‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 43 sur 58 · LA BULLE D OR · texte numérisé non relu

LA BULLE D OR

Charles de Luxembourg, devenu empereur, avec l'appui du pape et du roi de France, voulut faire de l«i Bohême la tête du Saint Empire romain. Il n'y avait dans ce projet rien d'excessif, ni de contraire -à la constitution même de l'empire jadis conféré au Frank Charlemagne par le pape de Rome, et que Dieu avait fondé sur les trois vertus théologales.

Cette institution, éminemment chrétienne, n'était pas encore devenue irrévocablement une chose allemande.

Les électeurs avaient pour mission de donner au peuple chrétien un chef temporel, à savoir un roi des Romains) futur empereur. Cette élection ne faisait pas un empereur; mais, aux termes de la lettre d'intimation, un roi des Romains, qui, par la grâce de Dieu, sera créé après empereur. Autrefois le roi des Romains ne portait le titre impérial qu'après avoir été couronné par le pape. Tout cela est pour expliquer comment le chef du 'peuple chrétien pouvait aussi bien être. un roi de Bohême qu'il avait été un roi de France sous les carlovingiens. Le Bohême y avait autant de titres que tout autre prince chrétien.

Charles IV donna à l'empire la, célèbre Bulle d'or qui commence ainsi : « Au nom de la sainte et indivi- « sible Trinité. Ainsi soit-il. Charles, par la grâce de <c Dieu, empereur des Romains (et non pas Deutsche « Kayser) ) toujours auguste, et roi de Bohême, à la « mémoire perpétuelle de la chose. Tout royaume « divisé en soi-même sera désolé. Et parce que ses « princes se sont faits compagnons de voleurs, Dieu « a répandu parmi eux un esprit d'étourdissement et « de vertige, afin qu'ils marchent comme à tâtons en « plein midi, de même que s'ils étaient au milieu des * ténèbres : il a ô té leurs chandeliers du lieu où ils «. étaient (1), afin qu'ils soient aveugles et conducteurs « d'aveugles. »

Nous voilà bien loin des trois vertus théologales !

La Bulle d'or a eu pour objet d'introduire de Tordre dans ce chaos en réglant les élections du roi des Romains, les fonctions des électeurs, les droits des princes et autres membres de l'empire.

Charles IV n'oublia pas sa chère Bohême. Une disposition spéciale soustrait les sujets du roi à toute juridiction étrangère au royaume et leur interdit toute instance et tout appel à l'extérieur. Sentant ou pressentant la germanisation du Saint Empire, le roi de Bohême jprit une autre précaution, qui devait être un puissant levier de l'influence tchèke dans le monde chrétien. Il s'agitde cettefameusequestion deslangues,

(1) Movébo canâelabrum. — Saint Jean.

qui a pris tant d'importance depuis que l'idéal chrétien s'est abaissé dans le monde. Puisque nous sommes à Prague, il est bien naturel que je donne ici la traduction de la disposition qui a été insérée à la Bulle d'or, in caudd :

De l'instruction des princes électeurs aux langues.

I. D'autant plus que la majesté du Saint Empire romain doit prescrire des lois et commander à plusieurs peuples de diverses nations,' mœurs, façons de faire et de différentes langues, il est juste que les princes électeurs, qui sont les colonnes et les arcs-boutants de l'Empire, soient instruits et aient la connaissance de plusieurs langues, parce que, étant obligés de soulager l'empereur en ses plus impor- tantes affaires, il est nécessaire qu'ils entendent plusieurs personnes et que réciproquement ils se fassent entendre à plusieurs.

IL C'est pourquoi nous ordonnons que les fils ou héritiers Mes illustres princes électeurs, savoir : du roi de Bohême,' du comte palatin du Rhin, du duc de Saxe et du marquis de Brandebourg, qui savent apparemment la langue allemande parce qu'ils la doivent avoir apprise dès leur enfance, étant parvenus à l'âge de sept ans, se fassent instruire aux langues latine, italienne et slavonne (tchèke) en telle sorte qu'ayant atteint la quatorzième année de leur âge, ils y soient savants selon le talent que Dieu leur aura donné : ce que nous ne jugeons pas seulement utile, mais aussi nécessaire, à cause que l'objet de ces langu.es est fort

ordinaire dans l'Empire pour le maniement de ses plus importantes affaires.

