LE MONASTÈRE DE RAVANITZA
Nulle part la poésie populaire n'a plus d'importance qu'en Serbie, où les autres documents indigènes font
(1) La dynastie des anciens rois serbes.
souvent défaut à l'histoire. Et parmi les chants, il n'y en a pas qui ait, au point de vue de l'art, autant de valeur que le cycle de la guerre de Kossovo. Qu'il rue soit donc permis d'y revenir : je citerai d'abord deux chants qui encadrent en quelque sorte le drame de la bataille.
Le glorieux Lazare célèbre une fête dans son palais de Krouchévatz. Il a convié tous les seigneurs à un banquet splendide, où chacun est placé suivant son âge et suivant son rang :
Ils étaient là à boire le vin frais, Des plus hauts crûs il y a l'abondance.
Et ils parlaient de mainte bonne chose, Lorsque la reine Militza est entrée.
Elle s'avance doucement vers le trône.
La femme de Lazare porte des voiles que surmonte une couronne d'or : elle a neuf colliers au cou :
Militza dit au glorieux Lazare :
« Glorieux prince, Lazare, mon seigneur,
« Je ne devrais lever les yeux sur toi,
a Encore moins t'adresser la parole.
« Ça ne peut être et il faut que je parle.
« Tous, tant qu'ils furent, les anciens rois des Serbes,
« Ils ont régné, puis ils ont trépassé. , ^
« Ils n'avaient pas entassé leurs richesses :
« Ils en bâtirent des fondations pies.
« Ils ont bâti beaucoup de monastères... »
Ici l'impératrice Militza énumère minutieusement les fondations pour 'l'âme dues aux prédécesseurs de Lazare, comme Milosch Obilitch l'avait fait en parlant à la Seigneurie latine de Cattaro. Elle reprend :
« Tout cela fut leurs fondations pies !
« Et toi, Lazare, tu sièges sur leur trône,
<( Et tu entasses en monceau les richesses ;
a Tu ne bâtis nulle fondation.
« N'aurons-nous pas bien assez de richesses
« Pour la santé, pour le salut des âmes,
« Et pour nous-mêmes, ainsi que pour les autres? »
Lazare s'écrie qu'il va fonder un monastère à Rava- , nitza. N'a-t-il pas des trésors tout autant qu'il lui plaît? Les assises de sa fondation seront de plomb, les murs d'argent, le toit d'or, le revêtement de perles fines et les broderies de pierres précieuses. Tous les seigneurs serbes se lèvent pour applaudir à la décision de Lazare. Le voïvode Milosch Obilitch reste seul assis au bout de la table et ne dit rien. Lazare le voit, et, vidant une coupe d'or :
A ta santé, voïvode Milosch !
Et toi aussi, dis- moi donc quelque chose :
Dois-je bâtir la fondation pie?
Milosch se lève; il ôte son kalpak à aigrette et salue respectueusement le prince. On lui apporte une coupe d'or remplie de vin. Il reçoit la coupe,' mais il ne la vide pas et commence à parler :
Glorieux prince, prends les livres anciens ; Regardes-y et vois ce qu'il» nous disent :
Est arrivé le temps, le temps suprême ; De notre empire les Turcs vont s'emparer ; Les Turcs bientôt vont régner en Serbie; lis détruiront nos fondations pies ; Ils détruiront nos monastères saints ; Ils détruiront aussi Ravanitza, Déterreront les assises de plomb :
11$ les fondront en boulets de canon Pour fracasser les remparts de nos villes.
Ils feront fondre l'argent de ses murailles Pour en orner leurs dextriers. arabes. * Ils tireront l'or du toit de l'église Pour en forger des colliers à leurs femmes.
Ils tireront les perles de l'église Pour en orner les colliers de leurs femmes, Et ils prendront les pierres précieuses ; Pour enchâsser sur là garde des sabrés.
Ecou'e-moi, ô glorieux Lazare!
Enfouissons des assises de marbre,
Et bâtissons l'église tout en pierres.
Les Turcs viendront ; ils prendront notre empire;
Mais, de ce jour jusqu'au grand jugement,
\otre couvent de pierres restera.
Avec des pierres ils n'auront que des pierres...
Mjlosch avait raison : les Turcs sont venus, et la fondation de Lazare, l'église de Ravanitza, est restée debout après cinq siècles. C'est un monument - de
style byzantin, avec deux étages de fenêtres géminées; deux petites coupoles sont en avant et en arrière de la coupole centrale. Vous en trouverez le dessin dans l'ouvrage allemand de Kanitz sur la Serbie.
Cependant, Lazare avait fondé Ravanitza pour y être eLterré.
