‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 34 sur 58 · UN PRINCIPE MODERNE · texte numérisé non relu

UN PRINCIPE MODERNE

L'Anglais avait été troublé et irrité par un mot qui revenait souvent au cours de ces entretiens sur le* bateau : c'est le mot nationalité. L'introduction de cette idée dans les relations des peuples et des gouvernements lui inspirait une vive inquiétude, et il en contestait la légitimité. Il y voyait la contradiction du droit positif et l'intrusion d'un élément de désordre dans les rapports publics.

Il faudrait d'abord, dit le Français, demander à l'histoire comment le principe des nationalités (puisqu'il faut l'appeler par son nom) s'est introduit dans le

monde. Il n'existait rien de semblable au moyen âge, et pourquoi? D'un côté, parce qu'il y avait alors un idéal supérieur, l'idéal chrétien; de l'autre, parce que la domination d'une nation sur une autre n'avait à cette époque ni le même caractère ni la même intensité. Je m'explique.

Dans l'Europe orientale, par exemple, les Croates ont été unis aux Hongrois, et tous les deux se sont rangés sous le sceptre de l'illustre maison de Hapsbourg; pourquoi? pour combattre en commun l'infidèle, l'ennemi de la religion. Leur agrégation volontaire avait cette raison d'être ; son objectif n'était à aucun degré l'exploitation des agrégés pour l'avantage exclusif ou pour la gloire d'une nation dominante. L'expression nation dominante n'est même pas applicable. En réalité, il n'y avait au moyen âge que la dynastie qui fût dominante en pareil cas.

Gomment, d'un autre côté, la domination était-elle, ai-je dit, moins intensive? parce qu'on n'avait pas encore inventé la centralisation, l'unification et le fonctionnarisme. Lorsqu'il s'agissait de combattre un ennemi commun, chaque nation arrivait en groupe, sous ses chefs à elle, héréditaires ou élus : elle conservait son drapeau.

Le Serbe. — C'est précisément ce qui avait lieu dans l'empire ottoman avant les prétendues réformes. Encore pendant la dernière guerre d'Orient, les chrétiens Mirdites sont arrivés sur le Danube conduits par leur prince héréditaire, et sous leur propre drapeau. Ces

mômes Lazes, ces Kurdes, qu'il faut enchaîner aujourd'hui pour les conduire au service régulier, se levèrent en masse et à leurs frais en 1854 pour aller défendre la bannière du Prophète sur les pas vénérés du Commandeur des croyants. Ils ne maudissaient pas alors le sultan ghiaour. Je vis un jour arriver à Constantinople une brillante troupe de cavaliers kurdes, revêtus de leur riche costume national et chargés d'armes ciselées, étincelantes d'or et d'argent. Ils venaient conduits par leur chef héréditaire, qui était une femme âgée de soixante ans. Cette action libre et spontanée a aussi entretenu l'ardeur belliqueuse de chevalerie bosniaque jusqu'au commencement de ce siècle. C'était si bien dans le fond môme des principes , gouvernementaux de l'ancienne Turquie, que le mot Bairak, drapeau, signifiait aussi province.

Le Français. — Autrefois chaque pays agrégé à un autre conservait ses lois, ses coutumes. Les agents de l'autorité publique, autorilé d'ailleurs fort restreinte, étaient indigènes. La langue nationale était sauvegardée, et, pour les communications avec les autres membres de l'association, un idiome neutre était employé, le latin. Le domaine public était respecté.

Pour revenir au service militaire, lorsque le chef commun voulait entreprendre une guerre, il faisait dans chaque partie de l'agglomération un appel à ses fidèles états pour en obtenir des hommes et îles subsides. Le service militaire était libre, ou, pour mieux dire, il était obligatoire seulement pour ceux qui déte-

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naient un fief ou qui recevaient une protection dont le service en temps de guerre était le prix convenu. '

L'Anglais. — J'oserai vous dire, mon cher artiste, que vous êtes moycnagiste de parti pris dans la politique comme dans Fart. Pour le moment vous composez un tableau. Sans en avoir conscience peut-être, vous reléguez dans les ombres et dans les lointains tout ce qui pourrait nuire à l'effet des brillantes couleurs dont vous vous appliquez à revêtir un idéal de convention. Vous êtes un artiste! Je maintiens qu'il y avait, au moyen âge, beaucoup de désordres et des violences, de la nature même de celles que vous reprochez peut-êLre avec raison à la forme actuelle de la civilisation.

