BULGARES ET GRECS
Au moment où nous arrivions à Routchouk, toute la ville était en émoi, et ce n'était pas sans raison.
Depuis 1870, les Bulgares, qui sont de rite grec et, comme on dit, orthodoxes, ont été émancipés de la sujétion au patriarcat grec de Gonstantinople. I/archidiocèse de Routchouk est une des circonscriptions qui furent attribuées à des évoques bulgares.
On sait que l'arrangement imposé alors par le Sultan n'a pas été* accepté au patriarcat grec de Constantinople, et que les Bulgares ont été excommuniés par les Grecs en 1872.
Quelques familles de race hellénique, mais sujettes du Sultan, ne voulant pas fréquenter les églises interdites des Bulgares, avaient installé dans la maison de l'un d'eux une petite chapelle.
Un prêtre grec avait été envoyé du patriarcat de Constantinople. Aucune autorisation ne fut demandée au métropolitain bulgare; mais le gouverneur turc avait permis l'ouverture de la chapelle.
Quelques jours avant notre arrivée, c'est-à-dire le jour de Noël 1872, les Grecs inaugurèrent solennellement leur chapelle. Une bande de Bulgares y fit irruption pendant le service divin, gardant le fez sur la tête, vociférant, insultant le prêtre, et disant que c'était une synagogue. Les Grecs se ruèrent sur les Bulgares, les décoiffèrent de force et commençaient à les rouer de coups, lorsqu'un peloton de police vint séparer les combattants.
Le lendemain, l'exaspération était au comble des deux parts. La ville fut occupée militairement. Les Bulgares, au nombre de plusieurs milliers, se portèrent à % leur maison métropolitaine, entraînant de force les membres de leur conseil, qu'ils sommaient de les conduire chez le gouverneur; mais ils se dispersèrent lorsqu'on leur apprit que Hamdi-Pacha avait ordonné la fermeture de la chapelle. Là-dessus, les Grecs se réunirent pour protester. Des hommes des deux partis se rencontrèrent dans la rue et recommencèrent à se rosser vigoureusement.
lie gouverneur avait télégraphié à Constantinople. Or, il paraît qu'après avoir soutenu les Bulgares, la Porte est maintenant influencée parle parti contraire. Ordre arriva de faire rouvrir la chapelle grecque. C'était le troisième jour : les Bulgares se ruèrent en
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masse sur cette chapelle ; mais ils y trouvèrent les Grecs, armés de revolvers et de poignards. Dans ces circonstances, il y a toujours un coup de pistolet qui part. Un véritable combat s'engagea. Il durerait encore si les troupes turques n'étaient accourues pour y mettre fin.
Ces événements encore tout chauds apportèrent quelque perturbation dans la colonie si paisible du bateau à vapeur. Aussi bien avions-nous reçu à l'une des échelles roumaines un fermier grec. C'était un homme de bonne mine, encore jeune, aux yeux noirs, au teint bruni par le soleil, à la physionomie intelligente, et mobile, aux traits réguliers et portant le caractère de l'énergie persévérante. La vivacité de de ses allures tranchait avec le calme un peu lourd des autres voyageurs. Il était fort à son aise avec tout le monde, mais poli et discret. L'émeute de Routchouk lui avait donné une certaine animation, qui se communiqua au médecin bulgare.
Celui-ci, très-ardent aux questions nationales, était très- tiède sur le reste, et je gagerais encore qu'il appartient à la religion d'Edgar Quinet. Il voyait dans ce qui s'était passé plutôt une affaire nationale qu'une affaire religieuse. Quel que fût le sentiment qui Tanimât, il était crin à l'endroit du Grec, qui devenait aussi belliqueux. Seuls, ou ils se fussent rués l'un sur l'autre, ou bien, ce qui est beaucoup plus probable, ils n'eussent pas échangé une parole; mais comment échapper à l'ardente curiosité deà étrangers
qui se croient obligés de s'intéresser à tout? A bord, on parla du conflit à peu près comme il suit :
Le Bulgare. — Le firman a attribué aux Bulgares la métropolie de RouÇchouk. Aucun prêtre ne peut y exercer son ministère sans l'agrément de l'autorité épiscopale.
