‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 42 sur 58 · DEVANT LA STATUE DE CHARLES DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

DEVANT LA STATUE DE CHARLES DE LUXEMBOURG

Dans la Vieille Ville, la statue de Charles IV rappelle le point culminant de l'histoire de Bohême. Le père ejt prédécesseur de Charles sur le trône de Bohême fut

Jean de Luxembourg, qui déclarait ne pouvoir vivre qu'en France. Il sut aussi y mourir. A la bataille de Crécy, aveugle et septuagénaire, il fît attacher son cheval par des chaînes aux chevaux de deux de ses hommes, et tous les trois furent trouvés parmi les morts. Son fils Charles combattit aussi dans nos rangs et reçut trois blessures.

Jean de Luxembourg était arrivé au trône par son mariage avec la dernière descendante de Louboucha et de Premysl. Les romans de chevalerie lui avaient complètement tourné la tête. Comme il était étranger à son royaume, il ne s'y est pas plu. Ne pouvant y vivre, il servit du moins à parer la Bohême en Europe du prestige chevaleresque. En cela, il fit précisémen t le contraire de ce que firent plus tard les Hussites, dont les stériles agitations infligèrent à la Bohême je ne sais quelle réputation vagabonde et diabolique, ' d'où sont sortis le sens appliqué encore de nos jours au mot Bohême et la confusion des braves compatriotes de saint Venceslas et du* roi Ottocar avec les Tsiganes.

Tout autre fut Charles, même après son avènement au Saint Lmpire.Certes, le fils de Jean de Luxembourg aimait beiucoup la France, ses coutumes, ses institutions, comme il Ta bien prouvé; mais, digne descendant delà dernière des Premyslides,il aima autant la Bohême. Il l'aima, non pas pour la défigurer par des ornements empruntés, mais pour embellir et développer son originalité native. On dit de quelques

Bretons qu'ils sont bretonnants : Charles a été un Tchèke tchèhisant.

Je trouve dans ce fait historique la confirmation d'une observation que j'ai eu occasion défaire souvent parmi les x artistes et les étudiants étrangers à Paris. Il y en a qui * se prennent d'un bel amour pour la France. Eh bien, ce sont précisément ceux-là qui montrent alors et plus tard rattachement le plus profond aux choses de leur patrie et le plus de dévouement à sa cause. Je n'oserais pas trop généraliser; mais j'affirme que c'est absolument exact pour les Slaves, les Roumains, les Grecs. Un vieux diplomate français, que j'ai connu en voyage, et dont l'amour commun de l'art a fait mon ami, disait que, dans ces divers pays, le parti le phis vraiment national est celui qui tend une main fraternelle à la France ; mais, ajoutait tristement l'ami diplomate, nous ne répondons pas toujours à cet élan de cœur et nous y perdons un élément de force morale.

Ayant beaucoup vécu au milieu des artistes et des étudiants étrangers, j'ai remarqué, au contraire, que ceux d'entre eux qui sont séduits par l'idéal anglais ou allemand, arrivent à mépriser leur pays d'origine.

Expliquera qui pourra ces phénomènes constants : pour moi, je me bornerai à constater ce qu'on pourrait appeler la réciproque de la France. Avant d'entreprendre les voyages où j'étais entraîné par quelques nécessités de mon existence, j'avais cherché à me

dégrossir pour n'avoir pas tout à fait l'air d'une corneille qui abat des noix ; j'avais lu les ouvrages écrits par des Français sur les pays que j'allais visiter. Or, je fus alors extrêmement frappé du jugement porté par les voyageurs français, sur les événements,qui se passent dans cette partie de l'Europe. Il y a unité^ de vues et de sympathies dans l'œuvre française sur l'Europe orientale. Si l'on met de côté quelques auteurs d'ordinaire fort ignorants et qui ont été amenés, sciemment ou non, à plaider une cause toute faite, les Français sont arrivés généralement à une compréhension vraie de la vie propre aux populations de l'Europe orientale, et ils se sont constitués les défenseurs souvent chaleureux, quelquefois exagérés, des revendications de ces peuples contre leurs dominateurs étrangers. Ce résultat est d'autant plus remarquable que la nature, les aspirations des populations dans ces divers pays, diffèrent absolument de ce que nous voyons dans le nôtre, et que leur idéal est précisément l'antipode "de ce que beaucoup considèrent, depuis 1789, comme la seule et dernière expression du progrès universel. Nos Français ne se sont laissé fasciner ni par les charmes décevants de l'uniformité ou de l'unification, ni par les séductions de la centralisation parlementaire et libérâtre... Ils ont dépouillé le vieil homme pour obéir à un instinct de rectitude et à un élan de synlpathie.

Mais il est temps de revenir à notre cher orphelin de Crècy.

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