CHAPITRE XI
LE VICHEGRAD.
Prague est certainement la ville la plus belle et la plus curieuse de l'Europe centrale. Un volume ne suffirait pas à en décrire les beautés naturelles et les monuments, ni à rappeler tous les souvenirs historiques qui lui donnent un intérêt et un charme irrésistibles.
Voici la colline du Vichegrad, c'est-à-dire la ville ou forteresse haute. A ses pieds coule la rivière Moldava, autrefois appelée Veltava. Au Vichegrad se rattachent les traditions païennes et à peine historiques.^ Là-haut, dans les temps héroïques, était le palais de la princesse Louboucha, qu'enveloppe le prestige de la poésie surtout depuis la découverte d'un chant célèbre.
Fidèle à la méthode suivie dans le cours de ce récit, nous allons donner intégralement le Jugement de Louboucha. Cette princesse était fille de Krok, qui
est regardé comme un descendant de Samo, chef d'une confédération slave au vn e siècle (1). Cette descendance est incertaine, mais non pas improbable, puisque Samo, qui était Français, avait épousé douze femmes et laissa trente-neuf enfants. Krok eut seulement trois filles. Peut-être les deux vierges qui apparaissent dans le Jugement, à côté de Louboucha, sontelles ses sœurs.
Le Jugement de Louboucha est un procès. Ce n'est pas le seul poëme qui repose sur une telle donnée, La chanson française de Raoul de Cambray, Tune des plus belles, n'est rien qu'un procès de droit féodal.
Grande fut rémotion dans tout le pays, lorsqu'en 181 7 et en 1818 on découvrit à Kralove-dvor et à Zelena Hora toute une série de vieux chants nationaux. A Kralove-dvor, c'était le reste d'un trésor national, bien plus précieux sans doute, dont les Hussites s'étaient servis pour empenner leurs flèches. Ces manuscrits sont les plus précieux joyaux du musée national tchèke, autrement dit bohème.
Le Jugement de Louboucha.
Ah! Veltava, pourquoi troubles-tu ton eau?
Pourquoi troubles- tu ton eau à l'écume d'argent? Les vents méchants t'ont-ils embrouillée, En lançant du vaste ciel les orages,
(1) Voit sur Samo le chapitre intitulé : Slovénie.
En mouillant les têtes des montagnes vertes, En lavant de l'argile le sable aurifère?
— Gomment ne troublerais -je pas mes eaux
Quand des frères se querellent,
Des frères pour l'héritage paternel?
Ils se querellent entre eux cruellement,
Le méchant Ghroudosch, de l'Oltava sinueuse,
De TOltava sinueuse et aurifère,
Et le brave Staglav, de la froide Radbouza,
Tous deux frères, tous deux Klenovitch,
De l'antique famille de Tetva de Popiel,
Qui vint avec les tribus, avec les Tchèkes,
A travers trois rivières dans cette terre fertile.
Une hirondelle amie arriva en volant;
Elle arriva en volant de l'Oltava sinueuse.
Elle se pose sur la large fenêtre
Du palais doré et patrimonial de Louboucha,
Elle se pose sur la fenêtre, dans le saint Vichegrad;
Elle s'afflige et gémit tristement.
Quand sa sœur l'entend,
Sa sœur, dans le palais de Louboucha,
Dans l'intérieur du Vichegradi elle prie la princesse
De rendre justice pour le redressement,
De citer les deux frères devant elle,
Et de les juger d'après la loi.
La princesse ordonne d'envoyer des messagers, A Sviatoslav, de la blanche Loubitza, Où sont de jeunes forêts de chênes; A Loutobor, du sommet de Doubroslav,
Où l'Elbe boit l'Orbitza ;
A. Ratibor, deJa montagne des Géants,
Où Trut tua le dragon méchant;
A Radovan, du pont en pierres ;
A Jarogiv, des sommets torrentueux;
A Strézibor, de la froide Sazava ;
A Samorod, de la Mja, qui roule l'argent;
A tous les Kmètes, les Lekhs et les Vladiks (1),
Et aussi aux frères Ghroudosch et Staglav,
Qui se querellent pour l'héritage paternel.