Le Grec. — Les firmans sont non avenus pour l'Eglise, quand ils violent les Constitutions apostoliques. Nous n'avons pas accepté votre firman.
Le Bulgare. — Vous vous êtes résignés jadis à l'émancipation hiérarchique de la Russie, à celle du royaume de Grèce, à celle de la Serbie et de la Roumanie. Vous ne protestez pas contre l'organisation patriarcale des Orthodoxes en Autriche. Vous êtes ne communion avec des Orthodoxes qui célèbrent en slavon, en roumain, en arabe. Pourquoi refusez-vous aux Bulgares ce que vous laissez à tous les peuples qui ont voulu une hiérarchie séparée?
Le Grec. — Nous n'avons jamais été opposés en principe à un accord, mais à la condition que cet accord ne violât ni les lois de l'Église ni les intérêts de la nationalité hellénique* Nous serions amis aujourd'hui si nous n'avions rencontré deux obstacles quij ni l'un ni l'autre, n'ont été suscités par les Grecs.
Le premier obstacle vint des Turcs. Les Bulgares désiraient que leur chef religieux résidât en Bulgarie. Le patriarcat grec le demandait aussi; mais les Turcs* craignant un foyer national au milieu du pays, ont exigé la résidence àrConstantinople. A l'Église grecque
on a objecté contre cette résidence que,pdur des fidèles professant le même dogme et, qui plus est, observant le même rite,il ne peut pas,sous prétexte de nationalité ou de langue, co-existerdeux autorités épiscopales sur la même circonscription.
Le Bulgare. — Il eût été certainement préférable de ressusciter le patriarcat qui existait à Ternovo dans le temps du royaume vlacho-bulgare.
Le Grec. — Le patriarche de Constantinople ne pouvait, ni seul ni avec le concours de ses confrères d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem,, trancher une telle question. Nous avons demandé la convocation d'un concile et vous n'avez pas osé l'accepter»
Je pris ici la liberté de poser une question.
Le Français. — Veuillez, Messieurs, me dire en quelle langue ce concile aurait été tenu.
Le Grec. -^ Quelle question 1 en langue grecque l
Le Bulgare devint sérieux, mais il ne put émettre aucune opinion sur ce sujet délicat.
Le Grec. — Le second obstacle vient des Bulgares, qui ont voulu ravir à la Grèce deux provinces, la Macédoine et la Thrace. , * Le Bulgare. — Vous intervertissez les tôles : la Thrace et la Macédoine nous ont toujours appartenu* Les Slaves habitaient ces provinces avant vous. Les Arians-Hellènes erraient encore sur les hauts plateaux de l'Asie, lorsque nos paisibles populations cultivaient déjà toute la péninsule. Les Pélasges, c'est nous. Nous vous avons appris l'agriculture. C'est noua
qui vous avons initiés à la civilisation. Orphée était certainement un Slave : M. Verkovitch vient de retrouver chez nous toute son histoire, que vos poètes ont défigurée. Nierez-vous qu'Alexandre le Grand et Justinien aient été des Slaves? Au plus beau moment de votre puissance, vous n'avez jamais occupé que des ports sur la côte et quelques comptoirs à l'intérieur, comme les Génois pendant le moyen âge. Nous sommes les autochthones, vous les intrus.
Le Grec. — Je n'ai pas assez étudié pour vous répondre; mais ce que vous avez dit de nos grands hommes suffira pour montrer à ces messieurs l'inanité de vos prétentions. Ce n'est pas, d'ailleurs, de cela qu'il s'agit, maïs des familles grecques qui habitent Routchouk. A quelle église voulez- vous qu'elles aillent?
Le Bulgare. — Vous venez de dire que Bulgares et • Grecs ont le même dogme et le même rite ; pourquoi vos Grecs ne viendraient-ils pas à nos églises? S'ils veuleut avoir l'office dans leur langue, qu'ils se pourvoient auprès du métropolitain reconnu par le sultan !
