‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 5 sur 58 · CONVERSATION AVEC UN ALLEMAND · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC UN ALLEMAND

J'avais fait à Trieste la connaissance d'un Français qui parcourt ces contrées depuis plusieurs années. Il achète de la graine de ver à soie et des cocons pour une maison du Midi. Entrant un jour à Yantico caffé Tommaso, je l'y trouvai en compagnie d'un Allemand qu'il avait ramassé je ne sais où. Le nouveau venu se rendait en Dalmatie pour le commerce des éponges, l'un des produits de la mer Adriatique. C'était un homme très-instruit, mais il me fit l'effet de n'avoir pas encore digéré tout ce qu'il avait appris dans sa jeunesse pour conquérir un grade assez élevé à l'Université de Bonn.

De l'autre côté de la salle, deux Monténégrins, en grand costume comme toujours, étaient assis gravement devant une table sur laquelle il n'y avait aucun objet de consommation ; c'est une habitude du

pays. Je me mis immédiatement à crayonner une esquisse de ces deux personnages. L'un d'eux, un adulescent, n'offrait absolument rien de remarquable ; mais l'autre, un vieillard, avait un caractère très-prononcé de fermeté et de bonhomie. La moustache était longue, la face osseuse, la tournure dégagée, les épaules larges et un peu hautes, la taille élancée. Lorsqu'il s'aperçut qu'il était l'objet particulier de mon attention, il n'en fut nullement troublé ; mais un observateur attentif aurait remarqué que sa pose devenait quelque peu théâtrale, tandis que le plus jeune conserva jusqu'au bout la môme insignifiance.

Pendant que je m'appliquais à saisir le trait caractéristique des physionomies et à reproduire les particularités du brillant costume tout de drap blanc, notre voisin allemand jetait de temps en temps sur mes modules quelques regards presque farouches, et il avait engagé avec le négociant français une conversation animée que je vais essayer de reproduire.

L'Allemand. — Ce sont des brigands fieffés. On ne peut pas approcher de leur pays sans y laisser le nez, les oreilles, si pas toute la tête. Quant àlabourse, il est inutile d'y penser.

Le Français. — Telle est leur réputation.

L'Allemand. — Des gens qui se font trépaner toutes les fois qu'ils ont la migraine !

Le Français. — Je suis d'autant mieux édifié sur leur compte, que, tel que vous me voyez, je me suis laissé entraîner dans leur repaire.

L'Allemand. — Farnos! Vous paraissez pourtant être revenu avec tous vos membres.

Le Français. — J'étais plus jeune, ce qui explique l'extravagance de ma conduite. Je me trouvais alors bien tranquillement dans la bonne ville de Scutari, chef-lieu d'un grand pachalik turc. Tranquillement est une manière de parler, car il fallait dans chaque maison fermer les volets dès qu'on allumait la lampe, sous peine de recevoir un coup de fusil par le trou carré qui sert de fenêtre. J'eus l'imprudence de vouloir aller au Monténégro.

Or, il y a\ait précisément alors une guerre déclarée entre les Albanais et les Monténégrins, et voici à quel propos. Les Albanais avaient enlevé deux bœufs monténégrins, et le berger avait disparu aussi. Au lieu de citer le coupable devant le cadi, comme auraient fait des hommes civilisés, les Monténégrins ravirent aux Albanais le double de bœufs avec le berger qui les gardait. '

L'Allemand. — Les tribunaux du pays auraient puni le ravisseur.

Le Français. — Cela ne s'est pas encore vu, mais il y a commencement à tout. Par un temps de tchéta, comme disent ces barbares, il n'est pas prudent de passer au Monténégro en venant de l'Albaiiie, et réciproquement, sur une barque conduite par des hommes, car la fusillade peut commencer à toute rencontre. On me plaça donc dans une barque conduite par dix-huit femmes albanaises. Ces barbares, Alba-

nais ou Monténégrins, ont le préjugé de respecter non-seulement les femmes, mais l'homme qui s'est placé sous leur protection.

