MÉDITATIONS SUR LE CHATEAU DE SAINT-VENCESL \S
Nous visitâmes ensemble le château de Saint- Venceslas, et en particulier la salle où s'accomplit un acte qui est dans toute les mémoires. Les nonces du royaume, mécontents des commissaires royaux, Martinitz etSlawata, prirent le parti de s'en débarrasser, à la vieille mode tchèke. Or, cette vieille mode nationale consiste à jeter les gens par la fenêtre. C'est ainsi que les Hussites en 1409 précipitèrent de l'hôtel de ville treize conseillers, qui furent ensuite massacrés. Il y en a bien d'autres exemples. Martinitz et Slawata fn-
rent dêfènestrès. Le secrétaire eut le même sort. Comme il avait été précipité le dernier, il tomba sur les deux conseillers. C'était un homme incapable d'oublier jamais ce qu'il doit à ses supérieurs. Aussi son premier mouvement fut-il d'ôter son chapeau et de demander pardon de l'irrévérence à Leurs Seigneuries. Et comme il n'était pas blessé, il s'enfuit à toutes jambes et apporta à Vienne la première nouvelle de la défenestration» Les deux conseillers étaient tombés sur des matières molles; ils échappèrent aussi à la mort.
La défenestration de Prague a donné le signal de la terrible guerre de trente ans, pendant laquelle le territoire de l'empire fut successivement ravagé' par les Danois, par les Suédois et par les Français.
Deux années après la défenestration, le roi légitime de la Bohême chassait l'usurpateur que les protestants et les utraquistes avaient appelé de l'Allemagne: Dans quel triste état se trouvait la Bohême, la vieille Bohême de Charles de Luxemberg!
Quantum mutata ab illa l
Avant les agitations des Hussites, la Bohême comptait quatre millions d'habitants : il n'y en avait plus que huit cent mille en 1620!
Ce qui fut encore plus funeste à la Bohème, c'est l'état de choses créé en Allemagne par le congrès de Westphalie.
La cathédrale de Saint-Vite porte encore les traces du bombardement dirigé intentionnellement, en 1757, contre le sanctuaire de [la Bohême par le roi Frédéric II de Prusse. N'est-ce pas l'image frappante et terrible de la situation où se trouve aujourd'hui la Bohême en présence de l'État qui doit son développement à la guerre inaugurée par la défenestration? Je contemplais dans une muette méditation la vénérable église de Saint-Vite, et il me semblait voir les canons des successeurs de Frédéric II braqués, de toute leur longueur, non plus sur un v monument de pierre, mais sur le cœur même de la Bohême.
A l'intérieur, la répression qui suivit la bataille <'e la Moitagne blanche fut sévère; mais la Bohême s est relevée de cette compression : elle en est même sortie meilleure, et surtout plus forte au point de vue fie son action dans le nom slave.
Si, au contraire, la cause à laquelle les protestants et les utraquistes enchaînaient si imprudemment leur nation par le crime de 1618, avait triomphé en Bo-. hême comme elle a triomphé en Allemagne, il n'y aurait plus aujourd'hui de Bohême. Le successeur de l'usurpateur palatin serait un simple vassal de l'empereur allemand (Deustsche Rayser).
Les Tchèkes ont un sentiment très-net de leur situation en Europe et des dangers qui les menacent immédiatement. Au moment où il cherchait à détacher les destinées de son pays de celles de l'Allemagne,
l'historien Palacky a écrit ce mot : « Si l'Autriche n'existait pas, il faudrait l'inventer. » Vingt ans après, le docteur Rieger, défendant à la fois le maintien de l'empire et l'adoption du système fédéra tif, formulait ainsi le programme du parti des vieux Tchèkes à la diète de Prague : « Tous nos efforts doivent tendre à « un seul but : conserver l'Autriche et nous conserver « nous-mêmes dans l'Autriche. »
La maxime de Palacky, qui vient d'être citée, est devenue proverbiale; elle est à compléter ainsi : « Si la Bohême n'existait pas, il faudrait l'inventer. » Ce sera la réponse française à la maxime tchèke.
Un souvenir français nous attache encore au Hradschine. Après la révo'ution de 1 830,1e château de Saint- Venceslas a été le premier asile du roi Charles X. C'est là aussi que l'empereur Ferdinand s'est retiré après avoir abdiqué en 1848. Couronné roi de Bohême à Prague le 7 septembre 1856, il y est mort en 1875. Comme son successeur n'a pas encore reçu la couronne de saint Venceslas,'les Tchèkes ont dit, à la mort de Ferdinand, qu'ils avaient perdu leur dernier roi.