Le Grec. — Vous parlez comme si vous n'étiez pas excommuniés. Voilà donc des sujets ottomans qui ne peuvent pas pratiquer leur religion, parce qu'il a plu au sultan de livrer à des schismatiques certains diocèses de son empire l C'est de là persécution. On viole les engagements pris par Mahomet II envers notre patriarche Gennadius.
Le Français. — Il me semble que vos Grecs se trouvent dans la position des Arméniens catholiques.
Il y a une religion à laquelle le monde entier donne le nom de catholique, et qui compte environ trois cents millions de fidèles obéissant à un chef religieux qui s'appelle le Pape. Or, ceux de ces catholiques qui sont arméniens ont vu exiler leur patriarche ; an leur a pris leurs églises. La religion qu'ils ont en commun avec trois cent millions d'âmes ne peut plus être pratiquée par eux en Turquie, parce que te Porte a constaté que les seuls vrais catholiques sont ceux qui désobéissent au Pape et que le Pape a excommuniés !
Le Grec. — C'est bien différent, parce que le Pape est souverain étranger et docteur infaillible.
Le Français.. — Admettez, si vous voulez, que nous, les trois cent millions de catholiques , nous sommes tous des niais et de vils esclaves d'un souverain étranger (qui n'a plus d'Etat) ; mais avouez que nous ayons une religion quelconque. Ôr, les Arméniens qui veulent pratiquer cette religion (humiliante et ridictile) sont persécutés et dépouillés parles Turcs, tandis que les adorateurs du Diable et ceux du Chien sont tolérés dans l'empire ottoman.
Le Bulgare. — Monsieur le Français, vous n'êtes pas du tout dans la question. Si vous aviez eîi l'esprit de battre les Prussiens, les ministres turcs auraient été convaincus que vous êtes les vrais catholiques.
Le Grec. — Je répète que c'est bien différent... Mais je vous demande si ce n'est pas persécuter les Grecs que de les vouloir forcer à fréquenter les églises des excommuniés. ~ • . .
Le Bulgare. — Pourquoi nous avez-vous excommuniés?
Le Grec. — Vous nous auriez pris la Thrace et la Macédoine ^
NATIONALITÉ ET HELIGION.
Le Français. — Permettez-moi, Messieurs, de vous faire observer que j'ai beaucoup de peine à vous suivre. Ce n'est pas que vos déclarations ne soient claires; c'est leur clarté, au contraire, qui bouleverse toutes mes idées. Vous avez le même dogme, le même rite et la même discipline.
Même sur la langue liturgique, vous me paraissez d'accord pour que chacun conserve la sienne. Vous trouvez, cependant, moyen de vous déchirer sur des questions religieuses. Puisqu'il s'agit de religion, il me semble que la Thrace et la Macédoine n'y font rien. Je ne vois ni chez l'un ni chez l'autre de vous la préoccupation que j'attendais, c'est-à-dire celle du salut des âmes.
Le Bulgare (avec un sourire). — Si vous m'y autorisez, monsieur le Français, je vous répéterai que vous êtes encore tout à fait en dehors de la question.
Vous en êtes tellement loin, que si je n'avais habité pendant plusieurs années la Belgique et la France, je ne comprendrais même pas votre objection.
Voyez, par exemple, notre fermier grec, qui n'a jamais été que de Zante à Calafat : dès que vous avez abordé l'affaire du point de vue religieux occidental, il est allé fumer une cigarette sur la passerelle du commandant.
Le Français. — J'ai été bercé avec l'idée que les questions de religion, même de rite, dominent tout parmi les populations de l'Europe orientale.
Le Bulgare. — Vous avez été bercé avec une idée Sinon absolument fausse, du moins fort incomplète»
Les populations slaves, roumaines et albanaises sont fort attachées à leur religion : elles en ont donné la preuve en subissant, depuis quatre cents ans, le long martyre de l'humiliation et de l'oppression pour leur fidélité au Christ. En prononçant seulement les paroles : Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète, on peut passer de l'état d'esclave à celui de dominateur. Nos chrétiens ne l'ont pas fait, et ils ne le feront pas.
