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CHAPITRE IV

DE RIEKA A ZAGREB.

La communication entre Trieste et Fiume, en serbe Rieka, est très-longue par mer, puisqu'il faut doubler toute la presqu'île de l'Istrie. Le chemin est beaucoup plus court par l'embranchement ferré qui, à Saint-Peter, se détache de la grande ligne allant de Trieste à Vienne.

Réclamée depuis longtemps par la Croatie et par la Hongrie, Fiume a été déclarée ville royale, c'est-àdire relevant directement de la couronne de Saint- Étienne. L'administration est indigène avec un gouverneur madgiar, qui n'a rien à faire que bâiller du matin au soir.

Voilà un avantage qui coûte fort cher à la Hongrie. Deux chemins de fer ont été construits ; on travaille à l'agrandissement du port, tandis que bien des gens

se demandent si la place prendra jamais un essor suffisant à couvrir ces énormes dépenses.

La ville a un aspect italien. A côté de quelques travaux exécutés propter pompam et ostentationem, les vieux quartiers restent obstrués, tortueux et malsains. La population, qui est croate, professe, des sentiments patriotiques, mais sans beaucoup d'activité. Quelques Italiens déclassés exercent, à Fiume comme à Trieste, la plus audacieuse propagande, dont l'Église catholique et la France sont les plastrons.

Un chemin de fer de construction récente conduit de Fiume à Zagreb, ou Agram, par Karlovatz, alias Karlstadt, à travers le pays des anciens confins militaires de l'Autriche.

Les habitants ne parlent que le serbo-croate, avec un peu d'allemand ou d'italien. On se demande pourquoi tous les avis sur la voie sont écrits en langue Hongroise, dont pas un ne comprend un traître mot. Les Vénitiens ne l'auraient pas fait; aussi, comme ils laissaient à chacun son idiome particulier, tous les Slaves et les Grecs de l'Adriatique se faisaient un honneur de l'italien; ils le parlent encore après quatrevingts ans, et dans le dialecte vénitien, s'il vous plaît. Mais en Autriche, depuis 1867, il a été décidé qu'il n'y aura plus que-des Allemands ou des Hongrois.

Le pays entre Rieka et Karlovatz ne ressemble à rien de ce qu'on voit ailleurs. C'est un amas de grosses pierres blanches, au milieu desquelles poussent quelques arbres. Ce serait désolant sans l'aspect éblouis-

sant de la mer Adriatique, qu'on aperçoit longtemps des hauteurs, avec sa côte accidentée et Me pittoresque de Veglia. Parcourant cette route au mois d'octobre, j'y fus témoin d'un phénomène que je n'avais jamais observé ailleurs. Un brouillard très-épais et tout à fait opaque remplissait le fond de quelques vallées et couvrait toute la mer : il s'arrêtait brusquement sur une ligne ondulée et prenait à s'y méprendre l'aspect d'un glacier couvert de neige.

En avançant vers Karlovatz, le paysage devient plus vert, les hauteurs s'abaissent, et c'est après avoir parcouru un vaste plateau que le chemin de fer entre dans la vallée de la Save. Ce plateau sépare le bassiji de l'Adriatique de celui du Danube, et par conséquent de la mer Noire, qui vient chercher les dernières ramifications de ses affluents presque en vue de l'autre mer.

Le territoire des frontières vient d'être donné à la vie civile; je ne sais pas si l'on peut dire civilisée. La partie qui avoisine la Croatie a été réunie au royaume de Crotie-Esclavonie, qui y a gagné une extension de territoire, mais qui y perd une armée tout organisée et dévouée aux intérêts serbo-croates. C'est ce qu'on a voulu à Pesth. J'entends autour de moi qu'on se plaint beaucoup d'une dilapidation du domaine public des confins, surtout des forêts.

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