‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 9 sur 45 · iO · texte numérisé non relu

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Continuons en suivant la même route. Voici le château de Tsaritsine, triste et bizarre édifice, bati par le fastueux Patiomkine 1 pour l'impératrice Catherine II, qui en trouva l'aspect si lugubre qu'elle ne voulut pas même y entrer. Cette construction massive et de mauvais goût, d'un style impossible et flanquée de tourelles à tous ses angles, figure de loin un mausolée gigantesque entouré de flambeaux funèbres : elle est pleine de ruines, de plantes parasites et de solitude ; mais si le chAteau est abandonné, s'il est sombre et muet, rien de pittoresque et d'animé comme son jardin et son parc, rendez-vous, pendant la belle saison, de nombreuses sociétés de Moscou qui viennent y faire des parties de plaisir. Là se trouvent des grottes, des ermitages, des fabriques, un lac, un temple avec des statues, une montagne, des précipices, tout ce qui peut plaire aux cœurs épris de la nature, tout ce qui peut charmer les esprits qui aiment les arts.

Cette terre avait appartenu, avant 1775, au prince Contemir, ancien hospodar moldave, dont le fds devait devenir l'un des premiers poètes de la Russie \

H faut aller actuellement visiter le chAteau d' Arkhangelsk)', à dixsept verstes de Moscou, au nord-ouest. Cette propriété appartient au prince Youssoupofî ; elle serait digne d'un souverain. Elle est située sur la Moskva, dont les eaux réfléchissent son habitation, construite dans le goût des villas italiennes, avec un double péristyle soutenu de colonnes ioniques, et sous lequel on peut voir les canons que l'impératrice Elisabeth fit fondre exprès pour décorer cette magnifique demeure, qui appartenait alors à son favori Rasoumovski. Sept villages dépendent de cette terre, dont le riche propriétaire réunit plus de quarante mille serfs. D'ailleurs Arkhangelsk^ qui prend ce nom de celui de l'église dédiée à saint Michel archange, est une des plus belles propriétés seigneuriales des environs de Moscou : vastes jardins, parcs, serres chaudes, bois pit-

1 Potemkim, suivant la prononciation française. * Poète satirique.

toresques, sites variés; dans le château : belle bibliothèque, riche collection de tableaux, des marbres précieux, parmi lesquels V Amour et Psyché de Canova, une salle d'antiques où l'on trouve de merveilleux morceaux de la statuaire grecque, etc.

Maintenant nous revenons et faisons une halte à Rousskova, terre du comte Chérémetieff, toute remplie du souvenir de Catherine 11 et que visita l'empereur Joseph 11. Le château, modestement construit en bois ', renferme, comme Arkhangelski, de précieuses collections d'objets d'arts, des curiosités et des richesses de toutes sortes. De vastes ombrages l'embellissent . On y remarque une allée de tilleuls de la plus rare beauté, des orangers qui datent de Pierre le Grand, et des lauriers hauts et touffus à rendre jaloux ceux qui croissent en Italie. Aussi, en les admirant, est-on bien près d'être ingrat pOur le ciel qui les protège, car la pensée se porte involontairement sur les bords embaumés où naquirent Virgile et le Tasse.

Nous pourrions visiter encore plusieurs lieux de plaisance, Astankina par exemple, appartenant encore au comte Chérémetieff, Purt des plus riches propriétaires de la Russie et qui pourrait lever une armée dans ses domaines3; Melnitza (moulin) et Kousninsky du prince Serge Gallitrine ; Lonbllno de madame Dourassotî, Kountsova de la famille Narichkirie, etc., mais tout cela entraînerait des répétitions fastidieuses que je veux éviter, c'est pourquoi je laisserai là tous ces châteaux pour m'nrréter à Sokolniky, un simple bois de sapins aux portes de Moscou.

• L'église et les autres bfltiments sont en pierre.

* Le romte Chérémetieff possède prés de cent mille paysans.

SOKOLIf IKY.