L'Allemand. — C'est le monde renversé! Je vous déclarerai cependant, monsieur, que ce que vous appelez préjugé est un sentiment tout à fait chevaleresque, et qui honorerait même un Allemand de la Confédération de l'Allemagne du Nord!

Le Français. — Mes rameuses étaient de fortes gaillardes 1 Quels bras, monsieur, et quels bas de jambes! et quelles encolures! Seul, au milieu de ces caryatides vivantes, je n'étais pas trop rassuré. Que vouliez-vous qu'il fît contre dix-huit? Je pensais au sort d'Orphée.

La traversée du lac de Scutari ne présenta, toutefois, aucun incident. Nous arrivâmes en lin aune rivière, vers l'autre extrémité. Bientôt la petite ville monténégrine de Riéka nous apparut. Je fus d'abord frappé de la propreté des constructions. Chose étonnante! il y avait un pont : il s'est effondré deux fois ; mais on l'a refait deux fois, et il tient. Je me reportai par la pensée à ce que j'avais laissé à Scutari, où, les digues étant rompues depuis plusieurs années, la Boïana inonde le pays, si bien qu'il avait fallu me porter à bras dans le bateau.

I/Allemand. — Bas ist colossal!

Le Français. — Au moment où j'approchais du quai de Riéka, car il y a un quai à Riéka, une douzaine environ de ces Monténégrins étaient assis, qui sur un

banc, qui par terre, ou accroupis le long du mur, fumant la cigarette ou la pipe avec quiétude, comme s'ils avaient la conscience tranquille.

L'Allemand. — Dites plutôt : avec cet horrible sang-froid que donne l'habitude du crime.

Lé Français. — Les barbares étaient vêtus, je dois le dire, très-proprement, et leur groupement était assez pittoresque. La barque n'était pas arrêtée, que l'un d'eux se leva sans rien dire. Je pensai que c'était le chef des brigands; mais, suivant l'usage, il ne portait aucun insigne révélateur. Il saisit la gaffe que lui tendait une rameuse, puis l'avant de la barque, qu'il fit accoster avec beaucoup de précaution, comme si nous avions été ses enfants. J'ai oublié de vous dire qu'ils étaient tous armés jusqu'aux dents, avec des armes étranges et brillantes.

L'Allemand. — Dast ist énorme!

Le Français. — Je me suis dit : Tu n'as pas la force; fais bonne contenance ; marche tranquillement vers eux, calme et souriant comme s'ils allaient t'offrir l'hospitalité. Moriturus vos salutat.

L'Allemand. — C'était peut-être, le seul moyen de leur imposer t Si forte virum quem...

Le Français. — Je me levai du banc d'arrière. Le chef des brigands, après avoir murmuré quelques paroles d'une voix assurée mais respectueuse, tendit, pour m' aider à descendre, sa large main, qui était très-propre.

L'Allemand. — Il venait délaver les taches de sang.

Le Français. — A ce moment tous les autres brigands s'étaient levés et se rapprochaient insensiblement, en manœuvrant de manière à me cerner de toutes parts. Je ne bronchai pas. De chaque côté j'étais soutenu légèrement sous le coude ; on ne disait pas un mot, et Ton m'entraîna dans l'intérieur du cabaret. Là, on me fit signe de m'asseoir sur un banc que l'un des brigands venait d'essuyer. Je vis bientôt apporter une petite coupe contenant une liqueur noire et fumante.

L'Allemand. — C'était pour vous empoisonner.

Le Français. — Je bus la potion sans rien dire, comme Alexandre le Grand, et avec une apparente confiance. La potion avait le goût de café.

J'avais pris mon parti de mourir ou de vivre au gré de mes hôtes, et, en attendant les premières coliques, je me laissai aller à la gaieté française.

L'Allemand. — Vous étiez empoisonné?

Le Français. — C'est un poison subtil, mais si lent, qu'après vingt années je n'en ai pas encore ressenti les effets.

