A PROPOS DES HUSSITES
Le mouvement hussite avait par lui-même peu d'intérêt au point de vue religieux. Jean Huss, quelle qu'ait pu être l'ardeur de son sentiment, n'a pas eu le temps de formuler un dogme, ni même de poser des
bases pour la fondation d'une Eglise proprement dite. Son action résultait d'un système d'opposition vague qui laissait le champ libre à toutes les rêveries religieuses, sociales et politiques, et qui a engendré un véritable chaos. Sa grande erreur, qui a produit ce chaos, c'est d'avoir soutenu que l'Eglise romaine n'est point la mère et le chef de l'Église universelle, que le pape et les cardinaux ne sont point essentiels à l'Église, qui pourrait bien s'en passer.
Ce qui occasionna le soulèvement, ce fut un cri de vengeance contre ceux qui avaient condamné Jean Huss et Jérôme de Prague. En prenant, dès le principe, le caractère d'une opposition strictement bohème, le hussitisme était sans force de propagande au dehors et sans action sur les ennemis comme sur les amis. Même dans le sein de la société bohème, l'installation des tabors isolait les habitants et les opposait les uns aux autres. Il y eut des espèces de villes mobiles luttant contre les villes fixes qui avaient conservé des intérêts séparés et l'amour de la paix. . Lorsqu'on voulut formuler définitivement le hussitisme, on s'arrêta à Vulraquisme, c'est-à-dire à la communion sous les deux espèces, résultat mesquin d'une si grande agitation. Ce fut, en définitive, un mouvement sans profondeur et sans avenir. Le temps seul l'a usé; mais la Bohême portera toujours sur son sein les traces de tant de dévastations et de ruines. Telles étaient les pensées qui m'assaillaient en sortant du monastère d'Emmaùs.
Or, je me trouvais alors avec un Russe qui se prit à exprimer sur plusieurs points une opinion différente delà mienne, avec beaucoup de modération, du reste, et de courtoisie. « Le rôle de Jean Huss, me dit-il, est apprécié tout autrement dans mon pays ; j'ai entendu dire que c'est lui qui a fixé la langue tchèke, ce en quoi il a rendu un grand service à sa patrie. — Je ne suis en état, répondis-je, d'y agréer ou d'y contredire; mais je sais que, dans d'autres pays, 1rs langues particulières se sont formées sans un si grand boulevari. Si vous objectez que Luther a rendu le même service à l'Allemagne, ce que je sais encore inhabile à contrôler, je vous ferai remarquer que la France, l'Italie, l'Espagne, sont arrivées au développement littéraire le plus complet sans le devoir à la même cause. J'aurais, je l'avoue, beaucoup de peine à admettre comme une loi de l'histoire la nécessité de cette intervention de l'hérésie. Laissons de côté, si vous voulez bien, les Romains et les Grecs ; mais j'ai entendu dire partout que la Russie possède des poètes et des écrivains distingués, et je ne sache pas que votre pays doive le développement littéraire à ses Staroviertsi et à ses Scoptsi.
— Non certes, répondit en souriant Serge Ivanovitch; mais la langue russe est arrivée beaucoup plus tard que les autres langues européennes 'à sortir des langes du moyen âge.
Le Français. — La Russie a-t-elle eu véritablement un moyen âge? C'est une autre question. Vous arrivez
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tard dites-vous. Est-ce un si grand malheur ? Pour moi, je voudrais bien en être encore à sortir de page ! La Russie, dites-vous, n'a développé sa langue que longtemps après la Bohême. Soit! mais FItaiie vous a tous précédés, et cependant l'auteur de Divine Comédie n'a pas été un hérésiarque.
Le Russe. — Prenez-y garde : on a cité quelquefois le Dante comme un prédécesseur de Jean Guss.
(Serge Ivanovich parlait le français avec une prodigieuse facilité, et je ne l'ai pas vu plus embarrassé en anglais ou en allemand; mais quand il était un peu distrait ou animé, il ne pouvait s'empêcher de prononcer les H comme des G, dans les noms propres.)
Le Russe. — Pas plus que vous, je ne suis un savant; mais je suis venu ici avec un professeur de Kazan, et il m'a raconté que les successeurs de Jean Huss avaient entamé des négociations avec le patriarche de Constantinople pour rattacher la Bohême au monde oriental par une union religieuse. Les utraquistes auraient pu ainsi se séparer des catholiques sans rester isolés. La Bohême rentrait par là en quelque sorte dans sa propre famille, d'où elle n'aurait jamais dû sortir ; car Russ, Lekh et Tchekh étaient des frères!
Ici il y eut une pause, qui dura au moins le temps de trois cigarettes, car tous les deux nous ne cessions de fumer du matin au soir.
Pendant que nous gagnions ensemble l'hôtei de V Étoile bleue, les entretiens de Fra-Angelo me revenaient à l'esprit. « J'ai connu, dis-je, à Trieste un
vieux moine serbe, qui m'a souvent parlé de toutes ces choses. Cet homme fort simple, mais au demeurant très-éclairé et sincère . comme un enfant, a ouvert à mon esprit quelques perspectives dont je commence seulement à reconnaître toate la profondeur. Contrairement aux assertions de certains publicistes, il n'admettait pas que la séparation d'avec Rome et le rite grec dussent être considérés comme quelque chose de plus slave que le reste. Les deux rites, entre lesquels les Slaves sont partagés, ne sont slaves ni l'un ni l'autre : Fun est grec .et Fautre romain. De quel côté est Fancienneté sous le rapport de Funion ou du schisme? c'est une question de date. Les Slaves du centre de l'Europe étaient en communion avec Rome alors que les Russes étaient encore idolâtres. Le slavon d'église est une langue slave, mais il n'y a pas là un caractère distinctif entre les deux communions, puisque les catholiques unis de la G-alicie, ceux de Chelm, les Bulgares unis, les uniates de Krigévatz et les Glagolites de la Dalmatie officient dans cette même langue avec des livres toujours approuvés et quelquefois même imprimés à Rome. L'alphabet, dont on se sert en Serbie, en Bulgarie, en Russie et dans une partie de la Galicie, n'est rien que l'alphabet grec enrichi de quelques lettres nécessaires à la phonétique des langues slaves. Le vrai alphabet, propre aux Slaves, est le glagolitique, qui a été inventé par les SS. Cyrille et Méthode. C'est le vrai cyrillique.
La ville de Prague possède de précieux fragments glagolitiques, qui sont les plus anciens monuments écrits dans une langue slave.
FraAngelo était rempli pour saint Cyrille et saint Méthode d'une vénération filiale qui allait jusqu'à la tendresse. Je ne l'ai jamais trouvé plus ému que lorsqu'il me racontait les luttes de saint Méthode contre les Allemands.
. A propos de l'opinion consistant à proclamer que tous les Slaves sont appelés à la prétendue orthodoxie, Fra Angelo me disait que c'est une idée supprficielle et qui est loin d'avoir cours chez tous les orthodoxes. Et il me montrait dans une revue publiée à Belgrade la vive réclamation d'un Serbe. « Ces « slavophiles, écrivait en 1869 M. Vladan Georgevitch, * séparent de la nation serbe plusieurs millions de « catholiques et quelques centaines de mille de Serbes « musulmans, tous enfants de la même patrie. Ils « veulent que nous regardions les millions de Slaves « catholiques ou protestants comme des nations infé- « rieures et réprouvées, et cela uniquement parce « qu'elles ne sont pas orthodoxes! »