Rendez-vous de chasse. — Leçon donnée par Pierre Ier à ses boyards. — Promenade du

Ier mai, son origine, etc.

Sokolniky, comme son nom l'indique * , fut autrefois le rendezvous de chasse des tsars de Moscovie. C'était là qu'habitaient leurs fauconniers et qu'étaient dressés les faucons. Les anciens princes russes et les boyards furent passionnés pour la chasse. 11 en est question dans les conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants. Yorosloff ne dédaigna pas d'en parler dans son Code de lois, et le tsar Alexis publia un règlement spécial touchant ce sujet2. Sous Pierre 1er, la chasse n'avait pas cessé d'être lu passion des boyards, passion que ce prince ne partagea point. Il ne comprenait et n'aimait que ce qui a un but d'utilité pratique. Il forma donc le projet d'abolir l'usage de la chasse parmi les courtisans, mais après leur îivoir donné toutefois une rude leçon.

J'emprunte les traits de ce récit à un écrivain du pays, M. Ouspensky, auteur d'un excellent Essai sur les antiquités russes.

Dès son enfance le tsar Pierre Ier manifesta un goût prononcé pour les exercices militaires, ce qui parut vivement contrarier ses boyards, qui pour l'en distraire se mirent à lui vanter outre mesure la chasse, en la lui faisant considérer comme la plus noble des occupations, et finirent par l'engager à partager ce plaisir avec eux. Le tsar, qui devina leur pensée, ne fit aucune objection, et leur répondant affirmativement, il ordonna une chasse à courre, en indiquant l'heure et l'endroit, probablement le bois de Sokol-

' Fauconnerie.

* Relativement à la chasse au faucon.

niky. Les ordres furent exécutés, et le prince, ayant trouvé ses boyards réunis au rendez-vous, les remercia de leur sollicitude pour ses plaisirs, en ajoutant qu'il désirait ne chasser qu'avec eux seuls; qu'il lui serait donc agréable qu'ils renvoyassent leurs serfs. 11 fallut y consentir. Les chasseurs et les valets remirent donc les meutes aux mains de leurs maîtres et se tinrent à l'écart. Mais les boyards, peu habiles à conduire les chiens, les laissèrent aller au hasard; ceux-ci effrayèrent les chevaux, qui s'emportèrent. Le désordre se mit parmi les cavaliers; plusieurs furent désarçonnés, entraînés par les laisses des chiens passées à leurs bras; plus d'un grave accident s'ensuivit.

Toutefois le lendemain Pierre Ier ordonna une autre chasse, celle-ci au faucon, et lorsqu'elle fut organisée, ce prince réunit ses compagnons de la veille, les blessés exceptés, bien entendu, et leur demanda s'ils ne seraient pas bien aise de faire avec lui cette nouvelle partie de chasse. Les courtisans comprirent et prièrent leur maître de les en dispenser. Alors le tsar leur demanda si la guerre n'était pas préférable à ce vain exercice; ils furent forcés d'en convenir, et le prince leur dit alors ces paroles que l'histoire a recueillies :

« Puisque la gloire consiste dans les armes, pourquoi cherchezvous à me détourner des affaires de l'État pour l'inutile plaisir de la chasse? pourquoi me faire déserter la gloire pour un exercice sans honneur? Je suis tsar, et il me convient d'être guerrier; la chasse doit être l'œuvre des serfs et des chasseurs. »

Ceci se passait en 1684, époque où le jeune monarque avait à peine atteint sa douzième année. On sait ce qu'il fut plus tard.

Dès ce moment Sokolniky changea de destination, et il est devenu depuis un lieu de villégiature, où de riches familles de iMoscou se retirent pendant l'été dans de charmantes et coquettes villas ; il est aussi le but de nombreuses promenades, parmi lesquelles la célèbre promenade du 1er mai. C'est le Longchanip moscovite. Les équipages, tous riches et somptueux, s'y comp-

VOYAUK KN RUSSIE

tent par milliers; la foule encombre les vieilles allées de cette antique forêt. Tout Moscou s'y est transporté, ceci sans exagération.