Le Français. — Je vous prierai cependant de remarquer que les noblesses de l'Albanie, de la Bosnie et de la Herzégovine ont abjuré leur religion pour conserver leurs privilèges.
Le Bulgare. — Pour mon compte j'attribue en grande partie cette défection au fait que la Bosnie
était alors infectée de l'hérésie des Bogomiles, appelés aussi Paterniens ou Cathares. C'est la même erreur que celle des Albigeois; mais soyez certain que, sur cent bourgeois ou paysans de nos pays, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui se laisseraient couper la tête plutôt que de se faire musulmans.
Ce que je prétends, c'est que la nationalité domine depuis longtemps ici la religion! La religion est devenue une des formes de la nationalité. Nous nous Sommes débarrassés complètement de l'influence des prêtres, si tant est qu'elle ait jamais existé ici. Nous avons maintenu le prêtre dans le sanctuaire. Il administre les sacrements. En dehors de cela, il faut qu'il marche avec nous, ou plutôt derrière nous, t pour apporter au travail national le genre de concours que sa spécialité comporte. Vous voyez que nous avons ' fait des progrès.
• Le Français. — Vous avez progressé à reculons.
Le Bulgare. — L'histoire moderne prouve surabondamment ce que je viens de dire. Les Roumains orthodoxes de l'Autriche n'ont pas voulu rester sous le même patriarche avec les Serbes orthodoxes du même empire, et il a fallu leur céder. — Dès l'année 1853, votre Pape a constitué une Église distincte et stavropigiaque, c'est-à-dire relevant directement de lui, pour les Roumains-Unis de V Autriche, qui avaient, depuis l'union, relevé de l'archevêché catholique, mais hongrois, de Gran. Le métropolitain alors institué par Pie IX était, en Transylvanie, l'un
des principaux organes de la résistance roumaine à la Hongrie, bien que la grande majorité des Roumains soit orthodoxe. — En 1848 et en 1849, les Croates catholiques se sont unis aux Serbes orthodoxes pour combattre l'hégémonie politique des Hongrois catholiques.
Les Serbes sont aussi en grande partie orthodoxes, ce qui ne les empêche pas dé regarder comme un des premiers chefs de la nation Pévêque catholique de Diakovô, Mgr Strossmayer. Vous verrez peut-être un jour se réunir, contre les Turcs musulmans ou contre les Hongrois catholiques, les trois communions religieuses de la Bosnie : l'orthodoxe, la catholique et la musulmane ; mais ce que vous ne verrez pas, c'est que les Grecs et les Bulgares fraternisent aussi longtemps que la question, pas du tout religieuse, de la Macédoine et de la Thrace se dressera entre ces deux coreligionnaires unis de dogme et de rite.
C'est ce qui fait que le laïcisme a envahi complé- • tement et subordonné la religion dans toutes les communions de l'Orient, les catholiques exceptées.
Cette affirmation du Bulgare a appelé ces jours-ci notre attention sur un article d'un journal officieux de Bucarest, qui expliquait la neutralité gardée par la Roumanie pendant la présente insurrection de la Herzégovine. La Roumanie, y est-il dit en toutes lettres, est de race latine. « Elle n'a, comme la Grèce, rien de commun que la religion avec les populations de la péninsule des Balkans. » Voilà qui confirmerait
bien, contrairement à l'opinion généralement admise en Occident, que les questions religieuses sont aujourd'hui subordonnées, dans l'Europe orientale, aux questions de nationalité, voire même de race, ce qui est bien pis.
L'une des causes de cet état est le fait que les Grecs, en 1821 , ont levé l'étendard particulier de la Grèce, et non l'étendard de la chrétienté. Aussitôt il a éclaté en Valachie un mouvement roumain contre les Grecs. La même impression a dû se produire dans les autres pay3 chrétiens de la Turquie.