MIGRATIONS CONTEMPORAINES
La population, turque d'origine, qui s'établit dans la Bulgarie après là conquête, était peu nombreuse. Elle a été fournie en partie par des janissaires et depelits chefs militaires qui y furent pourvus de fiefs sous la condition de prendre les armes au premier appel.
Le Serbe nous raconta que depuis. la guerre de
Grimée la Turquie s'est appliquée à renforcer l'élément musulman en Bulgarie. Il ne dissimulait pas un dépit d'autant plus vif que les nouveaux venus, les intrus, comme il disait, ne sont pas de race slave. Voici le résumé de son récit ; mais je ne puis reproduire l'animation qu'il y apportait.
Pendant l'expédition des Anglais et des Français dans la mer Noire, les Tartares, les anciens maîtres de la Grimée, ne cachèrent pas leurs sympathies pour les alliés des Turcs, car ils" sont musulmans; ils nous ont même rendu quelques services. Après la paix, ils craignirent sans doute d'être tôt ou tard châtiés par les Russes. Ils subissaient aussi ce grand ébranlement, ce besoin de concentration, cet instinct de solidarité qui, chez tous les peuples musulmans, se manifestèrent, après la guerre de Grimée, en présence des progrès de l'influence chrétienne. Ils éprouvaient un invincible désir de se soustraire à la domination des giaourSy c'est-à-dire des Russes infidèles.
Les Tartares se préparèrent donc à une émigration en masse. On a dit qu'ils y avaient été poussés de Constantinople* Gomme obéissant à un mot d'ordre, ils cessèrent d'ensemencer leurs champs, persuadés qu'ils n'en récolteraient pas les fruits : ils vendaient leurs propriétés, et le plus souvent à vil prix, faute d'acheteurs.
La Grimée compte environ 300,000 Tartares, qui forment les deux tiers de la population de la presqu'île. Les autorités russes se montrèrent) dans le
principe, favorables à cette émigration de sujets peu sûrs et d'une valeur médiocre au point de vue économique. Plus tard, elles prirent des mesures, non pour entraver, mais pour aménager les départs, de manière à ce que le pays ne restât pas tout d'un coup sans pâtres, sans cultivateurs et sans ouvriers pour les petites industries rurales. (On espérait alors remplacer les fugitifs par des Bulgares.)
A la fin de 1860, il était déjà arrivé plus de 60,000 Tartares en Turquie, sur la rive droite du Danube. Leur intrusion causa beaucoup de troubles; car les nouveaux venus ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il n'en était pas là comme en Russie. Ils prirent le ton de leurs coreligionnaires musulmans : ils parlaient en maîtres, et ce fut une nouvelle cause d'oppression pour les chrétiens. Pendant que les journaux de Gonstantinople racontaient que les indigènes s'empressaient avec joie au-devant des nouveaux venus, les chrétiens voisins de la, Serbie déclaraient qu'il leur était impossible de demeurer plus longtemps dans leurs foyers, et demandaient à être admis comme colons dans la Principauté. Ils avaient été obligés de céder leurs meilleures maisons aux Tartares» La plus chétive cabane abritait deux ou trois familles chrétiennes. Il fallait que chaque habitant fournît au* étrangers 200 okas de blé, 5 okas de haricots, 3 okas d'oignons, 1 oka de sel, un demi-oka de saindoux* Lorsque la fourniture ne plaisait pas, gare aux mauvais traitements. A la suite de cette intrusion, quelques
familles bulgares furent accueillies en Serbie. L'émigration prit plus tard de plus grandes proportions, mais ce n'est pas de ce côté qu'elle fut attirée.
Rappelez-vous qu'on avait eu en Russie l'idée d'échanger les Tartaresde la Grimée contre des colons bulgares. Les réclamations contre le trouble qu'apportait la colonisation tartare n'avaient eu aucun résultat, même lorsqu'elles furent adressées aux consuls européens à Belgrade. C'est ce qui donna en 1861 une grande activité à un mouvement d'émigration des Bulgares en Russie. Il y eut à Viddin un bureau public d'embauchage. A chaque famille émigrante on donnait 200 roubles, et l'exemption d'impôts était promise pour quinze années.
Sans les mauvaises nouvelles qui arrivèrent bientôt de la Grimée sur la condition des premiers émigrants, la Bulgarie, ou du moins certains districts danubiens, étaient en train de se vider de Bulgares ; mais la colonisation échoua complètement. Ceux des Bulgares qui ne périrent pas revinrent dans l'état le plus déplorable.
Ici le Serbe nous raconta que, se trouvant à ïoultcha, au mois de juillet 1862, il avait été témoin du retour de deux cents familles environ. Il était encore en proie , à une vive émotion lorsqu'il nous- peignait les figures hâves de ces malheureux, jetés sans abri sur une plage basse et malsaine, décimés par la petite vérole et par le typhus, couverts de haillons, épuisés par la faim et par la fièvre. « Je passai un jour dans leurs rangs,
continua le Serbe, en compagnie d'un vieux Polonais et <Tun voyageur français pour distribuer quelques w secours. A chaque instant, nous trouvions un mort ou un mourant, parmi lesquels il y en* avait tant de jeunes ! Jamais ce spectacle ne s'effacera de mes yeux. Et comme si le Ciel se plût à réunir sur un coin de la terre toutes les calamités, une nuée de sauterelles apparut, obscurcit un instant le soleil et s'abattit sur un champ de verdure, qui fut dévoré en un instant. • Ainsi l'échange de populations, qui avait été entrevu dans les deux empires, ne fut pas réalisé. Les Tartares, déjà établis en Bulgarie, y restèrent, mais il n'en est plus venu depuis six ans. En revanche, les Circassiens, qui fuyaient la conquête russe, vinrent ajouter à l'immigration musulmane un nouvel élément plus noble assurément, mais aussi plus turbulent et plus gênant pour les Bulgares. Dans les environs d'Andrinople, les paysans durent les nourrir pendant tout l'hiver. Les Circassiens se faisaient servir par les villageois, les maltraitaient et refusaient de travailler. Ils disaient : « Nous sommes gens de guerre et non des hommes de peine. »