‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 39 sur 58 · SAINT STANISLAS · texte numérisé non relu

SAINT STANISLAS

Stanislas naquit en 1035. Il étudia à Paris le droit canonique et la tbéologie. A son retour de France, il vécut d'abord dans la plus grande amitié avec le roi Boleslas, qui demanda au Pape et obtint pour lui l'évêché de Gracovie. Stanislas avait alors trente-six ans.

Boleslas de Pologne parcourut en vainqueur la Poméranie, la Hongrie, la Bohême et la Russie méridionale. Jusque-là, il s'était montré le digne fils de Casimir, de ce roi qui avait été tiré du monastère de Cluny pour régner en Pologne, et le digne ami de Stanislas. Un séjour de sept ans à Kiew, grande ville, que le commerce de l'Orient avait rendue opulente, corrompit ses mœurs et changea son caractère : il

s'adonna à la mollesse et à la, volupté; il devint orgueilleux et cruel.

Pendant la longue absence de Boleslas et de l'élite de la nation, les femmes et les filles des chevaliers s'étaient adonnées à un genre de vie qui ne rappelle en rien la constance de Pénélope. Avec leur compliplicité, des gens sans aveu ou de basse condition s'étaient installés dans les châteaux et s'emparaient de tout ce qui avait appartenu aux absents. Comme les chevaliers abandonnaient successivement le roi à Kiew pour aller remettre Tordre dans leurs maisons souillées, Boleslas fut aussi obligé de revenir. La répression du désordre fut dure au delà de ce qu'on pourrait imaginer. On commit alors, avec des raffinements de cruauté, des horreurs inouïes en Pologne; mais, tout en réprimant avec cette rigueur les excès d'autrui, Boleslas n'avait pas renoncé pour son propre compte à la vie désordonnée qu'il avaitmenée à Kiew. Il enleva la femme d'un chevalier et vivait publiquement avec elle.

L'évêque Stanislas n'hésita pas à se rendre auprès du roi et à lui reprocher sévèremeut ce scandale; mais il ne réussit qu'à exciter l'animosité du nouvel Hérode, qui ne laissa échapper aucune occasion de persécuter le nouveau Jean-Baptiste.

L'évêque avait acheté un village d'un nommé Piotrovin,qui mourut bientôt. La famille du vendeur prétendit que le prix n'avait pas été acquitté. Gomme il arrivait souvent à cette époque, Stanislas n'avait pas

pris un reçu par écrit, et les témoins, qui auraient pu attester le fait, n'osaient comparaître devant le roi, . tant était grande la terreur qu'il inspirait. Boleslas était assuré du succès de sa vengeance, lorsque Stanislas, s étant mis en prière, obtint de Dieu la grâce d'amener devant le tribunal un témoin irrécusable. Quelle fut la terreur des assistants, lorsque, l'évêque découvrant le drap qui cachait le * témoin, on reconnut Piotrovin, qui, rendu à la vie, vint attester qu'il avait vendu le village et qu'il en avait touché le prix ! Il retourna ensuite dans son tombeau. Le pape Innocent IV ne parle pas, dans la bulle de canonisation,de ce miracle qui ressemble beaucoup à la légende de saint Fridolin, mais le fait est accepté parla tradition. Anorbe Ta placé dans son drame : La brebis contre son pasteur. Cependant Stanislas, désespérant de ramener le roi à la régularité, fut obligé de l'excommunier : on fermait l'église à son approche; on interrompait le service divin quand Boleslas entrait de force. Blessé dans son orgueil, et jaloux de son autorité, le roi voyait partout des conspirations qui n'existaient pas, et il accusait l'évêque de tout ce trouble, au lieu d'en accuser le scandale de sa conduite. On prévoyait une catastrophe, car la pureté de Stanislas ne permettait pas de supposer qu'il se relâchât de ce qui était son strict devoir. Afin de prévenir un nouveau crime, il se cachait dans les environs de Gracovie. Le roi apprend un jour que Stanislas officie à Saint-Michel dans un endroit isolé. Il fait cerner l'église, il y entre et trouve

révoque célébrant la messe. Aucun de ceux qui entourent le prince n'ose, malgré ses ordres, porter la main sur le pontife. Alors Boleslas s'avance, tire son sabre et frappe lui-même Stanislas, qui tombe sous le coup. Les gens de la suite l'achèvent et hachent le corps en morceaux.