Le Français. — Partout où il y a des hommes, vous constaterez des excès : c'est la conséquence du péché originel ; mais il y a ia grande différence qu'au moyen âge certains faits étaient considérés par tous comme des attentats et condamnés par l'Église, tandis que les mêmes faits sont regardés aujourd'hui comme le dernier mot du progrès, et exaltés parles professeurs et les journalistes. En fait de violence directe systématique et acharnée contre ce qu'on appelle maintenant une nationalité, le moyen âge, le vrai, celui qui a précédé votre prétendue réforme religieuse du xvr 3 siècle, ne présente en ce moment à ma mémoire qu'un seul exemple, à savoir l'extermination des Slaves de la Baltique et des indigènes de la Prusse oriental^ parles Allemands. Les papes ont-ils assez objurgué les impitoyables conquérants? mais que pouvaient les armes

spirituelles contre une milice non plus chevaleresque, mais soldatesque, qui allait bientôt se séculariser pour prendre terre et femme?

L'Anglais. — Revenez à la question, s'il vous plaît.

. Le Français,— C'est le mode actuel de civilisation qui a engendré la souffrance aiguë de la nationalité. Si l'on ne défendait pas sa nationalité au moyen âge, c'est parce qu'elle n'était pas attaquée. Le pouvoir était limité par les idées et contenu,tandis que la domination moderne ne connaît ni mesure ni frein.

Des lois communes sont imposées à l'universalité de Pagglomération la plus disparate. Ces lois sont appliquées par des fonctionnaires étrangers le plus souvent et choisis dans un intérêt autre que celui de la fonction à remplir. Ces fonctionnaires ignorent ordinairement la langue et les mœurs de leurs administrés; ils n'ont pas le temps de s'y instruire, car ils sont toujours en mouvement pour avancer; c'est l'image vraie du mouvement perpétuel. La liberté religieuse est entravée et l'éducation publique accaparée par l'Etat central : la langue du peuple dominant est imposée jusque dans l'enseignement. Le domaine public, cette épargne 4es aïeux, est mis au pillage ou dépensé pour des causes souvent hostiles à ceux qui l'ont recueilli ou amassé. Enfin, on fait subir à un peuple, et sur un mode antipathique à sa nature, mille tracasseries journalières, ce qui exaspère plus qu'une violence à un moment donné. Le moyen âge a

eu de ces accès de violence passagère : le temps moderne a la tracasserie de tous les jours.

Le Serbe. — Mon expérience du monde slave confirme complètement cette appréciation. Nos Slaves ont une antipathie radicale et absolue contre les formes de toute administration allemande. Je prends pour exemple un aubergiste bosniaque, musulman ou chrétien, peu importe. Il préférera le Turc, qui de temps en temps viendra défoncer brutalement ses tonneaux et lui appliquer quelques coups de bâton ; il le préférera à l'employé allemand, sec et plein de morgue, armé de ses lunettes et de son écritoire, qui, sans lui faire aucun mal, viendra examiner minutieusement chaque semaine le nombre de verres qui auront été débités. Certes, c'est un grand déchirement dans une famille slave quand un fils de la maison est tué par les bachi-bouzouks. Eh bien, je ne sais pas si l'enlèvement régulier, prévu et mécanique du jeune garçon par le recrutement ne lui sera pas plus douloureux, plus antipathique et plus irritant. Le Slave ne s'en rend pas compte; il dirait peut-être le contraire, mais c'est ainsi.