L'usage de cette promenade, dit M. Glinka, dans sa Description de Moscou, remonte au règne de Pierre 1er, et pamlt avoir été établi par les Allemands qiii habitaient une sorte de bourg dans le bois même; d'Où son nom de Xienictskir stani , tentes allemandes.

Cette hypothèse est naturelle. Le nombre des industriels étrangers s'accrut considérablement en Russie sous Pierre le Grand et les règnes qui suivirent. Ces hommes laborieux, après les fatigues de la semaine, éprouvaient le besoin d'aller chercher le dimanche un peu de repos et de distraction à la campagne. Cela se voit encore aujourd'hui. Les étrangers, ce jour-là, continuent à se répandre dans les environs pittoresques de Moscou. Les Allemands domiciliés dans cette capitale voulurent inaugurer sans doute le 1er mai, cii souvenir des douces brises et du brillant soleil de leur patrie à cette époque de l'année. 11 est probable aussi que dès la veille de ce jour, ils venaient dresser sous les hauts sapins de Sokolniky des tentes i>our venir s'y établir le lendemain avec leurs familles et saluer le printemps. Ce campement champêtre attira de Moscou une foule de curieux, qui transformèrent ainsi une promenade particulière de quelques Allemands en une promenade désormais devenue nationale et populaire.

Aujourd'hui Sokolniky est entouré de fort élégantes maisons de campagne, habitées pendant la belle saison, confine j'ai dit, par de fiches familles de Moscou. La salubrité de l'air, le voisinage de la forêt, les promenades pittoresques, la société, la musique, les bals champêtres, les bains salutaires, les charmes de la vie des champs, tout attire un nombreux concours de monde à Sokolniky, que j'appellerais les Champs-Élysécs moscovites, si les Champs-Elysées pouvaient avoir quelque analogie hors de Paris.

moscoi;.

Vosslrewensk — Monastère de la M>uvelle-Jénualem. — Troltxa».

On ne saurait quitter Moscou sans faire un double pèlerinage, ou, si l'on aime mieux, sans aller visiter deux monastères, Vosskressensk etTroïtza, l'un et l'autre célèbres, le dernier surtout, par le rôle qu'ils ont joué dans l'histoire moscovite.

Le nombre des couvent9 est considérable dans le pays. Je n'en ai pas recueilli la statistique exacte, mais je puis affirmer que Moscou n'a pas de quartier qui n'en renferme plusieurs; et si l'on jette les yeux dans la campagne, il est peu de points où ils ne {missent se reposer sur quelque couvent aux murs élevés, avec son église, ses clochers, ses coupoles étoilées ou couvertes de lames d'or.

On voyait en 1G55, à quarante lieues de Moscou, dans un site sévère et romantique traversé par une rivière aux Ilots j>aresseux, l'Istra, un village appelé Vosskressensk. Le vénérable patriarche Nikon l'acheta pour y bâtir un couvent.

Le patriarche Nikon est célèbre dans l'histoire ecclésiastique de Russie. Longtemps renommé pour ses vertus, son austérité, la portée de son esprit, il possédait encore toute la faveur du tsar, qui avait l'habitude, lorsqu'il quittait Moscou pour aller se mettre à la tôte de ses armées, de confier sa famille aux soins de ce patriarche. Mais celui-ci eut le malheur de vouloir introduire certaines innovations dans l'ancien rit gréco-russe, et de combattre l'esprit de controverse qui existait dans l'Église ; c'en fut assez pour que les plus graves accusations vinssent peser sur lui. Le sage patriarche perdit la faveur de son maître, qui fit assembler un concile chargé de connaître de ses actions et de procéder à son

* Ce mol veut dire Résurrection.

