PRINCE EUGÈNE, LE NOBLE CHEVALIER I
Au mois de juillet 1717, Eugène de Savoie vint mettre le siège devant la ville qui était devenue le boulevard de l'islamisme, devant Belgrade. C'était là une entreprise à réveiller ce qu'il y avait encore en Europe d'esprit chrétien et chevaleresque.
Reconquérir la ville que les Turcs avaient appelée la maison de la guerre sainte, voilât une perspective à ranimer llesprit des croisades etle goût des aventures pieuses chez les descendants des héros qui avaient si glorieusement combattu à Nicopolis, au siège de Candie, à la bataille de Saint-Gothard. La politique tortueuse et machiavélique qui avait prévalu dans les conseils souverains depuis François I er et le cardinal de Richelieu, n'avait pas éteint tout sentiment de religion et d'honneur dans la nation de saint Louis et de Jeanne
d'Arc. On parla d'honneur en 1717 : il y eut de l'écho en France (et il y en aurait encore). Les princes de Dombes, de Marcillac et de Pons, le marquis d'Alincourt,fils du maréchal £e Villeroy, le comte d'Estrade, le comte de Charolais accoururent; ils donnèrent un éclat extérieur et le caractère catholique d'une croisade à l'expédition autrichienne. (Vous pensez bien que cette brillante noblesse n'était pas venue toute seule; bien des Français obscurs combattaient sous ses ordres.) Pour comprendre, d'ailleurs, ce mouvement-là, nous n'avons qu'à nous rappeler la formation des zouaves pontificaux.
Gomme dans tout grand mouvement, il y a de l'homme, c'est-à-dire un petit côté, il faut bien dire que la mauvaise volonté de la Cour et du Gouvernement contribua à pousser la noblesse française à la défense de la chrétienté, sous le drapeau de la maison d'Autriche. Si nous sommes aujourd'hui toujours prêts à entrer dans l'opposition, ce n'est donc pas parce qu'on nous a tous changés en nourrice : il y a là une vieille habitude; mais la forme varie : au xvii e siècle, quand les Français voulaient faire de l'opposition contre la Cour, ils allaient se faire casser la tête pour le bon Dieu.
Nous avons laissé Eugène de Savoie investissant Belgrade avec ses auxiliaires français : il y avait, en plus grand nombre, des Allemands, qui marchaient là côto a côte avec les Français sous le drapeau de la religion, comme aujourd'hui ils vont à Lourdes. La forteresse
était défendue par trente mille Turcs, et l'on savait d'une manière positive que l'armée du grand-vizir marchait à son secours. Il s'agissait de prendre entre les deux feux une position assurée pour la retraite comme pour les communications, suffisamment menaçante contre la forteresse, et garantie contre une attaque . combinée de l'armée de secours et de l'armée assiégée. ,La Save débouche à peu près perpendiculairement au cours du Danube. La forteresse de Belgrade occupe l'angle droit d'un triangle ; dontl'un des côtés longe la Save et l'autre le Danube : l'hypoténuse, ou côté opposé à l'angle droit, regarde la Serbie, par où arrivait le secours du grand-vizir. Toute la rive gauche du Danube appartenait aux impériaux, comme la rive gauche de la Save.
Le prince Eugène investit la place du côté de l'hypoténuse à une distance convenable. (Il est bien compris que la ligne de la forteresse n'était pas droite, non plus que celle de l'investissement. Je me sers de ces expressions géométriques seulement pour marquer la position.) Il creusa immédiatement du côté de la place un fossé avec des retranchements pour se défendre contre une sortie des assiégés. Puis, parallèlement à la ligne d'investissement qui allait du Danube à la Save, il creusa un nouveau fossé allant également du fleuve à la rivière. Son camp était établi entre ces deux défenses : la Save le gardait sur la face occidentale, et le Danube sur la septentrionale. Eugène prévit cependant qu'en cas d'une attaque victo-
rieuse de la part des assiégés ou de l'armée de secours, il serait pris dans son camp retranché ainsi que dans une souricière. Comme il était de ces hommes qui ne laissent rien à la fortune de ce qu'ils peuvent lui ôler par conseil et par prévoyance, il établit un pont de bateaux sur le Danube et un autre sur la Save : les têtes de ces deux ponts étaient attachées à son camp entre les deux fossés, de manière que ses communications étaient assurées des deux côtés pour le ravitaillement et les vivres, en même temps qu'il avait une double ligne de retraite en cas d'insuccès.
