EMMAUS
Charles IV, avons-nous dit, n'était pas appliqué seulement à introduire dans son royaume les us et coutumes de la France ; il était, avant et par-dessus tout, animé d'un grand amour pour les choses de son pays. Son règne marque l'ère d'une reflorescence des lettres tchèkes. Il voulut même remettre en honneur les vénérables monuments de la prédication du christianisme parmi les Slaves au ix e siècle.
Le couvent élevé en 1039 par saint Procope, couvent où rpfflce était célébré dans la langue de saint Méthode, avait vu le relâchement s'introduire parmi ses moines, qui en furent expulsés. Charles voulut rétablir ce vieil usage slave. Etant encore margrave de Moravie, il s'adressa à son: ami Pierre Roger, qu'il avait connu à l'Université de Paris et qui était devenu le pape Clément VI. Ayant obtenu l'autorisation qu'il sollicitait,
il destina l'église des Saints-Cosme-et-Damien pour le serivce du nouveau monastère qui reçut le nom d'Emmaùs. On le voit encore dans la Nouvelle Ville. Il invita l'archevêque de Prague à y instituer « un « abbé et des frères qui, sous la règle et la coutume « de saint Benoît, puissent, en servant Dieu, célébrer « l'office divin nocturne et diurne en langue slavonno, ce à cause de la mémoire et du respect du bienheureux « saint Jérôme, afin que dans ce royaume, comme au « milieu de sa nation et de sa patrie, le saint soit « glorifié perpétuellement et sa mémoire célébrée. »
Saint Jérôme est rappelé ici parce qu'une tradition alors indiscutée, mais généralement rejetée aujourd'hui, attribuait au grand docteur l'invention de l'alphabet glagolitique et l'usage de- la langue slavonne dans lesquels sont écrits les offices dont l'usage était rétabli à Emmaûs. Charles le dit explicitement dans son décret :
« A cause de la mémoire du très-glorieux confes- « seur le bienheureux Jérôme le Stridonien, le doc- « teur éminent, l'interprète distingué de la sainte « Écriture, qui l'a traduite de l'hébreu dans la langue « latine et dans une langue slave de laquelle l'idiome « slave de notre royaume de Bohême a pris primor- <c dialement son origine et procède »
Après la sainte Vierge et saint Jérôme, le couvent est consacré à saint Voitieh, à saint Cyrille, à saint Méthode et à saint Procope, patrons du royaume de Bohême. Dans cette pieuse recherche du passé on sent
non seulement le bon chrétien, mais, comme on dirait aujourd'hui, le bon patriote, l'homme qui aime les hommes et les choses de son pays.
L'institution slave d'Emmaùs disparut avec bien d'autres précieuses institutions bohèmes dans les troubles que suscita le hussitisme. Ainsi cette explosion* d'un particularisme jaloux devait troubler partout, nous l'avons vu, le développement normal de la Bohême dans le monde chrétien.
Au monastère d'Emmaùs et à son fondateur se rattache un souvenir français. Nos rois prêtaient serment à Reims, au moment du sacre, sur un évangêliaire dont la première partie est écrite en caractères grécoslaves et la seconde en caractères glagolitiques. Ce manuscrit a appartenu au couvent d'Emmaùs, et l'un des textes lui fut donné par Charles de Luxembourg. C'est ce que témoigne la mention suivante, qui est écrite à la fin du manuscrit en langue tchèke vulgaire et en caractères glagolitiques : Année de Notre~Seigneur 1395. Ces évangiles et êpîtres, qui sont écrits en langue slavonne^ doivent être chantés quand l'abbé célèbre la messe en mitre. La partie de ce livre qui est écrite à la manière russe (le caractère gréco-slave), Vabbè saint Procope Va écrite de sa propre main. Et ce texte russe, le défunt Charles I\\ empereur des Romains, Va offert à ce monastère pour sa gloire et en l'honneur de saint Jérôme et de saint Procope. Seigneur, daignez lui accorder le repos éternel!' Ainsi soit-il.
. Les moines d'Emmaùs ayant donné dans le parti
utraquiste et commencé à célébrer en langue vulgaire, le double manuscrit disparut on ne sait comment. Peut-être la bibliothèque ancienne a-t-elle été pillée à cette époque, comme tant d'autres richesses nationales de la Bohême. On a supposé aussi, mais gratuitement, que le livre aurait été envoyé à Constantinople pendant la négociation des utraquistes avec les Grecs pour conclure une union anti-romaine. Quoi qu'il en soit, le cardinal de Lorraine le donna à la cathédrale de Reims en 1554. François II, Charles IX, Henri IN, Louis XIII et Louis XIV prêtèrent le serment sur ce livre, qui est connu sous le nom de Texte du Sacre. Il en a été publié un fac-similé à Paris, en 1852, aux frais de l'empereur de Russie. C'est ainsi que le don de Charles IV, dédaigné par ses sujets infidèles à leur mission, est devenu un objet de prix et de vénération pour les successeurs de son compagnon d'armes de Grécy. Habe?itsua fata lïbelli.