• La fameuse Laure de Saint-Serge, dite Lavra Troitzkaia.

remplacement. Or, après des longueurs et des débats inlinis, le vertueux Nikon fut déclaré coupable, et, en conséquence, déposé de sa dignité de patriarche et jeté comme un simple moine dans le fond d'un couvent. La résignation et le courage n'abandonnèrent pas le saint prélat, qui, après avoir été promené de couvent en couvent, mourut à Yaroslaff en 1 681 , à l'âge de soixantequinze ans; son corps fut apporté au monastère qu'il avait élevé au village de Vosskressensk, où il fut inhumé avec le titre de patriarche.

Ce monastère, auquel une m uni il le élevée et solide donne la physionomie menaçante d'une forteresse, renferme deux cathédrales, deux églises ordinaires, et je ne sais combien de chapelles et d'autels. Le nom de Nouvelle-Jérusalem lui fut donné par le tsar Alexis, qui, ayant assisté à la consécration de sa première église, frappé de la beauté de l'architecture du bâtiment et de la situation agreste et charmante du lieu, songea, je ne sais pourquoi, à Jérusalem. Le patriarche conçut aussitôt l'idée de construire dans l'enceinte du nouveau couvent une église semblable à celle du Saint-Sépulcre, et à cet effet en envoya chercher le modèle en Palestine *. C'est dans cette église, qui est la principale du monastère, que reposent les restes de son pieux fondateur; elle renferme, du reste, comme celle de Jérusalem, plus de vingt chapelles; comme elle aussi elle a la forme d'une croix, avec sa coupole au centre. La ressemblance en tout est parfaite, ce qui lui a valu une grande célébrité et lui attire chaque jour un grand concours de pèlerins. 11 est peu de voyageurs qui, venant visiter Moscou, ne poussent pas jusqu'au monastère de la Nouvelle- Jérusalem.

Actuellement venons à Moscou, pour en sortir par la route de

1 II était en route pour se rendre à son couvent de la nouvelle- Jérusalem, où il avait reçu la permission du tsar de revenir.

» On lui rapporta le modèle des églises de Jérusalem et de Bethléem, qu'on peut voir encore dans la sacristie du couvent de la Résurrection.

Yaroslaff; elle conduit au couvent de Troïtza : elle est plantée d'arbres, animée, couverte de voyageurs ou plutôt de pèlerins, qui vont prier sur le tombeau du grand saint Serge, ou qui en reviennent. Les villages qui bordent cette route sont animés, comme la route : on y voit des hommes attablés, d'autres, étendus sous l'ombrage des bouleaux, et laissant passer la chaleur du jour. L'aspect est pittoresque : des paysans vêtus de leurs armiaks' et chaussés de souliers en écorce de tilleuls marchent en parlant des merveilles qu'ils vont visiter; quelques-uns vont nu-pieds, pour plus de dévotion, peut-être pour épargner leurs chaussures; d'autres sont suivis d'un kibitka muni d'un matelas, d'oreillers, et du somavar national, pour préparer le thé à la couchée. Tous ces pèlerins marchent assez, lentement et font de petites journées, car le chemin est sablonneux et quelque peu rude aux piétons.

Nous avons fait deux verstes et venons de traverser un petit bois : Ostankina est à notre gauche, c'est une campagne toute peuplée d'étrangers et où les Tatars ont l'habitude de venir faire leurs ablutions dans l'étang du château. Plus loin c'est le village de Rastopkine, dont les habitants sont particulièrement occupés d'arts industriels; vient ensuite Alexéveskoï, où l'on voyait, il y a peu d'années encore, les ruines du château du tsar de ce nom2; d'autres châteaux, d'autres maisons de plaisance, d'autres villages succèdent à ceux-là, tous peuplés, tous riants, tous pleins de vie et de mouvement. Enfin, nous voyons briller à l'horizon les flèches et les coupoles dorées du monastère, qu'on pourrait prendre pour une immense et somptueuse cité. Nous avançons toujours, et les vastes bâtiments de cette forteresse religieuse, s'il est permis de s'exprimer ainsi, se développent majestueusement autour de l'enceinte sacrée, qui a donné son nom à un grand bourg dont les maisons et les églises s'étendent le long de la route, à l'endroit où elle vient toucher à l'enceinte. Eu dehors un grand hôtel, sorte

1 Armiak, sorte de koflan plus large.

* D'Alexis.

de karavansérail moscovite, attend les voyageurs que reçoit un moine, empressé de leur faire les honneurs de l'endroit.

