‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 3 sur 58 · DOUCHAN ET MILOSCH A CATTARO · texte numérisé non relu

DOUCHAN ET MILOSCH A CATTARO

Fra Angelo se plaît surtout à raconter les]- traditions et à rappeler les événements qui se rapportent aux Bouches de Gattaro. Gomme tous les Bocchèse, il est profondément attaché à sa patrie.

Les Bocchèse vivent de la mer : ce sont les meilleurs marins de l'Autriche; ils ont près de trois cents navires qui naviguent sur toutes les eaux. Aussi estil très-ordinaire de rencontrer dans le golfe des hommes qui ont fréquenté Smyrne, Constantinople, Odessa, Alexandrie. Beaucoup sont allés en Amérique et dans les Indes. Ils vivent pendant des années loin de leur maison, mais toujours pour y rentrer : ils ont ce proverbe : « On peut aller partout, pourvu qu'on revienne dans les Bouches... avec de l'argent. »

Voici ce que Fra Angelo raconte sur l'origine de Cattaro. C'était au temps de l'empire des Serbes, avant la conquête de la Turquie d'Europe par les Turcs. Etienne Douchan, tsar, c'est-à-dire empereur, avait commencé à creuser les fondements de Gattaro, lorsqu'il lui apparut une de ces fées slaves que les Serbes appellent Vila et les Bulgares Samovila. Elle

DÀLMATIE. 17

lui fit voir qu'à l'endroit qu'il avait choisi les navires ne pourraient pas aborder, et qu'il n'y avait pas même l'espace pour qu'un cheval pût tourner. Douchan-Tsar suivit le conseil et bâtit la ville tout près de la mer, là où elle est aujourd'hui. On voit encore dans le voisinage une grande escavation et un souterrain à l'endroit où les premières fouilles avaient eu lieu.

Douchan alors invita à un grand banquet tous les seigneurs serbes et la Vila bienfaisante. Il se vantait de la belle ville qu'il avait bâtie, en oubliant de parler du conseil qu'il avait reçu et suivi. Alors la Vila, pour l'humilier, lui dit qu'il n'eût rien fait sans son secours, et l'empereur en fut tellement irrité qu'il la frappa de sa main au visage. La Vila, pour se venger, empoisonna toutes les sources du pays, et les invités devinrent tous fous. Le tsar conjura la Vila de rendre la raison à ses hôles et d'assainir les sources. Après beaucoup de supplications, il obtint la guérison de ses hôtes, mais la Vila ne voulut désempoisonner qu'une seule source, celle qui se trouve à la porte méridionale de la ville. Depuis lors, c'estr la seule source qui soit douce; toutes les autres écoulent une eau salée, surtout pendant les grandes chaleurs de l'été.

Parmi les traditions serbes des Bouches de Cattaro, Fra Angelo aimait aussi à réciter un chant populaire sur Milosch Obilitch, l'un des héros de la résistance contre les Turcs au xiv c siècle. Nous sommes à

l'époque où un successeur de Douçhan-Tsar régnait encore sur tous les pays serbes et tenait sous sa domination les Bouches de Gattaro, dont les habitants étaient déjà, comme ils sont encore aujourd'hui, catholiques et latins. Rien ne peut mieux faire connaître ces populations que leurs chants populaires ; ils y ont leur esprit et leur cœur.

Je crois que le chant de Milosch chez les Latins n'a pas encore été donné en français. Vous trouverez sans doute un peu longue rénumération des monastères fondés par les princes serbes pour le salut de leur âme (za doujbiné) ; mais c'est un trait caractéristique qui doit être conservé.

Milosch chez les Latins.

Bon Dieu ! quelle merveille!

Quand le glorieux prince serbe Lazare

Envoya son gendre Milosch Obilitch

Chez les Latins pour réunir le tribut,

Les Latins le reçurent magnifiquement.

Ils l'accueillirent avec des honneurs seigneuriaux,

Puis ils le menèrent devant la blanche église,

Devant la blanche église de Saint-Démètre.

Et la Seigneurie latine se vantait ainsi :

« Regarde! Voià-tu, voïvode Milosch!

« Vois-tu notre église de Saint-Démètre ?

« Gomme. elle est belle et comme elle est grande !

« Vous n'avez pas, vous, de telles églises. »

Le voïvode Milosch leur dit : »

(( Vous êtes sage, Seigneurie latine,

« Vous êtes sage, mais vous parlez follement.

« Si vous connaissiez nos monastères

« Et les fondations mortuaires de nos glorieux tsars,

« Gomme elles sont belles et comme elles sont grandes !

« Si vous voyiez la laure de Stoudenitza,

« Non loin de Novi-Bazar !

« Si vous voyiez l'Echelle de saint Georges

« Auprès des vieux palais de Dégévo,

« La fondation du tzar Siméon !

« Si vous voyiez le merveilleux, le sans-pareil,

« Le blanc monastère de Kilindar, au milieu de la mon -

(( La fondation de saint Sava [tagne sainte d'Athos,

« Et de son père Siméon!

« Si vous voyiez Jitcha, sur la Morava,

« Et auprès d'Ibra, au-dessus de Karanovatz,

« Sopotcbani aux sources de la Ratchka,

« La fondation de saint Etienne, roi serbe, le premier

« Si vous voyiez la grande Papratcha, [couronné !

