RENCONTRE D UN JOURNALISTE
Il y avait aussi un autre personnage qui prit une part très-active à la conversation jusqu'à Routchouk. Sans que nous lui ayons rien demandé, il nous explique qu'il est journaliste et qu'il a la spécialité de traiter les affaires orientales depuis vingt-deux ans. Le propriétaire du journal, qui naturellement est juif, lui a accordé un congé de trois semaines. Il en profite pour visiter enfin lès populations dont il a expliqué depuis si longtemps au public l'état social
et les aspirations. Il aura le temps de jeter un coup d'œil d'aigle sur les hommes et sur les choses.
Il s'entendait parfaitement avec le Saxon pour exalter le rôle providentiel de l'Allemagne qui dai-. gnera un jour se répandre sur l'Europe orientale comme, un limon bienfaisant. Il était encore plus tranchant et plus aigre à l'égard des Slaves; il se montrait le vrai disciple de Freytag, l'auteur du roman Doit et Avoir. Le Monténégro lui était, je n'ai jamais su pourquoi, particulièrement à tic. » C'est un Etat superflu, disait-il, une monstruosité, une pierrre d'achoppement* Quand le Monténégro disparaîtrait de la carte, ni la liberté ni la Cullur n'auraient perdu quelque chose. L'Autriche et la Turquie seraient débarrassées d'un insecte insupportable qui ne cesse de les piquer. »
. Quand il parlait des Serbes, il allait jusqu'aux plus grossières injures, ce Dans une vallée, dit il en propres termes, habitée par de pauvres gardiens de pourceaux, se réveille chaque année la velléité de se faire remarquer. Une fantaisie exubérante, qui prend au sérieux les rodomontades de la presse officielle de Belgrade, est déjà disposée à voir le pays tout couvert d'hommes armés jusqu'aux dents, avides de sang turc et madgiar, et plus encore des ducats que le Turc porte dans sa ceinture... Pendant les intermèdes, le Serbe s'adonne au travail pacifique et pénible d'élever de jeunes animaux à poil hérissé pour en tirer du lard et du jambon,
heureux de pouvoir profiter d'une occasion de voler sur la grand'route. »
Il mesurait tout à l'aune allemaude. A ses yeux, ces misérables Slaves seront toujours incapables d'éprouver den edlen sitttichen Drang nach politischer Freiheity c'est-à-dire les nobles aspirations de la nation allemande vers la liberté politique. Toutes les agitations de ces déshérités étaient traitées de schwindel (vertige).
A ce moment, un voyageur, qui n'avait pas encore ouvert la bouche et qui ne le fit plus une autre ftfis, s'approcha et me dit, avec un accent parisien, ces paroles dignes du Sphinx ou d'un augure : « Il e'st bon que ces gens soient tels, car, s'ils n'étaient pas tels, ils pourraient être autrement; et s'ils étaient autrement dans leur contact avec les populations de l'Europe orientale, le résultat ne serait plus le même. » Le Serbe, qui était de la partie, avait compris plus vite que je ne le pus faire : il m'expliqua que le vinaigre est moins dangereux que le miel et la répulsion que le charme. Il ne croit pas les Slaves, les Roumains et les Grecs exposés à s'énamourer de la germanisation; .mais il ajoutait gravement que, si le fait venait jamais à se produire, il faudrait, dès les premiers symptômes, apporter à ce qu'il appelait cette maladie morale le remède héroïque. Dans sa pensée, ce remède héroïque aurait consisté à donner à ces peuples un prince allemand, « Il n'y aurait pas besoin, disait-il, d'aller bien
loin pour montrer l'effet irrésistible de cette douche d'eau froide. » Revenons à notre journaliste.
A entendre ce forcené, à vpir son enthousiasme germanique et même pangermanique, je supposais qu'il était de Berlin ou au moins de Potsdam. Je communiquai cette impression au Serbe ; maïs celui-ci me fit comprendre poliment que j'avais dit une naïveté. Il paraît que, vu l'exubérance de ses sentiments pour la Grande-Allemagne, j'aurais dû comprendre que notre homme est de Vienne : on ne trouve que là les véritables Prussiens; car il y a aussi à Berlin des particularistes comme à Munich.
A sa profession de journaliste celui-ci avait annexé quelques spéculations financières. Il était même devenu administrateur d'une Société de construction dont il nous expliqua le fonctionnement avec orgueil : •« Nous ne possédons, dit-il, pas un pouce carré de terrain, ni une seule brique, et nous n'avons jamais eu Finténtion d'en acheter. Nous réussissons cependant, en lançant des obligations, à distribuer à nos actionnaires un dividende de quarante-deux pour cent de la valeur nominale de leurs titres> sur lesquels ils n'ont rien versé. » Après cet exposé, je fis la réflexion que la plume est plus productive que le pinceau; je ne fus nullement étonné quand ce journaliste- administrateur ajouta qu'il avait acheté une maison de campagne à Hietzing, auprès de celle d'un souverain dépossédé, et que, pendant l'hiver, il habitait là Residenz, dans utj quartier neuf, à Vêlage noble.
En voyage, on parle volontiers de tout, à tort et à travers. L'Anglais, toujours attentif à provoquer les confidences des uns et des autres pour en tirer profit, avait mis sur le tapis la Grande-Serbie, la Grande- Dacie,le panslavisme, le panhellénisme, la Confédération adriatico-balkano-danubienne, etc., etc. Notre journaliste viennois ne se fit pas tirer l'oreille pour argumenter avec violence contre toute extension du territoire autrichien, fût-ce pour obtenir ce qu'il appelait de la 'profondeur sur l'Adriatique. « Les provinces à acquérir, disait-il, nons coûteraient plus cher qu'elles ne nous rapporteraient jamais. ..Non, en vérité, notre monarchie parlementaire occupe un rang trop élevé pour contracter une mésalliance avec une fiancée à moitié sauvage, dont toute la dot consiste en son manque de civilisation (Cultur). On dit que les catholiques de ces contrées ont des sympathies pour nous, mais quand même ils se rangeraient tous autour du drapeau autrichien en criant : Vive le roi croate François-Joseph! serait-ce un fait de nature à nous réjouir? Un cavalier se croit-il obligé d'offrir sa main à la première femme venue par le simple motif qu'elle désire l'épouser? »
Le Saxon applaudissait aux satires contre les Slaves; mais, en vrai nationaliste-libéral, il voulait pousser l'Autriche à se rajeunir par une intervention vigoureuse en Orient.