VENISE CHEZ LES SLAVES
Lorsque les Turcs eurent détruit l'empire serbe, les Bouches de Gattaro tombèrent au pouvoir des Vénitiens, qui n'occupèrent cependant que la zone où leurs flottes pouvaient agir. L'intérieur du pays resta entre les mains des Turcs.
La République de Venise ne chercha jamais à imposer son administration aux Slaves des Bouches : elle se contentait ordinairement d'occuper Cattaro et Budva, où elle entretenait des provéditeurs relevant d'un provéditeur générai résidant à Zara, en Dalmatie. Les habitants des Bouches conservèrent leurs lois, leurs coutumes. Les procès ' civils et criminels étaient instruits dans la langue du pays. Les magistrats étaient indigènes et élus chaque année par la popu-
lation ; Phérédité fut maintenue là où elle existait du temps des Serbes. Ces chefs étaient libres et fiers; ils se considéraient comme de grands personnages. On disait communément là-bas des quatre Knèzes de Gerblaï, que le doge de Venise se serait levé de son siège, s'il les avait vus entrer clans la magnificence de leurs vêtements et de leurs armes.
Loin de demander de l'argent à ses sujets, Venise leur en apportait. Beaucoup des petits chefs héréditaires ou élus recevaient des pensions de la République. Venise n'imposait donc aucune charge aux habitants, qui étaient seulement tenus de défendre le pays contre les Turcs, ce dont ils s'acquittaient volontiers, sous la bannière vénérée et aimée de Saint- Marc. Rencontre-t-on souvent une domination aussi généreuse, et, comme on dirait aujourd'hui, aussi libérale ? Disons : aussi chrétienne, et ajoutons : aussi intelligente.
Les arts à Venise reflètent en traits éclatants le caractère dominant de cette république, c'est-à-dire l'enthousiasme religieux et patriotique, comme M. Rio Ta si bien fait ressortir dans son ouvrage sur VArt chrétien. Personne ne comprendra ce qu'a été Venise, s'il n'a longtemps contemplé et admiré les tableaux qui représentent tant de doges à genoux devant la sainte Vierge*
En regardant ces images si nobles, si vivantes, qui sont un des triomphes de l'art, on entend sortir de leurs bouches ce verset qui était familier à Venise et
qui est encore inscrit sur le palais Vendramin : Non nobiS) Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. « De tout temps, disait J.-B. Cornaro dans sa profession de foi, il y a eu deux autels érigés dans mon cœur, Pun à Dieu, l'autre à ma patrie. » Voilà qui explique pourquoi, de tous les pavillons qui se sont succédé dans la domination des mers, c'est celui de Venise qui a laissé les souvenirs les plus profonds et les plus touchants.
Fra Angelo montrait une émotion qui ne lui est pas
; habituelle, lorsque, du haut des collines qui dominent
Trieste et la mer Adriatique, nous nous rappelions les
derniers moments de la domination vénitienne dans
les Bouches de Gattaro.
A Venise, comme partout, la dépravation intellectuelle et morale du xvm e siècle avait éteint l'enthousiasme religieux et patriotique; mais les populations éloignées du centre de la corruption et de la décadence suivaient encore fidèlement la lumineux sillage ; lorsque le navire avait déjji sombré à l'horizon. A Perasto, dans la patrie de Fra Angelo, lorsque Tordre arriva de remplacer par un autre le drapeau vénitien, tous les habitants s'assemblèrent dans la principale église. On célébra le service des morts pour la bannière de Saint-Marc, qui fut ensuite ensevelie sous le maître-autel comme une relique nationale.
En Dalmatie et dans les Bouches de Gattaro, l'Italie unifiée n'a pas hérité du prestige de Venise. L'effet opposé s'est produit. L'italianisme a suscité le sla-
visme. Le sentiment national, sur toute la cote orientale de l'Adriatique, se traduit aujourd'hui par une hostilité violente contre l'Italie.
Les dominations qui ont suivi celle de Venise n'en ont pas effacé le souvenir. J'ai remarqué, cependant, que les Dalmates ne nourrissent aucun sentiment fâcheux contre les Français, bien au contraire. On nous rappelle avec plaisir quelques bienfaits passés : la première route qui ait longé le pays, de Zara à Gattaro, et qui a été faite par Marmont ; l'envoi, par Napoléon I er , de cent jeunes Croates dans nos écoles militaires. Tout Croate se plaît à raconter que Napoléon I er a dit, à Sainte-Hélène : Mes braves Croates. C'est leur titre de noblesse dans le concile des nations. En tous ces pays, l'occupation française a éveillé et imprimé un mouvement. Le Père Angelo n'aime pas les idées de la Révolution que la France portait avec elle. Je dois cependant traduire ici une impression que j'ai trouvée chez lui et ailleurs ; je veux parler de l'effet produit par l'éclat des sanctuaires et des pèlerinages. Notre-Dame-des- Victoires et la grotte de Lourdes nous ont valu à l'étranger une gloire et une sympathie que bien des Français ne soupçonnent pas, La France-Sanctuaire fait pardonner la France-Révolu- (ton.