Quand les Lekhs et les Vladiks sont rassemblés
Dans le Vichegrad
Et qu'ils se sont placés suivant leur naissance, Entre la princesse, en blanc brillant; Elle s'asseoit sur le trône paternel dans la glorieuse assemblée.
Deux vierges renommées apparaissent, Habiles dans les divinations héroïques.
•L'une tient les tables de la loi ; L'autre, le glaive qui punit les injustices.
Devant elles est la flamme qui témoigne de la vérité ; A leurs pieds est l'eau sainte, merveilleuse.
Du trône doré de ses pères la princesse commence :
« mes Kmètes, Lekhs et Vladiks»
« Rendez la justice entre les deux frères
« Qui se querellent pour l'héritage,
(1) Par Vladiks, il faut entendre les chefs de familles patriarcales et propriétaires du sol. Les Lekhs sont la noblesse guerrière. Les Kmètes sont les conseillera de la princesse.
« Qui se querellent entre eux pour l'héritage paternel.
« D'après la loi des dieux éternels,
« Ils doivent le gouverner tous les deux en commun,
« Ou le partager en portions égales.
« Mes Kmètes, Lekhs et Vladiks,
« Confirmez mon jugement,
« S'il vous paraît conforme à votre raison,
« S'iljie vous paraît pas conforme à votre raison,
« Faites une autre combinaison
« Par laquelle les frères désunis soient accommodés. »
Les Lekhs et les Vladiks s'inclinent
Et commencent à parler à voix basse,
A parler à voix basse entre eux.
Et ils approuvent la décision de Louboucha.
Alors se lève Loutobor, du sommet de Doubraslav, Et il dit ces paroles :
(( Glorieuse princesse, qui sièges sur le trône doré de tes
[pères !
« Nous avons examiné ta de'cision, « Recueille les voix parmi ton peuple. »
. Et les vierges du tribunal recueillent les voix, Elles les recueillent dans l'urne sacrée, Et les donnent aux Lekhs à proclamer.
Alors se lève Radovan, du pont de pierre.
Il commence à compter les voix
Et à les proclamer dans l'assemblée de la nation,
Au milieu de la nation pour prononcer le jugement suprême. '
« Vous, les deux frères, fils de Klen,
« De l'antique famille de Tetva de Popiel,
<( Qui vint avec les tribus, avec les Tchèkes, « A travers trois rivières dans cette terre fertile, « Accordez -vous ainsi sur l'héritage :
<c Qu'il soit gouverné par tous deux en commun. »
Alors Ghroudosch, de l'Oltava sinueuse, se lève. Ses entrailles ont bouilli dans le fiel; Tous ses membres tressaillent de colère; Il brandit la main ; il mugit comme un jeune taureau. « Malheur aux oiseaux quand le serpent se glisse au milieu
[d'eux !
« Malheur aux hommes auxquels une femme commande ! « C'est à l'homme à commander à l'homme.
« Le droit est de donner l'héritage à l'aîné. »
Louboucha se lève du trône doré de ses pères : Elle dit : « Kmètes, Lekhs et Vladiks !
« Vous entendez quel outrage pour moi!
« Jugez vous-mêmes d'après les règles du droit. « Je ne jugerai plus vos querelles à l'avenir. »« Choisissez parmi vous un homme, votre égal, « Qui vous gouverne avec le fer...
« Une main de vierge est trop faible pour vous gouverner.»
Ratibor, du mont des Géants, se lève Et il parle ainsi :
« Il est honteux a nous de chercher le droit chez les
[allemands.
« Chez nous, le droit procède de la loi sacrée « Que nos pères ont apportée une fois dans ce pays... »
La question qui fut débattue devant le trône doré de Louboucha était, pour les Bohèmes , un intérêt de
premier ordre , lequel, pour avoir changé de forme, est encore plus vivant aujourd'hui. Le Jugement de Louboucha est la première manifestation de la Bohême contre la germanisation : le partage égal est slave; le droit d'aînesse est allemand.
