UNE RENCONTRE AGRÉABLE
Ma première visite au Hradschine avait été consacrée tout entière aux monuments religieux. Je me
proposais d'y retourner le lendemain; le voyageur russe voulut bien m'accompagner, non pas pour revoir ce qu'il connaissait déjà, mais, me dit-il gracieusement, « pour le plaisir de passer avec vous une partie de la journée ».
C'était un homme, d'une quarantaine d'années, grand, droit, mince de la taille. Il avait la tête un peu forte, les yeux très-clairs. Ses manières étaient aisées et agréables. Il paraissait avoir l'habitude du monde et même de tous les mondes. Sa figure un peu ravagée . quoique pleine, sa tournure délurée, la rareté des cheveux sur le sommet de la tête lui donnaient assez l'apparence d'un viveur qui a pris le parti de se ranger. Gomme race, on aurait dû lui attribuer une origine aux trois quarts grand-russe et varègue pour un quart.
Je l'avais trouvé d'abord un peu indiscret, car à la première rencontre il me questionna avidement sur tout ce qui me concerne. Gomme je Favais satisfait sans difficulté, il me raconta à son tour ce qui l'avait amené à Prague. Un jour de noir, il avait lu dans le Nord que les voyageurs russes commencent à donner la préférence à Prague sur toutes les villes de saison. Prague, y était-il dit, devient peu à peu le rendezvous des familles russes qui ont pris l'habitude de séjourner quelque temps à l'étranger. Dans Pespoir d'y trouver quelques amis et de passer une saison agréable dans cette douce liberté que donne la rencontre à l'étranger d'une figure connue, il était
accouru dans la vieille capitale des Tchèkes. Prompte désillusion; il n'y avait trouvé ni société russe, ni aucune espèce de compensation. « Les Tchèkes, me disait-il, sont des gens très* estimables, très-rangés et très-slaves, mais pas amusants du tout.
Chaque père à son gré gouverne Sa famille d'un ton paterne ; Les hommes travaillent aux champs ; Les femmes font des vêtements (1).
Si je ne vous avais pas rencontré, continua Serge Ivanovitch, je serais déjà loin. Je vais finir la saison à Paris et, si je ne m'y amuse pas davantage, il ne me restera plus d'autre parti que de me raccommoder avec ma femme.
— Que ne le faites- vous aujourd'hui même?
— Je vous avouerai, cher, que je ne sais pas au juste où est ma femme ; mais, pour vous faire plaisir, je vais écrire à notre banquier de Francfort, lequel doit se rappeler où il lui a envoyé de l'argent la dernière fois.
J'ai passé quelques soirées bien agréables avec Serge Lvanovitch.il connaissait tout le monde partout et beaucoup d'artistes. Il parle d'art assez congruement, mais je crois qu'au fond il ne s'y entend pas beaucoup. En revanche, il est prodigieusement doué
(1) C'est la traduction un peu libre de deux veri d'un vieux
poëme.
pour la musique. Il s'accompagnait agréablement sur le piano et chantait tout avec la même facilité et de mémoire, aussi bien Don Juan que la dernière opérette à la mode. Avions-nous entendu un air dans la rue, il le répétait immédiatement et dans le sentiment qui l'avait frappé, car son organisation était très-sensible à l'effet musical. Je lui ai fait répéter bien des fois une romance russe, qu'il disait, de sa voix sympathique, avec beaucoup de grâce et de sentiment :
Ti ne povierisch kak ti mila.