Pendant que je buvais, l'un des brigands avait bourré gravement et allumé avec soin une longue pipe. Il prit ensuite un mouchoir brodé pour essuyer le bouquin d'ambre, et il me tendit l'instrument de la main droite, en posant la gauche sur son cœur.

Je fis enfin comprendre à mes geôliers que je voulais parler à leur grand chef, et bientôt on m'introduisit devant Daniel I er . C'était un homme d'une tren-

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taine d'années, râblé, de petite taille, au nez gros et retroussé, à l'œil vif. Il portait un costume exacte-, ment semblable à celui des autres brigands.

L'Allemand. — Sans doute pour ne pas être reconnu quand il les a guidés à quelque mauvais coup.

Le Français. — Daniel parlait notre langue et l'italien. Il me demanda des nouvelles de la France, qu'il aurait voulu connaître autrement que par la lecture assidue du Journal des Débats, ce que je compris facilement. Il me dépeignit son pays avec beaucoup d'entrain sous des couleurs toutes différentes de celles qu'on lui attribue généralement. Il cherchait à faire reconnaître par l'Europe l'indépendance dont il jouit en fait, et à annexer quelques territoires fertiles de la plaine; car, disait-il, les Monténégrins n'ont pas les moyens de vivre en travaillant, ce qui les entraîne ou à faire des razzias ou à s'expatrier. Ce dernier cas lui paraissait beaucoup plus regrettable que le premier.

L'Allemand. — Nalùrlich!

Le Français. — Gomme j'exprimai au prince le désir de me rendre à Gattaro, en passant par sa capitale, il donna Tordre de mettre à ma disposition son propre cheval et un guide. Nous nous quittâmes fort bons amis en apparence.

Le bidet se mit à gravir d'un air décidé, d'un pas sûr, et l'oreille en avant, les sentiers pierreux de la montagne.

L'Allemand. — Efc le guide?

Le Français. — Le guide était une jeune fille de seize à dix-sept ans.

L'Allemand. — Piège ! J'ai lu dans la Gazette d'Augsbourg que les brigands de l'Italie méridionale se servent volontiers de quelque complice féminin.

Le Français. — Je l'ai entendu dire aussi; mais que faire quand on a déjà la tête dans la gueule du loup?

L'Allemand. — Je me demande comment vous l'en avez tirée.

Le Français. — Je me le demande aussi à moimême.

L'Allemand. — Vous n'y retourneriez pas, assurément.

Le Français. — Qui sait? Un Anglais s'est bien amusé, il y a quelques années, à descendre dans la fosse des ours à Berne et à agacer Mani, qui l'a mangé. Mais je vous déclare que je ne me suis avisé d'agacer qui que ce fût, pas même le bidet du prince. Je vous avouerai même que je me laissais insensiblement gagner à la courtoisie digne et respectueuse de ces barbares. Je restais, avec tout le monde, ce que nous appelons en français bon enfant, une expression que je n'essaierai pas de traduire dans votre langue.

L'Allemand. — Les Français plaisantent toujours! Continuez votre récit, monsieur le revenant. Je vous ai laissé seul, exposé à cette jeune fille, perfide comme Vonde!

Le Français. — Je cheminais à travers un pays qui n'est qu'un amas de pierres. On raconte en effet que

le Créateur, pour en finir, y a vidé son sac de pierres, sans regarder. Il n'y a pas de système de montagnes et de vallées comme partout ailleurs.

L'Allemand. — Quem dixere Chaos. Il faudrait y envoyer Freiherr Haussmann.