Après l'aventure qui est racontée dans le poëme, Louboucha épousa Premysl. De cette union sortit la première dynastie bohème, qui dura jusqu'à Tavénement des Luxembourg au xiv e siècle.
LE HRADSCHINE.
De l'autre côté de la Veltava ou Moldava, est une colline encore plus célèbre que le Vichegrad, c'est le Hradschine, que couronnent- comme une auréole le souvenir et la présence des saints.
En 890, saint Méthode convertit à* la religion chrétienne Borzivoï, duc de Bohême, et laissa auprès de lui le prêtre Cayk. La princesse Ludmila, la femme de.Borzivoï, se convertit Tannée suivante. Après la mort de leurs deux fils qui avaient régné successivement, Ludmila fut appelée par les grands à la régence de ses deux petits-fils, dont Faîne devait être saint Venceslas; mais la mère des deux jeunes princes,* nommée Dragomira, qui était païenne, ne put supporter que ses enfants fussent élevés dans le christia-
nisme; elle trama des complots pour ôter la vie à Ludmila. Afin de se dérober à la fureur de 'sa bru et de lui ôter l'occasion d'un crime, la veuve de Borzivoï se retira auprès de Prague, dans le cbâteau de Tétin, où elle se livra exclusivement à des exercices de piété. Prévoyant que la haine du christianisme la poursuivrait dans cette retraite, elle se préparait au martyre par le jeûne, la prière et les aumônes, sous la direction -du disciple de saint Méthode, le prêtre Cayk, qui l'avait suivie. Peu de temps après, Ludmila fut étranglée par des émissaires de sa belle-fille.
L'idolâtrie triompha de nouveau dans la cour de Prague; les églises chrétiennes furent fermées et les prêtres dispersés; mais ni la tyrannie de sa mère; ni les persécutions dirigées contre ses précepteurs ecclésiastiques ne purent ébranler la constance du jeune Venceslas dans la religion de son père, de son grandpère et de Ludmila, sa grand'mère.
La persécution contre l'Église fit place, sous son raerne, à une nouvelle expansion du christianisme, favorisée par la niété et la bonlé du duc.
Cependant, depuis la mort de Ludmila, des miracles s'opéraient sur son tombeau, et le peuple y accourait en foule. Venceslas conçut le projet de faire transférer à Prague les restes de sa grand'mère. Les moines et les prêtres qui y avaient été envoyés, se mirent à creuser la terre et y trouvèrent les planches du cercueil entièrement pourries. Ils en conclurent que le corps était en corruption, et ils s'apprêtaient à combler
l'ouverture, lorsque le prêtre Cayk les obligea à exécuter jusqu'au bout les ordres de Venceslas. Ayant soulevé le couvercle pourri du cercueil, ils trouvèrent le corps de la sainte tout entier et sans la moindre apparence de corruption. Un messager alla porter la nouvelle au prince, qui sortit avec la procession du clergé et des fidèles au-devant du sacré convoi. Les prêtres portèrent le précieux fardeau sur leurs épaules jusqu'à l'église de Saint-Georges, qui avait été bâtie par Vratislas , le second fils de Ludmila et père de Venceslas. Le corps fut exposé à tous les yeux, polir que le peuple pût en voir la miraculeuse conservation.
Au moment où Ton se disposait à descendre la relique à l'endroit qui avait été préparé dans l'église, une eau jaillit et inonda la fosse; l'inhumation ne put avoir lieu. On se rappela alors que l'église de Saint- Georges n'avait pu encore être bénite ; les guerres avec l'Allemagne en avaient empêché la consécration, qui aurait dû être faite parl'évêque deRatisbonne. (Il n'y eut un évêque à Prague qu'en 973.) Il fut reconnu, et l'on y vit un nouveau témoignage de sainteté, que Ludmila ne voulait pas reposer en terre profane. Le coadjuteur de Ratisbonne vint consacrer l'église. La sainte fut déposée dans la fosse même d'où la source avait jailli,mais qui s'était tarie depuis la consécration.