J'ai dit une forteresse religieuse, c'est que le mur de l'enceinte sacrée, haut et solidement maçonné, se présente, flanqué de huit tours d'observation qui reportent l'esprit à ces époques héroïques où les moines savaient au besoin se battre comme des soldats.

Le couvent de Troïtza, c'est-à-dire de la Trinité, construit sur une côte élevée, fut fondé par saint Serge, en 1 338 ; saint Serge était un pieux céuobite qui établit son premier ermitage au milieu d'une forêt dépendante de Radonège , aujourd'hui Gorodok. A côté de cet ermitage il bâtit une église consacrée à la Sainte-Trinité, d'où le nom de Troïtza. Sa réputation de sainteté attira bientôt auprès de lui d'autres religieux, qui construisirent des cellules autour de sa demeure et le reconnurent comme leur supérieur.

La vénération des Russes pour saint Serge est grande, et on la comprend; ce fut ce saint anachorète qui, touché des malheurs du pays sous la servitude mongole, inspira au grand prince Dmitri la résolution de marcher contre les hordes de Marnai dans les champs du Don, et bénit le héros et son armée au moment de leur départ. Deux moines de Troïtza marchèrent avec Dmitri, combattirent à ses côtés et exaltèrent son courage. Après la vie* toire, la reconnaissance du prince fut grande, et ses successeurs, à son exemple, tirent les plus riches donations à ce sanctuaire national, comme on a dit.

Son pieux et saint fondateur mourut en 1303, l'année même où une horde de Tatars vint attaquer Moscou. Les barbares se répandu eut dans les environs et transformèrent Troïtza en un monceau de ruines. Lorsque ce torrent dévastateur se fut retiré, le successeur de saint Serge, le vertueux Nikon, reparut avec ses moines, retrouva sous les décombres de l'ancien couvent les restes de sou maître parfaitement conservés; il se mit courageusement à reconstruire des habitations pour lui et les siens. Le bruit de la miraculeuse conservation du corps de saint Serge se

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répandit au loin, et les fidèles affluèrent à Troïtza pour prier sur son tombeau. Le monastère s'enrichit bientôt de leurs dons et surtout de la générosité des grands princes. Jean IV, le Terrible, se distingua particulièrement par une générosité plus que royale.

Ainsi Troïtza accumula des trésors et ramassa d'immenses richesses. Ces richesses, ainsi qu'on l'a fait remarquer, devinrent, pendant les troubles et les guerres civiles qui suivirent les faux Dmitri, un mobile d'action au profit de la patrie; elles servirent à solder les défenseurs de celle-ci. D'ailleurs ce monastère, fortifié comme une place de guerre, ouvrit ses portes et prêta ses remparts à tous les vrais enfants de la Russie. Les Polonais vinrent, en 1609, conduits par le grand hetman Sapièha, y mettre le siège. Seize mois d'attaques et de combats acharnés n'y purent rien ; le monastère résista, ses défenseurs forcèrent les Polonais à se retirer honteusement. Un moine de Troïtza, à l'instar de Minine, courut le pays pour réveiller le sentiment national et faire vibrer dans les cœurs la fibre patriotique. A ses accents inspirés, une foule de citoyens se levèrent contre les ennemis étrangers. Le couvent de Saint-Serge devint plus tard un refuge pour les jeunes tsars Jean et Pierre xVlexéiévitch, contre les Streltsy révoltés; plus tard Pierre 1er s'y réfugia de nouveau, toujours contre la réunion des mêmes Streltsy. Il est inutile de dire qu'il combla plus tard ce monastère de ses dons. Aussi, sans parler des trésors renfermés dans ses murs, Troïtza comptait-il plus de cent mille paysans ou serfs dans ses possessions, et étendait-il sa juridiction 4 ecclésiastique sur quatorze autres couvents, entre autres celui des religieuses de Rholkoff, à peu de distance de ses murs, où les dévots moscovites vont encore honorer les reliques de saint Cyrille et de Marie, père et mère de saint Serge.