Le siège de Saint-Pierre était alors occupé par l'homme qui a maintenu l'autorité morale de l'Église au-dessus de tout pouvoir politique en Europe. Quoique Boleslas de Pologne eût soutenu la cause de la Papauté contre l'Empire, Grégoire VII (c'était; lui) lança Tanathème sur le meurtrier, le déclara déchu du trône, retira le titre royal même à ses successeurs, et défendit à tout évêque de les sacrer sans une autorisation du Pape.

Il se passa alors un fait qui fit briller la majesté et la grandeur de l'Eglise avec encore plus de force et d'éclat que la pénitence publique de Henri II dans lo siècle suivant, pour le meurtre de saint Thomas de Cantorbéry.

Après l'excommunication, les Polonais restaient tranquilles. Il n'y eut aucune révolte ; mais le roi, plein de rage et troublé dans son esprit, voyait des ennemis partout. Deux années ne s'étaient pas écoulées que Boleslas abandonnait volontairement la Pologne, sans être chassé ni poursuivi par personne. Il se réfugia d'abord à la cour de saint Ladislas, roi de Hongrie, qui lui devait sa couronne et qui le reçut avec bonté, quoique le fugitif le traitât avec orgueil.

Boleslas cherchait à calomnier saint Stanislas jusqu'au moment où, touché enfin de repentir, il se retira dans le couvent d'Ossiak en Carinthie. Là il vivait inconnu des moines et occupé des plus vulgaires services : la grâce avait vaincu ce cœur intraitable. Le royal Eautontimoroumenos, le vainqueur de Kiew, mourut obscurément à Ossiak. On éleva sur sa tombe un monument dont il subsiste quelques débris.

Henri II, par sa pénitence publique, avait sauvé la dynastie des Plaptagenets. Boleslas, par son impénitence, attira de grands maux sur la Pologne, qui, d'après le décret de Grégoire VII, cessa d'être un royaume. Au moyen âge, c'est la papauté qui constitua en un corps viable les différentes nations, lorsqu'elle les érigea en royaumes ou permit qu'on les érigeât. Les royaumes de Croatie, de Serbie et de Bulgarie n'ont pas une autre origine. Privée de cette sanction d'en haut, l'unité polonaise se rompit, le pays fut livré à l'anarchie, au désordre, et divisé en apanages, d'après la loi commune qui reprenait alors son effet. L'Eglise, qui planait au-dessus des démembrements princiers, fut le seul lien de la nation. L'archevêque de Gnesen réunissait des synodes où des laïques étaient aussi appelés et qui rendaient des décrets obligatoires dans toute la Pologne sous peine d'anathème. Ces synodes lurent l'origine du sénat, qui en a tiré son prestige.

Cependant le corps de saint Stanislas resta pendant neuf ans dans la petite église de Saint-Michel en dehors

de la ville. Il fut transporté, le 27 septembre 1088, dans la cathédrale de Gracovie, où il repose encore sous un monument d'argent massif. La politique dynastique des successeurs de Boleslas entrava la canonisation jusqu'au règne de Boleslas le Pudique. Après trois enquêtes minutieuses, le pape Innocent IV prononça la canonisation en 1253. Bientôt après, Przemyslas, un des princes qui assistaient aux fêtes de la canonisation, obtint en sa faveur la levée de l'interdit prononcé par Grégoire VII sur la couronne de Pologne. Il fut couronné roi, et les apanages entre lesquels le royaume, était divisé, disparurent peu à peu.

Le meurtre de saint Stanislas en Pologne et celui de saint Thomas en Angleterre cimentèrent pour des siècles la liberté du sacerdoce. Dans d'autres pays de l'Europe, la lutte éclata avec la même violence entre la force matérielle et la religion. Il y eut aussi des catastrophes sanglantes, mais le résultat ne fut pas partout le même. La piété, la pureté des mœurs, Pascétisme, Porthodoxie, le martyre même, ne suffirent pas à empêcher les portes de César de prévaloir contre la religion.

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