Venceslas éleva ensuite, sur le mont Hradschine, une cathédrale qu'il dédia à saint Vite, dont on y trouve les reliques.-
Saint Vite a été martyrisé en Sicile sous le règne de Dioctétien, avec son précepteur et sa nourrice. On le représente avec les attributs du martyre et en costume princier. Dans une peinture de Hans Holbein, qui est au musée royal de Berlin, il figure vis-à-vis sainte Marguerite tenant à la main une chaudière, instrument de son supplice.
Nous rencontrons encore ici un souvenir de la France. Au temps du glorieux roi Pépin, Fulard, abbé de Saint-Denis, allait à Rome pour chercher des reliques. Un de ses parents, qui ne savait comment consacrer sa fortune à Dieu, pria l'abbé de le mener avec lui. Ayant obtenu les reliques du jeune martyr de Sicile (corpusculum bealissimi pueri et sacratissimi martyris Vitï), il le transporta dans son patrimoine et lui éleva une église, où il s'opéra de nombreux miracles. A sa mort, les précieux restes furent déposés dans labbaye de Saint- Denys.
Cependant Gharlemagne avait fondé des monastères dans la Sax£ conquise, en s'adressant aux moines de Corbie, qui établirent la Nouvelle Corbie auprès de Paderborn.
En 836 Warinus, abbé de la Nouvelle Corbie, obtint que les reliques de saint Vite fussent transférées des rives de la Seine sur celles de Weser. La translation eut lieu au milieu d'un concours immense de clergé et de peuple. La procession allait d'une église à l'autre et les reliques étaient déposées chaque soir dans un sanctuaire, où les populations passaient la
nuit en prières. Cette marche triomphale était signalée par d'innombrables miracles. L'enthousiasme fut si grand que les habitants des contrées éloignées accouraient sur le passage; les villages restaient déserts.
L'éclat et le retentissement extraordinaires de cette translation expliquent que les Slaves aient adopté saint Vite quand ils en possédèrent les reliques, comme les Vénitiens ont adopté saint Marc pour une raison toute semblable. C'est sous Venceslas qu'une partie de ces reliques fut transférée à Prague, où Charles IV rapporta ce qu'il en était resté en Italie. Depuis le moyen âge, la mémoire de saint Vite occupe une grande place dans l'imagination populaire. On raconte qu'un roi de Bohême, entendant une nuit des chants dans l'église, s'y rendit et vit une procession de tous les saints slaves portant le corps de saint Vite. Il fut tellement frappé du chant qu'il put le retenir, et depuis lors une procession a eu lieu chaque année, à l'anniversaire de cette nuit; en l'honneur de saint Vite, et l'on y chante l'hymne entendue par le roi. Le nom de saint Vite se retrouve partout parmi les Slaves du Sud. Rieka ou Fiume s'appelle Rieka de saint Vite. La ville de Saint- Weit a été longtemps la capitale delà Carinthie. La bataille de Kossovo, perdue par les Serbes en 1389, s'appelle le Vidovdan, parce qu'elle a été livrée le jour de saint Vite.
Venceslas fut assassiné par son frère le 28 septembre 936, à Altbundzlau, devant l'église des Saints- Cosme-et-Damien. La terre et les murs de l'église
étaient teints de son sang. On les lava en vain : les taches reparaissaient le lendemain. 11 fallut renoncer à effacer les traces qui témoignèrent du martyre pendant plusieurs siècles. Tous ceux qui avaient pris part au crime furent poursuivis pendant cette vie, par la vengeance céleste. Les uns s'enfuirent, comme des possédés, dans les lieux déserts, où ils finirent misérablement. D'autres furent consumés par la maigreur; le dessèchement les conduisit au tombeau. On en vit mourir dans les transports de la rage, grincer les dents et aboyer.