On peut se faire une idée de la position par le confluent de la Marne avec la Seine. Voulant prendre la ville de Gharenton, on l'entourerait d'un fossé allant de la Marne à la Seine : on placerait son camp der-« rière ce fossé. Une autre ligne de défense plus longue serait établie de l'autre côté du camp, d'un cours d'eau à l'autre, pour le défendre contre l'attaque d'ujie armée de secours établie à "Vincennes. Entre les deux fossés, un pont vis-à-vis Charen tonneau, et un autre à Conflans, donneraient l'accès au camp et la facilité d'en sortir.
Le prince Eugène était établi devant Belgrade depuis trois semaines lorsque l'armée du grand-ivzir parut sur les hauteurs. Elle était composée de 80,000 janissaires, de 20,000 feudataires d'Europe ou d'Asie, de 20,000 spahis et volontaires, la plupart Bosniaques ou Herzégoviniens musulmans, et de 30,000 Tartares ; ce qui, avec l'armée de Belgrade,
donnait un effectif de 180,000 hommes de troupes fraîches, tandis que l'armée chrétienne, qui comptait primitivement 80,000 hommes, avait été considérablement réduite par les fatigues du siège et par les maladies.
Le grand-vizir avait aussi établi un camp fortifié. Pendant deux semaines, les camps ennemis se canonnèrent sans résultat. Eugène espérait que le manque de fourrages forcerait à la retraite le grand-vizir, qui, de son côté, ne pouvait pas croire que les chrétiens restassent longtemps entre deux feux avec' une armée aussi disproportionnée. Enfin Eugène, redoutant une attaque simultanée de deux côtés par des forces si supérieures aux siennes, prit le parti le plus hardi autant que le plus sage, celui d'attaquer luimême la plus redoutable des deux armées qui, en réalité, l'assiégeaient dans son camp.
Dans toute cette guerre et dans bien d'autres, il n'y eut pas d'action aussi brillante que celle du 16 août. Les chrétiens combattirent avec héroïsme. A l'aile gauche les Bavarois, appuyés par le prince Alexandre de Wurtemberg, enlevèrent une batterie de dix-huit canons qui fut aussitôt tournée contre les Turcs. Ce coup d r éclat entraîna la défaite de l'aile droite : ce fut bientôt une déroute générale, dans laquelle 10,000 Turcs furent tués. Les vainqueurs conquirent 10,000 prisonniers. 130 canons de bronze, 35 mortiers, 20,000 boulets, 30,000 grenades, 600 tonneaux de poudre, 51 bannières ordinaires, 9 queues de
cheval, la grande timbale des spahis, etc. Les chrétiens perdirent environ 2,000 hommes, Eugène de Savoie avait été blessé.
Deux jours après cette grande victoire, la forteresse capitulait. La garnison sortit enseignes déployées et tambour battant. Six cent cinquante canons restèrent au vainqueur.
Les exploits d'Eugène de Savoie amenèrent la conclusion d'une paix glorieuse. L'Autriche acquérait toute la Serbie et la petite Valachie.
Le fait d'armes de Belgrade est resté le plus populaire dans l'Europe orientale. Qui ne connaît la chanson de Tannée autrichienne :
Prince Eugène, le noble chevalier,
Voulut reconquérir pour l'Empereur
La ville et la forteresse de Belgrade.
Il fit installer un pont
Afin qu'on pût traverser
Avec Tannée pour joindre la ville.
Prince Eugène sur la droite
Combattait, en vrai lion,
Gomme général et feld-maréchai.
Le prince Louis chevauchait :
« Tenez ferme, braves, vous frères allemands,
« Attaquez l'ennemi avec cœur. »
Prince Louis, qui devait rendre Son âme et sa jeune vie, Fut atteint par le j»lomb.
Prince Eugène en fut très-affligé, Parce qu'il l'aimait tant !
Il le fit porter à Petervardein.
La conquête de la Serbie par l'Autriche fut éphémère. La forteresse de Belgrade était retombée au pou- . voir des Turcs, régularisée et agrandie,lorsque Tserni- Georges, au commencement de ce siècle, appela les Serbes à la délivrance.