Le Français. — Vous avez touché la corde la plus sensible. Après l'enseignement laïque, uniforme et •obligatoire, il n'y a, dans les agglomérations composées de peuples disparates, rien de plus tyrannique et de plus contraire à la nature que le service obligatoire,

Ah ! nous sommes loin des fidèles états à qui l'on demandai t la permission de lever les hommes de bonne

volonté ! Vous enlevez de force un petit paysan polonais de laPosnanie pour l'envoyer mourir de la petite vérole ou d'une balle française dans une guerre qu'il ne comprendra que pour la maudire ? Voici un jeune pâtre roumain de la Transylvanie. Vous lui mettez de force un habit blanc ; aussitôt il est condamné à aller tuer aujourd'hui des Italiens, demain des Autrichiens des Bouches de Cattaro. S'il résiste à tuer ou à se faire tuer, il sera fusillé comme lâche et comme traître ; mais il sera grandement honoré s'il prend goût à tuer n'importe qui d'une manière impassible, pour obtenir de l'avancement ou une décoration parmi les Hongrois ou les Cis-Leithans;

Dans la promiscuité de l'embrigadement, que restet-il à chaque membre de ces diverses nations assujetties au même joug? que retrouve-t-ii de sa religion, de ses traditions, de sa famille, de son moi? Le com- . mandement se fait dans une langue étrangère. Le drapeau lui est étranger. L'enrôlé est un numéro dans un régiment qui n'est lui-même qu'un numéro. Telle était la domination des Avares sur les Slaves. • L'Anglais. — Le petit pâtre valaque me rappelle les vers qui ont été inspirés à lord Byron par la statue du Gladiateur mourant dans le cirque. Il aura expiré avant qu'aient cessé les sauvages applaudissements qui acclament le vainqueur maudit :

He heard it, but he heeded not. His eyes Were with his heart; and th&t w^s far away;

He recked not of the life he lost, nor prize,

But where his rude hut by Danube lay,

There were his young barbarians ail at play,

There was their Dacian mother. He, their sire,

Butchered to make a Roman holiday !

Ail this rushed with his blood. — Shall he expire

And unavenged? Arise, ye Goths, and glut your ire.

Il a entendu ces applaudissements; mais il n'en a pas été

[ému. Ses yeux Étaient avec son cœur;^t c'était bien loin du cirque ; Il ne se souciait ni de la vie ni de la victoire qui lui échappaient.

II voyait le lieu, où est sa hutte sauvage aux bords du

[Danube; Là où étaient ses enfants, ses jeunes Barbares, tout au jeu; Là où était leur mère Dace. Et lui, leur maître, Egorgé pour faire un divertissement romain !

Voilà tout ce qui coulait devant lui avec son sang. — Expi-

[rera-t-il Sans être vengé? Levez-vous, Goths, et rassasiez votre

[colère (1).

Le Français. — C'est vous qui avez nommé le cirque. Que le malheureux Slave ou Yalaque soit tué pour amuser le peuple romain ou pour enrichir les Avares ou les Allemands.quelle est la différence? Votre poëteadit:

And wherefore slaughter'd? wherefore! but because Such were the bloody circus' génial laws,

(1) Le pèlerinage de Childe-Harold, iv, 140 et 141 strophes. ^

And the impérial pleasure. — Wherefore not?

What matters when we fall to fill the maws Of worms on batle-p]ains or listed spot?

Both -are but théâtres where the chief actors rot.

Et pourquoi égorgé? Pourquoi! mais parce que

Tels sont les règles naturelles du cirque,

Et le bon plaisir impérial. — Et pourquoi pas?

Qu'importe, lorsque nous succombons pour nourrir les vers,

Que ce soit sur un champ de bataille ou sur la lice du

♦ [cirque ?

Tous les deux ne sont que des théâtres, où les principaux

[acteurs pourrissent (1).

Oui, mes chers compagnons, la centralisation seule explique l'explosion violente ou le mugissement sourd de la nationalité dans les temps modernes. La nationalité existait au moyen âge, mais le moyen âge ne la • faisait pas crier.

L'Anglais. — El la conclusion pratique, s'il vous plait?

Le Français. — Je conclus que la résistance des nationalités est une réaction naturelle et légitime contre la centralisation moderne; mais je n'admettrai jamais qu'avec le caractère exclusif et étroit d'aujourd'hui, ce soit un progrès sur l'idéal chrétien et chevaleresque du moyen âge. Cet idéal, l'imperfection humaine ne Ta peut-être jamais réalisé complètement; mais il

(l) Ibidem. Strophe 139.

est ce que l'âme humaine a jamais conçu de plus grand, de plus généreux, de plus fécond et de plus vrai.

L'Anglais. — Vous revenez toujours à votre époque de prédilection.

