IA BULGARIE INSURGÉE
Le voyageur anglais> que ces explications avaient particulièrement intéressé, demanda au Serbe s'il ne
savait rien des insurrections de Bulgarie. « En effet, ajouta-t-il gravement, bien que je n'en aie jamais entendu parler, je ; suis persuadé que le pays a dû s'insurger. II n'y a pas de provinces turques sans insurrectipn : c'est leur catactéris tique. »
Le Serbe, avec un sourire où se peignait une certaine amertume, répondit que les Anglais connaissent certainement beaucoup mieux les affaires des Volsques et des Etrusques que les révolutions contemporaines de l'Europe orientale. « En ce moment, continua- t-jl, où nous naviguons entre la Roumanie à gauche et la Bulgarie à droite, je vous nommerais Paswan Oglou ou Domnul Tudor/que vous me demanderiez s'ils ont vécu à Trébizonde ou dans la grande Bokkarie. »
Nous confessâmes avec repentir notre ignorance, et la conversation continua jusqu'à la nuit sur les mouvements qui ont agité le Bas-Danube depuis le commencement du siècle
Les mouvements de la Bulgarie sont loin de présenter de nos jours le même intérêt que ceux de la Bosnie, de la Herzégovine, ou de la Crète. Le bombardement de Belgrade en 1862 excita bien chez les Bulgares une vive- émotion, mais il n'en résulta rien. Pendant l'été de 1867, alors que la Crète était en pleine insurrection, des comités bulgares travaillaient sans se trop cacher à Bucarest, à Galatz et à Braïla. On accusa naturellement la Hussie, mais sans avoir
trouvé de preuves positives. Le gouvernement roumain ne voulait rien voir; peut : être ne savait-il rien, car la police n'y est guère bien faite, les ministres étant absorbés par la politique parlementaire ou par leurs affaires propres. Des dépôts d'armes avaient été préparés. Deux cents hommes passèrent le Danube et entrèrent en Bulgarie auprès de Sistov le 8 juin 1867. L'autorité turque avait été prévenue. Après quelques engagements, les Bulgares furent dispersés et contraints de gagner les Balkans, où ils se formèrent en bandes d'heidouquss. Jusqu'à l'hiver, ils eurent quelques engagements avec les troupes turques. On parle beaucoup en Bulgarie du succès que les heidouques auraient remporté à Varkovka, sous la conduite d'un voiévode Philippe, qui deviendra certainement légendaire. Déjà on a fait en Bessarabie une estampe de la grande bataille de" Varkovka. Pendant cette petite guerre, 'les bandes chrétiennes assaillaient les villages musulmans, qui, de leur côté, commettaient quelques excès contre les chrétiens.
Dès le premier jour, il fut évident que ce mouvement avait été suscité sans répondre à la situation générale du pays et que la masse le suivait de ses vœux sans s'y vouloir mêler.
Le gouverneur général, Mithad-pacha, sévit avec rigueur contre les insurgés qu'il put prendre. Plusieurs exécutions eurent lieu à Routchouk; huit prisonniers furent pendus à Ternovo, d'autres à Sistov et ailleurs.
Au printemps de 1868,1e bruit se répandit que de nouvelles bandes étaient organisées sur le territoire roumain, où beaucoup de Bulgares sont employés aux travaux des champs et des chemins de fer, et où s'étaient retirés les débris d'une 'légion dissoute en Serbie. On savait, du reste, que plusieurs comités étaient installés à Bucarest, à Braïla, à Giurgévo et à Bolgrad dans la Bessarabie moldave. Quelques-uns de ces comités paraissaient rechercher une direction russe; d'autres y étaient hostiles. Les Turcs étaient avertis et avaient pris des précautions.
Enfin, le 21 juillet, une bande armée d'environ 150 hommes, qui s'était formée sur une terre affermée par un Bulgare, et appartenant au prince Ypsilanti, passa de nuit le Danube auprès de Zimnitza. Les troupes régulières et un gros de volontaires cirçassiens les attaquèrent. Les Bulgares se défendirent avec une grande énergie, mais ils ne purent tenir devant le nombre de leurs ennemis, et surtout devant l'impétuosité héroïque des Cirçassiens qui enlevèrent le succès. Le plus grand nombre des Bulgares périt : il s'en échappa environ cent cinquante, qui se dirigèrent vers les Balkans par la voie de Grabova. Ceux qu'on prit furent jugés publiquement à Routchouk. Les captifs montrèrent une fermeté qu'on n'était pas habitué à rencontrer chez leurs compatriotes. Interrogés sur' les espérances d'une telle tentative, il y en eut qui déclarèrent qu'ils étaient venus pour être tués. Six, qui furent condamnés à être pendus, conservèrent jusqu'à
la fin une intrépide sérénité, qui produisit la plus grande impression dans les villes. On n'y dissimulait pas ses sympathies, et plus d'une fois les notifications turques furent lacérées. Les campagnards restèrent indifférents, et la bande, qui se jetait dans les Balkans sous la conduite d'Hadji-Dimitri, fut cernée auprès de Ternovo. D'après des récits dont il est difficile de contrôler l'exactitude, une centaine d'hommes furent tués en combattant et dix-huit furent pendus. La seconde tentative d'insurrection avait échoué comme celle de 1867. Il resta seulement quelques bandes d'heidouques dans les Balkans. .