III. Nous laissons toutefois à l'option des pères le particulier de cette instruction; en sorte qu'il dépendra d'eux d'envoyer leurs fils ou les parents qu'ils jugeront leur devoir apparemment succéder en l'électorat, aux lieux où ils pourront apprendre commodément ces langues, ou de leur donner dans leurs maisons des précepteurs et de jeunes camarades, par l'instruction et la conversation desquels ils puissent s'instruire dans ces langues.

Pour qu'une telle disposition ait été agréée dans l'assemblée de Nuremberg, lorsque les électeurs, les princes, les comtes, les barons, les gentilshommes et les villes de l'Empire délibérèrent sur la Bulle d'or, il a fallu que la Bohême occupât en 1356 une bien forte position dans le monde chrétien.

Reconnaissons, du reste, que le moyen de propagande tchèke imaginé par notre ami Charles IV était assez ingénieux. Les précepteurs et les petits camarades auraient pas mal aidé aux affaires. Si la chose avait réussi, le tchèke devenait une langue courante: peut-être aurions-nous aujourd'hui chacun notre Tchèke à la maison en place des miss anglaises, sèches et bibliques, ou des bonnes allemandes qui, au lieu de parler allemand a nos enfants, s'ingénient à en apprendre le français, ce qui, avec un peu de piano et de géographie, leur permettra de se placer comme institutrices dans une famille américaine. Le tchèke ne

serait pas plus mal : Kazdy jaryk wysnavati bude Boha. — Dobra noc, etc., etc.

Le beau rêve de Charles IV ne s'est pas réalisé pour plusieurs raisons que j'ai entendu développer à un professeur tchèke, mais que je ne suis pas eu état de reproduire. En tout cas, il arriva au siècle, suivant un fait qui coupa court à toute action de la Bohême dans la république chrétienne, et même à toute influence sur le monde slave, c'est l'explosion du hussitisme. Imagine-t-on un hussite ou un simple calixtin, qui serait devenu le chef du peuple chrétien? Georges de Podiebrad fut un brave capitaine et un politique habile ; mais on ne se le figure pas recevant la couronne de Charlemagne. Le hussitisme et ses suites ne permirent même pas à Podiebrad de prendre part aux croisades contre les Turcs au xv e siècle, ce qui fut une honte pour la Bohême et un malheur pour la chrétienté. Le hussitisme a été, sur le terrain politique, la contradiction de Charles IV, de même que, sur le terrain religieux, il fut la contradiction de saint Voitieh.

l'université .

C'est aussi dans la Vieille Ville que se trouve la célèbre Université de Prague. Elle fut fondée en 1348 sur le modèle de celle de Paris par Charles IV, qui avait fréquenté la nôtre. Si l'Université de Paris était la fille de nos rois, l'Université de Prague peut être appelée la sœur de celle de Paris. C'est, du reste, la première institution de ce genre qui ait été fondée dans le centre de l'Europe. Comme l'école de Paris, celle de Prague accueillit généreusement les étrangers. Il y eut bientôt deux cents professeurs et près de vingt mille étudiants divisés en quatre nations, qui avaient toutes des droits égaux. On y voyait des Allemands, des Hongrois, des Scandinaves, des Polonais; Prague était réellement le foyer intellectuel de toute l'Europe centrale.

Au commencement du xv° siècle, un esprit étroit de particularisme national soufflait sur la Bohême. Le célèbre Jean Huss, alors recteur de l'Université, voulut augmenter l'influence bohème aux dépens des autres nations. Il fut porté atteinte aux privilèges des étrangers. L'Université de Prague perdait son caractère européen et chrétien, catholique dans tous les sens du

mot. Les étrangers partirent et allèrent fonder des universités particulières à Leipzig, à Gracovie. Pendant les agitations hussites, l'asile de la science devint le théâtre de troubles religieux et de scènes sanglantes. L'Université était moitié protestante et moitié utraquiste. Elle ne se releva jamais de ce coup.

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