La légende de la translation est l'une des plus saisissantes de la série kossovienne. Le merveilleux chrétien s'y mêle au fantastique, et l'ensemble produit une profondeur d'émotion que l'art le plus raffiné a rarement atteinte.
lia translation de Lazare.
'Quand on coupa la tête de Lazare, A Kossovo, sur le champ de bataille, Aucun des Serbes n'était auprès de lui.
Là se trouvait un jeune garçon turc ; C'était un Turc, mais né d'une captive ; Il était né d'une captive serbe.
Il s'écria, le jeune garçon turc :
« Ohé ! mes frères, vous leé Turcs, mes amis, « Cette tête est la tête d'un seigneur, ce C'est un péché devant le Dieu unique « Que les corbeaux, les aigles la becquettent, « Que les chevaux et les guerriers la foulent. » De saint Lazare il prend alors la tête; Il l'enveloppe dedans son manteau rond,
Porte la tête près d une source fraîche, Et dans la source il la laisse tomber.
Est demeurée la tête dans la source Pendant longtemps, pendant quarante années, Tandis qu'était le corps à Kossovo, ' Où ni corbeaux ni aigles ne le mangent, Où ne le foulent ni hommes ni chevaux.
En toute chose, rendons grâce au bon Dieu !
Alors survinrent trois jeunes muletiers ;
De Scopia, de la blanche cité,
Ils conduisaient des Grecs et des Bulgares,
Et ils allaient à Niche et à Vidin ;
A Kossovo ils ont fait leur étape.
Ils ont soupe, les jeunes muletiers :
Ils ont soupe, après quoi ils ont soif.
Lors ils allument d'un genévrier seç,
Lors ils allument entre eux la claire torche;
A Kossovo ils vont cherchant de l'eau.
L'heur (un bon-heur !) conduit les muletiers,
L'heur les conduit vers cette même eau fraîche.
Alors un d'eux dit à ses compagnons :
<( Voyez dans l'eau comme la lune brille ! »
Mais le second muletier lui répond :
« Ce n'est pas, frères, la lune qui luit. »
L'autre se tait ; il ne dit pas un mot.
Vers l'Orient le jeune homme se tourne,
Et il s'adresse à Dieu le véritable,
A notre Dieu et à saint Nicolas :
a Aidez-nous, Dieu et père Nicolas! »
Ainsi dit-il ; il entre dans l'eau fraîche,
Et il retire de l'eau fraîche la tête De saint Lazare, de l'empereur des Serbes.
Sur l'herbe verte il dépose la tête.
k Ensuite ils puisent de l'eau dans une coupe Jusqu'ils aient bu tour à tour à leur soif.
Quand ils se tournent pour regarder la terre, Sur l'herbe verte il n'y a plus de tête !
La tête allait, seule à travers la plaine, La sainte tête seule, jusqu'au saint corps ; Elle s'y soude comme elle avait été.
Quand au matin le blanc jour apparaît,
Les jeunes gens portèrent la nouvelle,
Ils la portèrent au vieux prêtre de là.
A Kossovo beaucoup de prêtres vinrent ;
Trois cents vieux prêtres vinrent à Kossovo,
Ensemble avec les douze grands évêques
•Et les anciens quatre grands patriarches,
D'abord d'ipek (1), puis de Gonstantinople,
D'Alexandrie et de Jérusalem.
Ils sont vêtus de leurs plus blancs habits ;
Ils ont en tête leurs calottes à voile
Et à leurs mains les vieilles Ecritures.
Ils récitèrent les plus grandes prières ;
Ils célébrèrent l'office des vigiles.
Pendant trois jours et pendant trois nuits sombres
Ils ne s'assirent, ils ne se reposèrent,
Ni se couchèrent, ni eurent de sommeil.
(t) Siège d'un patriarcat serbe fondé par saint Sava, prince serbe. C'est en son honneur que la Herzégovine a été appelée le duobé de Saint- Sava,
Ils demandaient au saint prince : « Où veut- il,
« Veut-il aller? Quelle fondation?
c< A Oppovo ou bien à Krouchédol?
« Est-ce à Jassak ou bien à Béehénov?
« A Rahovatz ou à Chichatovatz ?
« Est-ce à Tchivcba ou à Kouvejdina?
« Ou bien veut-il aller en Macédonie ? »
Le Saint ne veut fondations d'autrui ;
Mais le Saint veut sa fondation propre.
Lazare veut son beau Ravanitza
Sous la hauteur, sous le mont de Koutchal,
Là où Lazare a bâti une église
Lorsqu'il était encor de cette vie,
Où il s'est fait une fondation
Avec son propre pain et son trésor,
Sans qu'il en coûte de larme au malheureux.