Que voulaient ces victimes intrépides d'un patriotisme dont Tappel n'avait eu d'écho que dans des sympathies stériles? Plusieurs documents vont nous renseigner. L'idée mère est le souvenir de l'ancien royaume bulgare détruit par les Turcs. On raconte que plusieurs se faisaient tatouer sur les bras le lion bulgare avec la devise: Liberté ou mort, laquelle termine une proclamation des envahisseurs de 1868 :
a Nous respecterons, disaient-ils, la vie, l'honneur, les biens et la religion des gens de toute nationalité, môme des Turcs,tant qu'ils resteront tranquilles. Notre intention n'est que de nous débarrasser des abus qui pèsent sur nous et de reconquérir nos droits nationaux et notre liberté, i rères, le lion à la crinière d'or fait résonner dans les Balkans sa voix . tonnante : il nous appelle aux armes. Accourons fous &qh étendard et crions unanimement comme un seul homme : La liberté ou la mort. »
Cette proclamation est datée vaguement « Des Balkans, juillet 1868, » de même qu'un mémoire adressé aux ambassadeurs à Constantinople par des personnes qui s'appellent « le gouvernementprovisoire bulgare ».
« Ge n'est, y est-il dit, par suite d'aucune intelligence avec les États voisins ni d'aucune influence étrangère que s'insurge la nation bulgare ; elle n'est poussée au mouvement actuel que paries souffrances... Le but du mouvement bulgare n'est que l'installation d'un gouvernement national indépendant en Bulgarie, tels que ceux de la Serbie et de la Roumanie. »
Viennent ensuite renonciation des abus et la critique des prétendues réformes, « qui non- seulement sont contraires à l'esprit de notre temps, mais encore destinées à paralyser les sentiments nationaux et religieux du peuple bulgare. »
Les griefs de la population sont exposés avec plus de détail dans une pétition adressée de Routchouk à la conférence de Paris le 6 janvier 1869. Les Bulgares exposent d'abord que le gouvernement de Constantinople « trompe l'opinion publique de POccidént, en donnant à ses actes les plus illégaux et les plus tyranniques la forme la plus libérale. » Il y a toujours eu des membres chrétiens dans lesmedjlis;ilsne sont pas plus que par le passé librement élus ni libres d'agir. Le témoignage des chrétiens n'est pas reçu- et les crimes des musulmans contre les chrétiens jouissent
d'une impunité assurée,. Les chrétiens sont soumis à de lourdes corvées pour les routes, pour les transports militaires, pour l'installation des immigrants circassiens. — Il faut nourrir gratuitement les fonctionnaires et gendarmes turcs en voyage avec leurs chevaux, — Celui qui, pour se défendre, tue on blesse un brigand musulman, est puni. — Sans comptes les impôts extraordinaires, le producteur paie en contribution directe plus de la moitié de la valeur de ce qu'il récolte. — On comprend dans la rétribution pour l'exonération militaire les infirmes, les enfants, les expatriés. — L'obligation de détruire trois corbeaux ou de payer quinze piastres est imposée aux nouveaunés. — Où va cet argent? Tout est gaspillé. — Prenant ombrage du bon état des écoles chrétiennes, le gouvernement s'en est emparé, sou3 prétexte de répandre lui-môme les lumières, de la civilisation sur tous ses sujets : les professeurs qui ont étudié à l'étranger sont expulsés. Cette désorganisation intérieure n'est pas compensée par l'octroi de cinquante bourses au collège de Galata et l'envoi de quatre jeunes gens à Paris. — Beaucoup de Bulgares vont chercher le travail paisible en Serbie, en Roumanie, en Bessarabie. « Les plus impatients et les plus résolus prennent le chemin des aventures : voilà l'origine des bandes bulgares. » La conclusion de cette pétition est remarquable :
« Les populations esclaves des Turcs, se voyant abandonnées par les grandes puissances protectrices à la merci
de leurs bourreaux, tourneront leurs espérances vers leurs bras et tenteront, eux aussi, la fortune des Cretois, avec l'espérance d'être plus heureux. Le seul moyen donc de préserver l'Europe d'un conflit générai est d'accorder à la nation bulgare son autonomie sous la suzeraineté du Sultan ; de cette manière l'intégrité de l'empire ottoman sera consolidée^ tout objet d'une conflagration entre les puissances disparaîtra de l'Europe. »
Cette idée d'une alliance de la Bulgarie semi-indépendante avec la Turquie pouf la défense en commun de l'intégrité de l'Orient est plus nettement exprimée encore dans une adresse que les Bulgares émigrés à Bucarest adressèrent au Sultan au mois de décembre 1868 ; en voici les traits saillants :
«t Les ennemis de l'empire ottoman déploient une incessante activité et, ce faisant, ils menacent aussi notre patrie. Sire, l'empire a besoin de grands secours, d'un, puissant auxiliaire ; mais qui pourrait assister mieux Votre Majesté que les loyaux Bulgares, qui forment ta majorité de la population (en Europe) et ont le plus grand intérêt à ce que l'intégrité de l'Etat soit maintenue. Quel Bulgare, s'il voyait son pays en possession de ses libertés nationales légitimes, ne serait heureux de marcher au sanglant combat pour la défense de l'intégrité de l'empire, laquelle garantit aussi l'existence de son pays?
« N'appuyez pas votre empire sur des fusils à aiguilles et des canons rayés, mais sur l'amour des nations... La Bulgarie une fois satisfaite, l'empire sera assez fort pour exister sans l'assistance de l'Europe, et il cessera de dépendre de la merci des diplomates. Sire, l'existence ou la
ruine de l'empire ottoman ne dépend que de votre bonne volonté, que de votre résolution. Soyez roi de la Bulgarie autonome et sultan de l'empire ottoman, et la vieille gloire d'Amurath, de Bajazeth et de Mahomet II entourera de nouveau la tête de Votre Majesté. »
Les choses en sont restées là sur le terrain politiqne ; mais les questions religieuses, ou plutôt hiérarchiques, n'ont cessé d'agiter la Bulgarie depuis 1860.