Le Français, — Je ne suis pas assez fou, ou, si vous préférez, assez artiste pour rêver le retour d'un passé dont les éléments môme ont disparu ; mais je soutiens mordicus qu'il faut être initié au moyen âge pour comprendre l'Orient, et que l'Orient fait comprendre le moyen âge.

Le Serbe. — Excusez-moi, mais je n'ai jamais entendu parler que des ténèbres de l'esprit et du cœur pendant le moyen âge.

Le Bulgare. — Et moi aussi. Laplupart des journaux français et belges le répètent continuellement.

Le Français. — Vous êtes tous des ingrats. Vous, Anglais, vous devez à la tradition chrétienne du moyen âge tout ce que vous avez encore de noble, de normal et de vivifiant. Vous, Orientaux, le moyen âge vous a préservés, et c'est seulement par des idées émanant du moyen âge que vous pouvez vous sauver.

Pour rester practical, je dirai que les nations de l'Europe orientale doivent s'attacher avant tout à leurs droits historiques et s'y cramponner, pour ainsi dire, comme à la planche de salut. Qu'ils se gardent surtout des théories philosophiques et des idées révolutionnaires. Ils y agréent trop volontiers sans y voir malice. En dehors du principe des droits historiques,

qui sont une idée du moyen âge, il n'y a, pour les populations de l'Europe orientale, que deux perspectives : soit le despotisme démocratique ou césarien, soit la promiscuité des grandes agglomérations de races.

C'est un fait extrêmement remarquable que toutes les réclamations légitimes des populations de l'Europe orientale peuvent s'appuyer sur des droits historiques. Cette base est la bonne. Toute théorie qui fait table rase de l'histoire et des droits acquis, a naturellement une allure révolutionnaire. Or, la révolution, qu'elle soit couronnée ou découronnée, aboutira toujours à la négation et à l'oppression des droits particuliers ; car, si elle reconnaissait ces droits, elle ne serait plus la révolution, c'est-à-dire un système absolu de reconstruction sociale et diplomatique fondé sur une théorie préconçue et qui ne tient compte d'aucun droit antérieur. La révolution, c'est, à proprement parler, la table rase.

L'instinct* des populations ne s'y trompe pas. Le réveil de chacune a commencé par l'étude attentive et passionnée de son passé et par l'exposition de ses prétentions historiques. C'est par ce moyen que des succès ont été obtenus. Gomment les Hongrois ont-ils reconquis une existence indépendante? Est-ce en invoquant le Contrat social de Jean- Jacques Rousseau? ou les Droits imprescriptibles de l'humanité? ou Prudhon et Michelet? Pas le moins du monde. C'est en se plaçant sur le terrain solide d'une pragmatique sanction

qui a rénové au xvm e siècle les droits stipulés en faveur de la Hongrie pendant le moyen âge. Les Hongrois ont revendiqué la continuité du droit avec une fermeté et une persévérance admirables.

Gomment les Roumains de la Moldavie et de la Valacliie sont-ils arrivés à faire sanctionner leurs droits par toute l'Europe? C'est en invoquant les capitulations de . leurs princes avec les sultans turcs. L'Europe a fini, il est vrai, par consulter ces Roumains sur leurs vœux , mais par suite d'un accord avec le suzerain et non par une déduction philosophique. D'ailleurs pourquoi les a-t-on consultés,, eux Roumains, tandis que rien n'a été demandé ni aux Bosniaques ni aux Bulgares, dont la situation est bien plus critique? C'est parce que les Roumains ont eu la chance de trouver dans un historien grec la trace d'un traité conclu parleur prince Mircea avec Bajazet la Foudre, en 1393.

Ce ne sont ni la philosophie du xvin e siècle , ni les principes révolutionnaires, -qui ramèneront dans l'Europe orientale Tordre troublé par les conquérants, par les légistes et par les césariens. La philosophie du xvin e siècle a enfanté la centralisation administrative de Joseph II, qui en a lui-même demandé pardon à Dieu et aux hommes avant de mourir. La révolution, c'est la réforme unitariste de 1839 et de 1856 en Turquie. En Autriche, c'est ou l'absolutisme administratif et germanisant de Bach, ou la centralisation parlementariste et également germanisante

de Schmerling. La philosophie du xvm e siècle et la révolution sont les ennemis naturels des populations de l'Europe orientale.

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