‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 29 sur 58 · UNE APPARITION SUR LE BATEAU A VAPEUR · texte numérisé non relu

UNE APPARITION SUR LE BATEAU A VAPEUR

Le Serbe et moi avions fini par nous accommoder assez bieu avec le Saxon, qui avait Yair bon-homme, lorsqu'il ne pensait plus à Arminius; mais le journaliste viennois nous donnait terriblement sur les nerfs. Aussi bien avait-il entrepris de me convertir au Vagnerisme. Comme je ne voulus pas prêter une oreille, même distraite, à la religion de l'avenir, il essaya de m'expliquer la peinture de l'avenir. Je n'y comprenais rien, mais il m'avait agacé au dernier point, et je l'aurais évité s'il n'avait eu auprès de lui une belle personne, mince, bien tournée, pleine d'amabilité et d'entrain. C'était sa fille. Elle rougissait avec une grâce incomparable, mais cett-e pudeur, si naturelle à son âge et à sa nation, n'ôtait rien à la naïve liberté de ses mouvements. Figurez-vous une colombe effarouchée avec la libre allure d'un moineau. Elle me fit oublier le journaliste, et son air olympien et son élégance de chrysocale. J'étais évidemment sous le charme.

Le fichu tricoté de laine blanche qui couvrait les épaules de la belle enfant était retenu par une broche étalant une énorme photographie, qui représentait Herman, un sous-lieutenant joufflu et moustachu*

auquel elle est fiancée depuis sept ans. Une boîte à insectes, un herbier, un carnet-journal, un album et un binocle pendaient gracieusement autour de sa taille souple et nullement comprimée. C'était à perdre la tête !

Avant l'entrée des défilés, je m'approchai d'elle avec le Serbe pour avoir le bonheur d'admirer ensemble la beauté du paysage; et, comme j'-essayais de lui parler allemand, elle me dit avec un joli sourire : Je peux français. Elle continua dans notre langue, un peu lentement, d'une façon assez correcte et, en tout cas, avec beaucoup de charme.

Je ne sais pas si la boîte à insectes avait déjà des habitants, mais l'album était tout à fait vierge lorsqu'elle me demanda (en rougissant) d'y esquisser les ruines pittoresques de Golumbatch.

Elle adressa une prière du même genre au Serbe en langue allemande; mais elle y mêlait une si prodigieuse quantité de mots français, ou soi-disant tels, que j'imaginai qu'elle voulait me faire politesse.

J'ai su depuis que c'est la manière de parler l'allemand à Vienne.

.. Le Serbe, qui ne me parut pas aussi ébloui que moi, se rendit cependant avec courtoisie à l'injonction de la jeune fille, et il écrivit sur l'album ce fragment d'une chanson villageoise :

Daï mi sertse, daï mi roukou, Da ïa mogoii spavati.

Donne-moi ton cœur, donne-moi ta main, Pour que je puisse dormir.

La sirène rougit. « Si des gens, dit-elle, qui n'ont pas reçu le bienfait inappréciable de l'instruction montrent autant de délicatesse, combien plus les cavaliers doivent-ils être galants dans votre pays! » — « Ils ne le sont pas du tout, répondit le Serbe un peu brusquement. Ils choisissent une honnête fille dans une honnête famille, et ils se contentent d'aimer leur femme. Ils respectent la mère de leurs enfants, et les enfants n'abordent jamais la femme de leur père sans lui baiser la main. Voilà toute la galanterie des Serbes. »

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