VIII. — Comment Milogeh Obilitch a tué le sultan Monrad
Gomme Vladète parlait à Militza,
Le serviteur Miloutine arriva.
Dans sa main droite il porte sa main gaucho ;
11 a sur lui dix-sept blessures vives, '
Et son cheval est ruisselant de sang.
L'impératrice Militza lui demande :
« Quoi, malheureux! serviteur Miloutine,
« Aurais-tu donc abandonné Lazare? »
Le serviteur Miloutine répond :
« Fais-moi descendre de mon cheval vaillant,
« Et lave-moi, maîtresse, avec l'eau froide.
« Rafraîchis-moi avec du vin vermeil.
a Elles sont graves, mes blessures reçues. »
L'impératrice le descend de cheval ; L'impératrice te lave avec l'eau froide, Le rafraîchit avec du vin vermeil.
Quand Miloutine est un peu revenu, Alors la dame Militza lui demande : * « A Kossovo, qu'y a-t-il, serviteur?
« Où est tombé le glorieux Lazare?
« Où est tombé le vieillard Joug Bogdan? - « Où sont tombés les frères Jougovitch ?
« Où est tombé voïvode Milosch ?
« Où est tombé aussi Vouk Brankovitch?
Le serviteur commence à raconter :
« Tous sont restés, maîtresse, à Kossovo.
« Où est tombé le glorieux Lazare,
« Beaucoup de lances ont été là brisées,
a Beaucoup de lances de Serbes et de Turcs,
« Mais plus de lances à nos Serbes qu'aux Turcs,
« Pour la défense de ton seigneur, maîtresse,
« De ton seigneur, le glorieux Lazare.
ce 'Pon père Joug, maîtresse, a succombé
a Dès le début, à la première charge.
« Tombés aussi sont huit des Jougovitch,
« Aucun des frères n'abandonnant les autres.
« Aussi longtemps qu'un seul frère vivait.
« Le seul Boschko Jougovitch reste encore.
« Son étendard flotte sur Kossovo.
ce Par troupe encore il disperse les Turcs,
« Gomme un faucon disperse les colombes. »
a Que parles-tu du maudit Brankovitch?
« Il a trahi Lazare à Kossovo ;
« Il a trahi son seigneur et le tien.
« Milosch, ton gendre, maîtresse, a succombé
« Auprès des eaux froides de Sitnitza.
« C'est là qu'il a péri beaucoup de Turcs !
« Milosch a tué Mourad, le sultan turc,
<« Et douze mille de ses Turcs avec lui.
« Dieu ait pitié de qui Fa engendré l
« Il restera en souvenir aux Serbes,
« Pour être dit et chanté si longtemps
« Que dureront Kossovo et les hommes ! »
Quatre cents ans de domination turque ont alimenté le souvenir du désastre de Kossovo. Aussi ces chants se sont-ils conservés jusqu'à nos jours chez les Serbes, depuis le Danube jusqu'à l'Adriatique. L'impression est aussi fraîche et aussi poignante que si la bataille avait été perdue hier. La légende a même envahi les documents publics. « S'il se trouvait au Monténégro, « dit une déclaration signée par les chefs monténé- « grins en 1803, s'il se trouvait un homme, un village, « une tribu qui, ostensiblement ou occultement, « trahisse la patrie, nous le vouons unanimement à « l'éternelle malédiction, ainsi que Judas, qui a trahi « le Seigneur Dieu, et l'infâme Vouk Brankovitch, « qui, en trahissant lès Serbes à Kossovo, s'attira la « malédiction des peuples et se priva de la miséricorde « divine. »
Les Monténégrins ayant continué sans interruption la lutte contre les Turcs depuis 1389, c'est naturellement sur cette partie de l'ancien territoire serbe que l'arbre poétique de Kossovo a poussé les plus profondes racines et qu'il refleurit encore de nos jours. A l'occasion de la bataille gagnée sur les Turcs en 1858, à Grahovo, plusieurs chants ont étjô composés d'après le mode ancien, lequel a été aussi conservé religieusement. L'un de ces chants rappelle le désa&tre de Lazare :
Gloire à Dieu et au saint Sauveur!
Il n'était pas né en Serbie un Serbe
Capable de venger le glorieux Lazare,
Qui a péri dans la plaine de Kossovo;
Il n'en était pas né, jusqu'au prince Daniel Pétrovitch,
Qui venge le glorieux Lazare
A Grahovo, dans la plaine étendue.
Dieu et Notre-Dame fassent
Que la couronne échoie à son fils!
Enfin, hier encore (septembre 1875), l'un des chefs de l'insurrection qui a éclaté en Bosnie, en Herzégovine et dans la vieille Serbie, vient de faire appel, dans une proclamation, aux vieux souvenirs poétiques de la nation serbe :
Frères, il y a longtemps qu'a été livrée la bataille dans k s plaines de Kossovo; mais, depuis ce moment, la nation endure incessamment des injustices, le pillage et le mau- .vais traitement... Chaque pied de terrain est trempé du sang et des larmes de nos ancêtres. Les Turcs foulent encore aux pieds la foi, la liberté, l'honneur et les biens des descendants des Niemanitch (l) et des Obilitch...
Vous voyez bien que c'est encore vivant.