinage, je revis enfin la lumière du ciel, je bénis Dieu comme si j'eusse échappé à quelque danger inconnu et mystérieux.
Avant de quitter la forteresse, j'allai visiter l'église de Saint- Nicolas-le-Thaumaturge, bâtie en bois, et, à ce qu'on assure, sur le tombeau du célèbre Oskold, dont il a été question ; cette église, sur une hauteur qui domine le Dniéper, n'a d'ailleurs que ce vieux souvenir qui la distingue.
Je n'ai rien à dire de la forteresse elle-même, ni des édifices officiels qu'elle renferme. Que m'importent, en effet, le palais du gouverneur général, la façade de l'université, celle des cavernes et des magasins? Je suis venu chercher à Kieff la Rome moscovite, et la Rome moscovite existe tout entière dans les catacombes de sa laure de Pétchersk, où se trouve une tombe vénérable que j'ai oublié de nommer, celle de Nestor, le premier chroniqueur russe, que je crois avoir déjà comparé à notre Grégoire de Tours.
L'ancienne Kieff, celle de l'autre colline, est riche en temples historiques, en vieilles églises. Et d'abord celle de Saint-André,
— cet apôtre qui le premier vint prêcher l'Évangile aux Slaves,
— et qui fut bâtie au lieu même où cet apôtre planta la croix, en disant : « Ici s'élèvera une église ! »
La cathédrale de Sainte-Sophie date de 1037, et fut fondée par Yaroslaff Vladimirovitch, à l'endroit où il battit un jour les Pétchénègues : c'est une église pleine de magnificence ; mais ce que j'y vis de plus curieux, c'est le tombeau en marbre blanc de ce prince, monument d'autant plus curieux que c'est le seul en Russie de cette espèce, qui puisse donner une idée des arts dans ce pays au onzième siècle.
La plupart des maisons de la vieille Kieff appartiennent à celte cathédrale et au couvent de Saint-Michel, qui n'en est pas éloigné, et dans lequel s'élèvent dix églises.
On a fait dernièrement une précieuse découverte dans celle de Sainte-Sophie : en grattant un mur dont on voulait renouveler le stuc, on a mis à jour un tableau en mosaïque de Byzance, merveilleux ouvrage représentant la Vierge et les apôtres, ce qui peut faire supposer plus d'un trésor semblable caché peut-être, comme l'était celui-là, par quelque profane couche de plâtre.
Derrière cette même église de Sainte-Sophie sont deux restes précieux des antiquités purement militaires de Kieff l'ancienne, c'est ce qu'on appelle les portes d'Or, formées par deux fragments
de murailles de granit d une élévation de trois toises sur une largeur d'un mètre et demi environ.
Ces portes étaient celles par lesquelles passaient les armées de Vladimir et les armées de Yaroslaff, après avoir vaincu les Pétchénègues, mais aussi les mômes que franchirent les Tatars.
Quanta la troisième partie de Kieff, à la ville basse plutôt, celleci s'étend timidement, modestement sous l'autre, jusqu'aux rives du fleuve, comme une sœur cadette aux pieds de son aînée dont elle reconnaît la supériorité.'
Kieff est d'ailleurs d'un aspect animé, on y sent le bien-être. Son fleuve, l'intelligence de ses habitants, le mouvement de son commerce, surtout avec Odessa la richesse et la fécondité des campagnes qui l'entourent, tout concourt à entretenir dans cette cité cette aisance et ce bien-être riant qui frappent dès l'abord. Je viens de parler de la fécondité de ses environs; rien n'est comparable à l'abondance des fruits de Kieff2.
Je pus voir ses environs en allant visiter la fameuse colline" chauve (Liçaïa Gora), hantée chaque nuit par les Vehdma, sorte de méchantes sorcières, qui en ont fait le lieu favori de leurs ébats. La nuit de la Saint-Jean est celle où les Vehdma célèbrent leurs fêtes, et cette nuit-là, il y aurait danger à passer à proximité de la merveilleuse colline. Que si vous vous entreteniez de ce sujet avec quelque digne enfant du peuple, il vous dirait que chaque maison, dans le pays, est habitée par une Vehdma invisible ; que ce sont de méchantes fées fort gourmandes, et qui, heureusement, elles se bornent à voler le lait des vaches. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans la Petite-Russie, le pays des bilines (contes) et des traditions populaires.
1 Commerce d'exportation.
* Les Kiéviens m'en voudraient avec raison si je ne consacrais pas un mot à leurs célèbres confitures. Or les confitures de Kieff sont sèches et d'une espèce (pion ne peut comparer à rien de ce que nous connaissons en France. J'ajoute qu'à mon goût il en est peu qu'on puisse leur préférer; elles croquent sous la dent, et cependant ne sont pas dures; elles ont un parfum d'une finesse exquise.
452 VOYAf.K EN RUSSIE.
Je m' étais promis de faire à cet égard quelques recherches touchant les traditions chevaleresques qu'on m'avait dit exister sur la cour de Vladimir le Grand, lesquelles auraient rappelé nos anciens romans de chevalerie de Charlemagne et de la Table ronde. J'avais d'ailleurs vu un vieux sague, Dobrina Nikitischoff, dont l'existence peut en faire supposer d'autres. Ou m'assura, à Kieff, que non-seulement ces traditions existaient, mais encore qu'elles se rattachent à trois cycles : celui de Vladimir le Grand, celui de Yaroslaff et celui de Novgorod. Tout se borna à cette affirmation. J'en tirai la conséquence naturelle qu'on n'en était encore qu'aux conjectures.
J'avais tout vu de ce qui peut, à Kieff, intéresser un touriste curieux, un peu poète et rêveur. La saison avançait; l'automne avait fui et déjà le rigide mois de novembre était là. Il était temps de partir, si je ne voulais risquer de rencontrer l'hiver en route : or il nous restait mille cinq cent quatre-vingts verstes à faire pour arriver à Saint-Pétersbourg. Moscou divise cette distance en deux parties à peu près égales; nous mîmes quatre jours pour atteindre Moscou, où nous trouvâmes le chemin de fer inauguré, et le lendemain nous arrivions à Saint-Pétersbourg.