« Au-dessus de Zvornik, aux sources de la Spretcha,

« Auprès de la grande montagne de Borogova,

« La fondation du joupan Voukan !

((.Si vous voyiez la haute Detchani

« Auprès de la blanche ville de Prisrend,

« Fondation du roi Etienne Detchanski !

« Si vous voyiez la blanche, la blanche Ratcha,

« Auprès de Sokol sur la rivière Drina!

a Si vous voyiez la belle Tronoscha,

« Auprès de Loznitza et de la rivière Tronoscha,

« La fondation des frères Jougovitch !

« Si vous voyiez la glorieuse Ravanitza,

a Dans la Resava, au-dessous de Paratchina,

« La fondation de notre hospodar régnant,

« De notre hospodar, le glorieux prince Lazare !

« Et tant d'autres monastères serbes,

« Si vous les voyiez, vous seriez émerveillés,

« Gomme ils sont beaux et comme ils sont grands!

« Qu'est-ce que c'est que votre église de Saint-Démètre ?

« Je vais, à l'instant, faire passer par dessus

« Cette lourde massue lancée de ma main. »

Mais les Latins ne voulurent pas y croire,

Et ils firent une gageure avec Milosch

Pour mille jaunes ducats.

Milosch prend sa massue emplumée

Et retrousse ses blanches manches;

Puis il prie ainsi le vrai Dieu :

« Pardonne, Dieu! blanche église, pardonne!

« C'est par-dessus toi que je vais lancer ma massue,

«' Ce n'est pas sur toi, mais par-dessus de toi. »

Puis il lance sa massue emplumée.

La massue disparaît dans les nuages.

Les uns disent : « Elle a dépassé. »

Les autres disent : « Elle n'a pas dépassé. »

Les troisièmes disent : « Elle est encore en l'air. »

Lorsque la massue ailée revient

Des nuages par-dessus la blanche église,

Elle frappe le palais du Ban ;

Elle brise les appartements vitrés,

EU y tue deux fils du Ban,

Et quatre généraux de mer

Et douze grands patriciens.

Quand la Seigneurie latine voit cela

Elle saisit le voïvode Miiosch Et le jette au fond d'une prison.

Miiosch regarde souvent par la fenêtre

S'il ne pourra pas apercevoir quelqu'un.

Enfin il aperçoit Costa le tsigane.

Il se met à l'appeler fraternellement en Dieu :

« Frère en Dieu, Costa le tsigane,

« Voici, trois jaunes ducats pour toi :

« Apporte-moi une feuille de papier à lettre,

« Une feuille de papier sans rien d'écrit. »

Costa accepte les ducats pour Dieu ;

Il lui apporte une feuille de papier,

Une feuille de papier sans rien d'écrit.

Miiosch s'asseoit pour écrire une lettre menue

A son beau-père, le prince serbe Lazare.

Il n'écrit pas avec quoi on écrit les lettres;

Mais il écrit avec du sang de son visage,

Et lui dit ce qu'il en est et comment c'est arrivé.

Lorsque la lettre parvient à Lazare

Et qu'il voit ce que la lettre lui dit,

Il regarde la lettre et il en écrit une autre,

Qu'il envoie à la Seigneurie latine»

Dans la lettre, il parle ainsi :

« Ecoutez, Seigneurie latine !

« Relâchez-moi mon gendre Miiosch ;

« Remettez-lui le tribut territorial

« Et les mille ducats de la gageure.

« Si vous ne le relâchez pas immédiatement,

« Que ma foi me vienne alors en aide !

« Je lèverai contre vous les Serbes et les Madgiars ;

« Je saccagerai tout votre pays,

« Je le saccagerai et je le brûlerai au feu. » Quand les Latins ont étudié cette lettre, A l'instant même ils relâchent Milosch ; Ils lui donnent le tribut territorial Et les mille ducats de la gageure.

A Cattaro, on raconte que le fait est arrivé dans cette ville; on y montre une maison qui aurait été bâtie sur l'emplacement du palais du Ban.

A défaut de documents plus précis, ces traditions traduisent l'impression que la domination des princes de la Serbie a laissée dans les Bouches de Gattaro. Elles jettent aussi une vive clarté sur les sentiments des Serbes.

Vous aurez été frappé comme moi du soin avec lequel Milosch énumère les nombreuses fondations des princes serbes : il s'y applique avec une satisfaction visible et une sorte de fierté. Pour que ces enumérations, qu on retrouve daiîs d'autres chants, aient pris place dans les compositions populaires, il faut que le sentiment religieux ait été, à cette époque du moins, très-profond et très-sincère chez la nation serbe. C'est ce qui résulte, du reste, des chants sur la guerre deKossovo, dontj'aurai occasion de parler dans la suite. Les princes d'avant la conquête turque n'ont pas signalé leur piété seulement par de nombreuses fondations pour Vdme : plusieurs se sont retirés dans les monastères et sont des saints. Mon guide, Fra Augelo, croit que la conquête musulmane a affaibli

chez les Serbes le sentiment religieux qu'elle exaltait chez d'autres peuples. Il en donne pour preuve que le' cycle épique de Marko Kralievitch, où sont reproduits les sentiments qui ont suivi immédiatement la lutte et la conquête, est déjà loin de présenter le caractère si profondément religieux des chants relatifs à la guerre de Kossovo.

Je dirai maintenant quelque chose de la domination vénitienne.

Page 1