Quelle lut la fin de celle qui avait été l'instigatrice de toutes ces persécutions et de tous ces meurtres, la mère de saint Venceslas, la païenne Dragomira? Suivant une croyance populaire, le cocher qui la conduisait, passant devant une église au moment de la . consécration, avait arrêté les chevaux pour descendre et s'agenouiller. Dragomira maudit son cocher; mais pendant qu'elle blasphémait, la terre s'entr'ouvrit sous ses pieds, et elle fut engloutie vivante, comme Corè, Dathan et Abiron. Il existait au Hradschine une église dédiée à saint Mathieu, qui, dit-on, avait été bâtie au lieu où. la vengeance céleste atteignit Dragomira. Cette église a été démolie au temps de Joseph II.
La fondation du premier èvôché de la Bohême rappelle aussi des souvenirs qui ne doivent pas être oubliés à Prague. Nous avons vu, à propos de la consécration de Saint-Georges, que la Bohême dépendait de l'évêché de Ratisbonne, ce qui dura de 845 à 972.
Le duc Boleslas le Pieux ayant voulu pourvoir aux besoins spirituels de son peuple, il fallut obtenir l'assentiment de l'évêque de Ratisbonne.
Depuis la mission des saints Cyrille et Méthode, les évêques allemands avaient trop souvent, dans leurs rapports avec les Slaves, montré un esprit de domination mondaine que Rome avait dû plusieurs fois réprimer. Le chapitre de Ratisbonne opina contre le démembrement du diocèse ; mais le siège était alors' occupé par un saint, l'évêque Wolfgang. Le serviteur de Di$u dit : « Nous apercevons une pierre précieuse « cachée dans la terre de Bohême, et, en considéra- « tion des choses vénales, nous voulons l'y laisser « enfouie. Or, écoutez ce que je vous dis : Je sacrit fie avec joie moi et tout ce qui est à moi, pour que « la maison de Dieu soit édifiée là-bas dans une église « plus forte. »
Ici intervient encore une douce figure de femme : c'est Mlada, la fille de Boleslas le Cruel; mais pourquoi ne pas laisser la parole au pape? « Notre fille, « écrivit Jean XIII à Boleslas le Pieux, ta parente « nommée Mlada, et aussi Marie, parmi d'autres de- « mandes dignes d'être agréées, nous a adressé de ta « part une prière douce à notre cœur... Par notre « autorité apostolique et par la puissance de saint « Pierre, dont, quoique indigne, nous sommes cece pendant le vicaire, nous approuvons, et nous insti- « tuons canoniquement un siège épiscopal à éta- * blir dans l'église de Saint- Vite, bâtie par Yen-
« ceslas, et la constitution dans l'église Saint-Georges « d'une congrégation de Bénédictines, sous l'obé- « dience de notre fille l'abbesse Marie-Mlada. » Ainsi, l'arrière -petite-fille de Ludmila pratiquait la vie relit gieuse à l'église même où la sainte avait été ensevelie dans le miracle. Le couvent fondé par Mlada fut détruit par Joseph II; mais l'église subsiste encore, ainsi que le tombeau de Mlada. C'est un des plus anciens et des plus curieux monuments de Prague.
L'évêché était fondé; mais qu'est un siège épiscopal sans l'esprit épiscopal? Les mœurs paonnes étaient tellement enracinées qu'un saint seul était capable d'apporter à l'évêché de Prague le prestige et la force nécessaires pour amener ses ouailles à la vie chrétienne. De même que saint Venceslas a sanctifié la couronne de Bohême jusqu'à convertir son meurtrier, Voitieh a entouré la mitre de Prague de la triple couronne de la sainteté, de l'apostolat et du martyre.
Voitieh assistait le premier évêque de Prague au lit de mort. Dans ses derniers moments, Ditmar se reprochait avec la plus grande douleur son peu d'efforts pour la conversion véritable de son troupeau, sa faiblesse pour les princes, sa condescendance envers les puissants, sa timidité, son peu de zèle et d'énergie. L'agonie de Ditmar produisit sur l'âme de Voitieh une impression qui ne s'effaça jamais et décida le caractère de son pontificat, lorsqu'il fut élu évêque à l'unanimité.