L'impératrice Catherine II se rendit plusieurs fois à Troïtza, et lui fit de nombreux présents, mais elle le déposséda de ses propriétés, qu'elle sécularisa au profit de l'État (1764).

Aujourd'hui Troïtza n'est plus qu'un paisible lieu de dévotion et de pèlerinage; la prière et le recueillement l'habitent; les bruits du sièele n'y arrivent qu'en échos affaiblis, bien que ses portes soient ouvertes à tous les voyageurs qui s'y présentent.

Comment donner actuellement, en quelques lignes, une juste idée de cette agglomération d'édifices, d'églises, de couvents, de chapelles, de palais, de maisons, de tours, de remparts, de flèches, de coupoles; de cet ensemble imposant dans lequel l'œil étonné croit embrasser tout une cité, et qui offre effectivement l'aspect d'une cité religieuse, plus riche en merveilleux monuments que telle cité profane renommée.

Je serai bref, seule manière, à mon avis, de n'être pas fastidieux dans ce genre de description. Je dirai d'abord que l'enceinte claustrale renferme neuf églises, le palais thi tsar, la cellule de l'archimandrite, véritable maison à plusieurs étages, puis les cellules des moines, dont plusieurs remontent à Jean le Terrible.

On s'égare au milieu de toutes ces magnifiques églises, littéralement assiégées par le flot incessant des pèlerins et des voyageurs. La plus grande et la plus somptueuse est sans contredit celle de l'Assomption, bâtie à l'instar de la cathédrale du même nom à Moscou. Elle garde, sous sa large et belle voûte, les tombeaux de Boris Godounoff, de sa femme avec leurs deux enfanls. Vient ensuite, ou plutôt devrait venir d'abord la cathédrale de la Trinité, qui a donné son nom à tout le monastère, et qui est le principal sanctuaire du lieu, celui où repose son fondateur, saint Serge. La châsse de ce saint est en vermeil, et son image, qui est un des principaux ornements de l'iconostase, passe pour être miraculeuse : le tsar Alexis la porta comme un palladium dans ses guerres avec la Pologne, et Pierre le Grand s'en fit accompagner pendant ses campagnes contre Charles XII.

Dans une troisième église, consacrée à.saint Serge, aux mure couverts de fresques, se trouve l'image miraculeuse de la Vierge de Smolensk, surnommée la conductrice, Odighitria.

Moscor. m

Le monastère de Troïtza contenait autrefois trois cents moines; il n'en a plus aujourd'hui que cent. Leur occupation se partage entre la prière, les offices, les soins du couvent et l'enseignement dans le séminaire qui y est attaché, bien' qu'on y reçoive aussi des professeurs séculiers. Les études y sont étendues et profondes, et la théologie seule n'en fait pas l'objet, aussi lorsque les élèves ont terminé leurs cours peuvent-ils à leur choix embrasser l'état ecclésiastique ou rentrer dans le monde. On comprend que plus d'un homme supérieur est sorti de ce séminaire. Troïtza sera toujours fier décompter parmi les esprits éminents qui s'y formèrent le célèbre métropolitain Platon, renommé pour son savoir, son éloquence et son esprit élevé.

Je ne m'arrêterai point aux autres détails relatifs à Troïtza. 11 suffit que je sois parvenu à en donner une idée générale quelque peu juste. Les détails, dans ces sortes de descriptions, s'ils n'ajoutent rien de particulier au caractère de l'ensemble, ne servent guère qu'à obscurcir les lignes du tableau.

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