‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 48 sur 58 · PAR LE TYROL A TSELIOVETZ · texte numérisé non relu

PAR LE TYROL A TSELIOVETZ

Je m'étais proposé de visiter, avant de rentrer à Venise, les vallées supérieures de la Drave et de la Save, pour y faire connaissance avec la population slave qui habite ces belles contrées jusqu'aux rives de l'Adriatique. Une course rapide m'amène par Munich et Insbruck jusqu'à Franzensfeste, où je dois tourner brusquement à Test.

La forteresse de Franzensfeste barre le passage du Brenner à une armée venant d'Italie. Elle est le point de départ d'une voie ferrée qui touche à angle droit la ligne de Munich à Vérone et la ligne de Vienne à Trieste : cette voie court de l'ouest à Test de Franzensfeste à Marburg.

La plupart des chemins de fer de ces contrées ont été entrepris par des compagnies françaises, et exé-

cutés par des terrassiers venus de la Lombardie. Ces Italiens, qui vont travailler jusqu'en Russie et en Turquie, sont très-laborieux, très-adroits et trèssobres. Ils envoient régulièrement à leurs familles le produit de leur travail, sur lequel ils ne prélèvent pour eux-mêmes presque rien.

Le train gravit d'abord l'alpestre vallée appelée Pusterthal, laissant à gauche, sans qu'on le puisse apercevoir, le Gross-Glockner, le géant des Alpes Noriques. A Toplach débouche, vers le sud, la route qui mène en Italie par le val d'Ampezzo, au milieu des pics dolomites. Toplach est le point de partage des eaux. A peine est-on arrivé sur le plateau que la Drave apparaît à droite. La Drave, c'est le Danube I c'est la mer Noire, c'est l'Orient ! Le frottement strident du frein avertit bientôt que le train descend : en avant donc vers un autre monde 1 Mais, doucement, nous sommes çncore au milieu d'une population allemande et dans la province du Tyrol, qui finit seulement à Nikolsburg. Là commence la Carinthie; mais la population Slovène n'apparaît qu'aux environs de Villach et de Klagenfurt (Tseliovetz). Il y a cependant un peu plus haut une certaine localité appelée Windische-Ma,lrei, dont le nom ne me dit rien d'allemand.

Les Slovènes, appelés Vendes par les Allemands, occupent le sud de la Styrie, le sud de la Garinthie, la Carniole, les districts hongrois da Szalader et d'Eisenburg, une partie de l'Istrie, un coin du Frioul. La campagne autour de Trieste est Slovène, et le bas

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peuple de la ville appartient à cette race. Il y a environ un million quatre cent mille Slovènes : ils sont catholiques latins, et généralement très-dévoués à leur clergé, dont ils suivent volontiers les inspirations. Leur langue, différente de celle des Serbo- Croates, leurs voisins à Test, possède une littérature propre, qui est peu connue au dehors, si ce n'est par le fait de quelques savants, Kopitar, Miklositch, célèbres dans le monde slave et même ailleurs. Les centres intellectuels et politiques des Slovènes sont Tseliovetz, que les Allemands appellent Rlagenfurt; Liubliana, que les Allemands appellent Laybach, et Goritza, que les Allemands appellent Gœrtz, et les Français Goritz.

Tseliovetz, alias Klagenfurt, est une ville assez grande, sans caractère bien déterminé, mais on voit qu'elle a un passé. Une promenade remplace les fortifications, détruites en 1809 parles Français. Toute destruction est généralement attribuée aux Français, à tort et à travers. Un homme m'avait rapporté quelque fait relatif à son père. — « Quand l'avez-vous perdu? » lui dis-je innocemment. — Réponse : «Il a été détruit par les Français, en 1809. »

Autour d'une église, je remarque une grande quantité de pierres tombales dressées contre le mur. Le sujet le plus fréquent est un père et une mère aux pieds du crucifix, entourés de leurs enfants. Voici deux garçons et six filles; plus loin sept garçons et trois filles en costume du temps de Henri III. C'est

d'un sentiment pieux, mais d'une exécution médiocre. La beauté morale du motif et la disposition en font tout le charme. Beaucoup de ces figures ont été mutilées à plaisir. Je me suis gardé de" demander par qui ; il m'eût sûrement été répondu que c'était par les Français, en 1809.

Voici, au coin d'une place, un vieux lion en pierre avec le blason de la Carinthie : la tête dépasse un peu l'alignement. Si le baron Haussmann était venu par là en 1809, il l'aurait guillotiné.

Les affiches et les enseignes sont en langue allemande ; quelques noms de marchands, mais en petit nombre, ont l'allure slave. Autour de moi, je n'entends parler que l'allemand : il est très-rare que quelque phrase slave vienne frapper mon oreille, déjà exercée à en saisir le son. Cependant le type de la population n'est pas teutonique : les figures des jeunes femmes sont plus gracieuses, plus sympathiques que celles des Allemandes du sud, et moins pincées.

Je m'arrête devant les librairies. Voici quelques livres Slovènes ou tchèkes, mais la majorité est allemande. La France est glorieusement représentée par Mamseir Ango, marche-polka, et par le Panorama de la Mode. On n'est pas fier d'être Français, quand on regarde Klagenfurt. Je retrouve, cependant, un mot français sur une ehseigne : Gatlanterie, mais dans un sens tout à fait inconnu chez nous. C'est comme le mot Delicatessen. Sous la double rubrique de Gallanterie und Delicatessen, on vous vend en Autriche n'im-

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porte quoi, des confitures et des bretelles, tout enfin, pourvu que ce soit galant et délicat. Le champ est illimité : ainsi le marchand de Gallanterie, à Klagenfurt, avait exposé devant sa porte une douzaine de berceaux d'enfants.

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