Ditmar était Saxon. La joie des Bohèmes fut grande d'avoir à leur tête un évêque de leur nation, un
membre de la puissante famille des Slavnik, savant, beau, et excitant l'admiration de tous, si bien qu'à Magdebourg où il avait étudié, l'archevêque *Adalberl lui avait donné son nom, sous lequel Yoitieh est connu en Occident. Voitieh entreprit une lutte contre les habitudes païennes de son peuple, notamment contre la vente des esclaves, qui était pratiquée non-seulement par les Juifs, mais par les chrétiens.
Croirait-on que des milliers de Slaves furent à cette ' époque mutilés dans leur pays et vendus aux califes de Gordoue pour former une armée d'élite? Les intéressés poussaient de hauts cris aux prédications de Voitieh contre ces abominables pratiques. Le mécontentement fut encore plus vif et plus général, lorsque Févêque voulut contraindre le clergé au célibat et obliger les grands à n'avoir qu'une femme. A l'exemple du Christ, il était plein de miséricorde pour le pécheur repentant; il fit des efforts inouïs, mais inutiles, pour empêcher la mise à mort d'une femme adultère. Gomme la résistance des Bohèmes devenait insurmontable et que Voitieh était non moins décidé à ne rien tolérer de ce que sa conscience réprouvait, il se réfugia deux fois à Rome, d'où il fut rappelé par les supplications du roi Boleslas, de la population et de l'archevêque de Mayence, son métropolitain. Deux fois il revint à Prague sur l'ordre du pape.
Le zèle apostolique de l'évêque ne resta pas confiné dans les limites du royaume de saint Venceslas, et Ton va voir que la Bohême chrétienne rayonna alors
sur les pays voisins, où l'apostolat de son saint semait en quelque soi te la chrétienté. Étant allé en Hongrie, il y convertit, avec ses compagnons, quelques milliers de Màdgiars. Il fut bien reçu par le roi Geyza et baptisa son fils nouveau-né. Cet enfant fut le roi saint Etienne.
Il prêcha aussi à Cracovie, dans l'endroit où se trouve encore aujourd'hui la petite église de Saint- Voitieh. Après son second retour de Rome,il rentra en Pologne, où Boleslas le Grand l'accueillit. Fidèle à la promesse qu'il avait faite au pape de travailler à la conversion des infidèles du Nord, il partit pour le pays situé au delà de la Vistule et occupé par les Prussiens encore idolâtres.
A Dantzik, il avait congédié Fescorte armée que Boleslas lui avait donnée. Il entra un jour pour se reposer dans un bois sacré des idolâtres.' Un prêtre des faux dieux le perça d'un javelot et les autres Prussiens l'achevèrent.
Boleslas de Pologne racheta des Prussiens le corps de Voitieh et le fit déposer dans l'église de Gnesen. L'empereur Othon III, qui avait connu personnellement le saint évèque et en avait fait son confesseur, vint en personne à Gnesen pour honorer les reliques de l'apôtre martyr. A cette occasion, l'empereur couronna Boleslas comme roi de Pologne et institua l'archevêché de Gnesen, ainsi que plusieurs évêchés. Ainsi la Pologne doit à Voitieh sa hiérarchie et son indépendance.
Les Bohèmes se repentirent de l'avoir persécuté. Or, aux temps troublés qui suivirent la mort du fils de Boleslas les Bohèmes envahirent la Pologne et rapportèrent à Prague un précieux trophée, la châsse du martyr qui avait répandu tant de gloire sur la Bohême, une gloire plus féconde et plus pure que celle des conquérants ou des politiciens.
A côté des reliques du saint roi Venceslas, la cathédrale conserve les reliques du saint évêque Voitieh.
Entre le Hradschineet le Vichegrad coule là rivière Veltava ou Moldava. Jean Népomucène y fut précipité pour avoir refusé de révéler à un roi, appelé aussi Venceslas, le secret de la confession de la reine. Le saint flotta pendant quelque temps. On vit cinq étoiles briller à l'endroit où il avait disparu et continuer à briller. Une croix entourée de cinq étoiles marque l'endroit d'où le saint fut précipité en 1383. Ses reliques ont été déposées dans la cathédrale.