Le Français. — La fille n'était pas jolie, mais insouciante, fraîche et robuste dans sa petite taille. Elle marchait d'un tel pas que le bidet avait peine à la suivre. Là où l'espèce de sentier faisait un zigzag, elle gardait la ligne droite par des escarpements qu'une chèvre aurait difficilement escaladés. Je m'aperçus bientôt qu'elle portait sur le dos un paquet assez lourd. Que je sois assassiné par les siens, pendu ou empalé bientôt, c'est leur affaire; mais on est chevalier français ou on ne Test pas. Je dis donc à la fille, de ma voix la plus douce : « Petite sœur, mets ton paquet sur le cheval. »

Ma brigande ne rougit pas, comme aurait fait certainement une honnête Allemande, et même une Allemande qui ne serait pas honnête; elle déposa sans façon le fardeau sur mon cheval. Lorsque nous fûmes arrivés auprès de l'endroit appelé Dobroseo-Selo, la petite s'arrêta devant une cabane isolée et heurta du pied assez rudement à une porte basse, qui s'ouvrit aussitôt, comme si nous étions attendus. Il en sortie bientôt une vieille femme* et quelques mots furent échangés à voix basse.

L'Allemand. — Voici le moment tragique.

Le Français. — Ou plutôt comique, car la vieille

apporta un autre paquet que la petite prit sur son dos. Elle continua à courir aussi lestement que si la seconde charge eût été placée aussi sur le cheval.

Je ne vous raconterai pas ma station dans la capitale; je constaterai seulement qu'il n'y avait aucune tête de Turc sur la tour qui servait autrefois à ce genre de trophée.

Lorsque nous commencions à descendre, j'aperçus tout d'un coup, à une distance qui paraissait assez courte, mais à une grande profondeur, le golfe de Cattaro. Les eaux, resserrées quelquefois en d'étroits goulets, s'élargissent bientôt pour former, en une ligne capricieuse et recourbée sur elle-même, quatre grands bassins; les rives sont dentelées par des escarpements couverts de végétation, qui s'élèvent en pente douce, excepté dans la partie qui avoisine le Monténégro. La roche, qui couronne les contours brisés du golfe et qui se termine en longues arêtes effilées, apparaît tantôt blanche tantôt noirâtre, suivant qu'elle est exposée ou opposée aux rayons du soleil, tandis que les deux langues de terre qui séparent le golfe de la mer sont toutes vertes. Les villages tranchent, par leur blancheur et par leurs lignes heurtées, sur la couleur riante de la végétation qui les enveloppe et sur les eaux bleues qui les baignent. Au delà s'étend la mer Adriatique, semblable à une grande nappe bleue, qui se confond àperte de vue avec la voûte limpide du ciel bleu. Les voiles innombrables des pêcheurs tantôt se rassemblent en groupes, tantôt se

dispersent comme un vol de cygnes sauvages. Quel malheur, si j'avais été tué par les brigands avant d'avoir contemplé ce spectacle unique dans son genre !

Mais pendant que le regard plonge dans l'infini, le pied foule encore le sol dur et ingrat du Monté* hégro.

Nous rencontrons en route un grand nombre de Monténégrins qui revenaient de Cattaro, où. ils avaient vendu des légumes verts et des pommes de terre» La terre végétale qui les a produits a été recueillie avec amour comme de For, et apportée à dos d'hommes ou de femmes ; elle est soutenue par de petits murs, sur les pentes les moins exposées à être ravagées par les pluies torrentielles et les avalanches de pierres. *

Les brigands gravissaient prestement, de leurs jarrets. d'acier, la côte pierreuse. En passant à côté de moi, ils me saluaient du bonnet en disant : « Avec Dieu ! » et je leur répondais : « Avec Dieu, frère ! » Je remarquai que tous ces brigands portaient d'énormes ^parapluies.

A mesure qu'on approche de la frontière, le pays devient encore plus désertet plus nu. J'arrive enfinà la ville autrichienne de Cattaro, qui, bordée de rochers élevés, donne une idée du bout du monde. Je remets le bidet à la jeune fille et je lui laisse un écu dans la main, avec ces mots : « Je te remercie, petite sœur. » Elle répond : « Avec Dieu, frère* »

J'étais sauvé!

L'Allemand. — Hamlet dirait : Strange, strange, very strange !

Après cette explication, le vieux moine serbe, le négociant du Midi, l'artiste et le chercheur d'épongés trinquaient de bon cœur à la santé des Monténégrins et des Monténégrines.

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